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LA LIBERTE DE LA PRESSE

Monsieur le Président,t Monseigneur,t Révérends Messieurs du Clergé, Mesdames, Messieurs. .

En théorie, les trois grandes forces en usage dans toute l’étendue du monde qui se croit et se dit civilisé, sont la souveraineté du peuple, le suffrage universel et la liberté de la presse. La souveraineté du peuple, c’est la nation à l’état abstrait, c’est l’âme du pays. Elle se manifeste sous deux formes: d’une main elle écrit, e’est la presse; âe l’autre, elle vote, c'est le suffrage universel.

Toujours en théorie, ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, liés d’une solidarité essentielle, faisant chacun leur fonction, la souveraineté du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse éclairant, se confondent dans une étroite et indissoluble unité.

La souveraineté du peuple devrait créer la liberté; le suffrage universel, l’égalité; la presse, la fraternité: ainsi serait atteinte la perfection que présume cette devise bien connue qu’on dresse constamment devant l’humanité comme le nec plus ultra des créations de l'esprit humain: liberté, égalité, fraternité. -

En pratique, malheureusement, il n’en est pas ainsi: ces: trois principes se trouvent si bien accaparés par un petit nombre à leur profit personnel, que le contraire de ce qui devrait être existe, et aùü lieu que ce soit quelques esprits éclairés qui gouvernent, c’est la ma-

jorité souvent mal informée qui'se choisit des chefs, nécessairement

aussi mal informés qu'elle. Il arrive alôrs immanquablement que la force aveugle prime le droit et l’pn a souvent le spectacle, même dans les systèmes de gouvernements républicains, de ces trois principes n’existant.que de nom, ou plutôt n’existant qu’à l’usage de certains individusx où -

La liberté de la presse, pour ne nous occuper que d'elle, devient

entre les mains de ces hommes, une 4rme si néfaste que cela prend énormément de courage et de constance pour résister aux attaques pernicieuses, au moyen desquelles ils entreprennent alors de saper les institutions les plus sacrées qu’elles trouvent pour leur barrer le chemin. . | .

Aïnsi, s’il est vrai, comme-on veut bien le publier sur les toits, qu’il n’y a plus pour les sociétés humaines d’autre air respirable que

* Discours prononcé au banquet des Forestiers Catholiques, Cour Taché, à l'hôtel Royal Alexandra de Winnipeg, hiver 1916-17. ’ °

t M. Arthur Prendergast.

Sa Grandeur Monseigneur Béliveau, archevêque de St-Boniface.

$ Plusieurs paragraphes de ce discours sont adaptés ou imités du fameux discours de Victor Hugo du 9 juillet 1859, sur le même sujet.

celui de la liberté; s’il est vrai, comme on le prêche à tous les carrefours, que le temps où nous vivons doit être une époque d’ ‘enseignement ‘universel ; s’il est yrai, comme on le répète à satiété, que tous les droits peuvent s'exercer sous la réserve de se conformer aux lois, comment se fait-il que sur ce continent, ons ’mgénie encore à entraver les idées privées des gens? Comment expliquer qu’on veuille empêcher l’étude de certaines matières considérées par un grand nombre comme indispensables? (Comment comprendre ces lois qui cessent d’être les tutrices de la liberté pour en devenir les geôlières ? <

Si c’est là le résultat qu’on @btient par la mise en pratique de ces fameuses idées modernes de liberté, de presse ou autre, ne semblet-il pas qu’en maîntes oceasions.il seralt préférable ‘de se trouver dans la situation de nos arrières géands-pè es qui, pour ävoir moins leurs coudées franches, se perfectionnaient en tout cas, dans des connaissances solides et utiles, et savaient acquérir autant de bonne et saine

. gloire qu’il s’en acquiert de nos jours?

Cértes les bienfaits que devrait ‘donner la liberté de Ja presse sont incaleulables, si on la mettait au service du droit et de la justice ; ? malheuréisément, dans bien des ças, c’est justement le contraire qui a lieu, et l’ärme que l’on devrait manier pour.la protection du faible 8 abat pour le broyer et le faire disparaître, Enthéorie, quelles belles . choses on promet au nom. de la liberté, mais dans l’ application, quels -

£ piètres résultats{ La pensée a beau avoir été créée par Dieu pour s'envoler en sortant du cerveau de l’homme, pour employer 1’ expressiort du poète, il n’en est pas moins vrai qu “il y a tant de choses qui + s’envolent du cerveau de l’homme dont la valeur dynamique est, douteuse, que bien souvent il serait préférable qu'elles demeurassent dans

le réceptacle qui les a conçues. ;

É Dans un siècle comme le nôtre, dans un pays éomme le nôtre, où Les questions de religion .et de race ont soulevé des polémiques capi- ' “" . talés sé succédant dans un.ordre inattendu, la vraie liberté, la bonne ».‘, liberté de là presse’est celle qui accepte prudemment toutes les conditions. du développement social, qui observe, étudie, explore avec dis- : ‘cerñemrent, les idées nouvelles, qui aide la vérité à sortir de la mêlée > des théories et des systèmes, qui fait servir toutes les nobles énergies à féconider tous les bons efforts, qui aborde de bonne foi le problème ,-e l’éducation pour l'enfant, aussi bien au poirit de vue religieux qu ’au point de vue matériel. La vraie et la bonne liberté de la. presse "st celle à laquelle la lumière qui s'accroît ne fait pas mal, et à laquelle * les divergences d’ opinion ne font pas péur au point de la ‘faire tourner en persécutrice. La vraie liberté de la presse est celle, qui ne forfait jamais à l’honneur.

S'il a été juste de crier à propo ‘de lé simple liberté: ‘Que de crimes ont été commis en ton nom,’ il tout aussi juste de pousser la même exclamation au sujet de Ja liberté Me’la presse, telle qu’on la conçoit généralement de nos jours, car c’est ä”élle que l'on doit, en .ce pays par exemple, toutes les mesures tyranniques qu'une secte aux. principes si arriérés et à li ignorance si crasse qu’elle ne sait pas que

LA

142 ‘ LE SANG FRANÇAIS le prince dont elle se réclame parlait habituellement la langue francaise, à laquelle elle a voué une lutte à mort, une secte calomniant, diffamant, assassinant les renommées et disant béatement des choses horribles, préconise à grands coups de-:grosse caisse mal tendue, et de gimbales toutes fêlées dans les réunions orgiaques de ses loges. C’est à la liberté de la presse employée dans un but mauvais que nous devons de souffrir des persécutions auprès desquelles les perséeutions des premiers temps de l'Eglise semblent des jeux d’enfants, car les tortures phy siques ne sont rien auprès des martyres de la pensée, du coeur et de l'âme.

Mais si la lutte inégale et rude, la victoire pour nous n’en sera que plus belle. Et puisque nous avons nous-mêmes en notre possession les moyens que nous offre la liberté de la presse, servons-nous en sans merci pour faire comprendre*aux petits hommes qui ramènent

à leur taille les grands moyens pour accomplir leur hideuse besogne,

pour entraver cette même liberté, dont ils ont continuellement le nom sur les lèvres, pour en souiller le caractère sacré, qu'ils nous font horreur, soit! mais qu'ils ne nous font pas peur, que nous ne les craignons pas, que leur mesquine campagne d'hypocrisie ne réussira pas à égorger cette vraie liberté que nous chérissons.

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