U LE SANSONNET
jour-là sans me rappeler, aussi vivement que si j'y étais encore, le moment où j'entendis la voix de mes parents crier mon nom, pendant que j'étais immobile au pied de la tourelle, avec le sansonnet mort dans ma main.
Je ne savais plus trop ce que je faisais; je compris pourtant qu'il ne fallait pas rester là, ni garder le sansonnet. Je le jetai derrière un tas de pierres, et je sortis de l'enclos pour en faire le tour et rentrer par la porte de la rue comme à l'ordinaire. Je me mis même à courir dès que je fus à portée de la vue, pour avoir Tair de quelqu'un qui revient de loin et qui s'est dépêché Tout en courant, je pensais à ce que j'allais faire. Je regrettais le sansonnet ; mais ce sentiment-là ne passait qu'en seconde ligne; ce qui m'occupait surtout, c'était la peur d'être découvert. Dès que je le pourrais, j'irais enterrer l'oiseau bien profondément ; personne ne le trouverait jamais, et on croirait qu'il s'était envolé. Bah ! tout irait bien. Jans Tromp, qui aimait tant à apprivoiser les sansonnets, en élè-
DE MADAME DUYSENS. 35
verail un autre pour madame Duysens. Pour ce qui était de moi, il faut croire que l'amour des sansonnets m'avait passé tout d'un coup, Car je n'avais pas la moindre idée d'essayer un jour de voler le futur sansonnet de madame Duysens.
<L Te voilà donc enfin, garçon ? me dit mon père. Ta mère commençait à être inquiète.
— J'ai été voir si c'élait vrai qu'il y avait des grenouilles dans la petite mare, répondis-je tout essoufflé; et j'ai couruj parce que j'étais en relard,
— Pauvre enfant! il est tout en sueur, dit ma mère en m'esssuyant le front avec son mouchoir. Viens te reposer et manger ton dîner : j'ai fait une tarte aux pommes qui a une mine! Je crois que je ne l'ai jamais si bien réussie qu'aujourd'hui. D
Je me mis à table. Pourquoi donc avais-je le gosier si étroit, que les bouchées avaient toutes les peines du monde à passer ? C'était pourtant le cou du sansonnet que j'avais serré, et non pas le mien. Je m'efforçai de manger^
et je n'y réussis guère. Ma mère s'en aperçut.
« Il ne fallait pas tant te dépêcher, mon petit Kobus, me dit-elle tendrement; tu t'es trop fatigué, tu ne peux plus manger. Repose-loi un peu pour trouver ma tarte bonne ; tu la mangeras tout h l'heure. Veux-tu une goutte de curaçao pour te remettre en appétit ? j>
Du curaçao! on ne m'en donnait qu'aux grandes fêtes : le père disait que c'était une liqueur bonne seulement pour les gens qui ont de la barbe au menton. Dans toute autre circonstance l'offre du curaçao m'aurait transporté de joie; mais rien ne me faisait envie ce jour-là. Je secouai la tête pour refuser. Mon père me regarda, et je vis de Tétonnement dans son regard. Il fallait dissimuler. Je pris une grosse portion de tarte, et je l'engloutis sans en sentir le goût: elle me restait au gosier comme du pain de huit jours.
m Elle est bonne, hein? » dit ma mère d'un air fier et joyeux. Et, sans attendre ma réponse, elle ajouta: « Je vais en mettre un morceaaà
DE MADAME DUYSENS. 37
part pour la petite Mitche: elle n'en mange pas souvent de pareille chez elle, bien sûr. ^
Je me levai de table et me dirigeai vers la porte; je voulais aller enterrer le sansonnet.
(k Où vas- tu? me dit mon père. Reste ici et apprends ta leçon ; tu ne Tas pas apprise en allant voir les grenouilles, je suppose. Il est tard, tu n'as que le temps de l'apprendre avant la classe. »
Je n'osai pas répliquer. D'ailleurs j'aurais le temps de faire disparaître l'oiseau après la classe du soir, et il était impossible qu'on le découvrît d'ici là. Je m'assis et je tâchai d'apprendre ma leçon; mais j'avais bien autre chose en tête que les différentes îles de la Zélande et les embouchures du Rhin ! Je n'en savais pas encore un mot, lorsque MiLche entra, gaie comme un pinson; elle venait me chercher.
« Bonjour, monsieur Woormans; bonjour, madame Woormans, dit-elle en faisant une jolie révérence. Es-tu prêt, Kobus ?... Tu dis que je suis en avance? Peut-être bien : je suis venue
en sautant à cloche-pied, c'était très drôle, et j'ai été très vite. C'est égal, il doit être bientôt l'heure... Pour moi, ce beau morceau de tarte? Oh! madame Woormans, que vous êtes bonne!
Kobus, veux-tu le partager?
— Kobus en a mangé, et en voici un pour ta mère, tu le prendras ce soir, dit ma mère.
Mange celui-là pendant que Kobus arrange ses livres.
— Grand merci, madame Woormans! Vous ne savez pas ? J'ai vu le sansonnet de près aujourd'hui, de tout près : c'est moi qui étais contente I Madame Duysens m'a envoyée, à la fin de la classe, chercher la boite aux bons points qu'elle avait laissée en haut; et le sansonnet était là. On l'avait ôté de la chambre du devant, parce qu'on y fait des réparations, et que les ouvriers auraient pu lui faire peur. Je lui ai parlé; il n'a pas eu peur de moi, mais il m'a dit: a Bonjour, madame Duysens ! » Faut-il qu'il soit bête ! me prendre pour madame Duysens; j'en ai ri ! i>
Elle en riait encore, et si gaiement, que mon
D£.MADAM£ DUYSENS. 33.
père et ma mère se mirent à rire aussi. Moi, je ne riais pas. Je pris mes livres et mes cahiers, et j'ouvris la porte.
« Te voilà prêt, dit Mitche. Bon! attendsmoi, je le suis. Bonsoir, monsieur Woormans ; merci encore, madame Woormans. »
Elle me suivit en sautillant, en riant, en parlant du sansonnet. Elle ne se doutait pas qu'elle m'enfonçait des poignards dans le cœur, comme on dit dans le beau langage.
Je m'appliquai pendant toute la classe à me faire oublier; je ne levai pas le nez de dessus ma page d'écriture, et j'étudiai l'énoncé de mes problèmes comme si j'avais pu espérer d'y comprendre quelque chose. Pourtant la classe était singulièrement agitée ; M. Duysens avait l'air mécontent, les élèves chuchotaient entre eux, et il me semblait entendre le mot « sansonnet » sortir de tous les bancs, de tous les pupitres et de toutes les bouches. Était-ce une illusion? Je ne cherchai pas à m'en éclaircir.
A la fin de la classe, je voulais m'es-
quiver; mais Jans Tromp sauta sur moi.
« Tu sais? me dit-il, le sansonnet a disparu.
— Non... je... ne sais pas... balbutiai-je. Il s'est envolé?
— On le croit, car la cage était ouverte. Mais qui est-ce qui Fa ouverte? Il faut être bien méchant. j>
A ce moment, la porte de la classe des filles s'ouvrit, et Mitche, rouge, pleurante, désolée, étouffant de sanglots, fut poussée au dehors par je ne sais combien de petites mains irritées. Puis le flot desécôlières la suivit, la montrantau doigt, l'accablant d'invectives et répétant à l'envi deux mots écrits eu grosses lettres sur un écriteau qu'elle portait entre les deux épaules : VoleusCy menteuse.
« Qu'est-ce qu'elle a fait? demanda, tout ému, Jans Tromp, qui avait beaucoup d'amitié pour la petite Mitche.
— Ne la défends pas, Jans ! lui cria sa petite sœur Jeannette. Si tu savais ce qu'elle a fait! le Sansonnet, c'est elle qui l'a volé.
MITCHB AVEC SON ÉCRITBAU.
Û£.MAÛAM£ ÛUYSËNS. 43
— Oh! pas possible! murmura Jans, pétrifié par rindignation. Mitche a volé le sansonnet?
— Oui! oui! crièrent toutes les petites filles.
— Il n'y a qu'elle qui est montée dans la chambre.
— On l'a entendue parler au sansonnet.
— Elle. est restée longtemps avec lui.
— Quand elle est redescendue, elle riait, la méchante !
— Madame Duysens est montée cinq minutes après, et le sansonnet n'y était plus.
— C'est Mitche qui l'a volé! i>
3> Je vivrais cent ans, que je n'oublierais pas la figure qu'avait Mitche àce moment-là. Elle pleurait, elle répétait entre ses sanglots: Non! non! non! mais elle ne baissait pas la tête, elle ne cachait pas sa figure dans son tablier; de ses pauvres yeux rougis par les larmes, elle regardait bien en face ses accusateurs, dont pas un n avait pitié d'elle ; les garçons s'étaient joints aux filles, et tous s'unissaient pour accabler l'innocente Mitche. Et c'était moi...
J'essayai de venir à son secours, (t Elle ne Fa peut-être pas volé, dis-je; elle aura ouvert la cage, et il se sera envolé.
— Madame Duysens le lui a demandé, elle n'a pas voulu l'avouer.
— Oh! elle l'a bien volé.
— La classe était finie, elle est retournée tout de suite chez elle, elle l'aura mis à l'abri.
— Oh ! elle ne pourra pas le cacher longtemps. Un oiseau qui chante et qui parle, cela s'entend.
— Elle sera bien capable de lui tordre le cou pour le faire taire. Une voleuse, c'est capable de tout. ^
C'était Jeannette qui parlait ainsi.
(L Oh! Jeannette! -ù murmura Mitche en levant vers elle ses yeux suppliants.
Jeannette détourna la tête, touchée peut-être par ce regard et l'accent de cette voix ; mais les autres reprirent avec fureur:
a Elle fait l'hypocrite, à présent!
— Voleuse !
D£ MADAME DUYSENS. 45
— Menteuse !
— Madame Duysens lui aurait pardonné si elle avait voulu avouer; mais elle s'obstine dans son mensonge.
— Va-l'en!
— Va te cacher!
— Va retrouver le sansonnet ! i
La pauvre Mitche s'éloigna en pleurant. Je la regardai partir, et je ne pris pas sa défense. Étaisje menteur, lâcheet cruel, madame Heeren? >
Dame Heeren ne répondit pas, et il n'y avait rien à répondre. Maître Woormans reprit :
« Je dus rentrer chez mon père directement, sans passer par la tourelle et le tas de pierres derrière lequel gisait ma victime, et auquel je jetai de loin un coup d'œil à la dérobée; car Jans Tromp et quelques autres camarades m'escortèrent jusqu'à ma porte.
Jans avait besoin d'exhaler ses regrets et son indignation, et il s'adressait de préférence à moi, qui avais été un des fervents admirateurs du sansonnet. Il s'adressait bien! Il entra avec