‹ Le sansonnet de madame DuysensChapitre 7 sur 9 · LS SANSONNET · texte numérisé non relu

LS SANSONNET

au milieu de mes sanglots : « Grâce, père!... pardon!... »

Personne ne s'approchait de moi; ma mère restait comme pétrifiée, les autres avaient l'air triste, mais ils ne me parlaient pas. Je me sentais abandonné de tous, et Je comprenais que c'était mérité. J'ai eu bien des chagrins dans ma vie, mais jamais, jamais je n'ai été aussi malheureux que ce jour-là.

Enfin je sentis des larmes chaudes qui coulaient sur mon front; deux petits bras caressants m'entouraient, et une voix d'enfant, douce et pleine de pitié, disait tout bas :

a Kobus! pauvre Kobus! » *

Oh! pour le coup, mon cœur se brisa de re* pentir. Mitche! elle qui avait tant souffert depuis la veille à cause de moi, elle que j'avais laissé accuser, condamner, insulter, c'était elle seule qui venait à moi, elle seule qui avait compassion de moi! Je saisis le bord de son châle, je le couvris de baisers, j'y cachai ma figure en murmurant : « Mitche! oh! chère Mitche! i^

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Elle me quitta, détachant doucement mes mains de son châle; elle alla vers mon père; elle essuya ses larmes, à lui aussi, elle lui parla tout bas, doucement; je n'entendais pas ce qu'elle disait, mais je comprenais qu'elle le priait, et j'étais sûr qu'elle le priait pour moi. Enfin elle me fit signe de me relever, d'approcher; je lui obéis, tout en tremblant, et je me trouvai debout devant mon père.

(( Voyez comme il a du chagrin, monsieur WoormansI pardonnez-lui, je vous en prie! s> dit Mitche.

Et je répétais : « Pardon! pardon!

— Vous pardonner? répondit sévèrement mon père. Savez-vous ce que vous avez fait ? Vous m'avez fait rougir. J'ai vécu quarante-cinq ans sans savoir ce que c'était que la honte, et c'est vous qui me l'avez fait connaître. Mon fils un voleur, un menteur, un lâche qui laisse calomnier une innocente qu'il aurait dû protéger et défendre : voilà ce que c'est que mon fils!

— Il ne savait pas... il ne voulait pas faire

tant de mal... il en est si fâché à présent!

Pardonnez-lui, monsieur Woormans! voyez comme il est malheureux! Je lui ai bien pardonné, moi! >

Et Mitche essayait de m'attirer vers mon père, de me pousser dans ses bras. Mais d'un geste il me tint à distance. ^

a: Êtes-vous capable d'être sincère? Racontez-nous tout ce qui s'est passé, tout, entendezvous? Parlez. »

Je parlai; je ne déguisai rien, je ne cherchai pas d'excuses; j'avouai mon désir déjà coupable de posséder le sansonnet, ma préméditation, mes préparatifs; je racontai l'escalade de la fenêtre, ma fuite, toutes mes angoisses depuis la veille. Je n'avais plus la force ni la présence d'esprit de mentir; et puis j'avais tant souffert de ma fourberie que l'aveu m'était un soulagement.

Quand j'eus fini, mon père me regarda un instant.

< C'est bien la vérité, cela, toute la vérité?

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— Oui, toute.

— Vous allez venir, nous vous accompagnerons, et vous répéterez deux fois ce récit-là : une fois dans l'école des filles, une fois dans Fécole des garçons. Ce sera le premier pas vers ce pardon que vous me demandez. 3> /\

-■ » Je me sentis changer de couleur; mais je n'hésitai pas, et je marchai en c hancelan t vers la porte. Mitche m'arrêta.

« Oh I pas cela, --monsieur Woormans, je vous en supplie! dit-elle en entourant le cou de mon père de ses bras caressants. Voyez, il vous obéit,iil y va tout de s uite f mais ne l'y envoyez pas, cela me ferait trop de peine. Ayez pitié de lui à cause de moil II ne faut pas que mon chagrin soit perdu, cela ne serait pas juste. Pensez donc, on le montrerait au doigt, on l'insulterait comme on a fait pour moi... Je serai^trgp malheureuse de voir cela! Kobus a^été méchant hier, mais tout le reste du temps il a été si bon pour moi! Je vous en prie, monsieur Woormans, ne lui commandez pas cela! j>

Elle priait si bi^! comment aurait-on pu lui résister? Je fus dis pense de la jénitence publique; ma mère se chargea de porter à madame Duysens la dépouille du sansonnet, en jetant le meurtre sur le dos de Putty, qui ne pouvait pas parler pour se défendre; et les assistants promirent de ne pas la démentir.

Morr^ère secoua la tête : il n'aimait pas cette façon de se tirer d'affaire par un nouveau mensonge; mais il n'y avait pas autre chose à dire, si on voulait cacher ma faute et disculper Mitche. La lettre du docteur aurait pu faire flotter les soupçons îur un ou plusieurs innocents; on décida de ne pas s'en servir.

Quand ma mère fut partie avec Mitche et la veuve pour aller débiter son conte à la maîtresse d'école, mon père se tourna vers moi.

« Grâce à cette enfant, me dit-il, vous avez échappé à la punition : c'est à vous maintenant de trouver tout seul comment vous pourrez gagner votre pardon. î> qy / a'^(^

Je ne compris pas bien ce qu'il voulait dire.

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Je n'avais pas le droit de trouver étonnant qu'il ne m'eût pas pardonné, et je pensai que la manière de gagner mon pardon, c'était de me corriger de mes nombreux défauts. Je m'y appliquai de toutes mes forces, sans me laisserrebuter par les difficultés; et en quelques mois j'arrivai à ne plus mériter de reproches graves. J'étais devenu un bon écolier, je ne flânais plus, je cherchais à me rendre utile dans la maison, et je fuyais comme la peste le moindre accroc à la vérité. M. Duysens commençait à me citer comme le modèle de la classe, et ma mère ne tarissait pas en éloges sur mon compte. Seul mon père ne semblait pas aussi content de moi que je l'aurais désiré. Quand je, rapportais un bon bulletin, quand il avait a sé louer de ma conduite ou de mon travail, il me disait : <r C'est bien, Kobus! » et j'étais joyeux de son approbation; mais je sentais qu'il ne m'avait pas encore pardonné. Était-ce cela, oui me rendait malheureux, ou bien un fonds de remords, comme il en reste toujours après une faute tant qu'elle n'a pas été

expiée? Le fait est que j'avais perdu ma gaieté, et que j'entendais souvent les voisins en faire la remarque à mon père. Il répondait invariablement : « Je l'aime mieux comme cela, » en me regardant d'une façon qui n'était pas sévère, mais qui me paraissait triste. Il ne m'embrassait plus le soir quand je montais me coucher ; il est vrai que j'atteignais treize ans, et que j'étais peut-être un trop grand garçon pour qu'on m'embrassât; mais il me semblait que ce baiser de mon père m'aurait fait tant de bien 1 et je n'osais pas le demander.

Je ne fréquentais plus beaucoup Mitche.

C'était peut-être aussi parce que je me trouvais trop grand pour elle, ou que je la trouvais trop petite pour moi ; et puis, quoiqu'elle m'eût pardonné si généreusement, j'étais gêné avec elle; je sentais qu'elle devait me mépriser tout au fond de son cœur.

Quoi qu'il en soit, je ne la voyais plus guère, si ce -n'est à la maison, et c'est pourquoi je ne m'aperçus pas tout de suite que le vide seîaisait

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peu à peu autour d'elle. L'affaire du sansonnet n'avait pas été bien éclaircie, et il y avait encore des personnes qui ne croyaient pas à l'innocence de Mitche. Madame Woormans disait que c'était sa chatte qui avait pris et tué l'oiseau; mais Técole était bien éloignée de la maison de madame Woormans, et Putty était une chatte sédentaire, qu'on ne rencontrait jamais à l'autre bout du village. Pourquoi n'aurait-elle pas plutôt pris le sansonnet chez Mitche ? C'était beaucoup plus près. Et d'ailleurs, on savait que la famille Woormans protégeait Mitche et sa mère ; madame Woormans avait peut-être voulu tirer la petite d'un mauvais pas. On s'était dit cela, on se l'était répété, et la pauvre petite Mitche finissait par ne plus trouver de camarades.

Je n'en sus rien, jusqu'au jour où Rosa, la fille de l'aubergiste, perdit son dé d'argent. Elle était très fière de son dé d'argent, et, au lieu de a'en prendre à elle-même, à son étourderie ou à son désordre^ elle aima mieux croire et dire qu'on le lui avait volé, Et je le sus, parce que

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