LE VAMPIRISME
Déjà dans Là-bas, ce maître ès-lettres mystiques avait fouillé la théorie de rincubat.
Selon Del Rio, Bodin, saint Thomas et cet érotique historiographe Sinistrari d'Améno, les Incubes, catholiquement parlant, sont des démons masculins qui se réunissent aux femmes, les Succubes, des démones, qui tenaillent jusqu'à la volupté les nerfs masculins, dévenus passifs. — Cependant, à en croire Sinistrari, ces étranges visiteurs seraient, non pas les formes de Téternel tentateur, mais des demidieux païens, des Faunes, des Satyres ou de ces Farfadets, que le trop illustre Berbiguier combattait par quels effarants exorcismes !
— Esprits animaux, semi-animaux en quête d'humanisation, voraces de fluides supérieurs, âmes zoologiques quêteuses de la sexuelle énergie qui les fera évoluer des frontières de la bestialité aux portes du règne humain.
Mais Huysmans va plus loin : il régénère le vieil incubât du moyen âge par l'évocation des morts, qui n'a jamais cessé de se perpétuer à travers les siècles. — Le Succubat deviendrait ainsi « possession » du côté de la Victime, commandement magique de la part du nécromant, qui décoche à travers l'espace la flèche vivante du vampire. Ces faits seraient parfaitement connus par la Curie du Pape; mais notre clergé les ignore, comme d'ailleurs tout phénomène mystique. De plus, l'Église aime
mieux taire révocation des morts défendue depuis Moïse; car la vulgarisation de cette science serait à son autorité le plus pernicieux attentat.
Les saints, surtout les premiers ascètes, furent harcelés par l'atmosphère des antiques courtisanes défuntes, le vent de rut, sortant des sépulchres entr'ouverts, fils de ce paganisme qui si longtemps nous représenta Eros la torche à la main pour symboliser l'existence sous le soleil, et la torche renversée pour dire l'existence chez les ombres. La Légende Dorée cite un prêtre qui, assailli par une femme nue, jeta sur elle une étole. Sous le vêtement sacré resta un cadavre, que la fraude de Satan avait pour quelques heures ressuscité.
En fait cette lutte du vivant contre la mort amoureuse, lutte qui souvent se termina par des noces, date de l'avènement du Christ. Alors on crut davantage à la survivance et à l'inimitié du cadavre. Pour le païen, tout est la Vie. Les ombres, parquées dans les îles de l'au-delà, ne connaissent point l'enfer catholique, ces ténèbres extérieures où le doux prophète envoyait cependant l'homme méchant et le mauvais ange. Le Diable, roi de tant de tombeaux, irruera désormais, avec sa milice cuirassée de linceuls, vers les couches terrifiées. L'imagination populaire prête à cette armée invisible les flottes de ses cauchemars. Elles arrivent, ces âmes en peine, non seulement du cimetière, mais aussi des cloîtres, ces mystiques jardins du renoncement, d'où elles ont été chassées, où peut-être aussi elles sont nées aux déperditions fluidiques de l'ascétisme.
Les vampires de Serbie furent particulièrement impitoyables, selon Gœrres; ils étranglaient, suçaient les veines et lorsqu'on les exhumait, leur visage frais laissait suinter
LES INCUBES ET LES SUCCUBES 947
du sang pur à leurs lèvres roses. Ils rendaient vampires ceux qu'ils tuaient de la sorte, développaient l'infernale confrérie par l'intermédiairee de la mort. Cette vie surnaturelle parfume le cadavre, exempt des corruptions. Pour détruire le vampire, il fallait lui traverser le cœur d'un épieu, le décapiter, puis le brûler. Sans cela des villes entières étaient décimées et les animaux eux-mêmes périssaient de langueur. (Lire pour les détails la deuxième partie de mon roman : La Douleur d'aimer»)
Etrange situation de ce cadavre presque existant dans son sépulclire qui ne le lie plus! L'esprit et même la force animale l'ont abandonné ; il a un principe obscur et végétal, la vie à peu près d'un zoophyte. Non plus le sang chaleureux, mais le suc glacé des plantes. Néanmoins les joues fleurissent d'une mortifère rougeur, l'embonpoint gagne le corps immobile. Sans délaisser sa tombe, ce cadavre attaque les vivants par un mal mystérieux qui lui est bienfaisant. Il tente avec ses semblables d'au-dessus la terre, ses parents surtout à qui il est déjà joint magnétiquement, un échange qui engraisse le vampire et dont se desséchera la victime. C'est la force nerveuse qu'il pompe par un invisible sonde, beaucoup plus que ce sang dont il déborde et qu'il paraît sucer cependant si on s'en rapporte aux taches bleues des membres malades. Ce maléfice singulier ne va guère sans cauchemar, les anciens disaient « éphialte ».
D'ordinaire un fantôme blanc et muet étreint à la gorge, pèse sur l'estomac, vrille la colonne vertébrale et les reins, essouffle jusqu'à d'abondantes sueurs. — Si j'en crois Gœrres, le vampire est surtout de race slave.
Divisons les incubistes et les succubistes en deux groupes : les uns, de par leur tempérament ou des fata-
LE SATANISiME ET LA MAGIE
lités psychiques, subissent l'emprise de ces fantômes immédiatement, « naturellement» pour ainsi dire. Tristes organismes, desséchés par le vice astral, destinés à Tétisie, à l'anévrisme ou au suicide. Les autres sont contaminés par la volonté des sociétés, ou des individualités démoniaques. Pour un savant moderne, ce ne sont que des érotomanes, et au lieu de les envoyer à Texorciste, on les enferme dans les hospices. Néanmoins, quelques thaumaturges ignorés préservent de ces maléfices au moyen de « certaines fumigations, certaines insufflations, certains commandements portés en amulette, et écrits sur une feuille de parchemein vierge et par trois fois béni ».
Le premier groupe est attaqué par les esprits en pleine veille; le second est secoué par Textase satanique, soit pendant, soit hors le sommeil. En ce dernier cas, la catalepsie crée l'irrésistance. Le docteur en théologie, Johannès, disait « avoir sauvé des religieuses qui étaient chevauchées sans arrêt ni trêve, pendant deux, trois, pendant quatre jours par des incubes ».
L'ivresse sabbatique, justement parce qu'elle met en jeu des organes Imaginatifs, suscite, en les étreintes, des miracles que le rêve semblait pouvoir accorder seul. La passion de Tincube, par exemple, se multiplie, se diffuse; de même qu'en les orientales divinités, la tête et les bras deviennent innombrables, afin de symboliser leurs attributs ; de même l'incube décuple, ce qui en lui est le signe de sa perversité et de son péché \
1 Le chapitre de la Sorcière (l" partie) analyse et met en scène Textase satanique, la naissance de l'incube et ses acharnements.
Lîi:S INCUBES ET LES SUCCUBES