‹ Le sang françaisChapitre 23 sur 47 · LA DECOUVERTE DU NORD - OUEST · texte numérisé non relu

LA DECOUVERTE DU NORD - OUEST

Mesdames, Messieurs.

Dans une note au bas d'une page de son livre ‘‘’The Pathfinders of the West’ ce délicieux et savant auteur qu'est Mile Agnès C. Laut a écrit ceci qui mérite d’artêter un instant notre attention: ‘Les cinq écrivains qui se sont efforcés de racheter de l’ignominie la mémoire de Radisson sont: le Dr. N. E. Dionne, de la Librairie du parlement de Québec; M. le Juge Prud’homme, ‘de St. Boniface, Manitoba; le Dr. George Bryce, de Winnipeg; M. Benjamin Sulte, d'Ottawa : et le Juge J. Ÿ. Brower, de St. Paul. Si jamais on élève un monument à Radisson, ce qui devrait être fait dans chaque province et chaque état à l'Ouest des Grands Lacs, les noms de ces cinq champions devraient y être gravés.”” Cette remarque est

très juste: j’ajouterais que l'on devrait y joindre le nom de Mlle

Laut elle-même. En effet, quoi qu'aient pu écrire les cing auteurs dont il vient d’être fait mention, —et il nous sied d’être fiers de voir figurer dans cette liste le nom de l’un des nôtres, l'honorable Juge Prud'homme,—sans pour cela amoindrir le mérite qu'ils ont eu, aucun d'eux n'a écrit, avec plus d'enthousiasme et dè sincérité que Mlle Laut, l'histoire du découvreur de l'Ouest et de son beau-frère Groseillers ; personne n’a mieux compris qu’elle la force de caractère de ces deux hommes et mieux décrit les diverses situations, pas toujours très honorables pour eux, peut-être, dans lesquelles ils sé sont trouvés, depuis le jour où Radisson à l’âge de 16 ans seulement eut sa première aventure chez les Iroquois de la Vallée de Mohawk en 1652.

Mais n'anticipons pas et voyons d’abord ee qu'étaient ces deux hommes que nous venons aïnsi de mettre en scène. Qu'il me suffise de dire—ce que vous savez tous d ailleurs—qu ‘ils furent les véritables découvreurs du Nord-Ouest, aussi bien d’un côté que de l’autre de la frontière, qu'ils y précédèrent de plusieurs années Marquette, Joliet et La Salle et d’un siècle le grand La Vérendrye. Ceci suffira à indiquer combien l’histoire de leur vie est intéressante pour nous, surtout l’histoire de cette période pendant laquelle ils voyagèrent

. dans les parages que nous habitons aujourd’hui et se rendirent aux

Baies James et d'Hudson, soit par les rivières Nelson et Hayes, soit par la rivière Albanvy.

N'ayant aucune raison pour mettre en doute les récits qu ‘ils nous ont laissés de leurs divers voy ages et, en ce faisant, nous joindre à la controverse à leur égard qui a existé entre les éléments anglais et * Causerie donnée au Club ‘‘'Le Canada’ le 17 décembre 1916.

LE SANG FRANÇAIS . 107 français depuis deux siècles au moins, nous nous contenterons de nous en rapporter à la version de Mlle at t, qui me semble la mieux fondée parce qu’elle est la plus. généreuse.

Quelques défauts qu'aient pri avoir ces deux explorateurs, surtout en ce qui concerne la façon qui paraît étrange avec laquelle ils renoncèrent à leur mère patrie pour se mettre au service d'un pouvoir étranger, et vice versä, à plusieurs reprises, selon que leur intérêt leur faisait préférer l’un à l’autre, .il convient d'admettre qu'ils étaient des hommes d’une énergie peu commune, étant donné le traitement cruel qui leur fut infligé par- ceux-là qui auraient dû les encourager dans la voie où ils s'étaient lancés avec tant d’ardeur; et il est permis de ne pas s'étonner outre mesure qu’ils cherchèrent à prouver la justesse de leurs idées en‘changeant leur allégeance. C’est là une de ces choses que ñous nè saurions approuver, mais qu’à la rigueur nous pouvons nous expliquer et, partant, ne pas perdre de vue, en nous efforçant de juger leur conduite de façon aussi charitable quepossible.

Qui étaient Radisson et Groseillers? Pierre Esprit Radisson naquit à Paris.en 1636; Ménard Chouard, Sieur des Groseillers, vit le jour à Charly-St- Cyr près de Meaux en 1621. Groseillers épousa la soeur de Radisson. Aïnsi unis par les liens de la parenté, se découvrant des inclinations semblables, les deux hommes se prirent d’amitié l'un pour l’autre, et devinrent inséparables quoique étant d’une certaine différence d'âge et, comme nous le verrons par la suite, à mesure que les événements nous les feront mieux connaître, de tempéraments assez dissemblables.

Quoi qu'aient pu essäyer de prouver au contraire certains historiens protestants, entre. autres le Dr. Bryce du Collège Manitoba, Radisson et Groseillers étaient catholiques : le premier commence son journal par la formule des Jésuites : ‘Ad majorem Dei gloriam'”; le second passa sa jeunesse chez les Ursulines de Québec et l’on trouve dans les registres de Trois-Rivières qu'il fut le parrain de plusieurs. enfants. Enfin les relations des Jésuites de 1660 nous disent que dans un de leurs voyages il baptisèrent jusqu’à deux cents enfants iroquois.

Comme il arrive pour tous les hommes qui réussissent à percer et à se faire un nom, en dépit des obstacles qu’ils trouvent sur leur chemin et de la jalousie qu'ils rencontrent chez leurs contemporains, n'y a rien qu'on n'ait pas fait pour ruiner sous tous les rapports la réputation des deux hommes à qui on doit la découverte du Nord- Ouest. Evidemment leur conduite a été loin de ne pas porter à la critique, mais, en justice, il est permis de plaider circonstances atténuantes ; et leurs fautes n’enlèvent rien au mérite qu'ils ont eu d’avoir eu la vision qui, au mépris des pires dangers, leur à fait ouvrir à la. civilisation les contrées les plus productives que l’on connaisse, selon les paroles mêmes de Radisson quand il eut mis le pied dans les opulentes plaines que nous habitons: ‘‘Le pays étaft si agréable, si beau, et si fertile, dit-il, qu’il me faisait de la peine de voir que le ménde

ne pût découvrir des pays si attrayants pour y habiter. Je dis ceci parce que des Européens se battent pour la possession d’un rocher en mer, ou pour un désert ... où les habitants par leur contact continuel engendrent la maladie et la mort. .. Au contraire ces royaumes sont si délicieux et sous un climat si tempéré, abondant en toutes choses . . . que les gens y vivent vieux, bien portants et sages à leur manière. Quelle conquête ce serait sans qu'il n’en coûte rien ou à peu près! Quel plaisir auraient les habitants . . . au lieu de la misère et de la pauvreté. Pourquoi les hommes ne récolteraient-ils pas de l’amour de Dieu ici? . . . mais on n’a rien sans mal!” -

Quelles qu’aient pu être les fautes commises par Radisson, il est en tous cas certain qu'il comprit à première vue la grandeur de sa découverte et prévit quels bienfaits en retirerait l’humanité dans l’avenir. Et quels devaient être ces bienfaits? Selon les paroles de Mlle Laut: ‘‘De la place surtout, de la place pour habiter, et de la place pour profiter des occasions ; des chances égales pour toutes les classes, hautes et basses ; de l'abondance pour toutes les classes, hautés et basses; des conquêtes paisibles, non guerrières.

Il y avait dix ans que Groseïllers était au Canada lorsque Radisson y arriva en 1651, après un voyage en Italie et en Turquie sur lequel il a laissé quelques notes. D'un caractère naturellement décidé, le jeune homme (il n'avait que quinze ans) se trouva bientôt mêlé à de nombreuses aventures où sa vie fut en danger. Tout intéressantes que furent ces aventures, elles dépassent le cadre de nos causeries ; aussi n’en ferai-je que rapidement mention pour arriver tout de suite à son premier voyage dans le Nord-Ouest. |

Pris par les Iroquois près de Trois-Rivières, au printemps de 1651, il dut à une vieille Indienne qui ’ayait adopté pour son fils de nôtre pas brûlé vif. En compagnie de ces Indiens, il prit part à des vols et à des rapines auxquels il lui était impossible de se soustraire. Il réüésit pourtant à s'enfuir et arriva au Fort Orange (Albany) au mois d'août 1653, d'où il se rendit à la Rochelle et de là à Trois-Rivières, où il était de retour le 17 mai 1654. .

C'est alors qu'il s’associa avec Groseillers, devenu son beaufrère en épousant sa soeur, l’année précédente. Cette même année, au mois d'août, les deux aventuriers se rendirent au lac Michigan, en compagnie de 250 Outaouas, venus à Québec demander aux Frauçais de traiter avec eux. C'est au cours de ce voyage qu'ils baptisèrént un grand nombre d'enfants sauvages. Après deux ans d’absence, leurs cänots chargés de fourrures, Radisson et Groseillers rentraient à Québec au mois d'août 1656, racontant, comment ils avaient entendu parler de pays merveilleux à l'Ouest des Grands Laes, et combien il leur tardait d'aller les visiter. Ils se mirent immédiatement en devoir de réunir les vivres et les hommes nécessaires pour s’y rendre le plus tôt pèssible. | |

Entre-tëmps, fe pouvant rester en place, Radisson accompagna

“les PP. Ragyeneäue Duperçu au fort Onondagué, et Groseillers alla

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des lieux, de manquer de précigfot

avec-le Jésuite Druillettes au lac Nipissing. Ce qu'ils entendirent raconter par les Indiens, dans ces voyages, des pays qui se trouvaient À l’ouest des Grands Lacs où il ne poussait peu ou ‘point d'arbres, ce qui obligeait les habitants à se servir du fumier des bêtes sauvages et de ce qui semblait être du charbon pour faire du feu, les confirma dans leur résolution de pénétrer dans ces pays.

| ‘ Leurs préparatifs terminés, les deux beaux-frères partirent au, mois de juin 1658. - Où se rendirent-ils au juste? Il est malheureuse-

ment très difficile de l’affirmer de façon à peu près certaine. Les récits de Radisson ont le grand défaut, au point d de vue des dates et

fait qu'ils usaient de plus d’ià nable aux autorités civiles GA : ieuses de l'époque ce qui fait

niques du temps, on à comprendra MAT diff té qu ’ont es historiens à R ui ont de plus le

: défaut d’être écrits dans une sorte de patois où se trouvent mêlés, de: façon étrange, le français, l’anglais et l'espagnol. Ce n’est d’ ailleurs ‘que depuis 1885 que l’on a connaïssance de ces mémoires: ils furent

publiés cette année-là à Boston par la société Prince qui en avait fait la découverte au. British Museum, à la Bibliothèque Bodléienne et à la maison de la Baie d'Hudson à Londres. La’ publication de, ces mémoires a soulevé une telle controverse, à cause sans doute du jour tout à fait nouveau qu'elle jetait sur la rivalité entre les prétentions françaises et les anglaises de première occupation de la Baie d’Hudson, que beaucoup d’ auteurs, et des mieux renseignés, n'ont voulu y ajouter que peu de foi. C'est ainsi que je lis dans l’un d’eux que

"Radisson ne saurait être pris au sérieux, parce qu ’il assure, dans l’un

de ses voyages sur la Baie avec Groseillers, avoir vu uné bande de trois cents ours, et tué jusqu ’à 600.élans ; ces chiffres semblent tellement forts qu’on a .peine à admettre qu ls soient justes. Et cependant dans un volume récemment publié par Ernest J. Chambers, sous la direstion du Ministèré des Chemins de fer, portant le nom de ‘The Unexploited West,’’ nous lisons que Frank Russell, qui passa l’hiver

‘de 1893-94 à Fort Rae sur le Grand Lac des Esclaves, rapporte que

dans l'hiver de 1877 une ligne ininterrompue de caribou passa près

‘du fort, en masse si serrée que, d'après le dire d’un témoin occulaire,

on ne pouvait voir le jour à travers. Cette-colonne ne prit pas moins

de quatorze jours à passer le fort. Et d’autres voyageurs, entre . . autres J. B. Tyrrell, Warburton Pike, l’Inspecteur Pelletier de la

police montée, assurent que, aux moments des migrations, il passe des bandes de ces animaux contenant de 100,000 à 200,000 têtes. Pour ma part, j'avoue que je suis de l’avis de Mlle Laut: s’il faut mettre. en doute la véracité des mémoires de Radisson, il faut de même mettre en doute celle des relations des Jésuites, des archives

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\ de la Marine, des réeits de Dollier de Casson, de Marie’de l'Incarnation et de l'abbé Belmont, ainsi que ceux d'Oldmixon et dui P. Charlevoix, qui rapportent les mêmes événements que ceux rapportés par Radisson. ”

Avant même que Radisson et Groseillers S ’aventurassent dans l'Ouest, dans le Wisconsin, le Minnesota et probablement les Dakotas . et l’ Ouest canadien, n'était-il pad con “que Nicollet avait lui-même .7 , été jusqu'à la baie des-Puans sur Tac Michigan et plus avant. peutï - être dans les terres ? HER. P.J nes dont le procès de canonisation " est en ce moment en Cour de Rome, n'avait-il pas porté la parole de l’évangile jusqu'au Saut-Ste-Marie? Ne parlait-on pas de deux jeunes Français qui, en 1656, étaient venus de l’Ouest avec cinquante canots algonquins, et avaient parlé à qui avait voulu les entendre du lac ‘Ouinipeg” et des ‘‘Christineaux””’ qui passaient l’hiver dans. la ‘prairie "” et l'été sur les rivages de la mer,du Nord, la Baie d'Hudson sans doute? N'était-il pas tout naturel:que des caractères aussi aventuriers qué Radisson et Groseillers voulussent tirer au clair par eux-mêmes ce: doût ils avaient ainsi entendu parler ?

Toujours est‘il que lorsque nos deux héros rentrèrent à Trois- Rivières, l'un d'Onondagué et l’autre du lac Nipissing, ils s’empressèrent de. terminer leurs. préparatifs pour une expédition prolongée = en ce pays inconnu dont ils avaient entendu parler. Ils savaient très bien à quels périls ils s’exposaient, mais ils étaient de la trempe de . ces hommes qui'ne reculent devant aucune difficulté quand ils eroiénte, pouvoir, d’un seul coup, atteindre à la fortune et à la ‘renomméé. l

Et puis ils n'étaient par les seuls à concevoir k projet de ces grandes découvertes: au moment même où ils-se firéparaient à ‘se mettre en route, trente jeunes gens de Québee, sous la conduite de: deux pères. Jésuites, se préparaient eux-mêmes à partir ‘pour une

. expédition semblable, si bien que Radisson et Groseillers, qui n'avaient aucun désir de partager avec d’autres la gloire et:la richesse" qu'ils se proposaient d'acquérir, essayèrent de s’échapper pour ne pas voyager de concert avec cette bande d’explorateurs inexpérimentés.

Aussi quittèrent-ils tranquillement Trois-Rivières, un soir du mois

-de juin, en compagnie de guides algonquins ; en trois jours ils attei-

gnirent Montréal. Mais, entourés de 140 Indiens des pays d’en haut,

les trente Français et Les deux Missionnaires les avaient devancés, et

, force leur fut de se joindre À la flotille de canots de cette nombreuse expédition. Ils eurent bientôt l'occasion de regretter d’être en compagnie de tant de monde, les uns, les Français, à leur premier voyage et, par suite, manquant de prudence, lés autres, les Indiens du pays d'en haut, à leurs premières armes à feu, et, parigonséquent, s’en servant sans discernement. Aussi, aux environs de ce qui est aujour-

d'hui Ottawa, la flotille, qui avait eu l’imprudence de se disperser, ce qui divisait ses forces, se vit-elle attaquée par une bande d'Iroquois : une bataille avec barricades de troncs d'arbres eut lieu. Les trente Français et les deux pères Jésuites, découragés, retournèrent

LÉ SANG FRANÇAIS | lil

à Montréal. Seuls de blancs Radisson et Groseilleré, avec lenrs fidèles - guides algonquins, continuèrent vers l'Ouest, voyageant de nuit.

aMais dans la bagarre une partie des provisions avait été perdue, ° et les souffrances causées par ce contre-temps commencèrent. N'osant se servir de leurs armes à feu, de peur d’attirer les Mohawks et les Iroquois, bientôt nos aventuriers en furent réduits à manger de Ja tripe de roche,—sorte-de mousse dont on fait de la soupe,—du poisson des lacs, et des fruits sauvages. Ils continuèrent cependant, sans répit, vers l'Ouest. Ce ne fut que lorsqu'ils eurent atteint les environs du lac Nipissing qu'ils se hasardèrent à se servir de leurs fusils ” pour se procurer de la viande fraîche : encore s’abstinrent-ils bientôt de ce moyen quand ils découvrirent des empreintes de pas d'Iroquois sur le sable des plages du lac.

Du lac Nipissing ils passèrent au lac Huron, puis atteignirent le | lac Michigan et.la baie des Puans. Ils étaient au point le plus éloigné - -ers’ l'Ouest où les blanes, disait-on, s'étaient jusque-là rendus. Ils à décidèrent .d'y construire ‘des quartiers d'hiver. Entre temps, avec uue habileté de stratége remarquable, Radisson trouva moyen de tailler en pièces une troupe d’Iroquois venus pour attaquer le campement. Les Indiens des pays environnants, dont les froquois étaient les plus terribles ennemis, lui surent gré.de cette magnifique défense et s’offrirent pour aider l’expédition dans les découvertes qu’elle se proposait de faire. Ce fut une marche triomphale de tribu en tribu. An printemps de 1659, les deux E nçais se trouvaient sur les bords d’une ‘‘magnifique’ rivière; gräânde, rapide, profonde et semblable au “St-Laurent,’’ le Mississippi sans doute. Une tribu de Sioux, qui habitaient le pays,.les reçurent à bras ouverts. ‘‘Radisson et Groseillers . avaient découvert le Grand Nord- Ouest, nous dit Mile Laut. Ils se . tenaient sur le seuil du Grand Au-delà. Ils voyaient devant eux, non pas la mer de la Chine, comme l'avaient rêvé les spéculateurs, non pas des royaumes à conquérir, que convoitaient les princes d'Europe ; non pas un chemin plus court vers la Chine, sur lequel les savants avaient construit un tas de théories. Ils voyaient ce que voit aujour- . d’hui-tout habitant de l'Ouest, des étendues sans limites de prairies et de ravins, des collines couvertes de forêts descendant vers de magnifiques rivières, et ‘des prairies immenses que traversaient les méandres des ruisseaux. Îls voyaient une terre attendant sa population, la fortune attendant ses preneurs, un empire attendant ses fondateurs. | Quelles pensées agitèrent Radisson? Comprit-il l'importance de sa “< découverte? Eût-il l'intuition qu'il avait ouvert la porte par laquelle î s‘échapperait l’encombrement des vieux pays pour venir-fonder une nation d'hommes libres, d’un type. plus, € élevé que ne s'était imaginé le rêveur le plus hardi?”’.

Et j'ajouterai, n'est-il pas étrange que le nom de cet homme, dont les découvertes.ne le cédaiènt en importance qu’à celles de Christophe Colomb, soit resté dans un oubli, entouré d’exécration, jusqu ‘à la publication de ses mémoires en 1885?

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Le printemps de 1659 est arrivé; nos deux explorateurs sont encore chez les tribus du Mississippi; ils entendent parler des Sioux, des Cris, des Assiniboines, des Mandans, que l’on nommaïît aussi les Omahas ou les Iowas, et-d’autres peuples dn Missouri! Radisson et Groseillers se décident à visiter le Sud avant de visiter le Nord; ils

. vont ainsi jusque chez les Espagnols. Puis ils remontent vers l'Ouest, et nous lisons dans les relations des Jésuites, écrites l’année n même du retour de Radisson à Québec, que ‘‘conjurant leurs périgri-

nations, nos deux jeunes Français visitèrent les Sioux, où ils trouvèrent 5,000 guerriers. Puis ils laissèrent cette nation pour se rendre chez un autre peuple guerrier, qui s’était rendu redoutable au moyen : d’ares et de flèches.’ C'’étaient les Cris qui habitaient au nord et à - l'ouest du lac Supérieur. Jusqu'où s’étaient-ils rendus à l'Ouest? Radisson parle de montagnes, ‘et les Jésuites d’Indiens se servant de charbon. Ils devaient s’être trouvés sur les ‘Bad Lands’’ du Montana au pied des Montagnes Rocheuses. .

Cette version de Mlle Laut est si osée qu'il ne faut pas-s’étonner de la voir écrire dans la dédicace de son livre à Benjamin Sulte, ‘‘qu'elle endosse toute la responsabilité d’avoir renvérsé la théorie des opinions établies." ‘ ‘ .

Mais nos voyageurs ne sont pas au terme de leur expédition. Ayant visité le Sud, le Sud-Ouest et l'Ouest, Radisson voulut visiter le Nord-Ouest. Il avait entendu dire que les Cris se rendaient à là grande mer salée du Nord,—sûrement ce devait être la Baie d’Hudson,—qu'ils avaient de grandes quantités de fourrures: il s’agissait de se les assurer, et le meilleur moyen de savoir si c’était bien la Baie d'Hudson dont il s’agissait, c'était de s’y rendre; le meilleur moyen. d'entrer en possessiôn des fourrures, c’était de visiter les Cris chez: eux. Groseillers, malade depuis quelque temps, rentra au.camp sur la baie des Puans. Radisson partit seul avec 150 Cris. - a

On était en hiver. Une neige abondante couvrait le sol de ce manteau immaculé qui est peut-être ce qu’il y a. de plus beau au monde. Que d’autres chantent la doucetr des climats tempérés, la magnificence des forêts et des prairies verdoyantes, les fleurs aux mille couleurs qui parsèment les vallées, grimpent en guirlandes. jusqu’au faîte des rochers et s'étendent en molles ondulations sur. les rives des lacs; qu'ils célèbrent la tiédeur des belles nuits d’été, alors * que toutes ces verdures et toutes ces floraisons épandent, en senteurs enivrantes, tous les suaves parfums qu'un soleil ardent y a concentrés pendant les heures chaudes du jour; qu'ils se plaisent à décrire les eaux bondissantes, tourbillonnantes et écumantes des rapides et des chûtes, ou celles calmes, tranquilles et claires des majestueuses . . rivières; qu'ils disent combien il fait bon de respirer à pleins pou-

mons l’air pur-et vivifiant des printemps vaporeux et des étés ensoleillés ; qu'ils décrivent avec enthousiasme les ‘beautés des. voûtes célestes au-dessus d’une nature assombrie; qu'ils s’arrètent pour écouter, charmés, les gémissements et les meuglements des quadrupèdes, les sifflets et les ronconlements des oiseaux au moment où la

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nature s 'éveille ; qu ris s’émerveillent en sentant couler d La lents

membres un sang ‘plus chaud et une sève plus abondante, que ‘le spectacle sons leurs yeux, la brise caressant leur visage, les.-bruits doux’ ou terribles frappant leurs oreilles parlent suffisammént à leur âme pour éveiller en elle des sentiments délicieux et nobles, nous ne saurions leur en faire un reproche. : -

Mais nous avouons, n'est-ce pas, que l’hiver a. bien aussi ses charmes. Oh! je voudrais avoir l'inspiration d’un ‘Chateaubriand pour en faire saisir toutes les beautés! Voyez ce sentier Qui s'enfonce entre les trones. dénudés de la forêt. Pendant la nuit, la neige est tombée : flocon par flocon elle s’est délicatement . -posée sur les branches dépouillées ; son poids fait pencher les rameaux vers le sol; un soleil. froid miroite sur ces amoncellements légers que- le moindre souffle, tout à l’heüre, suffira à précipitér. sur le sol én pluie diamantée. , L'air ambiant est vif et pénétrant ; la Puéc se crystallise à vos sourcils et à vos cheveux, et si vous n'avez pas eu la précaution de baisser soigneusement les bords de votre toque, vous sentez vos oreilles qui se “crispent comme si elles voulaient se fendre. Sous vos piedaemmitouffés dans de chauds mocassins, la. neige. écrasée crie et gémit, semblant vous faire un reproche de souiller son innocente blancheur. Un lapin, à la fourrure aussi blanche que le tapis sur le-

- quel il se«blottit attentif, vous regarde d'un air triste, et de temps à

autre, uné gelinotte, au plumage immaculé, s'envole en battant l’air

de ses ailes au son moqueur. Plu$ calmes que. jamais sont les eaux

du lac, maintenant prises par la glace d’un bord à l’autre, et de

longs et “merveilleux staläctytes, sur lesquels les- rayons du soleil

fondent toutes les couleurs de l’aré-eh-ciel, ornent de façon pittores-

que et menaçante lé mur de la chûte. Les rapides se sont tûs. Aussi ‘ loin que le regard peut porter, tout est blanc, tout est pur.

Etes-vous dehoxs par un froid très sec, une heure vu deux ävant ‘le coucher du soleil Il arrive parfois qu ‘an spectacle, qu’on ne! voit nulle part ailleurs, vôus arrache un cri d’admiration, Là, devant

ous,. en plein ciel, uatre: soleils d’eb s’élancent une multitude de se ‘d ’mégales longue rs, se croisant, se coupant, se brisant, enflamment l'horizon. Cp que le froid, au contraire, vous saisit aux jambes et vous recoteville les articulations. Et le soir, ce sont ces magnifiques aurores boréales qui montent parfois jusqu’au zénith, formant au-dessus de votre tête une immense arche lumineuse. Puis, une fois que par nuages étincelants cette merveille s’est peu à peu dissipée dans une pénomibre devenue ‘de plus en plus obseure, il vous semble que les étoiles brillent d’un éclat plus vif et que.le-disque de la lune n’a jamais été plus argenté. Oh! qu'ils sont beaux, nos hivers canadiens! ŒÆt de quel'joli nom le poète a baptisé notre belle : patrie, en l'appelant Notre-Dame des Neiges!

Ce fut un dur hiver, nous dit Radisson, ce qui concorde bien avec ce qu’en disent les lettres de Marie de l'Incarnation, Mais c'est précisement lorsque l'hiver est le plus rude que la fourrure est la plus riche:.on partit pour en. aller chercher, On voyagea” én räquettes,”

tuant de l’élan le long du chemin pour se nourrir, et dormant dans les bancs de neige autour des feux de campement, sous les étoiles. On marcha ainsi pendant deux cents milles dans la direction de ce qu’on appelle aujourd’hui le Manitoba. Puis vint le printemps, il fallut abandonner les raquettes, construire des canots pour rentrer à la baie des Puans où attendait Groseillers. ‘Tout ce que Radisson avait appris au cours de ce voyage c’est que la Baie du Nord était beaucoup plus au Nord du lac Supérieur que le vieux chef du lac Nipissing n'avait dit à Groseillers et Druillettes.”? . * # x à

+ Groseillers avait tout préparé pour le retour à:Québec; cinq

cents Indiens des pays d'en Haut devaient accompaÿñer les hardis

voyageurs. Au moment de l’embarquement, des coureurs viennent

annoncer aux Indiens qu'an delà d'un millier d'Iroquois sont sur le sentier de guerre, se valant d'exterminer les Français comme ils venaient de massacrer une petite bande de Hurôns sur la rivière Ottawa. Les compagnons de Radisson et Groseillers sont pris de.ter. reur. On improvise un conseil des Aneiens. C’est alors que le caractère bien français de nos deux aventuriers s'affirme. La crainte commençait à faire les plus braves se ranger à l'avis des plus pusillanimes. Huit cents guerriers entouraient le conseil, au milieu duquel se trouvaient les deux aventuriers. ‘ °

| ‘Qui suis-je, s’écrie alors Groseillers avec emportemént. Suisje un ennemi ou un ami? Si je suis un ennemi, pourquoi m'avoir laissé vivre jusqu'à maintenant? Si je suis un ami, écoutez ce que” j'ai à vous dire! Vous savez que nous avons risqué nos vies pour vous j Si nous n'avons pas de Courage, pourquoi ne nous l’avez-vous pas dit? Si vous. avez plus d'esprit que nous, pourquoi ne vou, en êtes-vous pas servi pour vous défendre contre les Iroquois? Comment pouvez. vous défendre vos femmes et vos enfants si’vous n’obtenez des armes

des Français ?”? : * Radisson fut plus catégorique encore: quelques Indiens proposaient d'obtenir le départ des ennemis en leur offrant des fourrures ; se saississant d'une peau de vison il en frappa un Indieñ à’travers les épaules en s’écriant: ‘‘Fous que vous êtes! Ce n’est pas avec des fourrures que l’on combat les [roquois! Ne savez-vous pas comment s’y prennent les Français? Nous nous battons avec des fusils, nous autres, et non pas avec des fourrures. "Une fois en possession de vos

‘fourrures, les froquois vous cernerofit ici jusqu’à ce que voùs ayez

dépensé toute votre poudre, puis ils \vous/extermineront à leur aise! Vos enfants deviendront-ils des escldweé parce que vous aurez été dès lâches? Agissez à votre guise! Quant à moi, je préfère mourir : en homme libre que de vivre en mendiant. Reprenez vos fourrures de visons. Nous pouvons nous passer de vous !’? Lou

Et sur cette tirade d'un jeune homme de 23 ans que rien n’effrayait, les deux Français sortirent du Conseil.

Les Indiens étaient consternés. On se remit à discuter. .Cela dura (six jours. On vint enfin annoncer aux deux aventuriers qu'ils

pouvaient compter sur leurs cinq cents Indiens. Radisson prit bien garde. de ne pas laisser leur ardeur se refroidir. On se mit en route. Les Iroquois ne les attendirent même pas: moins nombreux sans doute que ne l’avaient annoncé les coureurs, ils avaient fui. Radisson se décida à les poursuivre. A la tête d’une bande d'élite composée de Hurons, d’Algonquins, de Sauteaux et de Sioux il se mit à leurs trousses, les attaqua dans un de leurs forts et les battit à plate couture. Ce fort où s'étaient réfugiés les Jroquois était celui-là même où, huit jours auparavant, un des combats les plus mémorables dans les fastes de la Nouvelle-France avait eu lieu: Radisson était au Long Sault, immortalisé par la magnifique défense de Dollard des Ormeaux,

Quelques jours plus tard, après deux ans d'absence, Radisson et Groseillers arrivaient à Montréal. Ils s’arrêtèrent un instant en passant à Trois-Rivières puis, escortés de deux chaloupes armées de canons, partirent pour Québec, où ils furent reçus en triomphe . .. et pour cause, car indépendamment des découvertes qu'ils avaient faites, les fourrures qu'ils apportaient suffisaient à sauver la situation financière de la Nouvelle-France que les déprédations continuelles des Iroquois avaient réduite aux dernières extrémités. Aussi le gouverneur, Vicomte d'Argenson, ne crut-il pas déchoir de sa dignité en faisant de magnifiques présents aux deux-intrépides voyageurs et en les faisant escorter, à leur retour à Trois-Rivières, par déux brigantiues bien armées et élégaminent décorées. Groseillers passa la fin de cette'année en compagnie de son épouse Marguerite Hayet; Radisson, de son côté, se retira sous le toit paternel.

Ainsi s’acheva, selon le récit même .de Radisson, écrit vingt ans plus tard, ce qui explique les quelques inexactitudes de dates” et de Heux qu’on y découvre, l'un des voyages les plus extraordinaires dont il soit fait mention dans des fastes de l’histoire canadienne-française. Jusqu'ici rien n'empêche que nous accordions ‘aux deux intrépides voyageurs qui conçurent l’idée de ce mémorable voyage et l'exécutèrent avec un succès si extraordinaire, malgré les dangers innombrables qui les attendaient, toute 1’ admiration que les grandes qualités dont il firent preuve leur méritent. Rien n ’émpêche que nous applaudissions de tout coeur à leur amour de la religion,—ces nombreux baptêmes en sont la preuve,—à leur courage intrépide, —leur contact avec les Indiens en quatre accasions critiques est là pour |’ affirmer, —à leur connaissañce approfondie du coeur humain,—cette facilité avec laquelle ils s’attachaient les tribus indiennes au milieu desquelles ils vivaient ne permet pas qu’on en doute, —à leur sens bien compris du commerce;—cette décision si vite prise de ne pas attendre la bonne volonté des tribus éloignées, mais d’aller les trouver chez elles: en fait foi Rien n ’empêche que nous les admirions pour fout ce qu'ils ont accompli jusqu'alors en dignes représentants de la France dont ils étaient les dignes fils! Rien n'empêche, enfin, que nous les proclamions de vrais et grands Français. ;

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