D' JOHANNÈS
L'ENVOUTEMENT DE HAINE
Vraiment rembrassement de Tennemi pour l'étouffer {in volvere)^ .Le peuple appelle ce pouvoir « tenir par le sang ». Dans une famille, croit-il, le plus fort en sang se rendra maître, s'il le veut, de ses frères, de ses sœurs, voire même de sa mère et de son père^ Dans cette idée du Volt, plus tard seulement limitée à la statuette, il y a la virevolte, ce mouvement circulaire de l'oiseau de proie comme du sorcier autour de sa victime, Temprisonnement mystique d'une âme ; il y a transfert aussi de cette âme, sou déroulement en une effigie. Moïse, précipitant les péchés d'Israël sur l'émissaire bouc devenu ainsi une « nfiumie », donna le premier exemple de Tenvoûtement sacré, qui est une forme du sacrifice. Jésus, sur sa croix, c'est aussi un volt. La sensibilité, le crime de tous les hommes sont fixés sur l'instrument de torture et de gloire, la lance et les imprécations des soldats représentent l'imprécation magique, la ronce sanglante du nécromant. Voilà, me direz-vous, le mystère noir haussé bien haut. Mais en mystique les lois sont mêmes aux enfers comme au ciel, lois subtiles, lois d'harmonies, d'affinités, de concordances, lois si souples, si larges que la raison les étreint à peine, n'a jamais pu encore les classer.
Oui, par envoûtement, il faut entendre d'abord la conquête d'une volonté, puis le voyage de cette volonté vers une sorte de bagne à la disposition de son nouveau maître,
Littrô veut l'étymologie în viiltus, contre visage ; plus étroite, elle concorde moins avec le rite puisque c'est sur le cœur et non sur les joues que Ton agit, elle concorde moins avec Tesprit du rite.
2 Les sorciers de Bretagne affirment que cette domination atteindra son zénith, de puissance quand les deux prénoms commencent par la même lettre.
qui la frappera, riiumiliera, la tuera. Tout le rite le prouve, envoûter revient à une sorte d'expédition mystique dans les contrées ravagées d'une âme ; le vainqueur a vite fait d'enchaîner les pauvres captifs iluidiques; il les emporte en d'étroits véhicules (ces menus objets ayant appartenu à l'envoûté et dont se charge la statuette) ; il les dispose en ses cachots (la statuette elle-même) où il les nourrit de malédictions, les abreuve de leur propre sang qui ruisselle sous les verges. Que fera pendant ce temps le reste du peuple qui garde la patrie dépossédée (c'està-dire la sensibilité de l'envoûté)? Il pleurera, il se plaindra, il dépérira, s'éteindra peut-être..., le cœur de son cœur n'est plus avec lui, il est là-bas dans les bastilles de l'ennemi, aux ergastulaires. Oui, chaque coup sur les épaules du prisonnier s'enfonce dans les chairs libres de celui qui a été séparé de son frère, de son fils ou de son ami.
Et il rôdera autour des barreaux de fer de la prison, se fera cueillir peut-être presque volontairement afin de ne pas laisser souffrir seul le cher camarade K
Ainsi l'envoûtement ne s'identifie plus, comme on l'a cru jusqu'ici, à des formules obscures et hétéroclites, à des gestes de fou; il est logique; dans ses frontières restreintes, dans son action diminuée d'individu seulement à individu, il recommence l'éternelle odyssée guerrière, la croisade, l'invasion, le piège belliqueux. Dans la mystique, il immisce les mœurs brutales des premiers peuples. Triste
* Je ne fais pas une hypothèse gratuite. Voir, au § IV de ce chapitre, les expériences du D*" Luys et de M. de Rochas.
L'ENVOUTEiMElNT DE llAliNE
autant que douloureux, il mérite, mais avec cet excès en plus de la lâcheté et du sacrilège, l'opprobre qui s'attache aux massacres, aux razzias, aux maraudes, aux vaines annexions, aux batailles inutiles, aux embuscades dans lesquelles ruissellent les veines de générations innocentes.
Que se passe-t-il en effet ?
Je prends l'envoûtement traditionnel, celui de la Dagyde, avec la poupée de cire perpétuée jusqu'à nous. Le sorcier forme lui-même à certaines heures fatidiques l'effigie ; il prend de la cire vierge afin que d'autres influences ne détournent pas le sort. Il la pétrit à la ressemblance de Tennemi, afin qu'elle soit, même par l'illusion, une excitatrice de sa colère, un meilleur réceptacle de l'âme appelée ; car entre les choses et les êtres qui se ressemblent il doit exister des liens mystérieux... Il est nécessaire que ce marmouset ait reçu les mêmes sacrements que son modèle ; sur lui le nom du maléfice est inscrit, il s'enveloppe de vêtements taillés en les vêtements de son frère humain, il porte au front un peu des cheveux, aux doigts un peu des ongles, en la bouche une dent de celui qui va en mourir. Avant les préliminaires, le sorcier a tendu une corde sur la tête de la « mumie », a fait un solide nœud, symbole de sa résolution indéfectible.
« Arator, s'écrie-t-il, Lepidator, Tentator, Somniator, Ductor, Comestor, Devorator, Seductor, vous tous compagnons et ministres de destruction et de haine, semeurs de discordes qui agissez librement ces maléfices, — quoiqu'il ne soit pas nécessaire de vous conjurer afin que vous
accouriez ! — je vous prie et je vous conjure cependant jusqu'à ce que vous administriez et consacriez cette image, pour la haine et le malheur de ^ »
Tout a été mis en œuvre pour que la sensibilité de Tenvoùté s'accroche à reffigie. Certes des molécules invisibles doivent s'y être posées, car nous ne pouvons rien porter longtemps sans que quelque chose de nous-môme n'y demeure. Que sera-ce des dents, des cheveux, des ongles, de ce qui a poussé en nous, de ce qui a vécu de nous, de ce qui a été nous ? Il est impossible que ces morceaux du végétal que nous sommes n'aient pas conservé de notre énergie vitale. Sur les vagues de cette lumière astrale baignant et habitant tout être et toute chose, le corps astral de l'envoûté sera tiré par d'irrésistibles et impalpables filaments, chassé aussi par des vents d'attraction, l'aimant des similitudes, jusqu'à l'effigie déjà toute imprégnée de luimême. Embuscade où le moi devient amorce au même moi. Le petit prisonnier (luidique attire par ses cris muets — ainsi qu'une volière placée devant un poste de chasse, — les fluides sains encore, mais que leur pitié vers l'enchaîné et le malade vont lier et corrompre.
Je ne sais si je m'explique avec assez de clarté. Ce qui est certain, c'est la stratégie du rite noir, cette conquête accomplie sur l'envoûté par l'adduction à la figurine des vêtements, de la dent, des cheveux, de l'ongle, d'un peu de la sensibilité de celui qu'elle symbolise. Puis l'exil dolent de ces particules appelle par affinité le nerveux influx qui, un peu endolori déjà des douleurs partagées, va se livrer
' Ce livre donne pour la première fois la conjuration qui fait valide le sacrement diabolique ; voir à la bibliotlicque de l'Arsenal les Grandes Clavicules,
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bientôt à son bourreau, marche volontairement à sa torture* !
Et alors le combat se précise et s'étend. Le magicien s'exalte.
Clos clans son cercle, où les noms sacrés veillent comme des sentinelles autour d'un fort, vêtu selon le rite, avec au front la calotte de plomb qui amorce les rayons tristes de Saturne, armé d'une ronce, d'un couteau, de morceaux de verre, de tisons rouges, — de sa haine surtout S — il attaque la manie, sur laquelle pèsent les signes des archanges victorieux. Placé dans la direction de la victime vivante, il l'abomine en se servant des psaumes; il extrait des comminatoires menaces des prophètes les versets de colère qui firent s'écrouler les murs de Jérusalem. Le doux Jésus aussi apporte ses rares phrases courroucées, les apôtres leurs reproches; et, pour mêler les poignards rouillés des superstitions aux haches frénétiques du culte, le sorcier éventre l'arsenal des grimoires d'où s'éparpillent, orduriers et sanglants, les mots barbares, absurdes, panthéistiques en qui dorment les venins concentrés des premiers prêtres, les terreurs des premiers vaincus
* Paracelse prétend même que tout le sortilège est là. Je ne le crois pas pour ma part, et il me semble qu'à l'envoûtement est nécessaire une prise de contact préliminaire, qu'il faut, pour communiquer, un lien dynamique sinon physique. Voici, à titre documentaire, lopinion toute mystique de ce novateur : « Si on peint sur un mur une image à la ressemblance d'un homme, il est certain que tous les coups portes à cette image seront reçus par son modèle. L'esprit du modèle passe dans cette figure peinte... L'homme désigné subira donc tout ce qu'il vous agréera de lui infliger parce que votre esprit a fixé à ce mur Tesprit de cet homme. » (Chdii^ïive IX, De E7ite spirituiiin.)
2 « Lis et amicitia in natura stimuli suntmotuum et claves operum ; hinc corporum unio et fuga. — La discorde et l'amitié dans la nature sont les stimulants des mouvements et les clefs des œuvres ; de là l'union ou la fuite des corps. » (Grande clavicule.)
immolés sur les autels de la Force. Typhon s'allie à Satan, Siva fraternise avec Ahriman. Le souvenir de Molocli conforte Lucifer'. De tous les coins noirs de Tespace, le verbe impératif mobilise les légions des divinités déchues, fantomales et voraces, des démons les plus oubliés et les moins repus. Tantôt il rappelle les vertus de l'ennemi afin d'exciter les fatales jalousies du vertige, tantôt il célèbre les vices et les défaillances, afin que par ces chemins mystiques, pavés de péchés, la caravane orageuse parvienne jusqu'au cœur condamné.
Et le retrain de la souple et sauvage querelle, c'est la phrase, austère, farouche, que réchauffe d'une larme irritée r « eau maudite secouée sur le front déjà flétri de la dagyde :
a Qu'il revête ma malédiction comme un vêtement, qu'elle pénètre dans ses entrailles comme un liquide, qu'elle descende dans ses os comme un Dieu. »
« Induat maledictionem- sicut vestimentiim, intret sicut aqua in interiora ejus et sicut deus in ossibus ejus ! »
Après un certain nombre de ces combats emphatiques et étriqués, lorsque Teffigie totalement s'écroule, elle est transpercée au cœur et jetée au feu. L'envoûté meurt en même temps que fondent les derniers vestiges de son sosie de cire ^
« Il y aussi rimprccation par Typlion-Seth. Elle menace l'ennemi par « la terreur » et par « la flamme ». Elle vaut en grec.
* Il y a en magie une « eau maudite », comme à l'Eglise l'eau bénite.
'Voici comment Jean Wier comprend l'envoûtement ; je cite ce passage, car il peut passer pour une variante de mon récit ;
« Quelques-uns pensent faire tort à autruy faisant une image au nom de celui qu'ils veulent blesser, ils la font de cire vierge et neuve et lui mettent le cœur d'une hirondelle dessous l'aisselle droite, et le foie sous la fenêtre. Item ils se pendent au col l'eifigie avec un fil tout neuf, laquelle ils piquent en quelque membre avec une aiguille neuve en disant quelques mots, lesquels j'ai laissés exprès de crainte que les curieux n'en abusassent. Cette image est quelquefois faite d'airain, et pour plus grande
L'ENVOUTEMENT DE HAINE
Parfois, la statuette est trouvée trop molle, trop froide, trop morte. Le sorcier a besoin d'un objet plus pantelant ; rivresse du sang qui coule, de la chair qui se crispe, il la lui faut. Alors, il choisit comme matière de V <f œuvre » un animal (celui duquel se rapproche le plus son ennemi) et il s'exerce sur lui avec d'autant plus de rage, s'il crie, avec d'autant plus de joie, s'il agonise dans ses blessures. Le crapaud, le serpent, la chouette, la souris ont les préférences du nécromant.
Une méthode différente, qui relève moins de celte esthétique abominablement pittoresque, c'est la « Charge )>^ Le
diformité ils lui retournent les membres, comme lui faisant un pied au lieu d'une main, ou une main au lieu d'un pied, et lui retournant la face et le devant en arrière. Pour lui faire un plus cruel mal, ils font une image en forme d'un homme, ils lui écrivent un certain nom dessus la teste : et aux costcs ils mettent ceci : Alif, lafeil, Zazahit mel meltat ienata leutace : puis ils Tenterrent dedans un sépulcre. Pour le mémo effet, comme ils appellent, ils préparent deux images lorsque Mars domine, Pune est faite de cire, Tautre est faite de la terre d'un homme mort, on baille le fer duquel un homme sera mort en la main de l'une des images pour en percer la tête de l'image qui représente celui que Ton veut faire mourir. On écrit deux noms en l'une et en l'autre, avec des caractères particuliers que l'on fait à part, et ainsi l'autre est cachée et posée en un certain lieu. »
^ J'apporte à mon assertion, entre divers témoignages, celui de Del Rio, qui veut surtout voir en cette basse cérémonie un pacte satanique :
« André Casalpin escrit que les sorcières ont accoutumé d'enterrer des testes et peaux de serpents sous le seuil de la porte ou dans les coins de la maison, afin d'y semer de la haine et des dissentions. Mais ces saletéslà sont seulement les signes visibles de la convention qu'elles ont faites avecque le diable. Car le maléfice et sortilège de la haine n'a point d'autre auteur que Satan. Les drogues mêmes ne pouvaient pas naturellement faire autre chose qu'exciter un sang noir et boueux dedans l'homme, l'affliger d'une griefve mélancolie, brûler l'abondance de ses. humeurs, et luy faire naître un froid pernicieux dedans le corps: d'où s'enfuiront une férocité, morosité, cruauté et misanthropie (c'est-à-dire hayne des hommes) telle qu'elle est ès loups-garoux ou lycantropes.
« Quant au maléfice de l'oubliance, il fait parfois les hommes négligeant tellement leurs femmes qu'ils semblent n'en avoir plus aucune mémoire ny souvenance. Je le confirmerai par un exemple emprunté de Casalpin. Il y eut, dit-il, un jeune homme en la ville de saint Germinias en Istrurie, lequel devint si fort amoureux d'une sorcière, qu'il quitta sa
sorcier, s'étant procuré les indispensables cheveux, ongles, lambeaux de vêtements ayant appartenu à celui qu'il veut férir, les enveloppe, les pétrit, les amalgame à une dagyde, encore, à un crapaud, ou à tout autre reptile. Il y crache dessus, y ajoute des ordures, des fragments d'hosties, des graines, tout ce qui germe, pourrit, fermente ! Longtemps, il a magnétisé de son vouloir vénéfique le fatras informe; il le dépose sous le sol, que foulera l'adversaire, généralement afin de ne pas le manquer, au seuil de la porte qu'il doit passer sûrement, là où son pied sans méfiance posera. Mais le danger est grand pour l'opérateur si la charge est découverte. (Voir le chapitre suivant et se
femme belle et honnête, et tous ses enfants, pour venir vivre avec elle. Il y vécut sans souvenir des siens, jusques à tant que sa femme, avertie du maléfice, le vînt trouver, et recherchant en cachette les instruments de ce sort, trouva dessous son lit un crapaud enfermé dedans un pot, lequel avait les yeux cousus et bouchés. Elle le prit, puis lui désillant la vue, le fit brûler : et tout soudain son mari se remettant les siens en mémoire, et se réveillant de ce sommeil ensorcelé, s'en retourna quant et sa femme et ses enfants. »
L'exemple qui va suivre est plus défmitif encore, car il témoigne d'une efficacité, physique ou chimique, du charme, diminuant ou augmentant selon sa dose. En ceci Del Rio se montre plus sincère anecdotier que bon théoricien ; son idée de « pacte satanique » à propos de la charge, idée déjà toute gratuite, ne peut plus tenir debout, lorsqu'on a goûté l'histoire ci-après.
« Une femme mariée fut par une autre sorcière sa voisine, rendue si grièvement malade pour s'être plainte de quelque dommage reçu dans son jardin qu'elle sentait continuellement des douleurs de ventre et des tranchées très aiguës dedans les deux costes, comme si deux couteaux eussent été fichés dedans son estomach. A quoy le seul remède fut par la révélation qu'en fit l'amoureux de la Sorcière de fouiller dessous l'huys de la porte, où l'on retrouva le sort, sçavoir est une certaine image de cire longue d'un empan, percée de toutes parts, et ayant deux aiguilles fichées au travers des deux costes, avec laquelle estoit diverses pièces de drap contenant plusieurs tant grains que semences, puis tout cela jetté dedans le feu, la santé lui fut rendue, mais non pas toute entière, ainsi qu'auparavant, d'autant, disoit-elle, qu'il estoit encore là demeuré quelque chose de caché, qu'on aurait pas su trouver. »
(Del Rio.}
L'ENVOUTEMENT DE HAINE 2G1
rappeler la mort foudroyante du berger Hocque.) Ce maléfice sert à la haine comme à Tamour.
Enfin quelques démoniaques adoptent un procédé plus simple. Ils se contentent (voir VEnvoûtement d'Amor) de maléficier un objet, surtout un mets, une boisson, ou un fruit, et de le donner à celui qu'ils veulent atteindre. La perfide volition se communique de l'envoùteur à Tenvoùté par le canal de Tobjet. imprégné en quelque sorte d'un démon. Voici la conjuration qu'ils prononcent sur l'hostie malfaisante, qui sera le talisman perfide de leur détestation :
« Où êtes-vous, Semeurs de discordes, Arator, Lapidator et Séductor, où êtes-vous, ordinateurs des vexations, enfants de la haine et fabricateurs d'ennuis? Je vous conjure et atteste par Celui qui vous créa et par Celui qui vous a confié ces ministères ; et aussi parce que vous faites ces choses volontairement et par plaisir, je vous prie et supplie que celui qui mangera de ceci ou le touchera en quelque manière soit toujours en désaccord et qu'il ne puisse jamais être rappelé à la concorde. »
LE CnOG EN RETOUR
Cet appel de l'envoùteur à l'envoûté, s'il fait la force du rite, fait aussi son danger. Qae le persécuté devienne conscient, qu'il sache d'où essore le mal mystérieux qui le décime, — au lieu de laisser, par ignorance, ses fluides s'acheminer vers leur assassin, au lieu de consentir en les
là.
troubles profondeurs de son être à Témigration des corpuscules sensibles, pareils à des femmes en deuil qui vont pleurer devant une prison, — il profitera justement de rélan, vers lefTigie, de son peuple intérieur, mais il l'ordonnera en phalange serrée et sous les armes; il mettra entête sa volonté, sa haine aussi, l'orgueil de délivrer, serait-ce par l'extermination de l'oppresseur, la partie déjà opprimée de lui-même. Et une conflagration a lieu, une bataille redoutable, dont le champ est Teffigie ; celle-ci, en effet, n'est pas seulement chargée des dépouilles de l'envoûté, de ses énergies à lui, elle est aussi comme lourde de la colère de Tenvoûteur, elle a bu ses exécrations, elle suinte de ses furies.
A proprement parler, voilà « le choc en retour >. Vous avez éveillé la sensibilité de votre victime; si ses forces actives sont efficaces, elles peuvent déchaîner contre vous un tourbillon de revanche, qui, exalté par l'instinct de défense et de conservation, risque de vous emporter aussi aisément qu'une raffale arrache une branche pourrie.
J'appellerai ce choc en retour « le choc en retour par le glaive » ; car il y a là contre l'opérateur de ténèbres comme la victorieuse pointe d'une justice, l'assaut d'une nation armée, qui répond à l'assiégeant par une vigoureuse sortie.
L'autre choc en retour que je désignerai sous cette appellation, symbolique aussi, « le choc en retour par le bouclier », c'est une réplique en quelque sorte silencieuse, le refoulement des énergies belliqueuses par une triple enceinte, haute et close, impassibilité où se brise et s'acharne la colère au point de se lacérer elle-même, ne pouvant plus rien délabrer.
L'ENVOUTEMENT DE HAINE
Supposez Topérateur en sa cave basse, s'exerçant sur la dagyde avec ses armes empoisonnées et sa volonté plus venimeuse encore. L'animosité grandit de ne trouver à son appel aucune ligne de résistance ou d'affinité ; lui s'exaspère vainement, la statuette mollit et pleure, agonise; mais l'ennemi qu'elle représente doit rire de ces simagrées sans résultat. Alors le sorcier se déploie, s'extériorise plus encore, s'avance mystiquement dans l'espace. Son corps astral, sa propre larve, partant sur les indices des vêtements, de l'ongle, de la dent, des cheveux, s'achemine en effet jusqu'à l'objet de sa vindicte, et les flots de son efl;ervescence heurtent avec un entêtement debalistele frigide mur. Si la forteresse est solide, elle attendra patiente la fin de la bourrasque et verra par les yeux de ses créneaux l'énorme écume se replier sur soi-même, contre soimême, se diviser, s'amincir, déchaler en une déroute qui se courrouce contre le flot primordial qui l'impulsa.
Mais supposez que les remparts soient fragiles ; la trombe aura vite fait de les fendre, de les renverser, puis de les entraîner en le mystère de son largue ; il ne restera plus rien bientôt du bastion si ce n'est quelques galeries démantelées.
Le choc en retour par le bouclier n'est victorieux que si la triple enceinte est inébranlable, c'est-à-dire si l'objet des ténébreuses manœuvres est défendu par une volonté inviolable, une pureté ascétique et une prière ardente. Il ne lui est permis d'être impassible qu'à ce prix.
Même loi de retour pour l'envoûtement amoureux. Qu'il prenne garde, celui qui veut se faire aimer à tout prix, comme celui qui veut détruire à tout prix. L'explosion passionnée tant désirée pourrait bien n'éclater qu'en lui.
LE SATANISxME ET LA MAGIE
A force de presser Fimage de celle qu'il veut sienne, il s'expose à en devenir possédé au lieu d'en être possesseur ; il descendra jusqu'en les cryptes de son cœur ce feu qu'il attisa contre elle et auquel lui-môme il s'incendie
LES DANGERS ET LES PRÉSERVATIFS (l'envoûtement triangulaire)
L'œuvre de damnation devient souvent l'œuvre d'esclavage, il suffit pour cela d'une maladresse de la part du maléficiant, d'une force noble en le maléficié ; celui qui frappe est frappé, celui qui tente est tenté, celui qui croit vaincre succombe.
La « charge » surtout prépare un danger de mort à celui qui l'a fabriquée. Là le sorcier doit donner plus encore de lui-même que pour le volt celé en sa cave nocturne ; il met sa propre âme décomposée en ces fétides poisons. Autrement comment expliquer le malaise de celui qui entre dans la zone de ce choléra magique ? Les propres fluides de l'opéré cachés en la boule excrémentitielle servent bien d'amorce, mais les fluides plus nombreux de l'opérateur l'emportent sur eux ; leur malfaisance gagnera le passant attendu, gangrène invisible, vol de microbes, philtre qui a les ailes si noires qu'on ne les aperçoit plus !
L'exemple irréfragable du berger Hocque est bien fait pour terroriser l'infâme ouvrier du vénéfice. Ah ! celui-là avait bien déposé toute son âme en l'horrible et puant paquet. Les flammes, en consumant l'engin, brûlèrent
L'ENVOUTEMENT DÉ HAINE 265
ses fibres les plus secrètes. Dans sa prison, n'ayant rien pour se défendre, ni cercle, ni livrets sataniques, ni délirantes potions, il subit — dynamisme irrésistible — 1 élan retourné de sa h aine et il se tua comme un anarchiste qui mourrait dans Tex plosion de la bombe qu'il fabriqua
Aussi le mage répugne à une aventure aussi volcanique, il préfère les paroles, les gestes, l'effigie muette chez lui, à l'étagère du meuble le plus secret. Moins efficace peutêtre physiquement parlant, plus hypocrite, son sortilège se rabat moins aisément contre lui. Il agit sur un plan plus mystique, joue beaucoup mieux la mort de Tâme, la folie, que le coup de foudre nerveux, l'exitial spasme.
Que de ruses pour échapper au juste châtiment, qui cependant tôt ou tard retombera sur sa tête criminelle, efiuse en attendant ses embruns de remords, la poussière liquide et acide des inquiétudes, appuie cette tête d'insomnie sur un coussin de subites et malignes épingles!
Les plus insidieux et les plus puissants usent d'un subterfuge, raffinement de cruauté, qui trop souvent paralyse la loi de retour. Ils n'envoûtent jamais d'amour ou de haine un seul individu , mais deux au moins ; ils s'isolent des éclaboussures par l'utile cercle, creusent des circonvallations m ystiques autour de leur hiératique personne, défendue par d es pantacles, des talismans, des chartes sacrées; sur eux le manteau d'Apollonius les préserve de& reflux électriques ; les voyantes leur annoncent l'invasion hostile du ressac; ils dé pistent et mieux encore ils détournent ; la force de mal déployée mais repoussée, ils en utilisent la puissance de recul à d'autres maléfices. Supposez le vent abondant contre une voile, il la pousse, mais la
voile prise un peu de revers offre une résistance qui crée un angle de réflexion, inflige au souffle une direction nouvelle vers un troisième point. De même en les plus tortueuses pratiques. L'envoùteur attaque de biais, reste ainsi dans son rôle torve et lâche, échappe donc au rebond et lui offre un nouvel obstacle qui subira un choc d'autant plus pénible et inévitable que l'arme inconsciente se sera davantage durcie pour avoir été repoussée. Donc, si Ton veut, chassant la flèche funeste, qu'elle n'ait point une destination cruelle pour l'innocent, à qui, sans le savoir, on la renvoie, il est nécessaire de connaître le deuxième envoûté, la victime dernière désignée pour sauver à la fois l'assaillant et l'assailli. Si l'on arrive à protéger, par l'avertissement des voyantes, les prières assidues, l'effort mystique, le point de mire vers lequel la foudre du sorcier refluera, alors celui-ci court vraiment le danger suprême. Son maléfice lui revient enfin, plus courroucé d'avoir subi deux désastres; et comme le mal doit tout de même s'accomplir, comme aucun vouloir haineux n'est vain, les cercles originels du Méchant entendront gronder autour de leur formidable défense les lions déchaînés qui, ne s'étant pas assouvi sur les proies promises, s'élancent sur le dompteur et l'excitateur pour le dévorer.
Et tel estl'arcane de la plus redoutable œuvre magique . .rEnvoûtement Triangulaire 1
î/EiNVOUTEMENT DE HAINE
ENVOUTEMENT PAR LA POUDRE SYMPATniQUE ET PAR LE SANG
Paracelse, qui voyait dans le sang le plus merveilleux concentrateur des forces magiques, est un des grands théoriciens de l'envoûtement ; il dut n'ignorer aucune de ses plus abstruses pratiques, mais je veux croire qu'il n'eu usa que dans un sens médicinal et curateur. Car, une fois la communication phrénique et nerveuse établie de l'envoùteur à l'envoûté, celui-là peut, selon qu'il le désire, agir en un sens bienfaisant ou malfaisant sur celui-ci. M. Christian fils m'a envoyé ce document extrait des archives de son père et qui rappelle la méthode de Paracelse ; je le transmets tel quel, car il présente le plus haut intérêt tant au point de vue scientifique qu'au point de vue mystique.
« On prend du vitriol romain (ou pour parler moins mystérieusement universel ou catholique), c'est-à-dire commun, le plus pur possible.
« On 1 expose au soleil pendant la canicule, « Arrosé de cette source de Lumière et de Chaleur », il s'altère douce- .neut, se dessèche, se réduit en poudre, se calcine et se blaachit. Voilà le secret de cette poudre miraculeuse, dont il faut user comme suit :
« On trempe un linge dans le sang ou le pus qui sort de la plaie du blessé (?). On met un peu de cette poudre sur ce
sang, et on le garde en un lieu tempéré ; ceci étant réitéré cinq ou six fois, quelquefois plus, quelquefois moins, les parties divisées se rejoignent, la plaie se referme et le blessé se trouve sain, quand même il serait éloigné de plus de mille lieues du linge où est appliquée la poudre.
« La poudre sympathique a reçu du soleil une vertu si forte et si subtile qu'elle traverse tout et étend son action malgré les obstacles.
« Dieu a fait choix cVune substance terrestre pour y marier < les vertus terrestres et célestes, en image de hmion hyposa tatique de la nature divine et de la nature humaine dans « Vincarnation du Christ. »
« La vertu du vitriol est si mordante que, appliquée sur la partie blessée immédiatement, elle tuerait le malade au lieu de le guérir.
« Le soleil éclaire la vue, mais il peut la tuer, >
« Appliquée sur le linge imbibé de sang, la poudre produit des effets tempérés.
« Si on approche ce linge du feu, le malade souffre plus; si on le retire, il souffre moins,
« La poudre ne brûle pas le linge parce qu'elle n est pas excitée par la chaleur qui se dégagerait du corps.
« Le sang retiré garde une communication mystérieuse, une affinité avec le sang, resté dans le malade, L'lnflueng!] est PORTÉE PAR l'Esprit Universel du monde. {Spiritus Dei prcebitur super aquas.) »
Ces lignes, extraites d'un grimoire manuscrit et inconnu, portent le sceau de leur hypocrisie magique, bon indice de la validité de la recette. Telle que je la transmets incomplète mais déflorée, en cas d'usage malveillant, on peut, contre elle averti, se prémunir.
L'i:iN VOUTEME.M DE IIAKNE