‹ Le satanisme et la magieChapitre 12 sur 61 · LES SORCIÈRES DES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

LES SORCIÈRES DES CAMPAGNES

Nous venons de pénétrer en la magicienne de tous les temps, du nôtre surtout; or il faut parmi cette coterie distinguerles sorts divers, nuancerCelledes villes d'avec Celle des champs. Pareilles en fait, ces femmes, mais diiïérentes par le milieu, la race, le ciel étroit, embué des cités ou le firmament large et rayonnant de l'air libre. Le même mystère les sacre, — sacrement à rebours; la face docile reflète le Démon, selon le tempérament de chacune, tempérament façonné par de longs atavismes et coloré de la sève des terreaux, où, plantes misérables et ardentes, elles naquirent, les sorcières, avec une môme âme, une même tige courbe, mais une fleur qui ressemble au climat.

La paysanne solitaire, sans autre contact avec les hommes ou les femmes que pour ses nécessaires travaux, blanchisseuse, repasseuse, lingère, faiseuse de fagots, sarcleuse et glaneuse comme la Ruth d'antan... Toute petite elle sut les magnétiques secrets et payait d'un mignon miracle son pain de mendiante. L'initiation s'accomplit

LA SORCIÈRE

par les ouï-clire, les hasards des rencontres avec les bohémiens. Elle grandit, sèche et plate, se coulant partout, en couleuvre. Les premières réunions ont lieu dans l'Ile ou au milieu de l'étang... Elle glisse au fond du vieil esquif dont l'amarre d'elle-même se détache; et elle va vers la terre enchantée où sonnent les éclats de joie, sans rame, portée par le courant, par les fées, les nymphes, par le cantique qui s'essore de sa poitrine, oppressée longtemps. Chez elle, la statuette de la Vierge s'enguirlande de roses mortes, elle s'assied sous la lithographie d'un cœur vulgaire transpercé de flammes ou de glaives, — envoûtement divin de Jésus où s'enfoncent tous les péchés humains ! Ses bandeaux calmes, déjà grisonnants, ses yeux baissés et blessés vers la pelote, ses doigts laborieux déliant le fil — ô Circé^ elle revit ta magique quenouille, — ne laissent pas deviner au passant, lorsqu'il s'écarte, au hurlement rauque, hagard, d'un invisible dogue derrière la haie drue, que c'est elle l'infernale aboyeuse, la chienne intarissable mordant les reflets des fantômes, projetant l'agonie vers les berceaux K

Son roman — son histoire, devrais-je dire — il est de toute époque, perpétuel depuis la pythonisse vénérable et persécutée, la fuyante éryge^ du sanglant moyen âge jusqu'à la somnambule d'aujourd'hui, à l'œil mauvais, mais aux cartes compatissantes qui apportent avec leurs figures diaprées, raidies, comme cadavéreuses, momies peinturlurées, la promesse d'une surprise — on ne sait quelle, -— sans cesse convoitée. Voyante à table convulsive et élo-

* L'ancienne sorcière aboyait comme la moderne hystérique.

' Eryge-Erinnye? C'est lavis des dcmonographes ; mais ils ont le sens étymologique si biscornu !

quente; faiseuse de cercles, girouettant pour l'amoureux dédaigué, avec des syllabes maugréées dans le vent vers la maîtresse qui Ta lâché, mais reviendra férue de passion, prise au lazzo de Tincantatrice.

D'où lui vient ce pouvoir? Qui lui a transmis ce désolant privilège d'être en dehors des femmes? Qui la mit au banc de ses semblables, — si près du diable?

Parfois elle se remémore l'époque tragique où la posséda le don des dons... Nuit du dimanche ; rien n'est à faire, les bêles malfaisantes n'obéissent pas, la « haute-chasse » même se tait... Est-ce bien de son passé à elle ou de l'initiation des mères ancestrales, dont elle se souvient nettement tout à coup?

... Il y a des années, elle était presque jeune encore et pas veuve ; elle se fâcha de ce que son mari ne voulait pas lui bailler un hocqueton'. La voilà qui passe dans

* C'est la coquetterie, au moins autant que Tennui et la souffrance, qui livre la femme à Satan. Gœthe en a écrit la légende de Marguerite ; mais Satan choisit ses disciples. Celles qui s'offrent à lui, vaincues et toutes faibles, s'il ne sait comment les utiliser à son service, il se contente de leur confisquer leur petite âme frivole. Il ne conserve que les fortement trempées, celles qui serviront à son apostolat. Témoin Thistoire suivante à laquelle il convient de laisser son caractère de vétusté.

Histoire miraculeuse et admirable de la comtesse de Hornoc Flamande^ qui a esté esiranglée par le Diable dans la ville d'Anuers pour n^avoir trouué sô rabat bien goderonné le quinziesme Décembre 1615.

Le luxe a esté de tous temps si dépraué par dedans les femmes principalement, qui semble qu'elles se soyet estudiés le plus à ce subjet qu'à autre chose quelle qu'elle soit. Geste laxiue Egyptienne Cléopatre ne se contentoit de porter sur soy à plus d^vn million d^or vaillant^ des plus belles perles que produise V Orient. Mais en un festin elle en faxsoit dissoudre & manger à plus de vingt mille escus à ce pauure abusé de Marc Anthoine, à qui à la fin elle coustatet Vhonneur et la vie.

Je laisse vne infinité d'histoires qui serviront à se subjet pour racomptsr ceste très véritable modernement arriuée à Anuers, ville renommée et principale de la Fla^idre.

La comtesse de HornoCy fille unique de ceste illustre maison^ estoit

LA SORCIÈRE

les grands prés solitaires au crépuscule, ruminant sa jalousie, détestant le compagnon trop avare, grinçant des dents contre la paysanne sa belle-sœur, plus jeune qu'elle et si éclatante sous son fichu.

Maintenant que Tatmosplière est devenue moins propice au miracle, ce n'est plus le diable qu'elle rencontre, mais le sorcier. A qui se fier puisque son homme l'abandonne? — Tout homme trahit lorsqu'il tient ce qu'il désire, et cette peau à sa volonté ne lui arrache plus la promesse de quelque don. Acquérir un mâle nouveau, différent? c'est marcher vers semblable et sure désillusion... Et la hante la confuse idée de l'Autre, de celui dont le nom mystérieux est chu

demeurée riche de plus de deuœ cent mille escus de renie, mais elle estait fort colérique, & lorsqu'elle estoit en colère, elle iuroit & se donnoit au diable, & outre elle estoit fort ambitieuse & sujette au Luxe, n'espargnant rien de ses moyens pour ce faire paroistre la plus pompeuse de la ville a^Anuers.

Au moys de Décembre dernier elle fut enuoyée en vn festin qui ce faisoit en l'vne des principales maisons d'Anuers, où pour paroistre des plus releuées, elle ne manquait à ce subjet de ce faire des plus riches habits^ & de plus belles façons qu'elle se pouuoit aduiser.

Entre autre des plus belle & des lie toille, dont la Flandre^ sur toutes les prouinces de V Europe^ est la mieux fournie pour se faire des rabats des mieux goderoné, à ces fins elle auoit mandé quérir vne empeseuse de la ville pour luy en accomoder vne couple, & qui fussent bien empesez, ceste empeseuse y met toute son industrie, les luy apporte,, mais aueugle du Luxe, elle ne les trouue point à sa fantaisie, iurant & se donnant au Diable qu'elle ne les porterait point.

Mande quérir vne autre empeseuse, fit marché Wune pistole auec soy pour luy empeser vn couple, à la charge de n'y rien espargner, Ceste y faict son possible, les ayant accommodez au mieux qu'elle auoit peu, les apporte à ceste Comtesse, laquelle possédée du malin esprit, ne les trouue point à sa fantaisie. Elle se met en colère, dépitant, iurant et maugréant, disant qu'elle se donnait au Diable corps & âme auant qu'acné parlasse des colets ou rabats de la sorte, réitirant ces paroles par plusieurs et diuerses fais.

Le Diable, ennemy capital du genre humain, qui est iousiours aux escoutes pour pouuoir nous surprendre s'apparut à ceste Comtesse en figure d'homme de haute stature, habillé de noir. Ayant faict vn tour par la salle, s'accoste de la Comtesse, luy disant, & quoy, madame, vous estes en colère, qu est-ce que vous auez, y peux ie mettre remède, ie le

chotc par certaines qui s'en trouvent si bien, si Ton en juge à l'irrésistible et pétillant éclat de leurs yeux... Celles-là, elles ont tout à foison... insolentes elles étalent une fiévreuse coquetterie sous des colifichets neufs et vibrants... Si elle consentait, elle aussi, certes l'Autre ne la dédaignerait point; sans lui elle est déjà si belle, si ruisselante de désir... qui sait cependant? s'il n'en voulait plus î Non, impossiblc. Qu'il vienne et d'un sourire elle est siire de cueillir le Robin... Ah ! ce n'est pas ce gentil compère qui lui refuserait ce hocqueton avec quoi elle éclipserait sa belle-sœur...

feray pour vous, cest un r/rancl cas dit la Comlesse, que ie ne puisse trouuer en cesle ville vne femme qui me puisse accommoder vn rabat bien goderonné a ma fantaisie en voila que l'on me vient d'apporter, puis les iellanl en terre, les foulant des pieds, dit ces mois, ie me donne au diable corps et ame, & iamais ie les porte.

En ayant proféré ce dcte.Hable mot plusieurs fois, le diable sort vn rabat de dessous son manteau, luy disant : Madame, cclay-là vous ajrees il point, ouy, dit-elle, voila bien comme ie les demande. le vous prie mettez le moy, et iesuis toute àvous de corps &.d^ame, le diable le luy présente au col, & le luy tordit, en sorte qu'elle tomba morte à terre, au grand épouvantement de ces serviteurs. Le Diable s'esuanouyt faisant vn si gros pet comme si l'on eust tiré vn coup de canon, & rompit toutes les verrines de la salle.

Les parens de la dicte Comtesse, voulant cacher le faict, firent entendre qu'elle estait morte d'vn catarre qui Vauoit estranglé, & firent faire une bière, & firent préparer pour faire les obsecques à la grandeur, comme la qualité de celle dame portait, les cloches sonnent, les Prestres uiennent, quatre veulent pjorter la bière, ils ne peuuent remuer la bière, ils s'y mettent six autant que deuant, bref toutes les forces de tant qui sont 7ie peuuent remuer la bière, en sorte qu'on est contraint d'ateler des chcuiux, mais pour cela elle ne peut bouger, tellement que ce que Von vouloit tenir caché fut descouuert, toute la mile en est, abreuée, le peuple y accourut; de rauis des Magistrats, on ouure la bière, il ne se trouue rien qu'en chat noir qui court & s'esvanouyt par dedans le peuple, voilà la fin de ceste misérable Comtesse, qui à perdu &. corps & ame par son trop de Luxe.

Cecy doibt se^^uir de miroir exém.plaire à tant de poupines, qui ne désirent que de paroistre de mieux goderonnez, mieux fardez, avec des faux cheueux, & dix mil fatras pour orner ce misérable corps, qui n'est à la fin que carcasse, pourriture, pasture des vers, & des plus vils animaux. Dieu leur doint la grâce ceste histoire leur profite & les conuie damander leurs fautes. Ainsi soit il.

LA SORCIKUE

Aie! aie! elle pousse un double cri! là devant elle... qui? L'émotion étoufie dans sa gorge toutes questions. Jaaiais elle n'eut si peur ni si espoir à la fois. L'Inconnu — roux et velu comme un renard — la salue avec politesse : « Je suis le Renard Rouget, tu es jolie, colère, que te faut-il ? — Un peu de drap seulement, sire Rouget, rien qu'un peu de drap, l'étoffe d'un hocqueton pour ne point faire honte à mon mari quand je vais avec lui à la messe le dimanche. — Tu auras ton drap si tu me rends hommage comme il se doit, et si tu me promets à l'Église de ne plus prier et de penser à ton nouveau Maître. — Et que faut-il faire encore. Renard Rouget? — Te donner à moi entièrement et après ne t'en pas repentir. — Voici mon corps, messire, il est à ton commandement. »

Et la paysanne s'agenouille devant le Renard Rouget, qui se retourne; obéissante à Tordre silencieux, elle l'embrasse sous sa longue queue de bète et grommelé avec soumission : « C'est bien froid... bien froid. »

Se donner ! il se peut aisément, mais ne pas s'en repentir? difficile. Le Diable a préjugé des forces de la femme. En rentrant elle raconte tout au mari, qui, lassé d'elle, semble soulagé de la voir moins grogronne, presque

assouplie « Bien, bien, bougonne-t-il ; si bien tu as

fait, bien tu trouveras... » Elle le trouvera et le trouve en effet, la Bête rousse reparaît sous l'orme des fées à l'heure où elle va prendre de l'eau fraîche à la fontaine.

« Traitons, dit-il, donne-moi de tes cheveux, voici un morceau de pain noir. » Elle arrache une mèche de sa bondissante chevelure brune ; la patte crochue l'enlève et l'enfouit dans son épaisse toison. En revanche ses lèvres à

elle grimacent au goût de la miche étrange, amère comme du peyret. « N'es-tu pas le Diable, Beau Renard ? » Mais le voilà tout à fait semblable à un homme qui lui dit : « Je me nomme Morguet; je serai, si tu veux, ton véritable époux. — Je veux bien, » dit-elle... Aussitôt après, plus puissant d'être satisfait, le regard en étincelles comme un feu de Saint-Jean : « Vois tu ce bâton? explique-t-il ; quand tu me voudras, tu le chevaucheras, et il te portera à la Synagogue. — Mais comment pourra-t-il me transporter, messire ? — Tu n'auras qu'à t'écrier : « Bâton blanc. Bâton noir, porte-moi là où tu dois... »

Brusquement elle sursaute ; que s'est-il passé sous l'orme des fées? 11 lui semble qu'elle se réveille... mais entre ses mains reste le petit bâton blanc. D'où lui vient cette branche taillée?...

En tout cas, comment résisterait-elle à sa curiosité de femme, chatouillée par l'Incube? La nuit même, tandis que sommeille la brute à qui la lia le prêtre, elle saute par la fenêtre, va dans un buisson, sous les lueurs d'Hécate, ramasser le cadeau de Morguet. Un trouble étrange lui vient de la lune, de se sentir presque nue parmi la nature complice qui la frôle de brindilles concupiscentes ; un vertige l'entraîne tandis qu'elle prononce la brève conjuration, que le bâton magnétique froidit ses jambes. Qu'est-ce qui la fouette et la soulève? partirait-elle en effet? Le paysage tourne devant ses yeux qui se closent à demi, et elle ressent la volupté d'une fuite involontaire sur un mince cheval qui aurait pris le mors. Tout à coup une brutalité la renverse... elle ouvre les paupières ; autour d'elle des nom.mes, des femmes, boivent et mangent, on lui rit au nez, on îui souffle au visage, on la fait boire...

LA SOIICIÈKE

« Tu as froid, tu auras chaud. » Mais il lui semble qu'elle boit les froids rayons d'Hécate, diminuaDte, comme roogéc chaque fois qu'elle boit un peu plus. Elle reconnaît le Rousset, mais avec un visage de bouc cette fois; et comme elle en a terreur : « ïu m'avais demandé mon nom, dit-il; mon vrai nom , c'est « Le Laid ï> . Fais du mal aux gens et aux bêtes, tu me donneras satisfaction. t>

Deux mois après, au contact de cette chair parfumée des odeurs de la lande, mouillée par la rosée des fleurs sauvages, transformée par l'épousaille du rustique satan,

— son mari, que gagne le maléfice la harcèle : « Où vastu de la sorte certains soirs ? — Je vais à la Synagogue. — J'irai bien avec toi. — Soit dit. » Ils chevauchèrent ensemble le bâton blanc, l'homme disant : « Bâton blanc, bâton noir, mène-nous là où tu dois de par le Diable » ; et se trouvèrent transportés au milieu des prés, proche un buisson où était le Diable et sa compagnie mangeant et sautant lascivement. Le Laid lui donna à elle un autre bâton, mais plus court, qu'elle cacha dans une haie près le poUier et nul ne l'eût pu trouver sinon quelqu'un de sa secte K « Tu te fâches toujours, dit le Laid, tu me plais.

— Je me fâche et je pleure aujourd'hui à cause d'une jument au poil rouge qui m'a baillé un coup de pied au bras. — Prends ton bâton caché, continua le Maître, et frappes-en jument ou être humain qui te nuirait, tu verras ce qui s'ensuivra.» Elle toucha de son bâton la jument, qui mourut. Tous ceux qu'elle touchait de la sorte moururent aussi. Une ivresse lui vint de sa puissance à nuire. Ses

* Secte de Bohémiens, d'Albigeois, de Templiers, de Vaudois, de Turlupins... secte, certainement culte religieux de Satan, franc-maçoncierie de toute époque.

sens d'ailleurs s'aiguisaient à ces corruptrices agapes ; elle s'embellissait de perversité. Ayant mis un peu de poudre sur la tête de son fils le plus petit qui crie sans cesse, il languit trois ou quatre jours, puis mourut sans baptême. Alors elle se sentit l'adepte vraiment de Morguet, ayant été amplement criminelle. Adepte et apôtre. Un autre enfant à elle, les fils à son mari, son frère, elle mène tout le monde au sabbat, poussant à la grande faute incestueuse... Le moulin voit de nuit la famille malcficiée, gagnée par la gangrène satanique, apaisant une brûlure furieuse... et tandis qu'elle baise le Diable au genou, — obéissance prêtée à celui qui ne voulut pas obéir — lui la mord au front pour y tuer le baptême, la lumière, le souvenir d'un Dieu.

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