‹ Le satanisme et la magieChapitre 36 sur 61 · LE DÉFAUT · texte numérisé non relu

LE DÉFAUT

Nuit sublime. Impatience des nerfs picotés par la longue attente du dieu qui s'est enfin promis. Les sorciers et les sorcières, récemment initiés, prêtent l'oreille, mordent le drap, sursautent à la moindre rumeur. Il faut s'être couché pour aller au sabbat ; on n'y va qu'après avoir dormi, néanmoins on s'éveille^ Quand viendra-t-il le cava-

• Une fois pour toutes j'avertis que chaque détail de ce Sabbat est cueiUi cliez les démonographes, dans les copieux procès de sorcellerie ou dans les traditions populaires anciennes et modernes. J'ai délaissé le

LE SABBAT

lier vôtii de noir, dont la jument sombre piaffe des étincelles? C'est la nm[ \ une nuit d'hiver précoce, neuf heures à peine, nuit du jeudi ou du lundi ou du mardi, du vendredi ou du samedi, jamais du dimanche, car il a été annonçé : « Tu ne seras pas au Diable et au Seigneur à la fois. » Les ais des portes se plaignent, l'hôte approche, le vent qui Tentraine hurle, annonciateur. L'onguent dont s'est frotté l'adepte, en s'écriant : Emen-Hétan, Emen-Hétan (ici et là), son imagination surtout, l'influx démoniaque aussi le marinent dans une sueur froide et épaisse, prodrome de l'extase solitaire ou du départ mystérieux. Manants et grands seigneurs, d'envie, grillent dans leur peau. Les prisonniers, dont le diable est le consolateur, soupirent d'aise, ils vont être enfin pour quelque heures délivrés. Le bon Frère, ami des forbans, les vient avertir, ouvre la fenêtre, descelle les barreaux. Toujours tant de pris sur le châtiment, une bouffée d'air libre sentant le soufre. Ah, celui qui, perçant ces toits maléfiques des villes vouées à la folie nocturne, regarderait en C3s chambres dévastées par l'apprêt du sabbat, qu'il s'ébahirait de la multiple, de l'incohérente, de la miraculeuse fuite ! Il en est qui bondissent et, jambes nues, étreignent, presque voluptueusement, le petit bâton blanc ; l'air, par un phénomène de lévitation satanique, les emporte, tirés dans les plaines bleues et vides par l'outre du diable , cette mongolfière invisible ; d'autres subissent l'emprise brutale du maître ;

fracas et Toripeau romantiques qui dénaturèrent l'aventure sordide pittoresque du premier des cafés-concerts et des clubs.

* Quelquefois c'est le jour, à midi, l'heure de la sieste, quand la digestion travaille, quand les désirs impurs s'insurgent. Le démon de midi est en somme le démon du solitaire, du savant, du moine. Le roi David en avait connu l'assaut.

il les secoue, les empoigne par leurs cheveux dardés, les casse en désordre ou sans vêtements sur la selle ténébreuse; certains partent seuls, la cheminée-ventouse les aspire, ils raclent la suie, hissés par quelle corde ? ou rompent le carreau, trouent le volet, s'échappent, recroquevillés par des chatières, s'enfilent par des trous de rats, chevauchent l'ustensile proche, animé tout à coup d'une vie surnaturelle, le balai* des cuisines, le chien réveillé, le bouc de 1 etable ou le taureau, parfois le cheval, parfois seulement la fourche, la quenouille et même une canne, le fragile roseau, que l'enfant arracha sur les bords de l'étang. Tout sert de véhicule à l'élève du diable.

Mais d'aucuns, d'aucunes, plus privilégiés ou plus mystiques, pâlissent brusquement, se crispent en un spasme qui vomit leur âme; le corps reste immobile durant la fête impure, quasi mort, sans bouger plus. Par la vision Ezéchiel visitait Dieu ; le sorcier et la sorcière peuvent aussi visiter Satan parle seul pèlerinage de leur esprit.

En vain, le mari espoinçonne sa femme ; ou elle, lui. L'absent ne bouge pas plus que bûche ou effigie; celui des deux qui est resté devine le manège; un tremblement le gagne et il ne peut sauter du lit; le voilà lié pour trois heures, n'ayant même la licence de crier jusqu'à ce qu'ait chanté le coq 2.

' M. Léon Daudet m*a raconté qu'il vit un jour de ses propres yeux un balai prendre vie et marcher devant lui quelques instants ; les légendes allemandes de l'apprenti sorcier (Goethe Lieder) ne seraient donc pas si apocryphes.

* Cette catalepsie du fugitif, s'en allant d*âme au sabbat, faisant croire que le diable remplaçait par une poupée dans le lit la vacance de son fidèle.

LE SABBAT

La foule moins subtile, plus pratique, ne s'associe pas à riiallucination, ne profite pas de la belle voiture de ces reins formidables où s'entassent les saints de Taffreuse synagogue; la foule (bohémiens, paysans, cheminots, bateleurs, mauvais clercs), va sur ses pieds, patauge dans l'ombre, roule, longue chenille, dans les chemins peu connus, loin de la police, loin des graves ou des timides hommes, s'enfonce vers la lande, la forêt, Téglise en ruines, Tautel du mal. Ils portent des pelles, des vaisseaux de cuivre (ou d'argent pour mieux solenniser la fête), plient sous le faix de tentes, de provisions extraites de sépulcres, s'arment des saints instruments du sacrilège, traînent dans des cages les bêtes complaisantes, la ménagerie du diable.

Les ondes de la nuit s'ébranlent au double courant terrestre et aérien. Là-haut sous la triple Hécate, ce sont rafales d'humanité, étoiles filantes de chair, nuages de toisons noires, rames de bras s'agitant entre des poupes et des proues qui sont des têtes ou des croupes, foudres qui sont des ventres, tonnerres qui sont des cris... En bas grouille la canaille, l'ordure putréfiée des amours , la fiente des haines, la fourmilière vorace des incestueux, des débauchés, des curieux, des misérables, des vagabonds des infirmes, des assassins...

Au loin, sur la tour, qui veille, rigide et chantonnante, pareille à une lampe et à un glas? La Reine du Sabbat ellemême, la belle vieille, la malicieuse inféconde, aux flancs ignominieux, la vestale infâme, celle que les sept vices stigmatisèrent de sept purulences; l'oriflamme de sa chevelure bat à son front de rouges ailes ; elle condense au magique miroir la fournaise de ces âmes nomades

en mal de sabbat, boit de ses lèvres fardées et crevassées, de ses narines velues, de ses yeux de chouette, le vin immatériel des meurtres et des viols dans le mirage d'une cuve prophétique, faite d'un cristal maculé de sang...

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