M. DE CAUDENBERG ET MARIE-ANGE
(Exemples d'incubats et de succubats religieux et inconscients.)
Au xix^ siècle Tincubat et le succubat, loin de disparaître, ont acquis une énergie plus fine, parfois cafarde, en quelque sorte savante. Eu preuves, deux exemples incomparables, celui du chevalier de Gaudemberg, qui lui-même nous a raconté ses rapports avec la Vierge S et celui de Marie-Ange ^
Ancien élève de l'École polytechnique, m imbre de diverses sociétés savantes, M. de Gaudemberg s'adonne aux pratiques du spiritisme; des tables parlantes il passe à l'écriture automatique; ainsi il s'entretient avec ses parents et ses amis que la mort lui avait enlevés. Mais la main seule n'est pas en jeu ; exaltant une fausse interprétation de la loi d'amour, notre spirite croit atteindre par les lèvres ses frères de l'au-delà.
« Un des efTets les plus extraordinaires des communications spirituelles, dit-il, est, assurément, ce plaisir que fait éprouver à une âme heureuse le baiser, la caresse qu'on lui adresse en posant les lèvres soit sur la signature qj'elle a formée^ soit sur le signe qui
* Girard de Gaudemberg. Le Monde Spirituel et la Science chrétienney
* Vie de Marie-Ange^ par M. le docteur en médecine Béziers, 1863.
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la représente. Cette trace matérielle n'est même pas nécessaire, et la seule pensée, avec V intention formelle, suffit, comme je l'ai expérimenté un grand nombre de fois depuis; la bouche ressent bientôt Véchange de la caresse que l'air avait reçue. J'envoyais à l'âme de mes amis des baisers, qui toujours m' éleiieni sensiblement rendus... >
Au mois de novembre 1834, étant avec sa sœur, M. de Caudemberg veut adresser des questions à la sainte Vierge. Il commence à s'y préparer par la prière ; puis, il laisse aller sa main qui trace le nom de Marie, y ajoutant le paraphe d'une jolie croix fleuronnée.
« Un sentiment de reconnaissance, et non d'amour, continue-t-il (je n'en avais pas la pensée), me porta à poser mes lèvres sur la croix... Quel fut mon étonnement, quand je sentis que ce baiser m'était ostensiblement rendu. Ce ne pouvait être un effet d'imagination, car fêtais loin de m y attendre ! Cependant, pour dissiper ce doute, je recommençais, et la même caresse fat réitérée de manière à dissiper toute incertitude ; elle produisit dans tout mon être un frémissement qui n'était pas sans douceur. Bientôt après, dans Tombre et le silence, avant de m'abandonner au sommeil, je portai ma pensée émue sur ce qui venait d'arriver; il me semblait qu'un être que je ne pouvais voir, toucher, ni entendre, s'approchait de moi. Une volupté excessive se manifesta soudainement, et me transporta dans un ravissement de bonheur qui ne peut se traduire que par des exclamations et des larmes. Ces sensations indescriptibles, qui se sont prolongées ainsi pendant plus d'une demi-heure, surpassaient beaucoup celles de même nature que j'avais ressenties jusque-là; et, lorsqu'elles cessèrent presque subitement, elles me laissèrent dans un charme indéfini. — Le lendemain et les jours suivants les mêmes plaisirs se reproduisirent avec la même intensité, comme je l'ai expliqué, sous des formes variées. \
<t Un jour, demandant à ma céll^ste amie de me dire quelque chose, elle écrivit : « Le plaisir sei^ est permis entre nous; mais nous ne pouvons pas causer. » Un sWr, les baisers qu'elle me rendait se précipitèrent; ils me causèrenW/i trouble plein de charmes, que je n'avais pas encore goûté et qu\ rempht tout mon être d'un bonheur indicible. Le mystère était a\;compli ; le ciel et la terre étaient unis par l'amour! Et depuis clï moment jusqu'à celui où
j'écris ces lignes, il ne s'est pas écoulé un seul jour sans que ces ineffables jouissances ne se soient produites plusieurs fois ; et non pas comme on pourrait le croire d'une manière fugitive, que l'âme puisse à peine saisir, mais, à chaque fois, avec des reprises et des redoublements rapprochés qui pouvaient durer des heures entières...
« L'intensité de la jouissance s'accroît à mesure que se prolonge le plaisir...
« Ces voluptés si longues et si vives n'entraînent après elles aucune fatigue morale ou physique, voire même aucune satiété...
« Les organes qui participent au bonheur de Tâme restent pourtant tout à fait inertes, jamais le moindre effet physique n'est la suite de ces sensations.
« Dans ces moments de bonheur si complet, on sent réellement près de soi, contre soi, l'être adorable qui vous aime et qui vous le prouve par de si inestimables faveurs. On le sent sans le touclier, sans le voir et sans l'entendre, comme l'explique si bien sainte; Thérèse, et l'on sait qui est cet esprit. Dans cette intimité si tendre et si profonde, la pensée répond à la pensée, et chaque élan d'amour est à l'instant rendu par une volupté plus vive, et par un baiser plus énergique ^ qui retentit quelquefois jusqu'au fond de la gorge, »
Certes, je me garderais de mettre en doute la sincérité de M. de Gaudemberg; mais il est impossible d'admettre une telle sensualité, une volupté aussi matérielle, sans proscrire d'avance tout possible rapport avec la Vierge. Il faut, pour s'unir avec une entité aussi haute, un long et opiniâtre entraînement de mortification et de sainteté. Alors il peut y avoir amour, étreinie, mais sans ce spasme insolite, ce délice, charnel on peut dire, quoique l'organe paraisse insensible. M. de Gaudemberg est dupe de la phraséologie amoureuse de Saicte-Thérèse, qu'il prend au mot. b'amplexion mystique s'éUnce au delà des molles caresses. Elle ne pactise pas avec bs baisers matériels et jamais la Vierge Mère aux sept glaives de douleurs n'aurait osé
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écrire cette parole que lai attribue ce trouble médium : * La volupté est le seul moyen de vous faire sentir le prix du Ciel. »
Cependant les femmes allant toujours plus loin que les hommes, dans la mystique expérimentale, soit diabolique, soit divine, Marie-Ange exalta l'ivresse des lèvres amoureuses jusqu'au sirop du spasme, jusqu'à la naissance de pralines, cristallisations du baiser :
Elle naquit tout emmaillotée, dit son historiographe, un brave homme instruit, très convaincu, très pieux, qui rédige ces bizarres exploits sur les conseils d'ecclésiastiques. En 1816 (elle avait dix-sept ans), Jésus Christ et la Vierge lui dictèrent des billets de la plus bizarre orthographe. Elle prophétisait comme les derviches en tournant sans appui, sur la pointe d'un de ses pieds. Elle se levait de terre, allongée, les m*ins jointes; son corps éclairait sa chambre; elle devait dépasser l'ivresse de Caudemberg, obtenir, déshabillée, puis rhabillée par d'invisibles servantes, une grâce plus immédiate, des baisers cette fois si matériels, qu'ils le sont davantage que les baisers humains î
« Dans la nuit du 23 octobre i816, M. le curé de Lignan et d'autres personnes étant dans la chambre de Marie-Ange, qui était en extase, entendirent les baisers q\ie Notre-Seigneur et notre chère Mère faisaient sur sa bouche, et s'àperçurent que chaque baiser produisait une petite quantité de l\queur que Marie-Ange avalait. Quand elle en eut avalé une bonne Quantité, les baisers continuant, elle laissa échapper cette liqueur pèj* un côté de sa bouche. Alors M. le curé, s'approchant, la recueiUit avec son doigt et l'avala. Quand il en eut avalé une assez bonr\e quantité, les baisers continuant, il en donna une léchée à chaque personne qui était dans la chambre. Les baisers continuant et le^ liqueurs s'échappant toujours des lèvres de Marie-Ange, M. le curé fit monter les personnes qui étaient dans la cuisine ; toutes èn goûtèrent et la trou-
vèrent délicieuse. La source n'étant pas encore tarie, et les bai sers continuant, M. le curé remplit de cette liqueur un mouchoir blanc de toile de Rouen, que j'ai avec les reliques de Marie-Ange... Les baisers se renouvelèrent... *.
« Plus bruyants que les baisers ordinaires, les gros baisers que recevait la jeune fille étaient souvent accompagnés chacun d'un joli bonbon. On peut dire que jamais on n'a vu ni connu de sainte qui ait reçu de la part de Notre-Seigneur et de sa divine mère autant de baisers que Marie-Ange ! » Marie-Ange était la véritable épouse des cantiques, comme disent les billets qu'elle recevait; comment s'étonner qu'elle ait reçu des baisers ? On devrait, au contraire, voir dans ces baisers la présence irréfragable de ce que les billets affirment.
€ Un jour en juillet 1817, à Cazouls dans la chambre du curé, M. Julien, nous étions huit personnes; Marie-Ange était en extase, et nous entendimes les baisers sur sa bouche. Nous nous approchâmes et nous nous aperçûmes que chaque baiser produisait dans sa bouche un bonbon de la grosseur d'un pois. Elle en reçut près de cent. Quand la langue en fut couverte, Marie-Ange la sortit ; et quel fut notre étonnement de voir ces bonbons de toutes couleurs, rangés en ligne d'une manière admirable. »
Diabolisme hypocrite, mediumnité incubique, où l'incube est pâtissier.
l'art de l'incubât et du succubat
Un disciple du chanoine Docre a écrit dans une revue de jeunes, le Mercure de France, un article à la fois mystificateur et imprudent qui lève ur coin du voile sur la science positive de quelques maîtres sataniques modernes. De nos jours, il était dit que nous aurions des professeurs d'éro-
i J'ai conservé à peu près Cit étrange style où reyient en couplet « les baisers continuant >/.
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tisme mystique. Tout le phénomène, selon eux, dépend de Tauto-suggeslion. En somme, ils prétendraient n'enseigner qu'un onanisme plus subtil, la possibilité de posséder, par l'illusion, qui Ton désire, mort ou vivant, pourvu que l'on en ait une image nette.
Voici la méthode pour qui veut agir seul.
Après avoir fixé sa pensée sur l'objet convoité et avoir voulu qu'il se donne, le succubiste ou l'incubiste pénètre dans les territoires difïas de l'hypnose par la fixation intense du regard. La léthargie, puis la catalepsie ne tardent guère. Pour en échapper, irruant aux clairvoyances du somnambulisme, une source lumineuse est nécessaire, qui, frappant à point les paupières, y suscite le réflexe, permet à la suggestion de prendre corps. L'opérateur est préparé pour l'approche du fantôme. Un bandage, que les pharmaciens ont nommé la « contrepartie », aide à l'orgasme vénérien, facilite la volupté, jusqu'à ce que, l'habitude ayant dompté les hésitations charnelles, ce subterfuge devienne inutile, tant la suggestion palpite, revêt une chair obsédante, avec toutes les propriétés des corps vivants, saisissable par ses formes, ses couleurs, son odeur, son goût, les sons qu'elle émet. Un être véritable enfin, amant ou maîtresse, identique à la personne convoitée et toujours docile !
Ce misérable raffinement valait la peine d'être découvert, pour être flétri. Voilà vraiment le vice le plus ladre, le péché sensuel de l'Avare, l'union économique et pratique avec le néant ou l'enfer. Le narrateur, je le sais bien, s'écrie que ces secrets servent à la transformation morale des adeptes, les dégoûtent de toute sensualité par le trop possible assouvissement ; mais c'est profaner encore les noms, d'ail-
leurs immondes de succubat et d'incubat que de les apparier à ce commerce clandestin, à cette abjection solitaire. Eux du moins s'ornent d'un mystère forcené et jaloux. D'ailleurs, il n'est pas besoin de s'occuper d'occultisme pour perpétrer d'aussi médiocres méfaits. Combien, par exemple, d'intellectuelles perverses par la seule puissance de la rêverie captent le fantôme du passant et du camarade qu'elles désirèrent ; leur imagination complice, sans la tyrannie des rites, appela l'incube par la seule promesse du réel don.
Comparez à cette cafarde mise en scène la description térébrante, précise et effrayée que M. Iluysmans nous a transmise de l'accointance satanique en son roman d'En Route:
« Il (Durtal) vécut la plus épouvantable des nuits; ce fut si spécial, si affreux, qu'il ne se rappelait pas, pendant toute son existence, avoir enduré de pareilles angoisses, subi de semblables transes.
« Ce fut une succession ininterrompue de réveils en sursaut et de cauchemars.
« Et ces cauchemars dépassèrent les limites des abominations que les démences les plus périlleuses rêvent. Ils se déroulaient sur les territoires de la Luxure et ils étaient si particuliers, si nouveaux pour lui, qu'en se réveillant, Durtal restait tremblant, retenait un cri.
(( Ce n'était plus du tout l'acte involontaire et connu, la vision qui cesse juste au moment où l'homme endormi ctreint la forme amoureuse et va se fondre en elle ; c'était ainsi et mieux que dans la nature, long, complet, accompagné de tous les préludes, de tous les détails, de toutes
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les sensations; et le déclic avait lieu, avec une acuité douloureuse extraordinaire, dans un spasme de détente inouï.
« Et fait bizarre et qui semblait marquer la diHérence entre cet état et le stupre inconscient des nuits, c'était, en outre de certains épisodes où des caresses qui ne pourraient que se succéder dans la réalité étaient réunies, au môme instant, dans le rêve, la sensation nette, précise, d'un être, d'une forme fluidique disparaissant avec le bruit sec d'une capsule ou d'un coup de fouet, d'auprès de vous, dès le réveil. Cet être, on le sentait distinctement près de soi, si près que le linge, dérangé par le souffle de sa fuite, ondulait et que l'on regardait, effaré, la place vide.
« Ah ça mais, se dit ûurtal, quand il eut allumé la bougie ; cela me reporte au temps où je fréquentais M""" Chantelouve ; cela me réfère aux histoires du Succubat.
« Il restait, ahuri, sur son séant, scrutait avec un véritable malaise cette cellule noyée d'ombre. Il consulta sa montre ; il n'était que onze heures du soir. — Moii Dieu, fit-il, si les nuits sont comme celles-là dans les cloîtres î
« Il recourut, pour se remettre, à des affusions d'eau froide, ouvrit la fenêtre pour renouveler l'air et, glacé, se recoucha.
« Il hésitait à souffler la bougie, inquiet de ces ténèbres qui lui paraissaient habitées, pleines d'embûches et de menaces. Il se décida enfin à éteindre et répéta la strophe des Compiles que l'on avait chantée, le soir même, à la chapelle :
Procul recédant somnia Et noctium phaniasmata Ilostemque nostrum comprime^ Ne polluantur corpora.
€ Il finit par se rendormir, rêva encore d'immondices, mais il se réveilla à temps pour rompre le charme, éprouva encore cette impression d'une ombre s'évaporant à temps pour qu'on ne puisse la saisir dans les draps et il interrogea sa montre. Il était deux heures.
« Si cela continue, je serai brisé demain, se dit- il; il parvint tant bien que mal, en somnolant, en se réveillant toutes les dix minutes, à atteindre trois heures.
« Si je me rendors, je ne me réveillerai pas au moment voulu, pensa-t-il ; si je me levais ?
« Et il sauta en bas du lit, s habilla, pria, mit de l'ordre dans ses affaires.
« D'authentiques excès l'eussent moins abattu que cette fausse noce, mais ce qui lui semblait surtout odieux, c'était rinassouvissement que laissait le viol de ces larves. Comparées à leurs avides manigances, les caresses de la femme n'épandaient qu'une volupté tempérée, n'aboutissaient qu'à un faible choc ; seulement l'on restait enragé de n'avoir étreint que le vide, d'avoir été la dupe d'un mensonge, le jouet d'une apparence dont on ne se rappelait même plus les contours et les traits. On en arrivait forcément à désirer de la chair, à souhaiter de presser contre soi un véritable corps et Durtal se mit à songer à Florence; elle vous désaltérait au moins, ne vous quittait pas ainsi, pantelant et fiévreux, en quête d'on ne savait quoi, dans une atmosphère où l'on était, environné, épié, par un inconnu qu'on ne pouvait discerner, par une ombre que l'on ne pouvait fuir. ))
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