LE CHARIOT
A travers les plaines d'alfa, les trois équipages de Bacanete cheminaient depuis midi vers Bou-Cedraya. Un soleil de printemps, presque aussi chaud que les soleils d'été, éclairait crûment l'étendue morne. Pour se tenir en éveil et se désennuyer pendant cette étape somnolente, Bacanete avait demandé au Grand-Philippe de lui faire la lecture. Celui-ci, installé sur le rebord du chariot, à l'ombre de la bâche, lisait les Trois Mousquetaires, tandis que Bacanete, le fouet sur l'épaule, l'écoutait tout en marchant. De temps en temps Rafaël, qui surveillait les deux autres équipages, accourait, lorsque la piste était tout à fait belle, pour savoir où en était l'histoire.
Jamais il ne s'était senti aussi parfaitement heureux qu'en ce temps-là. Depuis qu'il était revenu chez Bacanete, c'était comme si une seconde jeunesse commençait pour lui. A flots toujours plus puissants et plus réglés, le torrent de sa force s'élargissait dans ses veines avec une certitude qu'il ignorait dans ses troubles années d'adolescence. Malgré le rude labeur de l'hiver, son métier l'avait reconquis. Encore une fois il l'aimait. A peine si, de loin en loin, lorsqu'il était tout seul à songer, aux côtés de son chariot, le ressouvenir d'Alger survenant réveillait ses colères et ses rancunes ; et lors-
qu'il se rappelait ses ambitions déçues, sa piteuse fîgurr dans son rôle de patron, il sentait au fond de lui comm( l'humiliation d'une défaite.
Le soir tomba. A mesure qu'on se rapprochait, lea bancs de sable se multipliaient. Il fallait surveiller sans cesse et donner de la voix. Barrant la route, un mamelon apparut, dont la crête semblait la limite extrême d'un rivage. Bou-Cedraya était derrière. Au loin, semblables à des sphinx, trois montagnes gardaient l'Orient plus sombre. De petites étoiles s'allumaient dans les champs clairs de l'Occident. Rafaël pensait joyeusement à l'étape finie. 11 revoyait encore les aventures du livre que Philippe venait de fermer et, en même temps que les belles formes de la terre et du ciel, des idées de vaillance et d'êtres héroïques occupaient sa pensée.
Des femmes vinrent à leur rencontre. Us entrèrent bruyamment dans la cour, les chiens hurlèrent auprès du puits.
Une équipe de soldats du train étaient campés tout proche des écuries. Quelques-uns passaient, des gamelles à la main. Des Arabes qui venaient pour vendre de l'orge s'approchaient lentement des chariots, le burnous traînant sur les talons. Dans le crépuscule qui endormait les terres, ils glissaient en silence, comme des ombres. La lune montante dorait les murs en pisé des étables. Le front blanc du caravansérail éclairait à l'entour les ténèbres douces.
A l'intérieur, emplissant la salle commune, des soldats prenaient l'absinthe. D'autres attendaient des rations de viande, qu'un muchacho, au laint plâtreux, taillait à grands coups de hachette dans une moitié de bœuf, pendue aux poutres du plafond par un croc. La patronne, l'air farouche et soupçonneux, épiait les allées et venues du
seuil de la cuisine, un enfant blotti contre ses mamelles.
Patrocinio, le maître du logis, réglait un compte avec
des Arabes, son grand livre étendu sur un coin de table.
Impassible et majestueux comme toujours, il alignait
des chiffres que les Arabes, anxieux, suivaient de l'œil i
sans plus bouger que des statues.
" Rafaël aimait cette étape de Bou-Cedraya, à cause de ,
l'air paisible et patriarcal de la maison. La nourriture
elle-même n'y sentait pas l'auberge ; elle lui rappelait les
cuisines maternelles. Aussi, quand on les appela pour
souper, lui et le Grand-Philippe, s'assit-il avec plaisir
devant le potage aux garbanzos, que flanquait un énorme
plat de bœuf bouilli et des terrines de couscouss.
Trois puisatiers français et deux manœuvres espagnols qui travaillaient à l'alfa vinrent prendre place à côté des charretiers. Le muchacho au teint pâle, un parent récemment arrivé d'Espagne, servait les convives. Lorsque chacun eut rempli son assiette, Patrocinio s'installa au haut bout, ayant Bacanete à sa droite. Celui-ci ne man- <juait jamais de plaisanter ses grandes bottes de cuir jaune, sa ceinture lâche sur le ventre et plus bourrée qu'une cartouchière.
— Tu as l'air d'un Calabrais! disait Bacanete.
Mais Patrocinio, se tassant avec dignité dans sa graisse, ne daignait même pas répondre, ou bien il disait une malice en castillan, que personne ne comprenait, mais d'un air si grave qu'on éclatait de rire.
Sous l'unique lampe à pétrole, c'était vraiment une table de famille. Les fusils de Patrocinio reluisaient aux murs, en panoplie. Des illustrations de journaux espagnols décoraient le coin du comptoir. On causait tranquillement comme entre gens qui se connaissent, sans
aucune de ces facéties d'auberge où se complaisait Bacanete.
Les puisatiers parlaient de leurs sondages, infructueux jusque-là. Mais leur chef, un ouvrier des Cévennes aux yeux d'illuminé, n'admettait pas qu'on pût douter du succès : « 11 y avait des années et des années qu'il courait le pays. Tous les signes révélant la présence de l'eau, il les avait reconnus. Si l'on trouvait de l'argent, il y avait de quoi inonder toute la région qui s'étend depuis Aïn-Oussera jusqu'au Rocher de sel ; les Arabes propriétaires de troupeaux paieraient tant par tête de bétail pour les abreuvages : c'était une fortune toute prête pour celui qui tenterait l'entreprise ; le pays fertilisé allait produire comme en Amérique... » Il montrait les moissons couvrant les plaines, les vignes s'étageant au versant des plateaux et remplaçant l'alfa. Il interpellait Patrocinio, l'engageait à réunir des fonds; mais celui-ci, leurré cent fois par les chercheurs d'eau, répondait d'un air grognon et à demi incrédule. D'ailleurs il soutenait une vive discussion contre Bacanete, à propos de la guerre de Cuba.
Le puisatier, tout à son idée, continuait à faire couler l'eau à pleines rigoles ; il en noyait le pays. Alors les autres, emportés aussi par ce rêve de l'eau, se mirent à parler de la mer, qu'ils n'avaient pas vue depuis un an. Les Espagnols racontaient leurs pêches dans la baie de Carthagène, leurs prouesses de nageurs, les lieues qu'ils avaient faites d'un promontoire à l'autre. Après cette première journée torride, ils éprouvaient comme un besoin de calmer la brûlure de leur corps. Ils se roulaient sur des plages imaginaires et, avides d'espace, ils ouvraient leurs bras aux caresses fraîches de la vague.
Cependant le muchacho avait versé le café dans les
verres. Les puisatiers, Bacanete, Patrocinio, parlaient toujours. Rafaël, engourdi par la chaleur, commençait à s'assoupir. Philippe ayant demandé de l'encre et du papier, s'était installé au bout de la table et s'était mis à écrire une lettre. Comme s'il n'entendait rien autour de lui, il écrivait sans s'arrêter, d'une grande écriture rapide, un peu tremblée. Quand il eut rempli ses quatre pages, il reprit une autre feuille, si bien que Rafaël intrigué lui demanda :
— A qui est-ce que tu en écris si long, Philippe?
— Tu sais bien que c'est à ma mère !
— Comment 1 Tu ne lui as pas écrit avant-hier à Boghari !...
— Si ! mais, quand je suis en route, je lui écris aussi souvent que je peux... Ça lui fait plaisir, à la pauvre vieille, de savoir où j'ai couché, comment j'ai mangé, ce que j'ai vu en chemin... Et puis, moi, ça m'amuse !...
Philippe, rassemblant ses souvenirs, fit de nouveau courir sa plume, au grand ébahissemeut de Rafaël, qui n'avait jamais vu écrire si vite ni si longtemps.
Les puisatiers et les manœuvres se levèrent. Patrocinio, exalté par la lecture des journaux espagnols, essayait d'éblouir Bacanete, en lui énumérant les armées et les flottes de l'Espagne. « On n'avait pas peur des Etats-Unis. On allait leur envoyer des cuirassés, des torpilleurs... il y avait même un fameux bateau sous-marin... »
Bacanete éclata de rire :
— Les flottes de l'Espagne ! je ne les ai jamais vues, moi, dans le port d'Alger. Le bateau des gargoulettes oui 1... Ah ! ils vont envoyer le bateau des gargoulettes pour démolir l'Amérique...
Patrocinio étouffait d'indignation. Rafaël, craignant une dispute, quitta brusquement la table, en engageant Philippe à venir se coucher ; mais Philippe écrivait toujours.
Dans la clarté de la lune, la cour du caravansérail resplendissait comme une eau calme au bord d'une plage, et les grandes ombres qui tombaient des murs semblaient y découper des rives. Rafaël, ayant étendu le hamac entre les timons de son chariot, s'y coucha pour dormir; mais Tair était si doux qu'il fut obligé de rejeter le sac dont il avait enveloppé sa tête.
Depuis le départ d'Alger, par un soir de ce printemps, le voyage s'était déroulé sans accidents ni surprises. Le contentement intérieur qu'il éprouvait de cette vie tranquille et régulière s'épanouissait alors dans cette paix de Bou-Cedraya. Il songeait à son camarade Philippe; il se rappela les petits services que celui-ci lui avait rendus, chemin faisant, et, dans une pensée fraternelle pour lui, il ferma les yeux.
Cependant ils avaient beau se connaître depuis longtemps, les allures étranges de Philippe étonnaient toujours Rafaël, et il y avait dans sa conduite une foule de choses qu'il ne s'expliquait pas. Ce Philippe était d'origine presque bourgeoise, son père, un Espagnol de Murcie, étant autrefois petit propriétaire aux environs de Miliana. Il s'occupait de roulage aussi, et Philippe avait grandi au milieu des équipages, tout comme Rafaël. On l'avait mis en pension chez les Frères d'Alger ; mais le regret des attelages et de la vie libre des routes l'avait empêché de s'y plaire, bien qu'il apprît très facilement toutes choses. Son père était mort, alors qu'il avait à peine quinze ans, et un de ses oncles, devenu son tuteur, les avait à peu près dépouillés, lui et
ses deux sœurs, de leur petit patrimoine. Alors sa mère l'avait poussé à entrer chez un huissier de leurs amis, en qualité de clerc, La vie misérable qu'il menait l'avait si vite dégoûté qu'au bout d'un mois il allait s'embaucher comme charretier à l'hôtel du roulage. Depuis, il n'avait jamais quitté ce métier, embrassé par une vocation irrésistible.
Comme s'il se rendait compte que ses camarades, à cause de son éducation, ne le prendraient jamais au sérieux, il s'imposait les plus dures fatigues, sans se reposer ni se plaindre. Il s'attachait même à leur ressembler en tout, parlant leur mauvais français, riant de leurs plaisanteries, s'habillant comme eux. D'ailleurs sa haute taille inspirait le respect. C'était lui qui vérifiait les comptes des patrons, qui faisait la correspondance des fiancés. On le considérait beaucoup à cause de ses capacités, surtout Bacanete qui ne savait ni lire ni écrire, et chacun s'étonnait qu'il ne cherchât pas à devenir patron. Certains même lui avaient proposé des équipages, en lui laissant, pour s'acquitter, tout le temps qu'il voudrait, mais il refusait obstinément.
Maintenant il eût été impossible de le distinguer de ses camarades, même des plus anciens de la route. Il s'était endurci à la peine. Sa chair s'était desséchée, sa peau avait pris la teinte fauve des sables où il roulait depuis si longtemps ; ses cheveux grisonnaient autour des tempes. Le front labouré de rides, les sourcils épais, les orbites profondément enfoncées, son maigre et rude visage s'éclairait de deux petits yeux dont la douceur était étrange et attachante ; et sa voix, habituée aux rauques commandements des équipages, avait parfois ce timbre de cristal qui trouble les femmes.
La fatigue semblait ne plus avoir prise sur lui II se
jouait du sommeil. A n'importe quelle heure de la nuit, on pouvait l'appeler, il était debout. C'était même toujours lui qui réveillait Rafaël, si lent à se lever et que le sommeil alourdissait d'une sorte d'ivresse.
Cette nuit encore, lorsque Bacanete, pris d'une fantaisie soudaine, décida de se mettre en marche dès une heure du matin, il fut obligé de tirer Rafaël de son hamac.
La lune empêchait Bacanete de dormir et, à tout ce qu'on put lui dire pour retarder le départ, il objecta avec entêtement qu'on voyagerait à la fraîcheur.
Rafaël se passa de l'eau glacée sur la figure, mais, comme il restait néanmoins somnolent, Philippe lui conseilla de monter sur son chariot, tandis que lui-même surveillerait les deux attelages. Rafaël, piqué d'honneur, déclina l'offre. Il fit claquer son fouet pour se dégourdir les membres, et tous deux se mirent à cheminer en causant.
La nuit était si limpide qu'on apercevait dans le lointain les montagnes de Guelt-es-Stel. On voyait même les ombres que projetaient de rares pistachiers sur la steppe toute blanche de lune. Les grelots des mulets accompagnaient de leurs tintements monotones le gémissement des essieux et, tout en marchant dans cette clarté qui grandissait toute chose, Rafaël se sentait entraîné vers Philippe par un sentiment grave et doux, où se mêlait un peu de la solennité de l'heure. Il le revoyait, comme la veille, assis à la table de l'auberge pour écrire à sa mère : cet acte lui était apparu comme quelque chose de si rare et de si beau qu'il l'écoulait avec une docilité d'enfant.
Ils parlèrent d'abord du voyage et de l'arrivée prochaine à Guelt-es-Stel. Au milieu du silence, ils avaient
2oG LE SANG DES RACES
Tiiir (le chercher leurs paroles, puis tout à coup Rafaël dil à Philippe :
— Comment se fait-il qu'avec l'instruction que tu as tu continues un métier de galérien, comme le nôtre? Moi, je n'en reviens pas de te voir avec nous autres.. ' 11 me semble que, si tu voulais, tu pourrais être employé ^ dans des bureaux, dans une maison de commerce, contremaître dans une ferme
— Tu ne sais pas ce que c'est, Rafaelete ! je les ai connus, moi, ces métiers-là 1 Etre esclave, enfermé du matin au soir, ne pas pouvoir sortir quand on veut, mesurer ses paroles... et tout cela pour crever de faim ! Ici, au moins, je gagne ce que je veux, si je sais me débrouiller, je parle au patron en camarade : est-ce que Bacanete n'a pas autant besoin de moi que j'ai besoin de lui?...
— Oui !... mais il semble à moi qu'en étant patron...
— Ah! être patron!... interrompit Philippe d'un ton de dédain. Allons ! je vois que tu regrettes encore ton camion d'Alger... Vois-tu, Bacanete a eu bien raison de te le dire, tu n'es pas fait pour ce métier-là, ni moi non plus. En étant patron, il faut se mêler de choses qui nous dégoûtent tous les deux, batailler avec les clients et les hommes d'affaires, se casser la tête pour les paiements, l'entretien des chariots, les fournitures des bêtes ; et il faut être voleur, dans ce pays-ci, pour réussir ! Moi, je me crois assez malin pour être aussi canaille qu'un autre. Mais je n'ai pas le goût à tout ça, je préfère rester simple ouvrier comme je suis, parce que, nous deux, vois-tu, ce qui nous plaît dans le métier, c'est le travail . des équipages...
— C'est vrai ! dit Rafaël impétueusement, le travail des équipages, c'est ce que j'aime le plus au monde i
Ils se séparèrent un instant. Les chariots venaient d'obliquer à droite, des bancs de sable étaient à craindre. Quand la piste fut redevenue tout à fait sûre, ils se rejoignirent, et Philippe reprit aussitôt :
— Je suis plus vieux que toi, Rafaelete ! voilà plus longtemps que je roule, j'en ai souffert des misères de toutes sortes; eh bien! crois-moi, il n'y a pas de plus beau métier que le nôtre. Il est dur; c'est le plus dur de tous ; mais je suis libre, parce que j'aime mon métier. Et puis je respire dans le Sud, tandis que j'étouffe à Alger ; je marche ; je dépense ma force; je vois du nouveau tous les jours. Et il y a encore autre chose que je ne peux pas te dire..., le pays, l'air, le soleil..., est-ce que je sais, moi?...
Alors Philippe s'exaltant se mit à lui parler du Sud, comme de son pays d'élection. Il confia à Rafaël qu'il écrivait sur son calepin une espèce de journal de ses étapes et de ses aventures. Quand il s'ennuyait, il montait sur son chariot et il relisait tout cela.
Rafaël s'étonnait bien un peu de ces fantaisies. Mais, dans tout ce que Philippe disait du métier, il reconnaissait des choses que lui-même pensait confusément et qu'il n'avait pas su exprimer jusque-là. Il aimait davantage ce camarade qui s'unissait à lui dans un même amour pour leur labeur quotidien, et, en même temps, il éprouvait un sentiment vague de respect pour ce grand garçon aux yeux clairs, qui savait écrire et parler comme dans les livres. La marche des chariots s'était ralentie encore. La lune venait de se cacher; l'ombre emplissait l'étendue des terres. Ils ne se parlaient plus. Ils allèrent ainsi, songeant tous deux, pendant un long temps, et, comme ils marchaient côte à côte, leurs mains balancées se rencontraient.
Soudain Philippe envoya un coup de fouet vers l'attelage, et il dit à Rafaël :
— Crois-moi, Rafaelete, fais ton métier sans penser à autre chose et, le plus tôt que tu pourras, marie-toi !
Rafaël, abasourdi de ce conseil inattendu, riposta en riant :
— Mais toi, qui parles si bien, pourquoi est-ce que tu ne te maries pas ?...
— Moi, j'ai mal compté ! J'ai trop couru quand j'étais jeune, j'ai cru que ce serait toujours pareil, toujours des femmes et des noces!... Si j'avais voulu me marier avec la fille de mon premier patron, je serais riche aujourd'hui. Maintenant il est trop tard : je suis trop vieux !
Rafaël se récria :
— Oui, j'ai trente-sept ans, dix ans de plus que toi ! Il se tut encore ; mais la confiance que lui témoignait
Rafaël l'enhardit à parler :
— Et pourtant, il y en à une !... Elle m'aime, cellelà, je suis sûr qu'elle m'aime ! Je n'aurais qu'un mot à dire, et je l'aurais !... Mais c'est une enfant pour moi : elle a dix-huit ans ! Je l'ai vue grandir. Quand elle était toute petite, elle était tout le temps chez nous. Je l'ai fait sauter sur mes genoux et, à chaque voyage, je lui rapportais des oranges et des dattes de Ghardaïa. Est-ce que j'oserais me marier avec elle, maintenant?... Et pourtant, Rafaelete ! je te le jure ! je suis sûr qu'elle m'aime ! je ne suis pas plus tôt de retour à Alger qu'elle arrive à la maison et, à lui regarder les yeux, je vois bien qu'elle ne pense qu'à moi. Elle me suit à distance dans les rues ; je la retrouve jusqu'aux portes de l'écurie ; et, quand je suis parti, c'est elle qui lit mes lettres à ma raère... Elle est jolie, si tu savais ! Tiens ! regarde son portrait !
Philippe lira un portefeuille de son gilet et, s'approchant de la lanterne, il montra à Rafaël une photographie enchâssée à l'intérieur de la couverture. Il ne se lassait pas de la contempler.
— Elle m'aime, reprit Philippe, voilà plus de deux ans que je m'en doute. Quand elle est près de moi, je sens qu'elle souffre et qu'elle voudrait parler. Moi, je n'ose rien dire et je repars pour Laghouat, toujours plus triste, à cause de la peine que je lui fais... A chaque retour, je me donne ma parole que nous nous marierons; je sens que nous serions bien heureux ensemble... Et puis, le courage me manque, j'ai peur pour plus tard, parce que vois-tu, Rafaelete, j'ai des cheveux blancs, moi l
— Tout de même, tu as déjà les marguerites sur le front!... Mais si tu l'aimes, marie-toi, — insistait Rafaël, qui ne comprenait rien à ces hésitations. — Tu as plus de jeunesse et de force qu'il n'en faut pour contenter une femme. Ça serait un peu drôle qu'un homme comme toi ait peur d'une petite fille de dix-huit ans !...
Philippe ne répondit pas. Il alla s'installer sur le rebord du chariot, et il resta ainsi, les jambes pendantes, sans plus rien dire.
Rafaël continua à marcher. 11^ éprouvait une joie égoïste à se sentir plus jeune que son camarade, mieux fait pour être aimé, et il se mit à songer à son mariage comme à une chose possible et peut-être prochaine. Il s'imaginait avec une fiancée, dont il essayait de retrouver la figure parmi les jeunes filles qu'il avait connues. Mais il avait trop peu l'habitude de ces idées pour s'y tenir bien longtemps. Des images de plaisir l'entraînèrent, et il se réjouit dans la conscience de sa force et de la beauté de son métier.
Il vint s'asseoir à côté de Philippe. Il était passé quatre heures, l'aube allait venir. Les roches dures de Guelt-es-Stel barraient la vue comme un mur. Dans le ciel matinal, une étoile blanche, d'un éclat éblouissant à l'œil, brillait presque au ras des crêtes. Ses rayons lui faisaient une tige de diamant qui la portait. Elle se balançait aux faibles souffles du vent, et l'on aurait dit une fleur qui avait poussé sur la montagne.
Auprès de Philippe silencieux, Rafaël sentait son énergie grandir avec la chaleur du soleil qui montait. Il se leva précipitamment dans le tumulte de son sang. L'haleine du siroco tout proche troublait les flammes rouges au bord du ciel. La lumière naissante soulevait les formes des choses et, du côté de l'Orient, des nuages amoncelés s'étendaient en images géantes. Un grand oiseau fantôme, s'élevantdu lit des nuées, occupa toute la face claire du ciel, ses ailes grandirent démesurément, il érigea son cou à une hauteur vertigineuse, emporté par la fournaise du soleil, qui s'élançait sous lui des profondeurs de l'espace.
Rafaël le montra à Philippe. Celui-ci sortit brusquement de sa torpeur. Il cria à Rafaël :
— C'est un aigle ! C'est un bon signe pour nous!...
Au jour, ils joignirent le caravansérail ; mais ils ne firent qu'y passer, et ils se hâtèrent d'arriver au Puits Baba, où Bacanete voulait déjeuner.
On fit boire les mulets. Bacanete, ravi d'avoir gagné une étape, était encore plus gai que de coutume. Devant le gourbi où l'Espagnol de Carthagène les servait, ils burent du vin de Médéa et, au dessert, des Arabes des tentes voisines leur apportèrent du café dans de petites tasses.
Malgré la marche forcée et le siroco qui alourdissait l'air, Rafaël retrouvait toute sa vaillance de la veille.
Depuis le lever du jour, les idées de Philippe s'éclaircissaierit dans sa pensée.
Peu à peu, le souvenir de cette soirée s'effaça de son esprit, et sa conduite n'en parut pas modifiée. Mais une conscience plus nette accompagna son travail et en doubla pour lui le plaisir. Il aimait son chariot, comme s'il participait à sa propre vie. Sa force s'associait à l'effort du timon, au labeur obstiné des roues énormes dont la pesanteur écrasait les quartiers de roche et labourait les sables. Il comprenait le sens des craquements de la charpente, du gémissement des moyeux, et le fardeau du chargement tout entier eût été imposé à ses propres épaules qu'il n'en eût pas mieux senti l'équilibre, ni mieux prévu, dans les passes difficiles, sur quel point allait retomber tout le poids de la masse. Mais surtout il aimait ses bêtes ! Sa volonté soutenait leur aveugle instinct. Les yeux fermés, rien qu'au bruit des pas, il devinait le mulet paresseux, qui se promenait sournoisement entre ses traits détendus. Au seul son de sa voix, ils se précipitaient en avant dans les plaines; ils s'animaient contre les pentes des montées; et lorsqu'il les avait tous « mis d'aplomb », comme il disait, quand les animaux tiraient, avec un bel ensemble, chacun selon sa force et son rang, il se sentait si joyeux qu'il se mettait à chanter.
Il avait une poigne formidable qui faisait de lui le premier charretier de la route. Lorsqu'il posait sa main sur le cordeau pour lancer l'attelage dans une courbe, il sentait avec orgueil la vigueur de son bras courir jusqu'au bout des guides et la petite mule de volée se jeterbrusquementà gauche, labourant le sol de ses quatre pieds, l'échiné tendue, tous ses grelots frissonnants.
Philippe, le sourire aux lèvres, le regardait souvent
avec complaisance, et Rafaël, récompensé par son regard, lui devenait chaque jour plus ami.
Le soir qu'ils arrivèrent à Djelfa, leur café bu, tandis que Bacanete était à muser à l'écurie, il dit à Philippe qui commençait une lettre sur la table desservie :
— Tu devrais bien me rapprendre à écrire!... Je n'ai jamais su beaucoup, du temps que j'étais à l'école, mais je crois qu'avec toi...
Philippe demanda de nouvelles feuilles de papier. Il remplit pour Rafaël toute une page d'une grosse écriture, comme les modèles qu'on donne aux enfants, et il lui mit la plume dans la main. Mais les doigts gourds, dont le tact s'était émoussé, n'arrivaient pas à la saisir. Rafaël se dépita tout de suite.
— Allons ! essaye, dit Philippe... si tu crois tenir un manche de fouet!..
Il lui plaça les doigts et lui guida la main un instant. Au bout de deux lignes, Rafaël n'en pouvait plus, de grosses gouttes de sueur lui perlaient au front.
— Assez ! Philippe ! la tête m'éclate, je vois tout rouge... Mais Philippe, d'un geste volontaire, étendit sa large
main sur la table :
— Il faut que tu fasses ta demi-page aujourd'hui... Autrement tu restes bourricot toute ta vie !
Bacanete rentra sur ces entrefaites. Jaloux devoir que Rafaël se mettait à écrire, il commença à le gouailler. Philippe tint ferme ; il remit la plume dans la main de Rafaël :
— Laisse-le dire, Rafaelete, il voudrait bien en faire autant.
Bacanete finit par s'asseoir en face d'eux. Ses deux coudes sur la table, il les regardait, bouche ouverte, avec
une curiosité d'enfant. Quand la demi-page fut terminée, il dit au Grand-Philippe :
— Il faut que tu ne sois pas r[ialin, toi!... Moi, si je savais lire et écrire, je serais millionnaire aujourd'hui.
Dès lors, chaque fois qu'on arriva d'assez bonne heure au caravansérail, comme la route, cette fois, n'était pas fatigante, Rafaël reprit obstinément sa leçon d'écriture. Phihppe montrait une grande patience, et, quand l'autre était las, il lui racontait, pour le reposer, une de ces histoires romanesques dont il avait la mémoire pleine; car, à chaque départ d'Alger, il emportait des livres dans son caisson. Presque toujours il lui parlait avec tristesse de la petite fille qu'il aimait.
Rafaël éprouvait pour Philippe une affection qu'il n'avait jamais eue pour aucun de ses anciens camarades, ni Pepico, ni Ceccole Piémontais. Il voyait bien que ce sentiment était quelque chose d'infiniment plus sérieux, et cependant il se rendait compte aussi que jamais il n'arriverait à ressembler à Philippe et qu'il y avait en lui des choses qu'il ne pourrait comprendre. Il le lui dit un jour, chemin faisant.
— Vois-tu, Philippe, tu auras beau faire, tu ne seras jamais un de nous autres/
Il ne s'expliqua pas; car son camarade ne répondit rien et parut souffrir beaucoup de ce qu'il avait dit.
Ce voyage fut véritablement la grande étape dans la vie de Rafaël. Quand il redescendit de Laghouat, tout lui sembla changé autour de lui, il voyait tout avec d'autres yeux. Plus rien au monde n'existait pour lui que le chariot; car enfin, sans son chariot, existait-il seulement, lui, Rafaël; et si les autres le prisaient si haut, comme Philippe, n'était-ce pas parce qu'il savait con-
duire des bêtes? Quelque chose de solide lui apparaissait maintenant, autour duquel toute sa vie allait prendre forme. Le reste n'était rien, — les femmes, les noces, les révoltes de son sang et de sa colère. Tout cela passait apportant moins de plaisir que de regrets. Il se sentait plus sage, et il souhaitait de revoir sa mère.
Sitôt de retour à Alger, Philippe l'entraîna au théâtre où Ton jouait en matinée ces Trois Mousquetaires, dont ils avaient lu l'histoire ensemble. Rafaël y emmena son frère Juanete avec la tia Rosa, qui, jadis, avait été très friande de spectacles, et qui, depuis la mort de Ramôn, en était privée. Elle pleurait aux endroits pathétiques et s'indigna contre Rafaël, qui riait de ses larmes, et qui ne pouvait admettre qu'on s'attendrît à ce point pour des choses qui n'existaient pas. Même le roman, qui lui avait tant plu à la lecture, lui apparaissait maintenant, sur la scène, comme une ridicule parodie.
Philippe, au contraire, était très pris par le drame. Aussi, le soir, voulut-il absolument que Rafaël vînt voir Carmen, la pièce favorite des Espagnols. Rafaël se passionna à cause du nom de l'héroïne et des souvenirs qu'elle lui rappelait. Cependant, quand, la toile tombée, ils descendirent les degrés du théâtre, il éprouva comme un soulagement à se retrouver au milieu de la foule, des tramways et des voitures qui filaient sur la chaussée. Philippe, grisé par la musique, fredonnait la chanson moqueuse de la gitane :
L'amour est enfant de Bohême...
Mais Rafaël l'interrompit brusquement avec un geste de dédain :
— Tout cela, vois-tu, Philippe, ça ne vaut pas une nuit de Bougzoul!...
VALENCB
D'immenses affiches, encadrées d'un filet d'or et enguirlandées de toutes les fleurs du printemps, avaient été placardées sur les murs d'Alger avec ce titre en grosses lettres formées de petits boutons de roses : feria DE vALENCiA. D'autrcs, encore plus splendides, avaient été distribuées dans les cabarets et chez les marchands de journaux espagnols. On y voyait un torero^ le jarret tendu, les lombes épanouis sous la soie craquante de sa culotte bleue et argent, s'incliner, la tocjue à la main, devant la loge de la presidencia, où des dames blondes, en mantilles de dentelles, se penchaient d'un air gracieux derrière leurs éventails. Les noms de Guerrita et de Mazzantini se lisaient au-dessous, en tête de la liste des cuadrillas. Dans un mois, il y aurait des « taureaux » à Valence.
Le bruit se répandit soudain à travers le Faubourg, colporté par une foule de gens que l'on ne connaissait pas. On les rencontrait dans les cafés, chez les perruquiers, un peu partout. Leurs descriptions enthousiastes bouleversaient toutes les têtes. Ils vantaient la facilite du voyage, le bon marché des billets et, par-dessus tout, Mazzantini et Guerrita. Un armateur de la ville avait frété deux bateaux exprès pour les fêtes; — et tons ceux qui avaient quelques économies couraient se faire
inscrire aux bureaux d'embarquement sous les voûtes du port.
Rafaël, en arrivant de Laghouat, n'entendit parler que des courses de Valence. Dans un estaminet de Bal-el- Oued, où il entra avec Philippe et Bacanete, on faisait cercle autour du tio Martino, qui en causait avec une telle chaleur, des superlatifs si flamboyants, une mimique si entraînante que chacun s'y croyait déjà. l>es deux bras étendus, il donnait une idée de l'immensité de l'arène ; il imitait le bruit de la foule, les exclamations des marchands d'éventails et de boissons fraîches, les cris des aficionados réclamant des chevaux : Caballos ! cahallos !... finalement les sonneries des trompettes annonçant la mort. Il se fit un silence; tout le monde le regardait. Soudain il bondit de sa chaise, et la tête inclinée sur l'épaule, les yeux mi-clos, il pointa une épée imaginaire, puis, avec une agilité où se retrouvait l'ancien joueur de pelote, il fonça sur la bête, en poussant un ollé! frénétique. On la vil tomber comme une masse. Les spectateurs emballés claquèrent des mains, crièrent des bravos, tandis que le tio Martino, au milieu de l'arène, l'air à la fois modeste et victorieux, comme s'il était Guerrita en personne, saluait le public.
Bacanete contemplait avec admiration cette petite comédie. Mais Rafaël et Philippe s'esclaffaient, trouvant que ces pataouèles étaient vraiment bien bêtes. Le tio Martino les aperçut ; il tira de sa poche une réclame et s'approcha d'eux d'un air engageant :
— Eh bien ! vous partez pour Valence, vous autres?... des hommes qui gagnent de l'argent comme vous !...
Philippe fit un geste de refus. Alors Martino prit Rafaël par l'épaule; il l'embrassa presque,
— Et toi, Rafaelete, tu ne vas pas voir ton pays? Gest
pour rien, vingt francs aller et retour, quinze jours à passer là-bas... Et le voyage?... rien du tout! Une nuit à passer en mer!
— Mais vous, tio Martino, vous qui êtes si chaud, vous allez à Valence aussi?...
— Oh ! moi, c'est différent ! Je connais trop ça ! Quelqu'un insinua que le iio Martino faisait l'article
pour la maison qui avait frété les deux bateaux, opinion qui ne manquait pas de vraisemblance ; mais l'enthousiasme général empêcha qu'on y fit attention.
Bacanete, qui avait été à Valence tout enfant, excitait Rafaël à partir, se lamentant de ne pouvoir en faire autant, à cause des équipages. Martino renchérissait. Rafaël ne répondit rien, pour ne pas avoir l'air de se laisser conseiller. Cependant il brûlait d'envie de voir Valence. Ce n'étaient pas seulement les «taureaux » qui l'attiraient, mais une espèce de curiosité pour le pays de son père, où se mêlait un peu de piété filiale. Il n'annonça sa décision que le surlendemain, le matin même oîi il devait reprendre la route. Par bonheur, Pepico se trouva là pour le remplacer.
A la grande surprise de Rafaël, sa mère ne protesta pas contre cette fantaisie de voyage. Elle l'encouragea même : « Il passerait à Valence le temps des fêtes, et ensuite il irait voir leurs parents d'Espagne. Sans doute le grand-père etlagrand'mèren'étaient plus de ce monde, voilà déjà longtemps. Mais leur fils Juanete était marié et établi dans leur pays d'origine, Casteîlon-de-Rugat, un petit village de la province de Valence. Peut-être y aurait-il quelque chose à recueillir de la succession du vieux ; et puis enfin c'était toujours une bonne chose d'aller, au moins une fois dans» sa vie, au pays natal. »
Martino profita de ces dispositions favorables pour
2i8 LE SANG DES RACES
s'impatroniser de plus en plus dans la maison. Il écrivit d'abord une lettre à l'oncle Juanete pour lui annoncer l'arrivée de Rafaël ; puis il en rédigea une autre, adresser à un de ses neveux, qui était ciseleur à Valence, et qui disait-il, serait enchanté de promener Rafaël à travers la ville. Celle-là, il l'avait longuement minutée, choisissant ses expressions et moulant son écriture. Il en était si content et il ia jugeait d'un castillan si correct qu'il vint lui-même la lire chez la tia Rosa pendant le souper. Il avait amené quelques amis avec lui, afin de donner à sa lecture toute la pompe convenable. La lettre, fort longue, commençait ainsi:
« Mon cher neveu, « Tu m'excuseras si je viens te molester ainsi; mais, quand tu sauras que la personne que je te recommande est très affectionnée chez nous et très amie de la famille, je ne doute pas que tu ne fasses pour elle tout ce que tu ferais pour moi-même : c'est don Rafaël, dont je t'ai souveAt parlé, l'entrepreneur de voitures, qui a pris fantaisie de venir visiter notre Valence. Je compte que tu donneras ordre à ce qu'il ne lui échappe aucune des curiosités de cette capitale, ou que tu daigneras l'accompagner en personne. Montre lui la Lonja, le Café du Siècle, le Café d'Espagne, l'Alameda, mais surtout les merveilles de notre cathédrale, telles qu'orfèvreries, statues, tableaux et autres objets artistiques capables d'intéresser une personne qui voyage... »
Le tio Martino avait même ajouté en post-scriptum, afin d'éblouir Rafaël et sa mère :
«...Si ton père et toi vous êtes toujours en bons rappoils avec don Ramôn, le valet de chambre de Mon-
seigneur l'archevêque, je te prie de lui présenter nos respectueux compliments. »
Mais tout cela fut en pure perte : les formules cérémonieuses, les périphrases habiles concernant Rafaël, les expressions élégantes. Sauf les amis du tio Martino, personne ne comprit rien à sa lettre.
Le lendemain, qui était un dimanche, il y avait grande affluence sur les quais. Tout le Faubourg s'était porté au bateau, chacun ayant un parent ou des amis à accompagner. Le tio Martino s'y trouvait en compagnie de sa fille Assompcion, dans une toilette qui attirait tous les regards. On ne s'expliquait pas pourquoi elle était venue, puisqu'elle ne partait pas pour Valence.
A la dernière minute (car Rafaël en bon charretier n'était jamais pressé), le tio Martino le vit apparaître avec sa mère et Juanete, qui portait sa valise. Il constata avec ennui qu'il était en blouse, ce qui allait détruire, auprès de son neveu, les effets de sa lettre ; et il ne put s'empêcher de lui en faire l'observation :
— Tu aurais dû mettre une veste noire, comme tout le monde, Rafaelete ! En Espagne, on ne porte pas la blouse...
La tia Rosa répondit tout de suite qu'elle avait eu soin de plier dans la valise la veste de Rafaël ; mais celui-ci jura qu'il ne la porterait pas : « Il n'avait pas envie de ressembler à un employé ! »
La remarque du tio Martino l'avait indisposé très fort contre le vieux ; et ce fut sa première contrariété. Mais il se contint en présence d'Assompcion, pour laquelle il se mit aussitôt en frais de galanteries. La jeune fille répondit fort tranquillement à ses phrases câlines, de lair dont on parle à une personne indifférente, tandis que son père observait Rafaël du coin de l'œil.
La cloche du départ sonnait à toute volée. Il fallut brusqueries adieux. Rafaël sauta dans la dernière barque où les retardataires s'étaient empilés. On les reçut à la coupée des marchandises, et les hommes de l'équipage les poussèrent dans l'entrepont, comme s'il se fût agi de simples bestiaux. Rafaël, poussé comme les autres, allongea un coup de poing à l'un des matelots :
— Dis donc, toi?... Est-ce que tu me prends pour un de tes pataouètes d'Espagne ?
Ce fut bien pis lorsque le capitaine, un gros homme apoplectique, à figure de sanglier, avisant un groupe où il se trouvait, les invectiva grossièrement pour s'être approché trop près des premières. Rafaël, dont la colère montait, lui répondit sur le même ton, au grand scandale des Espagnols, qui l'entouraient et qui tremblaient devant le capitaine. Les deux hommes se mesurèrent du regard. On suppliait Rafaël de ne rien dire afin de ne pas attirer de représailles. Il étouffa ses injures, et le capitaine s'éloigna en le fixant une dernière fois avec des yeux furieux et en proférant des menaces :
Rafaël regrettait déjà de s'être embarqué :
— En voilà un pays de sauvages!,.. S'ils sont tous comme ça, en Espagne, j'aurais mieux fait de rester chez
moi
Ses compagnons, en entendant ces paroles, faillirent se signer comme à un blasphème. L'un deux, un fabricant d'espadrilles, entreprit de calmer Rafaël:
— Ne parle pas mal de ton pays, Rafaelete ! Et comme Rafaël ne répondait pas.
— Oui, c'est ton pays, l'Espagne, comme à nous autres... Tu vas voir, c'est autre chose que l'Afrique!
Il commença à parler de Valence avec une sorte d'émotion religieuse et une emphase de prédicateur : « il y
avait des choses étonnantes à Valence, des choses qu'on ne voyait nulle part ailleurs ; Alger n'était rien à côté. Ainsi, par exemple, ce fameux café tout en glaces... Rafaël souriait d'un air incrédule.
— Oui, tout en glaces!... Le plafond, les murs, le plancher, tous est en glaces. Tu marches sur les glaces comme sur le pavé : aussi les femmes n'y entrent pas, parce que, tu comprends, on leur verrait le dessous...
Cette plaisanterie parut si bonne que tout le monde éclata de rire, excepté Rafaël, qui trouvait ridicules ces hâbleries. Il quitta le groupe du marchand d'espadrilles et se mit à voyager à travers l'entrepont. Mais la circulation était difficile, à cause de l'encombrement des passagers. Beaucoup même avaient déjà étendu leurs matelas pour la nuit. D'autres commençaient à souper et étalaient des victuailles. On marchait sur des écorces de pastèques, des bouteilles renversées, des détritus de toute sorte qui nageaient dans un gâchis de vin. A côté dessoupeurs, des femmes ayant le mal de mer poussaient des hoquets écœurants. Rafaël, enjambant par-dessus les matelas, se réfugia sur le gaillard d'avant, et il s'installa auprès d'un homme de l'équipage qui manœuvrait un treuil. Comme il avait l'air brave, Rafaël lia conversation avec lui.
— Quel beau temps! dît l'homme... La mer est plate comme la main. Ça va être un plaisir de dormir sur le pont!
Rafaël lui roula une cigarette. L'homme lui promit en échange une couverture pour la nuit. Le soleil venait de se coucher. Une humidité tiède se déposait en gouttes d'eau sur le rebord du bastingage. Rafaël s'avança jusqu'à la pointe extrême du navire et, s'accrochant d'une main à la hampe du pavillon, il aspira Tair marin à
pleine poitrine. Le grand vent de la course lui coupait la figure et faisait claquer derrière lui les plis de sa blouse.
Suspendu ainsi au-dessus des plaines de la mer, il était emporté par l'ivresse de l'espace, comme cette nuit d'été où, pour la première fois, il s'en alla vers le Sud. On aurait dit que la proue glissait sur des moires au frôlement silencieux et doux. Il se croyait dans le désert de Bougzoul, lorsque, étendu sur son chariot et se réveillant de sa sieste, il ouvrait les yeux devant les perspectives fuyantes des mirages. Ses pensées s'élançaient d'un invincible élan par-delà les vapeurs laiteuses et les lacs de lumière. Oubliant ses colères de tout à l'heure, il cherchait à deviner l'Espagne à travers le cercle des eaux plus sombres et les transparences étincelantes de l'horizon. Il se rappelait tout ce qu'il avait entendu dire de ce pays de son père et de sa mère. Il le voyait en pensée avec la même angoisse, mêlée de joie, que lorsqu'il allait au cimetière sur la tombe de Ramôn, comme si, en touchant cette terre, sa vie allait s'accroître de toutes celles des ancêtres morts.
Il souhaitait maintenant d'y être déjà, et son imagination, exaltée par les prestiges du couchant, caressait sans peine toutes les merveilles qu'on en racontait. La grande affiche multicolore qu'il avait vue dans les cafés du Faubourg s'animait à ses yeux. La pompe guerrière des courses de taureaux défilait dans l'arène. Il acclamait avec la foule ; il se délectait dans la douceur du sang répandu parmi l'or des costumes et les sourires des femmes.
Puis, le soir tombant, il se calma peu à peu. Le souci de son métier lui revint : « Après tout, il allait voir comment on travaillait là-bas et si, avec leurs fameux attelages de mules, ils étaient plus forts à Valence qu'en
Afrique, comme le soutenaient Salvador et le tio Martine. »
Assompcion lui apparut un instant. 11 la revit avec sa toilette de dame et ses façons un peu froides, et il se rappela ce que lui avait dit sa mère autrefois : « Mais toi, Rafaelete, il faudra bientôt que tu te maries ! » Il songea tout de suite : « De quoi est-ce que j'aurais l'air auprès d'elle ? On me prendrait pour son domestique!... Ah! j'en trouverai bien d'autres !... Peut-être même qu'en Espagne... »
La mer, à cet instant, frissonnait toute blanche dans le crépuscule. En une grande nappe splendide, sans une ride, elle se déployait jusqu'au brouillard d'or de l'Occident ; et, du côté de l'ombre, sous les vapeurs montantes, elle s'ouvrait comme un immense parterre auï fleurs neigeuses. Un calme profond descendait avec la nuit. Les passagers dormaient déjà dans l'entrepont. Seul le bruit régulier de l'hélice troublait les solitudes de la mer.
Avec l'aube, ils entrèrent dans le port du Grao. Les quais étaient déserts. A droite, le long de la plage, s'échelonnaient de petites cabanes de baigneurs à l'aspect misérable.
Aussitôt une barque accosta le bateau : c'étaient les douaniers qui venaient pour la visite réglementaire. Leurs uniformes, que Rafaël voyait pour la première fois, la raideur presque prussienne qu'ils affectaient, tout cela commença à lui déplaire si fort que sa mauvaise humeur de la veille se réveilla petit à petit. Il s'impatienta des , lenteurs du débarquement. Puis ce fut le passage forcé à la douane, les fouilles qu'il fallut subir, les rafles de tabac et de cigarettes. Rafaël, dépouillé, grommeladt des
là
2y4 LE SANG DES RACES
injures ; et le marchand d'espadrilles, qui le suivait, avait toutes les peines de monde à le calmer. Comme ils s'acheminaient vers le tramway à vapeur qui relie le Grao à Valence, un homme, qui courait derrière eux, interpella joyeusement Rafaël. C'était Lopez, son ancien camarade de la route de Laghouat, mais à peu près méconnaissable, la barbe sale, la veste graisseuse, des espadrilles effilochées à ses pieds nus.
11 expliqua qu'il était au Grao, depuis trois mois, ayant été expulsé d'Algérie à la suite d'une bataille.
— Tu as de la chance, toi, d'être encore à Alger, dit Lopez à Rafaël... Ah oui ! vive Alger !... Tu vas le voir, leur sale pays d'Espagne, tu vas le voir...
Et tendant la main vers les quais :
— Tiens, regarde-moi leur port !... excepté pendant la saison des oranges, tu peux t'y promener comme dans Ja plaine de Bougzoul...
L'homme du Faubourg, indigné de ces propos, leur faussa brusquement compagnie. Ils entrèrent dans un cabaret pour causer plus à l'aise.
— Alors, tu ne te plais pas par ici? demanda Rafaël.
— Qu'est-ce que tu veux qu'on s'y plaise, quand on crève de faim? Sais-tu bien qu'ils ont le courage de donner trente sous par jour à un conducteur de tramway?... Aussi, moi, je fais tous les métiers: portefaix, camionneur, cocher de place... Je raccroche ce que je peux. A présent je suis manœuvre dans une fabrique danisette, là, en face : tu vois la cheminée d'ici...
Il demanda des nouvelles du Faubourg, des camarades de la route, d'Espartero, son ancien patron. Quand Rafaël lui eut raconté sa brouille avec celui-ci :
— Eh! oui, je ne te dis pas, il y a des coquins partout. Mais ça ne fait rien, Rafaelete, qu'il vaut mieux être à
LE SANG DES RACES 2îi5
Alger qu'à Valence... Un de ces jours, vois-tu, il faudra que j'y revienne, — et il se mit à rire de son rire fou — , oui, quand je devrais me déguiser en Arabe !...
11 ne se lassait pas de questionner Rafaël, de lui parler d'Alger. Mais Rafaël commençait à l'examiner, trouvant étrange surtout, qu'il ne fût pas encore à sa fabrique, à huit heures du matin! Les propos toujours un peu extravagants de ce Lopez, ses allures de bohème, enfin je ne sais quoi de louche répandu dans toute sa personne, le mit en défiance. Il le quitta assez froidement, bien que Lopez lui eût proposé de l'accompagner, le soir, à travers la ville, et lui eût donné rendez-vous dans un estaminet.
Pendant le trajet du Grao à Valence, Rafaël s'étonna du mauvais état de la route, toute défoncée et creusée d'ornières : « Qu'est-ce que ça doit être dans la campagne, songeait-il, si les routes sont si mauvaises autour d'une ville comme celle-ci ! » Les attelages ne lui inspirèrent pas moins de mépris : c'étaient de petites charrettes à deux roues, très haut perchées sur les essieux et surmontées de cerceaux que recouvrait une mauvaise bâche. Les mulets étaient fort ordinaires, et les harnais d'une grossièreté toute primitive. Rafaël, à cette vue, exulta: « Comme il allait rabattre le caquet à Salvador et à tous ces hâbleurs, qui en avaient plein la bouche quand ils parlaient des équipages de leur pays ! Il les connaissait maintenant, leurs équipages !... » Ses préventions contre l'Espagne s'en fortifièrent. Il était de plus en plus convaincu qu'il s'enfonçait dans la sauvagerie.
Il descendit du tramway devant le jardin de la Gloriete, et il se mit en quête d'une voiture pour se faire conduire chez le neveu de tio Martino, dont il regarda encore une fois l'adresse : Antonio Ponz^ calle de Cor-
déliais. Il ne trouva que des tartanes, véhicules à la mode du pays, à savoir une espèce de tapissière à deux roues, dont la capote de toile cirée s'aplatissait en forme de fer à cheval. Rafaël, une fois installé avec sa valise, commença à plaisanter le cocher, qui, n'ayant pas de siège, conduisait assis sur le timon : « Eh ! camarade, on ne connaît donc pas les calèches dans votre pays ! » Le cocher se montra piqué du ton irrévérencieux de cet étranger qui, cependant, parlait le valencien aussi bien que lui. La tartane rebondissait sur les pavés avec d'horribles cahots. Rafaël, que les secousses renversaient sur le banc ou qui heurtait du front la toile cirée, finissait par trouver cela drôle, et sa mauvaise humeur s'en allait en gouailleries, que le cocher écoutait avec résignation.
La rue des Cordeliers est une petite rue très étroite qui borde une des façades de la Lonja de la Seda. Rafaël trouva tout de suite la boutique du ciseleur, une échoppe de l'ancien temps à la devant .ve étroite, où se voyaient exposés quelques ustensiles de ^votion.
Au bruit de la voiture, était apparu sur le seuil un vieil homme en tablier de serge verte, qui se mit à dévisager Rafaël, avec un air de défiance. Celui-ci lui ayant remis la lettre du tio Martino, il lut la suscription et il appela immédiatement son fils, qui travaillait dans Tarrière-boutique :
— Tony ! il y a pour toi une lettre d'Afrique !
Le jeune homme salua froidement Rafaël. C'était un garçon de dix-huit à vingt ans, très maigre, les épaules un peu voûtées, avec une petite tète d'une pâleur ascétique, mais dont les yeux étaient pleins d'une passion extraordinaire. Il déchira l'enveloppe d'un coup sec, et, tenant la lettre entre ses mains nerveuses, il se mit à la lire à haute voix. Tandis qu'il lisait, Rafaël épiait de
l'œil un troisième personnage qui était assis au fond de l'échoppe, sur un tabouret de bois, le menton appuyé contre sa canne. Complètement vêtu de noir, la ligure rasée et rubiconde comme un chanoine, il regardait sournoisement entre ses cils baissés. Le jeune homme se tourna vers lui, quand il arriva à la fameuse phrase du post-scriptum : « Si ton père et toi vous êtes toujours €n bons rapports avec don Ramôn, le valet de chambre de Monseigneur l'archevêque... » C'était lui-même. 11 ne bougea pas, se bornant à sourire d'un air bénin.
Sitôt la lettre finie, le père et le fils montrèrent un empressement comique à réparer la rudesse de leur premier accueil. Ils serrèrent avec effusion les mains de Rafaël ; ils le firent asseoir, lui proposèrent des rafraîchissements. C'était un ami de la famille, un hôte, un Français ; le logis lui appartenait, il n'avait qu'à commander. Don Ramôn lui-même daigna s'enquérir de la santé du tio Martino.
Il fut décidé que Rafaël déjeunerait au moins à la maison, puisqu'il refusait la chambre qu'on lui offrait. Antonio, qui allait s'habiller, le conduirait à un hôtel et lui ferait voir la ville, en attendant midi.
Le père se remit à son travail, un plateau de cuivre qu'il repoussait à la pointe, et comme Rafaël le regardait curieusement, il lui donna des explications. De la main, il lui montra divers objets qui étaient pendus aux murs ou abrités derrière les vitrines : des crucifix, des chandeliers, des burettes, des plateaux de toute espèce, mais surtout des faroles, ces lanternes surmontées d'une croix, qu'on porte dans les processions devant le Saint- Sacrement. Le vieux ciseleur laissa retomber sa main d'un air découragé :
— Ça ne va plus, le métier ! Les curés ne com-
2b8 LE SANG DES RACES
mandent plus rien... — et regardant don Ramôn avec un sourire narquois, — je me demande ce qu'ils peuvent faire de tout leur argent...
— Ils l'envoient à Rome, riposta celui-ci.
Il y avait une telle drôlerie d'intonation dans ces
paroles que Rafaël et le père d'Antonio se mirent à rire.
. — Ah! il en connaît des histoires sur ces coquins-là»
reprit le ciseleur, en désignant le valet de chambre de
rarchevêque.
Don Ramôn, les cils toujours baissés, s'illumina d'un sourire farceur, malgré la dignité tout ecclésiastique de son maintien.
Par prudence, il ne voulut rien dire devant Rafaël ; mais, bien qu'il fût très bon chrétien, il éprouvait un petit plaisir de vengeance à entendre médire des prêtres. Lui-même s'enhardissait quelquefois jusqu'à débiter sur eux de bonnes histoires très grasses, que l'on jugeait absolument authentiques, puisqu'il devait être au courant, par son métier, de tout ce qui se passait dans le clergé de Valence. 11 se rendait mystérieusement à l'échoppe des deux ciseleurs, qui était le rendez-vous des libéraux du quartier, ouvriers ou petits bourgeois. Les propos subversifs qui s'y tenaient lui offraient tout l'attrait du fruit défendu : on y frondait l'Église et le Gouvernement, Antonio y exposait ses théories républicaines, et don Ramôn, les yeux mi-clos, écoutait tout cela avec une délicieuse angoisse que ce ne fût peut-être un péché.
— Ahî oui! moi aussi, j'en ai assez detravailler pour les curés, — déclara Antonio, qui descendait du premier étage en toilette très soignée. — Ils ne vous commandent plus que de la porcherie; ils dégradent leur métier ; ils aiment mieux s'adresser à des industriels de France.
Alors on leur envoie une horrible camelotte qui fait 'ressembler leurs églises à des bazars ! I II entraîna Rafaël dans l'arrière-boulique, qui lui servait d'atelier, afin de lui faire admirer ses ouvrag-es. Les murs disparaissaient complètement sous des dessins faits par lui de toutes les orfèvreries du Miguelete\ car Antonio était élève à l'Ecole des Beaux-Arts. Sur une petite table, dans un coin, traînaient deux gros volumes brochés : une traduction espagnole des Misérables de Victor Hugo.
Le jeune homme souleva respectueusement une énorme applique d'argent appuyée contre la table, — un chefd'œuvre qui l'occupait depuis des mois. Il s'était inspiré de ces lanternes colossales qui, à l'entrée de la cathédrale de Valence, se dressent de chaque côté du trône de la Vierge. Conçues dans le style flamboyant du rococo espagnol, avec l'exubérance et la préciosité de l'ornementation, elles semblaient plutôt faites pour accompagner des carrosses de gala ou éclairer des antichambres royales.
— C'est une commande du marquis de Villena, dit Antonio... Nous ne travaillons plus que pour les particuliers : sans eux, il faudrait mourir de faim... Et encore, c'est rare des commandes comme ça !.. . Mon père, lui, fait des plateaux pour les Marocains. On n'achète plus rien en Espagne. Ah ! misère de nous !
Rafaël s'émerveillait de la masse d'argent employée
pour les appliques ; mais tout le reste le laissait très
! froid. D'ailleurs la présence de don Ramôn le gênait
vaguement, sans qu'il sût pourquoi ; et tous ces objets
étalés, dont il ignorait l'usage ou la valeur, l'humiliaient
' Le Miguelete, nom populaire de la cathédrale de Valence.
un peu. Antonio, qui s'en aperçut, l'emïnena tout de suite pour le mettre à l'aise. Ils prirent congé du père et de don Ramôn, et, une fois dans la rue, ils se mirent à causer des choses d'Afrique. Au bout d'un quart d'heure, Antonio et lui se tutoyaient.
Comme tous les jeunes gens de Valence, celui-ci était vêtu avec beaucoup de recherche : petit veston court de drap noir, large ceinture de faille sur un plastron éblouissant, chapeau plat à grand bord à la mode des toreros. Son élégance un peu frêle se mariait assez bien à la grâce robuste de Rafaël, dont la blouse strictement drapée était remarquée»des passants. D'ailleurs une sympathie les entraînait l'un vers l'autre. Mais, comme sous l'empire d'une idée fixe, Antonio revenait sans cesse aux théories qui lui étaient chères. Il ne doutait pas que Rafaël, à titre de Français, ne partageât ses opinions :
— Ainsi, vous autres, en France...
— D'abord, dit Rafaël, je ne suis pas de France; et puis, tu sais, je ne suis pas plus Français que toi...
— N'importe ! En France, par quoi est-ce qu'on commence dans un village? Par bâtir une école. En Espagne?., par une église !...
Rafaël laissa voir que les écoles ne l'intéressaient pas plus que les églises : ce qui contraria Antonio. Mais leur haine commune des prêtres les mit d'accord. Le ciseleur attaquait les couvents avec virulence ; il reprochait aux « Frères » de s'engraisser dans la fainéantise, tandis que d'autres allaient se faire tuer à Cuba ; et c'est en tenant ces propos révolutionnaires qu'ils entrèrent à la cathédrale.
Rafaël fut promené d'un bout à l'autre du vaste édifice par son compagnon, qui, tout entier à sa passion des vieilles choses, s'oubliait à admirer.
A la sacristie, il le retint près d'un quart d'heure devant un reliquaire du xiv^ siècle, en forme de croix, qu'il avait déjà dessiné, mais qu'il ne se lassait pas de regarder. Rafaël était excédé 'de cette visite : l'odeur d'encens dont les églises espagnoles sont comme empoisonnées, l'écrasement des voûtes, la demi-obscurité des nefs, le sens inintelligible pour lui, de tous ces symboles qui l'entouraient, tout cela l'emplissait d'un indéfinissable malaise, comme s'il était menacé dans son besoin de vie et de liberté. Il ne respira que dehors, dans lalumière éclatante du parvis.
— Tu sais? dit-il à Antonio... Si tu n'as que des églises à me montrer, ce n'est pas la peine... J'aime mieux voir de beaux attelages, moi, c'est mon métier. Le tio Martino m'a dit qu'un minotier d'ici avait une
écurie superbe...
— C'est vrai, dit le jeune homme en riant... Aussi, pourquoi est-ce que mon oncle m'écrit de te montrer la cathédrale ?... il est fou, Martino!
Il promit à Rafaël de lui faire voir, le lendemain, les plus beaux équipages de Valence.
Après le déjeuner, il le conduisit dans une espèce de pension de famille, la classique casa de huéspedes. La pauvre mine de la chambre qu'on lui donna, les cloisons minces comme des portants de théâtre, les serrures qui ne fermaient pas, l'aspect douteux des draps, provoquèrent encore une fois la mauvaise humeur de Rafaël. Antonio le laissa pour aller faire la sieste, et Rafaël, par désœuvrement et par ennui, se décida à se coucher.
Quand il sortit, vers six heures, un grand tumulte emplissait les rues. On attendait une musique militaire de Perpignan, que la municipalité avait invitée aux courses. Sur la place de la gare, où Antonio avait donné
rendez-vous à Rafaël, il y avait foule. La passion politique excitait encore l'enthousiasme populaire, car le parti libéral voulait profiter de l'occasion pour manifester en faveur de la France et de la République. Enfin les journaux parlaient depuis quelque temps d'une alliance franco-espagnole, et les gens du peuple et de la petite bourgeoisie y voyaient la fin de la guerre de Cuba et le renversement de la dynastie.
La foule, sans être encore tout à fait prête pour les expansions patriotiques, était remuante et joyeuse. Le train venait d'entrer en gar^ , les dernières voitures du cortège traversaient péniblement les masses compactes. Une agitation se produisit vers les grilles, qui reflua d'un bout à l'autre du terre-plein. Tout à coup des instruments éclatèrent, et l'air de Carmen s'enleva en un essor triomphal. Les ondes vibrantes s'abattirent sur la foule, la roulèrent dans un chant de vertige et, tandis que les chairs s'émouvaient vaguement, toutes les bouches s'ouvraient pour aspirer le souffle de la joie qui passait, des images de pompe et de magnificence emportaient les têtes. Les musiciens apparurent dans l'éclat fulgurant des cuivres, avec l'uniforme de l'artillerie française, que les yeux du peuple revêtirent de toute la splendeur des choses inconnues. Entouré d'une bande de bambins qui précédaient les tambours, un enfant, pieds nus, dansait devant le cortège, en balançant des palmes. Les hommes applaudirent, les femmes agitèrent des ombrelles et des éventails. Une immense acclamation s'éleva. Les musiciens passèrent dans le vent farouche de leur chant, comme une nuée de tempête. Les coups, retentissants du rythme frappaient sur les cœurs battants, et, derrière eux, montait une grande houle d'amour.
Rafaël se sentit fier de l'entliousiasme d'Antonio, qui, à la vue des uniformes, s'était remis à parler de la France. Cet air de Carmen, qu'il avait|entendu au théâtre d'Alger, les souvenirs voluptueux de Bougzoul qu'il réveillait chaque fois en lui et ces costumes des musiciens qui lui rappelaient son Afrique, le mirent aussitôt à l'unisson de la foule et lui donnèrent un appétit de plaisir.
Ils suivirent le mouvement du peuple qui descendait vers la ville par la Bajoda de San Francisco et, pour se divertir jusqu'à l'heure du dîner, ils entrèrent au Café d'Espagne. Un long couloir, tapissé de glaces, qui conduisait à un vaste hall au plafond vitré, fit supposer à Rafaël que c'était là le légendaire café dont avait parlé le marchand d'espadrilles. Au centre, un jet d'eau rafraîchissait l'air, et, dans le fond, les valses d'un orchestra continuaient les musiques de la rue. Des paysans endimanchés, des ouvrières en cheveux, qui sortaient à peine de leurs fabriques, se pressaient aux mêmes tables que des gens en toilette recherchée, couverts de breloques et de bagues. Les jeunes filles mangeaient des mantecados avec des biscuits ; les hommes, le cigare à la bouche, dosaient savamment les mélanges de leurs boissons fraîches ; et tout ce monde bigarré se coudoyait sans nul respect humain, avec cet admirable sens de l'égalité dans la force et la beauté du sang qu'ont tous les Espagnols.
11 faisait nuit quand Rafaël et Antonio sortirent pour aller dîner à la casa de huéspedes; car on dîne très tard en Esgagne. A table, Rafaël eut la joie ^de rencontrer un Algérien de connaissance, un jeune homme d'une vingtaine d'années, le fils d'un épicier de Boufarik, chez qui il avait coutume de passer depuis qu'il faisait la
route de Laghouat. Le jeune homme, dont le père était napolitain et la mère espagnole, avait profité des fêtes pour venir visiter une vieille tante qui habitait aux environs de Valence. Rafaël fut tout à fait de son avis quand il l'entendit médire de l'Espagne, du mauvais état des routes, du peu de confort des hôtels, de la misère générale du pays. Elevé à l'école primaire, membre d'une Société de gymnastique et d'un orphéon, il affichait un grand mépris pour tout ce qui n'était pas la France et se répandait en propos patriotiques. Antonio l'écouta volontiers et se mit à discuter avec lui, à la grande satisfaction de Rafaël, que les théories ennuyaient.
L'air riant et l'animation de la salle à manger lui faisaient oublier le délabrement et l'indigence de sa chambre. Il y avait encombrement : outre les habitués, petits fonctionnaires ou officiers pauvres, des gens aisés qui étaient accourus de tous les coins de la province. Tout ce monde, très paré, était en liesse. On parlait avec chaleur des courses du lendemain, on se disputait sur les noms de Guerrita et de Mazzantini. La table, malgré sa vaisselle vulgaire, resplendissait de l'éclat des beaux fruits, qui montaient en pyramides sur des coupes. C'était tout le trésor des riches jardins de Valence. Entre des corbeilles de pêches et d'abricots, une énorme pastèque, découpée en tranches, montrait ses chairs rouges qui semblaient fondre comme une neige, sous les feux du gaz. Eclatantes, savoureuses et fraîches comme les beaux fruits de la table, des servantes, en robes de percale décolletées, aux courtes manches bouffantes, allaient et venaient, en frôlant les convives de leurs bras nus.
Dehors, quand Rafaël sortit avec Antonio, il retrouva le même air de fête et la même mollesse répandue dans
l'air. Ce fut presque l'unique moment où il connut Valence et où il l'aima.
Les tramways, chargés de monde, roulaient vers l'Alameda illuminée. Des jeunes filles, qui passaient en se tenant par le bras, laissaient derrière elles une odeur de jasmin. Des chanteurs, qui s'accompagnaient de guitares ou de mandolines, débouchaient des rues avoisinantes. La foule, en groupes serrés, d'un seul mouvement lent et grave, dévalait par les rues et les ponts du Guadalaviar. Sur l'autre rive, les masses confuses des arbres de l'Alameda apparurent dans la lueur intense des lampes électriques, et la rumeur douce qui montait de la fête s'apaisait avec le rayonnement des lumières dans la tiédeur de la nuit.
Quand Rafaël se fut engagé avec Antonio sous les allées delà promenade, il s'étonna de ne rencontrer qu'un très petit nombre de ces baraques foraines, qui forment à peu près toutes les foires françaises. En revanche, tout le long de l'allée principale, s'échelonnaient des pavillons richement décorés, où des femmes, en toilettes de soirée, regardaient passer la foule, assises dans des fauteuils, du haut d'une espèce de terrasse. Chaque pavillon était d'un style différent, gothique, mauresque, chinois ou japonais ; et chaque corporation avait le sien. Il y avait celui de l'aristocratie et celui des négociants, celui du Cercle libéral et celui du Cercle conservateur, et ainsi de suite jusqu'au bout de l'avenue.
Les promeneurs s'arrêtaient, examinaient les femmes; les ouvrières et les filles du peuple s'extasiaient sur leurs toilettes, tandis que celles-ci, dans la lumière bleue qui tombait des globes électriques, immobiles sous leurs mantilles et leurs bijoux, jouaient de l'éventail d'un air indifférent. C'était comme une cour qui se pressait à
leurs pieds ; et à vrai dire elles étaient presque toute la fête, ces belles femmes, ainsi exposées dans leur parure à l'admiration de tout un peuple.
Derrière elles, des couples tournoyaient au rythme des danses; et ces valses démodées de Strauss, exécutées par des orchestres naïfs, prenaient une distinction imprévue dans ce merveilleux cadre.
Rafaël, grisé par la musique, s'attabla avec Antonio, dans un estaminet en plein vent. Il enviait les valseurs qu'il voyait glisser sous les lustres des pavillons, et il se rappelait le temps de ses folies à Médéa, avec son ami Pepico. Comme c'était loin tout cela! Comme c'était différent surtout ! La noblesse du spectacle l'humiliait, sans qu'il se l'avouât. Il se sentait un étranger, un barbare grossier au milieu de toutes ces belles choses. Antonio lui montrait les filles qui passaient au bras de leurs amoureux ; puis il se mit à lui parler de sa maîtresse à lui, avec une telle ferveur d'accent que Rafaël se rapprocha pour mieux l'entendre. Après les émotions de cette journée, dans cette trépidation de plaisir et ce chatoiement des lumières, leur sympathie mutuelle se rejoignait enfin complètement; ils se comprenaient comme deux amis. Antonio s'ingéniait à louer sa maîtresse, il l'ornait d'épithètes étincelantes comme des joyaux. D'un geste de sa main fine, il dessinait la courbe de ses seins; et Rafaël, subjugué, regardait la caresse dé la main avec des yeux avides.
C'est sans doute pourquoi il ne rentra pas à l'hôtel, cette nuit-là. Antonio le conduisit dans une petite maison basse, rue Don-Juan-d'Autriche, où une vieille les reçut avec une grande politesse, et, quelques instants après, leur ramena des femmes...
Le lendemain, dès le matin, Rafaël s'était empressé
de se procurer une place « à l'ombre » pour la première course. Gomme il s'y attendait, il se passionna tout de suite. Seul l'éventrement des chevaux l'écœura, et il ne put s'empêcher de le dire à Antonio, ce qui le fit traiter de gavacJio ' par une femme.
Le dernier taureau avait été dédié par Mazzantini à la musique française. Une équipe de mules pimpantes venait de traîner la bête morte à travers la piste. Comme il avait fallu plusieurs coups pour la tuer, un ruisseau de sang coulait sur le sable, et les valets de toril ne parvenaient pas à l'effacer sous la sciure qu'ils jetaient à pleines poignées. L'engagement avait été très chaud. Le public, encore frémissant, trépignait.
Alors Mazzantini et Guerrita, sur la même ligne, traversèrent l'arène, suivis de leurs cuadrillas. Arrivés devant la loge de la presidencia, dans laquelle étaient les musiciens français, ils saluèrent, la toque à la main. Aussitôt ceux-ci attaquèrent l'hymne royal espagnol. On l'écouta en silence ; mais, avant même qu'il fût fini, des voix furieuses s'élevèrent réclamant la Marseillaise.
— La Mars'iillaise, la Marseillaise ! reprit la foule, en une clameur formidable, ininterrompue. Les cuivres jouèrent. Dès les premières notes, les trente mille spectateurs étaient debout. Ce fut du délire. Les prunelles s'allumaient, les bras s'agitaient, les chapeaux volaient par-dessus les banquettes ; ceux des gradins inférieurs enjambaient les barrières en sriant :
— Vive la France !
Rafaël, bousculé par ses voisins, sburiait à la vue du tumulte. Il restait froid au milieu de ce terrible enthousiasme, par la contradiction qui le faisait rire au théâtre, quand les autres pleuraient. Un vieillard,
i Gavacho, terme de mépris par lequel on désigne les Français.
qui était à côté de lui l'injuria à cause de son calme :
— Eh ! je suis plus Français que vous — dit Rafaël en haussant les épaules.
Et montrant à Antonio un flot d'hommes qui roulait des hauteurs en brisant les appuis des banquettes :
— Si on ne dirait pas qu'ils veulent assommer quelqu'un !
Une sorte de frénésie poussait les masses hurlantes au milieu de l'arène, où les artilleurs français étaient descendus. On les portait en triomphe ; les femmes, plus exaltées encore que les hommes, leur offraient des bouquets. Dans les acclamations éperdues, on sentait les cœurs gonflés et les larmes prêtes à jaillir. L'hystérie des foules les précipitait en aveugles sur l'objet de leur amour, au risque de l'écraser dans leur étreinte ; et, au milieu de ce cirque encore tout chaud de carnage, où Ton piétinait dans une boue de sang, ce cri de fraternité, poussé par une ville entière, était effrayant à entendre comme un rugissement de haine. Au dehors, les sifflements des trains, dans la gare toute proche, se mêlaient par instants à l'immense clameur, et l'on entendait le roulement sourd des wagons sur les rails se prolonger en un grondement de tonnerre.
Malgré le souvenir désagréable qu'il avait gardé de cette scène, Rafaël ne manqua pas une course, les jours suivants. C'était d'ailleurs son unique distraction. Il ne savait comment employer ses matinées, et le soir, sans Antonio, il aurait été se coucher dès neuf heures, tellement tout l'ennuyait et l'excédait. Les heures tardives des repas, les boissons sucrées des cafés, jusqu'aux méandres inextricables des petites rues, où il se perdait, lui faisaient regretter de plus en plus d'avoir quitté
l'Afrique. Le dernier soir qu'il passa à Valence, il ne cessa de songer à Bacanete et à Pepico; et supputant les étapes, il conclut qu'ils devaient être à Bou-Cedraya, chez Patrocinio l'alfatier. Au milieu des splendeurs du Café d'Espagne, il leur envia la soupe aux garbanzos et l'eau glacée du puits.
Aussi, les courses finies, s'empressa-t-il de partir pour Castellon-de-Rugat, malgré les instances d'Antonio, comme si, en même temps que sa famille, il allait retrouver là-bas quelque chose d'Alger. A la portière du wagon, il regarda se dérouler jusqu'à Jativa la fameuse huerta de Valence avec ses champs de maïs, ses arbres fruitiers, ses palmiers et ses orangers. C'était une Mitidja plus grande, plus fertile, plus arrosée. Les noms arabes des stations, — Benifayô, Alginet, Beniganim, — augmentaient l'illusion ; et Rafaël s'attendait presque à voir surgir Beni-Méred, avec sa colonne et ses lauriers-roses,
A la station de Puebla-de-Rugat, un de ses cousins l'attendait. Deux petits ânes devaient leur servir de montures jusqu'à Castellon, qui était encore éloignée de plus d'une lieue.
Rafaël éprouva quelque répugnance quand il fallut s'installer à califourchon sur sa bête :
— En voilà, un pays! dit-il à son cousin... il n'y a pas seulement d'omnibus chez vous autres...
Mais, à côté d'eux, un jeune homme, très élégamment vêtu, s'apprêtait à en faire autant, après avoir essuyé avec son mouchoir ses bottines de cuir jaune. C'était un hobereau des environs qui revenait, lui aussi, des fêtes de Valence. Il disposa sur le dos de son âne une espèce de tartan à franges, puis il s'y assit, les jambes pendantes, à la façon des meuniers. D'une main il prit la bride, de l'autre il tenait une ombrelle à doublure verte.
De nombreuses bagues étincelaient à ses doigts. U talonna la bête et partit au trot en criant un bonjour amical aux deux jeunes gens.
L'exemple décida Rafaël, qui tout d'abord voulait faire la route à pied, tellement il avait peur de paraître ridicule sur son âne.
Ils suivirent un sentier qui s'enfonçait entre des dunes de sable rouge, où s'accrochaient de loin en loin des pins en parasol à moitié déracinés. C'était l'aridité du Sud africain. Des cailloux s'éboulaient, dans les descentes, sous les pas des ânes ;on traversait des lits de torrents desséchés, et toute la terre apparaissait d'une misère farouche, comme entre le Camp-des-Zouaves et Boghari. Le sentier étant fort étroit, Rafaël ne pouvait guère causer avec son cousin, qui le précédait. Mais, à mesure qu'ils se rapprochèrent du village, la piste devint plus large ; ils commencèrent à cheminer côte à côte.
Rafaël plaisanta les mauvaises routes d'Espagne, les attelages et les auberges. Son cousin l'écoutait, bouche béante, l'air timide et un peu scandalisé. Il avait environ vingt ans. Carré d'épaules et de visage, il offrait tous les traits de leur famille et lui ressemblait étonnamment. A chaque instant il rougissait et, sous l'afflux du sang, on voyait s'allumer dans sa chair rose les petits poils d'or de ses lèvres. Il rougit bien davantage quand Rafaël, pour le forcer à parler, lui demanda:
— Eh bien ! Juanete, tu veux venir en Afrique avec
moi ?...
Il baissa la tête avec un petit rire d'enfant honteux, puis il finit par répondre en regardant son cousin à la dérobée :
— Ah ! si le père voulait, je m'en irais bien avec toi, Rafaelete! parce que, vois-tu, je m'ennuie, oh! je m'en-
LE SANG DES RACES 27t
nuie bien ici... on ne travaille plus chez nous, tandis qu'avec toi...
Sans oser ach-ever sa phrase, il fixa sur Rafaël ses yeux candides, où celui-ci vit monter une naïve admiration avec un élan de confiance toute fraternelle.
Dès lors ils furent amis. Juan, tout à fait à l'aise, jcausa. 11 lui parla du village, des siens surtout. Il avait un frère aîné et quatre sœurs, dont la dernière encore toute petite. Une vieille tante, sans enfants, habitait une maison à côté de la leur: c'était une tante de son père. Rafaël se rappela en effet avoir entendu sa grand'mère, la lia Pepa, parler de cette belle-sœur comme d'une terrible femme. Elle n'avait jamais voulu quitter l'Espagne, même au plus fort de la famine, et au ton respectueux dont Juan la nomma il comprit qu'elle était pour eux tous une manière de personnage.
Tout à coup, comme si une angoisse l'oppressait, Juanete demanda à' Rafaël :
— Vous autres, en Afrique, est-ce qu'on vous envoie à Cuba ?...
Rafaël se mit à rire, à cette question naïve. Il fut obligé d'expliquer à son cousin que l'Afrique appartenait aux Français et que ceux-ci ne se souciaient point de Cuba. Ces propos jetèrent Juanete dans un grand étonnement, et il ne pouvait admettre que l'Afrique ne fût point une propriété personnelle de la Reine régente. Il ne retint et ne comprit qu'une chose, c'est que Rafaël n'irait point à Cuba :
— Tu es bien heureux, toi, dit-il, le cœur gros. Moi, je vais tirer au sort cette année. On m'enverra là-bas comme les autres... Je ne reverrai plus ma patrie...
Le village venait d'apparaître, au sommet d'une petite colline en pente douce. Les maisons antiques, percées de
fenêtres semblables à des meurtrières, se resserraient sur un étroit espace. Dans la pénombre du crépuscule, les murs grandissaient, se tassaient autour du clocher, et l'on eût dit une de ces cités symboliques que les statues de saints, sous les porches des cathédrales, tiennent dans leurs mains de pierre comme des exvoto. Le jeune croissant de la lune brillait au milieu d'un ciel d'une limpidité et d'une douceur inexprimables. On distinguait la belle couleur verte des champ de maïs, qui s'étendaient autour du village comme une oasis de culture. Une grande paix enveloppait toutes choses : à peine de loin en loin un petit bruit d'eau courante dans les rigoles des champs.
Rafaël, à la vue de cette terre où son père était né, éprouva une sorte de peur. Dans ce silence nocturne, où sonnait étrangement la rumeur de leurs voix, le cœur lui battait comme s'il allait réveiller un mort.
En haut de la colline, des hommes qui prenaient le frais étaient accroupis sur une seule ligne, qui occupait toute la largeur du chemin. Ils se dérangèrent pour laisser passer lés deux voyageurs, en leur adressant un hona nil ' d'un ton sinistre.
— En voilà des figures de brigands ! dit Rafaël, que ces façons primitives inquiétaient.
Ils entrèrent dans une ruelle étroite, pavée de durs cailloux, et, tout de suite, Juan montra la maison de famille à Rafaël. Son oncle était assis devant la porte. Une petite fille jouait à ses pieds. Sitôt qu'ils furent en présence, Rafaël crut voir son père, et il l'embrassa do tout son cœur, comme il n'avait jamais embrassé peisonnei pas même sa mère, le lendemain de la scène où il avait failli tuer Pepa.
' Bonne nuit, en valencien.
LE SANG DES RAuliS 273
Une petite femme maigre et vêtue de noir arriva aussitôt : c'était sa tante. Elle lui souhaita la bienvenue d'une façon si simple et si noble qu'il en fut gêné et ne sut que répondre. Mais l'aînée de ses cousines, une belle fille rieuse, lui rendit un peu de son assurance.
On le fît entrer dans la principale pièce dont la rusticité l'étonna et lui inspira quelque mépris. On aurait dit une grange. Pas de fenêtres. Seule, la porte ouverte éclairait l'intérieur. Le sol était formé de terre battue, au fond était l'entrée des écuries et, de chaque côté, les pièces où l'on couchait. Une grande jarre pour la provision d'eau, de pauvres ustensiles de cuisine pendus aux murs, quelques chaises de paille et des tabourets de bois. Au milieu de cette misère, la mère, redressant sa petite taille dans sa robe noire, allait et venait, donnant des ordres à ses filles et accomplissant ses besognes de ménage avec des gestes si mesurés et si graves qu'on l'aurait prise pour une dame.
Mais les étonnements de Rafaël redoublèrent quand on le convia à se mettre à table. Il ne vit qu'un petit guéridon carré autour duquel on avait disposé quatre tabourets pour lui, son oncle et ses deux fils, dont l'aîné allait rentrer des champs. Les femmes servaient les hommes et mangeaient à part, après eux. Une grande soupière contenait la paella, le mets national, le plat des jours de fête, — un mélange de riz au safran, de volailles et de porc salé. Quatre couteaux, un verre, une cruche d'eau, complétaient le service. Juanete apporta de la cave une autre cruche de vin, pour Rafaël et pour son père ; car son frère et lui, non plus que les filles, n'en buvaient jamais.
Le père dit le Benedicite, puis il coupa le pain après y avoir tracé une croix avec son couteau ; il en rompit
un petit morceau et mit la main au plat en engageant Rafaël à l'imiter. Il trempait sa bouchée de pain dans la paella et, du pouce, appliquait dessus un débris de viande qu'il mangeait ensuite. Rafaël, qui ne savait pas se servir de ses doigts, était fort embarrassé. Il se sentait dépaysé de plus en plus. Ces vieilles coutumes, que les siens avaient oubliées, mais surtout l'air austère de la maison l'indisposait. Il plongeait maladroitement son pain dans la soupière, pour ne pas faire d'affront à son oncle. Mais sa tante, qui l'observait, tout en servant les convives, lui apporta, sans rien dire, une fourchette d'étain. Le père remplit de vin l'unique verre, méticuleusement, comme s'il versait une liqueur précieuse. Il y goûta et le passa ensuite à Rafaël, tandis que Juanete buvait une gorgée d'eau dans la cruche.
Cependant Rafaël faisait effort pour répondre à son oncle, qui l'interrogeait sur sa mère, sur son autre oncle établi aux environs de Cherchell. Puis il passa à ceux du village qui avaient émigré en Afrique et qu'on n'avait plus revus depuis. De temps en temps la mère s'arrêtait pour écouter ; la belle fille rieuse s'était postée devant Rafaël, le regardant comme si elle buvait ses paroles. La dernière, une enfant de dix ans, se serrait contre ses genoux et lui caressait la main. Alors, soutenu par le regard de sa cousine, heureux des caresses de l'enfant, Rafaël se lança, et, comme il arrivait toujours, il se grisa vite de ses phrases sonores. Il sentait qu'autour de lui tout le monde était ébloui de sa présence et de sa faconde, du ton d'assurance et de liberté dont il parlait:
— Vous auriez dû rester en Afrique, dit-il tout à coup à son oncle, — et, par allusion à la misère du logis, — on gagne de l'argent là-bas... Laissez venir avec moi Juanete, vous verrez s'il vous en ramasse ! Même une
fille comme Remedio, — ajouta-t-il en désignant sa cousine, — peut se faire, en étant servante, jusqu'à huit et neuf douros par mois... Et on mange du pain blanc chez nous !...
Le vieux regarda honteusement le pain de seigle qu'il tenait à la main :
— Oui, oui, je sais, dit-il, je me rappelle. Ah ! ce n'est guère comme ici !... Je ne cultive plus que juste ce qu'il nous faut pour manger : les impôts nous prennent tout. Ils ont même imposé le vin!... Si ce n'est pas un sacrilège ! Imposer le vin du bon Dieu ! Et les consumas ! Tu ne sais pas ce que c'est, toi, Rafaël, les consumas : il faut payer à l'entrée des villes pour tout ce que vous amenez, une poule, un chou, un cruchon d'eau-de-vie, un coq, qui se vend ici quinze sous, en coûte trente à Jativa. Aussi les ouvriers n'en mangent plus...
Le fils aîné venait de faire son entrée avec deux mulets chargés de fourrage. Les bêtes traversèrent la salle pour gagner l'écurie qui était au fond, frôlant Rafaël au passage et culbutant les chaises. Le nouvel arrivant les confia à .Tuanete et vint embrasser son cousin. Il était maigre et décharné comme sa mère, la peau noire de soleil, le front élevé en pain de sucre, avec une chevelure épaisse et dure qui se rabattait sur le front, — le vrai type du paysan valencien, robuste et têtu, l'œil atone et sans idées, comme celui des bêtes qu'il conduisait. Rafaël éprouva tout de suite pour lui une répulsion très vive, et son affection pour le cadet s'en accrut.
L'aîné se mit à table, après avoir lavé ses mains; puis les femmes commencèrent leur repas, tandis que Rafaël et son oncle continuaient à causer. Quand le dîner fut fini, la mère se leva ; il se fit un silence et, devant les hommes découverts, elle se mit à dire les Grâces; après
quoi, elle tira un rosaire de sa poche, pour réciter une dizaine de chapelet. Elle commença Y Ave Maria. Toute la famille répondait, sans nulle hâte, d'un ton bas, pénétré : Sancta Maria, mater Dei! Le murmure de l'oraison remplissait là salle et expirait en un balbutiement candide sur les lèvres de la plus petite.
Sancta Maria^mater Dei ! Rafaël, qui ne savait plus les paroles latines, s'indignait de la longueur du rosaire, qui lui parut interminable. L'oraison finie, les enfants s'approchèrent du père et de la mère, dont ils baisèrent la main, depuis le grand fils aîné jusqu'à la dernière de la famille. Ce rite patriarcal, qu'il n'avait jamais vu chez son père, jeta Rafaël dans une profonde stupeur.
C'était la coutume que les filles allassent se coucher sitôt la prière dite ; mais elles restèrent, ce soir-là, pour faire honneur à leur cousin. D'ailleurs des voisins arrivaient, les uns par curiosité, les autres pour savoir des nouvelles de leurs parents d'Afrique. 11 fallait les recevoir, leur donner des chaises. Remedio s'en alla à la fontaine chercher de l'eau fraîche, puis elle offrit la cruche au plus ancien de l'assistance, qui la passa au plus proche ; chacun but une gorgée à la ronde.
Seul Rafaël fumait une cigarette. Il trônait au milieu des groupes, répondant aux uns et aux autres, vantant l'Afrique, conscient de la voir et de la décrire plus belle qu'elle n'était, mais parlant quand même, entraîné par le rythme de ses phrases. Sa prestance, son grand air, firent une impression des plus favorables. Les voisins partirent enchantés et, le lendemain, tout le village savait que le fils de Ramôn était arrivé.
Rafaël se réveilla très tard, ayant fort mal dormi. On lui avait donné, dans la plus belle pièce, le lit le plus '■-omptueux de la maison : des images de dévotion déco-
raient les murs, des coffres semblables à ceux des Arabes, revêtus de ferrementset de cuirs multicolores, s'alignaient dans le fond ; le traversin de son lit était agrémenté, à l'un des bouts, d'une longue broderie qui traînait jusqu'à terre ; mais le matelas était si dur, et il avait la tête si basse qu'il ne put fermer l'teil avant le jour.
Quand il se fut lavé à la fontaine, les deux fils étant déjà partis pour les champs, son oncle le conduisit chez la grand'tante, qui habitait quelques maisons plus loin. Rafaël vit une vieille femme aux traits durs, mais ayant conservé une allure vive, un peu saccadée. De gestes et de propos impérieux, on devinait qu'elle était accoutumée à une obéissance respectueuse de la part de toute la famille. Elle accueillit Rafaël d'un ton jovial. Sa voix rude sonnait comme celle d'un homme.
L'intérieur de son logis était en tout semblable à celui de l'oncle Juanete. Le même petit guéridon, avec une soupière de paella fumante, attendait les deux visiteurs. La grand'tante les força à s'asseoir en les engageant à manger, bien que Rafaël assurât qu'il n'avait pas faim. Elle-même les servait, remplissant leur verre avec une espèce de flasque à long bec recourbé et, tandis qu'ils buvaient, promenant sur la table et sur la soupière une époussette en papier pour chasser les mouches.
Elle était très bavarde. Elle ne cessait d'interroger Rafaël, voulant tout savoir, — et ce qu'était son métier, et sa mère, etPascualete, celui qui, comme Ramôn, n'était pas revenu en Espagne. Elle hochait la tête quand Rafaël célébrait l'abondance et la richesse de l'Afrique. Par plaisanterie, il ajouta en regardant son oncle :
— Même que je vais emmener Juanete avec moi...
— Qu'est-ce qu'il irait faire avec toi ? répliqua sèche-
ment la vieille... D'abord il faut savoii parler comme les Maures, dans ce pays-là...
— Mais non, dit Rafaël, on parle le français...
— Le français, le français !... n'empêche, ce n'est toujours pas une langue de chrétien... Et puis, il n'y a pas d'église, chez vous autres...
Rafaël protesta qu'il y avait des églises en Afrique, peut-être même plus belles qu'en Espagne, ce qui calma un peu la grand'tante ; mais elle repartit aussitôt :
— Allez-vous àla messe, au moins, puisque vous avez des églises?...
En même temps elle coupa une tranche de pain et alla le donner à un mendiant qui débitait ses patenôtres sur la porte.
Rafaël répondit que, pour sa mère, il ne savait pas. Quant à lui, il n'y allait jamais, à la messe. Il n'avait pas le temps : le métier avant tout !...
— Comment ! tu ne vas pas à la messe ! exclama la vieille d'un ton de stupéfaction douloureuse.
Elle joignit les mains ; puis, se redressant de toute sa taille, comme si elle allait dire une chose solennelle :
— Qui ne va pas à la messe renie le Christ, et, sans le Christ, qu'est-ce que c'est que le monde?... Ah! misère, misère!...
Puis se fâchant pour de bon :
— Alors tu vois bien que j'avais raison, vous êtes des Maures Ik-hsiS ; vous ne croyez pas au Christ...
Elle parlait d'un ton véhément, où se retrouvait comme un écho des prônes qu'elle avait entendus. Rafaël souriait, moitié amusé de sa colère, moitié vexé de ses reproches. Il fallut qu'il promît, avant de partir, d'aller à la messe ; et même la vieille lui cria de sa porte, lorsqu'il fut sorti :
— Tu diras à ta mère et à Pascualete qu'ils sont des hérétiques, s'ils ne vont pas à la messe!...
Il rit tout haut de la sortie de la grand'tanie ; mais le silence de son oncle lui fît sentir qu'il était seul de son avis. Celui-ci s'empressa de le montrer à tout le village, qui lui fît une véritable ovation. Les femmes, accourues aux fenêtres, le saluaient. On chuchotait d'un groupe à l'autre : « Es el Moro^ c'est le Maure d'Alger, le fils de Ramôn... » Beaucoup même s'étonnaient que Rafaël n'eût pas la peau toute noire.
Des hommes se joignirent à eux, et tout un cortège les accompagna jusqu'à la fontaine qu'on venait de construire de l'autre côté du village, sur la route provinciale : c'était une curiosité que Rafaël dut admirer. De là on le conduisit à une fabrique de jarres, — la seule industrie du pays, — et on le présenta au maître potier. Après quoi il n'y eut plus rien à voir.
Les jours suivants furent intolérables pour Rafaël. D'abord il sentit un abîme entre lui et ses parents. Jamais il n'arriverait à les comprendre, ni à vivre de leur vie. Et puis, que faire, dans ce morne village engourdi de soleil ? Il détestait trop les travaux des champs pour aider ses cousins. L'unique café était désert, et on n'y trouvait aucune des boissons d'Algérie : rien que de la limonade et de l'anisette. Rafaël n'eut d'autre distraction que de causer le soir avec Juanete. Il lui démontrait combien son existence était misérable : « Avait-il envie de croupir jusqu'au bout dans cette misère?... » La veille de son départ, il lui fit promettre de s'embarquer, à la première occasion, pour Alger, même malgré son père, malgré les fureurs de la grand'tante.
11 partit chargé de commissions et de lettres que ceux
de Castellon adressaient à leurs parents d'Afrique. Une mauvaise diligence le conduisit à Altea, une petite ville de la côte, entre Alicante et Valence, où le bateau devait faire escale pour embarquer des fruits,
A Altea, il retrouva le fils de l'épicier de Boufarik. Alger lui parut plus proche. Tous deux se confessèrent leur désillusion de ce voyage, et ils se mirent à récriminer contre cette Espagne maudite, où ils juraient bien de ne jamais revenir.
Sur la plage, il y avait des montagnes de melons et de pastèques, des poires et des pommes en tas, et jusqu'à des chapelets d'oignons et d'échalotes. Passagers et légumes s'entassaient dans une barque qui allait et venait entre le rivage et le bateau arrêté sur ses ancres au milieu de la baie. Une bande déjeunes gens, accompagnés de mères en larmes, arriva juste pour le dernier voyage.
— Tiens ! dit l'épicier à Rafaël, en voilà encore qui se sauvent pour ne pas aller à Cuba !
Les jeunes gens se précipitèrent vers la barque, affolés par la cloche qui sonnait sur le navire. Ils bousculèrent, en grimpant dans l'embarcation, une femme enceinte qui ne parvenait pas à se hisser et qui demandait de l'aide d'un ton lamentable. Rafaël ne put s'empêcher de dire :
— En voilà des sauvages ! Ils traitent les femmes pire que les Arabes...
Et ce furent ses adieux à l'Espagne.
Il passa la nuit sur le pont, comme au départ. La soirée fut étincelante et chaude, sans un souffle d'air. Vers quatre heures du matin, une humidité tiède qui le transperça lui fit ouvrir les yeux. La coupole de Notre- Dame-d'Afrique était devant lui. Le long de la route de
Saint-Eugène, les files des réverbères étoilaient l'ombre de points d'or. Il vit le Faubourg avec ses toits rouges, puis Alger apparut dans les vapeurs bleuâtres, comme une ville de songe.
Le port retentissait déjà du roulement des camions et des claquements des fouets. Rafaël, appuyé au bastingage, reconnut des camarades qui descendaient les rampes du Boulevard au trot de leurs quatre chevaux. 11 franchit vite le ponton et courut au café où se tiennent d'ordinaire les charretiers et les camionneurs. Il tomba sur Pepico, attablé avec d'autres amis de la Carrière. A la vue de Rafaël, ce fut une explosion de joie et de cris: on lança les bérets en l'air.
L'enthousiasme factice le gagna, et, ne sachant auquel répondre, il répétait :
— Ah! mon ami, si tu savais !... Il faut avoir vu ça, là-bas !...
En une minute, il avait oublié toutes ses rancœurs, — la misère de Castellon, les reproches de la grand'tante, les longs jours d'ennuis. 11 ne voyait plus que les jolies mules de l'arène avec leurs pompons de soie, et les femmes de l'Alameda sous leurs mantilles de dentelles. On faisait cercle autour de lui : grisé par ses souvenirs, emporté par ses phrases, il parlait de Valence comme un amoureux... ;