‹ Le sansonnet de madame DuysensChapitre 3 sur 9 · DE MADAME DUYSENS. IJ · texte numérisé non relu

DE MADAME DUYSENS. IJ

mon père n'était pas là ; — je ne craignais pas le blâme de ma mère; et quant à la mère de Mi telle, j'avais le sentiment, que je n'osais peutêtre pas m'avou £i% qu'elle ije ditaU rien, parce (ju'elle avait besoin pour vivre du travail que lui donnaient mes parents. Si ce n'est pas là de la lâcheté, je ne m'y connais pas. y> i l^, ,

Maître Woormans regarda le chœjur, comme pour quêter soç^^ apjprobation. Le chœur .approuva, mais il le fit sans enthousiasme : combien ^n[avait-il pas de petites lâchetés à se reprocher!

« Je vous ai dit, conUpua maître Woormans, . qu'on m'avait laissé prendre la mauvaise habitude de voir tout céder à mes désirs. Naturellement, je ne pouvais pas souffrir la contrariété, et je désirais dix fois plus ardemment qu'un autre. C'est ce qui vous expliquera comment tous mes mauvais sentiments se firent jour à la fois, à propos du sansonnet de madame Duysens.

Ce sansonnel était un oiseau savant. Il ne

chantait pas beaucoup, mais il parlsiit^pi'esque comme une personne naturelle; il faisait Je plu^ grand honneur à Jans Tromp, qui l'avait éduqué. Jans Tromp était un peu batailleur, mais c'était un bon garçon, qui ^vaijL. le cœur reconnaissant, et il se serait f^ii^l tuer pour madame Duysens, parce qu'elle était ye^ue soigner sa petite sœur malade et ràvai); sfiqvée en ejcéçijitant de point en point les ordonnances du médecin : le père et la mère Tromp n'en auraient pas été capables, tant le chagrin leur avait fait perdre la tête. Madame Duysens n'avait pas besoin que, Jans Tromp se fit tuer pour elle; mais elle aimait beaucoup les oiseaux savants, et chacun savait cogpjbiçn elle avait regretté une perruche verte qui disait : « Bonjour, maîtresse » et : a: Baisez Cocotte! y> Jans Tromp aurait bien voulu lui donner un perroquet; mais il aurait fallu pour cela aller dans quelque grand port, où les matelots apportent des oiseaux étrangers; faute de mieux, il captura un jeune sansonnet, et passa six mpis à faire son éducation. Mais quel oiseau bien élevé!

, . DE MADAME DUYSKNS. <21

Il parlait beaucoup mieux que Cocotte; il disait : « Bonjour, ma chère maîtresse; bonjour, cher monsieur Duysens. Oh ! la bonne madame Daysens. Vive madame Duysens! » Pour un oiseau, c'était bien parler, ce me semble. »

Ici plusieurs têtes hochèrent en signe d'ap-

- probation : un pareil sansonnet était assurément un hôte très enviable., ,,/,,,,'

g: Je ne vous étonnerai pas, reprit maître Woormans, sije vous dis que le sansonnet fit envie à tous ceux qui l'entendirent, le jour où Jans Tromp l'apporta triomphalement à madame Duysens. Personne ne le connaissait : Jans Tromp l'avait tenu soigneusement caché, ne mettant jamais sa cage à la fenêtre qui donnait sur la rue,

' mais seulement à celle qui donnait sur la cour, qui était fermée par des murailles; et son père, sa mère et sa petite sœur avaient bien gardé son secret pour faire une jolie surprise à madame Duysens. La surprise fut complète, et Jans Tromp eut lieu d'être content, car madame Duysens le remercia, les larmes aux yeux, lui dit qu'il était

un bon cœur, un excellent garçon, et finit par l'embrasser ainsi que sa petite sœur. Puis elle emporta le sansonnet dans sa chambre, qui était au-dessus de la porte d'entrée, et nous eûmes le plaisir tous les jours, en arrivant à l'école, de l'entendre répéter : « Jans Tromp aime madame Duysens. Vive madame Duysens! » -^

De toute l'école, la personne qui semblait admirer le plus le sansonnet était la petite Mitche. Elle arrivait la première devant la maison, quand il faisait beau et que la cage devait être à la fenêtre; elle regardait l'oiseau de tous ses yeux, elle lui parlait, elle l'appelait : « Mon joli, mon petit, mon chéri, mon mignon; » elle lui faisait des compliments, elle lui disait mille tendresses; et le sansonnet la connaissait, lui répondait, et commençait à répéter : a: Mon joli, mon chéri, mon mignon, » du plus loin qu'il la voyait venir. Moi, je ne parlais jamais au sansonnet, et je ne le regardais qu'à la dérobée; mais comme je le désirais ! comme j'enviais le bonheur de madame Duysens! Un oiseau comme celui-là, c'était le

DE MADAME DUYSËNS. 23

bonheur à mes yeux, et j'aurais donqé sans hésiter, pour l'avoir à moi, tout ce que, je possédais.

J'étais bien malheureux : pour la première fois, je désirais une chose impossible. Ma mère elle-même, qui ne m'avait jamais rien refusé, ne pouvait me donner cet oiseau. Je guettai des nids,je tendis des pièges, je pris des sansonnets et j'essayai de les apprivoiser et de leur apprendre à parler; mais, ou ils étaient trop âgés, ou je manquais de patience, et je ne réussis à rien.

Mon désir s'exaspérait de plus en plus. Si je pouvais avoir le sansonnet I... si j'osais!... Un oiseau n'était pas de l'argent, ni un bijou, ni une chose qui eût de la valeur !... Prendre un oiseau, pouvait-on appeler cela voler? 11 y en a partout dans les arbres : ces bêtes-là sont à tout le monde... Quand je cueille un bouquet dans les champs, je ne vole pas, parce que les fleurs ne sont pas utiles... Les oiseaux ne sont pas utiles non plus... Si je pouvais le prendre!... Oui; mais où le mettrai-je? Je ne pourrais pas l'apporter à la maison...

J'aurais dû en rester là; puisque je ne pouvais pas l'apporter à la maison, c'est que mes parents le considéreraient comme volé, c'était clair. Mais je ne voulais pas voir clair, et je cherchai où je pourrais mettre le sansonnet. Il y avait au bout de notre jardin, qui était étroit, mais fort long, une vieille bâtisse avec une tourelle où il y avait eu des pigeons; mais on n'en faisait plus rien, et personne n'y allait jamais. Je m'y amusais quelquefois à me faire des maisons avec les vieilles planches et les débris qui s'y trouvaient. On ne s'étonnerait donc pas de me voir aller souvent de ce côté-là. Je ménageai une cachette dans la tourelle, j'y plaçai une vieille cage à merle que je raccommodai avec de la ficelle ; le sansonnet serait très bien là dedans, et personne ne pourrait le voir : on ne l'entendrait pas non plus, car la tourelle donnait sur un ancien sentier abandonné où l'herbe poussait à son aise, preuve qu'il n'y passait personne ; et d'ailleurs je ne serais pas si bête que de mettre ma cage près des ouvertures; elle reste-

DE M4DAMK DUYSENS. 25

rait tout au fond de la tourelle, et je ne manquais pas de planches pour la cacher. J'irais tous les jours porter à boire et à manger au prisonnier, et je l'entendrais parler pour moi tout seul.

Tout cela était bien bête de ma part, n'est-ce pas ? et si j'avais réussi à loger le sansonnet dans la tourelle, il aurait bien vite été découvert, à moins qu'il ne fût mort de faim, de froid, de soif ou de manque d'air. Maig je ne voyais rien que mon désir fou de posséder le sansonnet. Maintenant, comment faire pour le prendre? Escalader la fenêtre de madame Duysens, sur la rue, audessus de la porte d'entrée ? Il n'y avait pas à y songer. II fallait attendre une occasion ; et plus cette occasion se faisait attendre, plus j'étais décidé à en profiter. Étais-je ou non un voleur? »

Dame Heeren était confondue,

(L Mais, voisin, dit-elle timidement, vous n'avez pas logé le sansonnet dans la tourelle, vous venez de nous le dire !

26 LE SANSONÎÎET

— Il est vrai, mais ce n'est pas ma faute : vous allez voir.

Il y avait déjà longtemps que j'attendais, ou du moins mon impatience me faisait trouver le temps long, lorsqu'un matin, en arrivant à la classe, je ne vis point la cage à la fenêtre de madame Duysens. La chambre était pleine d'ouvriers; on y faisait des réparations, et on avait sans doute ôté l'oiseau, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident. Où pouvaitron bien l'avoir mis ? J'étais en avance ; je fis le tour de la maison, et j'aperçus bientôt la cage à une fenêtre qui donnait sur le verger. ^^

Le sansonnet ne disait rien; il était probablement un peu étonné de son changement de domicile. Tant mieux ! il serait plus facile à emporter. Je ne restai pas à le regarder ; je revins bien vite sur la petite place, devant la maison d'école. Les élèves commençaient à arriver; la porte s'ouvrit, j'entrai des premiers et j'allai m'asseoir à ma place.

Je serais bien en peine de vous répéter ce

DE MADAME DUYSÏîNS. 27

qui fut dit à cette classe-là, car je n'en ententendis pas un mot; je n'étais occupé que de combiner mon larcin. Une grande vieille vigne grimpait le long de la maison : c'était très commode pour atteindre le sansonnet, qui était juste à la fenêtre la plus rapprochée de l'angle. Je grimperais à la vigne, je mettrais un genou sur la fenêtre, j'introduirais ma main droite dans la cage... Et si le sansonnet criait? Bah! il n'était pas sauvage, cet animal ; il était si habitué à être entouré, careasé, à passer de main en main! madame Duysens, son mari, ses enfants, le sortaient sans cesse de sa cage, et il perchait moins souvent sur ses bâtons que sur le doigt de l'un ou de l'autre d'entre eux. Il ne crierait pas ; d'ailleurs, je le fourrerais bien vite dans ma poche, où il se tairait nécessairement : les oiseaux ne chantent pas dans l'obscurité. Ce serait bien vite fait : pas plus de difficulté à ja descente qu'à la montée ! Je choisirais le moment où nous sortirions de la classe; M. Duysens serait occupé à nous surveiller, et sa femme à

surveiller les filles. Moi, j'étais sur le dernier banc, le premier qui se vidait au signal donné par le claquoir de M. Duysens; j'aurais le temps de faire mon coup et de revenir me mêler aux camarades avant que le défilé fût achevé. Je rentrerais bien vite à la maison, j'irais porter mon prisonnier dans la tourelle.., et il serait à moi, enfin I

La sagesse humaine est souvent en défaut, et à plus forte raison la sagesse des enfants; les choses ne devaient pas se. passer tout à fait de cette façon-là. J'exécutai très bien la première partie de mon programme : je sortis l'un des premiers, je me glissai inaperçu le long de la maison, et j'arrivai par derrière ; le sansonnet était toujours à la fenêtre grande ouverte. J'allais rn'approcher.*. contre-temps fâcheux! il y avait quelqu'un dans la chambre, je l'entendais remuer. Je me tapis derrière un grand baquet préparé pour la lessive, et j'attendis.

Le quelqu'un, c'était Mitche : je voyais de ma cachette sa tète et ses épaules. Elle paraissait

Page 1