LES BATAILLES DES EXORCISTES CONTRE LES ENVOUTEURS
L'hérésiarque moderne Vintras*, dont les manuscrits innombrables relatent les luttes titaniques avec les prêtres noirs, donna de formidables recettes d'envoûtement et de suggestifs procédés d'exorcisme. Le docteur Boullan-, qui eut un penchant marqué pour les dogmes et les rites de Vintras, continua la tradition de son maître. De Lyon, il foudroyait ses ennemis habitant Rome, Bruges (où, dit-on, réside le chanoine Docre, en la chapelle du Précieux-Sang) — Paris et Châlons.
Pour combattre, il possédait cinq armes :
l*^ La voyance ; 2^ le contresigne ; 3'' le choc en retour ; 4*^ les sacrifices institués par Elle Vintras ; les hosties consacrées.
La veille de sa mort si mystérieuse, il faisait cet aveu troublant :
d'hostie réduite en poudre et concentrée. » Pendant la friction on répète J.\B.-.M.-. (Jesîis BetJilemitus Maledictus), Les autres jours de la semaine, sitôt levé du lit on reste trois minutes, le pouce replié dans les deux mains et à voix haute on dit en grec le verset de la sixième heure initiatique selon Apollonius de Thyane ; en voici la traduction : « L'Esprit se tient immobile ; il voit s'avancer contre lui les monstres infernaux et il est sans crainte. » Encore faut-il trente-trois jours pour que le volt photographique ait perdu toute malignité !
* Le lecteur trouvera ici môme l'exact portrait de cet homme étrange. J'ai déjà parlé de Vintras et de BouUan dans mon volume: Les petites Religions de Paris (éd. Léon Chailley).
* Le portrait de ce Boullan orne ce volume ; s'il est un peu sinistre, c'est que, au dire de M*"" Thibault, qui me le communiqua, il pensait à ses ennemis les magiciens au moment où on le photographia.
<i Nous parlons de ce qui nous est connu par notre expérience personnelle. Depuis des années nous avons subi les attaques par la voie terrible des messes noires, par les envoûtements de toute sorte, surtout des poisons et par les procédés les plus dangereux. Malgré tout, par la volonté de Dieu qui seul est maître de la Vie et de la Mort, nous sommes debout et, en dépit de cruelles souffrances endurées, nous voilà en bonne santé après avoir traversé tant de périls de mort. »
Les périls de mort, non "plus, mais la mort même, le lendemain, hélas !
Pour mieux faire comprendre les batailles du docteur Boullan, nous allons en mettre une brièvement en scène avec la certitude de n'être point démenti par ceux qui, comme J.-K. Huysmans, y assistèrent.
Auprès de lai, M""^ Thibault, la voyante pénétrant au delà 4 de tous les cercles des ténèbres » , poussait le cri d'alarme, confirmé, devancé souvent par le criaillement des oiseaux. (Au courant de ma visite à la rue de la Martinière, j'ai vu ces messagers de la mauvaise aventure tourbillonnant sur les toits voisins.) Trois jours auparavant, selon les lois magiques, le docteur avait reçu la déclaration de guerre avec tous les « Raca » d'usage. Averti, le vieillard se levait « comme un tigre »
— Madame Thibault, que font « ces ouvriers d'iniquité » ?
— Père, ils mettent votre portrait dans un cercueil.
— La loi du contresigne * et du choc en retour va les punir,
* Le contresigne est strictement l'envoûtement retourné, c'est-à-dire la manœuvre de l'attaque répétée par la défense, le même mouvement stratégique, dirigé contre celui qui en eut l'initiative. Par exemple contre l'envoûtement par le dagyde, il faut construire soi-même un autre dagyde^
L'ENVOUTEMENT DE HAINE 289
répondait le Père, et il donnait Tordre de placer la déclaration de guerre dans un cercueil semblable et de l'enterrer au grenier.
« Madame Thibault, que font maintenant ces méchants?
— Père, ils disent contre vous une messe noire. »
Boullan bondissait. Ayant revêtu la grande robe rouge vintrasienne, que liait une cordelière bleue, et au dos de laquelle s'allongeait la croix renversée, signifiant que le règne du Christ souffrant est terminé, Boullan, tête nue et pieds nus — cela pendant toutes les hostilités — prononçait le sacrifice de Melchissédec, apanage des Elus du Garmel. Parfois « les ouvriers d'iniquité » n'étaient pas anéantis... Alors a le Père » accomplissait le sacrifice de gloire où « le rite féminin allié au rite masculin, le vin rouge au via blanc, disait-il, créait, selon la loi retrouvée par Pasteur (sic), un victorieux ferment, par quoiles autels impies étaient renversés et les officiants sataniques frappés de mort ». Au moment de la consécration, Boullan, tenant un fragment d'hostie dans chaque main, invoquait les grands archanges et les priait de terrasser ses ennemis, les satanistes.
Extraordinaire spectacle que Texaltation héroïque jusqu'au délire de ce petit vieillard à mâchoire de loup, aux yeux égarés de prophète verbérant de la parole et du geste les occultistes malfaisants que la distance ne dérobait point à sa juste fureur.
Ces rites n'étaient peut-être pas que des simagrées vaines. Un de ces combats où Boullan n'eut pas le dessus devint
Au crapaud, il faut opposer le crapaud. Ainsi, subissant une attraction nouvelle, Finfluence satanique se divise sur le signe et le contresigne, s'éparpille, s'abolit.
Le contresigne produit souvent le choc en retour.
200 LE SATANlS^Mi^ ET LA MAGIE
pour ce Napoléon de la magie une sorte de Waterloo dans l'espace.
Il s'y était pris trop tard.
Des bruits éclatèrent, comme des chocs de poing contre le front de l'opérateur Et des bosses à ce front apparurent. Puis Boullan poussa un grand cri; il ouvrit sa robe et sur sa poitrine les assistants aperçurent une large blessure sanglante.
L'autel, une autre fois, manqua être renversé; il était devenu le point de contact, le lieu d'explosion des deux fluides antagonistes, celui de Boullan et celui des magiciens noirs.
L'ENVOUTEMENT n'eST PAS UN DANGER POUR LE JUSTE
Le mystère de Tenvoûtement de sorcellerie, l'enfantement périmé et vivace de sa larve, je les ai exposés dans la première partie de ce livre au chapitre l'Évocation du Diable, Dès que le sorcier a créé son double, il peut le projeter où il veut. Au fond voilà Tenvoûtement le plus sûr, celui qui n'a pas de confident; le sorcier agit seul, pour son propre compte et Paracelse explique en son langage clair-obscur : « Une volonté ferme et déterminée est la rnère qui engendre l'esprit malfaisant ^ »
Mais le danger est grand du choc en retour, de la mipture du charme, plutôt; car l'homme du Diable, en proje-
• Je tiens ce détail du peintre Lauzet, assistant en 1892.
* De Ente spiriluwn (ch. v et vnj.
L'EN V0UTL:MENT de haine 291
tant ce Diable, se projette lui-même et si vous atteignez sa larve, vous l'atteignez lui ; si vous tuez sa larve, vous avez la chance de le tuer lui.
Paracelse a encore analysé cet arcane :
« L'esprit, dit-il, a comme toi des pieds et des mains ; s'il est tué, il te tue ; en elïet, toi et ton esprit, vous êtes une seule et même chose. Mais retiens bien ceci : ce n'est pas ton corps qui reçoit cette blessure, quand même elle serait palpable et visible sur ton corps ; ce stigmate est produit par ton esprit qui a sous ses ordres ton corps et tes membres. »
De là une sorte d'exorcisme, grossier et commode, d'un effet sûr, usuel en les campagnes.
Nous l'avons dit : le sorcier, ayant prononcé sa prière spéciale au saint sans-autel, à Judas — Jude expire un petit être qu'il sculpte devant lui, avec des mains de statuaire rythmées. Cette larve se nourrit de la vie éparse dans l'atmosphère, du sang répandu dans le cercle et des fluides reptiliens ; mais, sortie de l'étrange gnostique, elle fait toujours partie de sa chair, y tient par un fil secret. Mi-conscient, ce diable improvisé va en pèlerinage homicide vers la victime désignée par l'opérateur, s'attache à
'En Bretagne, c'est à un saint aussi, saint Yves de la Vérité, que l'on a recours pour envoûter. Il faut : l*» glisser un liard dans le sabot de la personne ; 2" faire à jeun trois pèlerinages à la maison du saint, le lundi ; ^3° empoigner le saint par l'épaule et le secouer rudement en kii disant : « Tu es le petit saint de la Vérité, je te voue un tel. Si le droit est pour lui, condamne-moi. Mais si le droit est pour moi, fais qu'il meure au jour de l'année rigoureusement prescrit»; 4° déposer une offrande aux pieds du saint (une pièce de 18 deniers marquée d'une croix) ; 5^ réciter les prières habituelles en commençant par la fin ; 6o faire trois fois le tour de l'oratoire.
Le patient mettra neuf mois à mourir.
L'ossuaire de saint Yves delà Vcriié, transformé en oratoire, est situé en face du quai de Trcguier.
elle — harpie nouvelle, impalpable limace, sangsue fantomaie qui lentement boit la vie...
Un trouble inexplicable agite Tenvoûté : il se cogne à tous les meubles comme un homme ivre, rabâche comme un toque, voit devant ses prunelles lassées les mouches dansantes et noires de la cécité future, puis les insectes violets de 1 etisie. Le médecin consulté hoche la tète, dit tout au plus : « Vous avez le scotome étincelant, » n'ose avouer que c'est présage de folie.
Le seul remède, c'est l'opération magique, telle que nous la décrivîmes*, mais prise à rebours, destructrice de la larve, au lieu d'eu être créatrice. Le Diable seul peut guérir les maux du Diable selon le grimoire. Généralement c'est la même incantation que pour l'envoûtement, mais dite à l'envers. Le poing du sorcier exorciste s'arme cette fois, non de la fourche satanique, mais de l'épée, dont la pointe rougie déchire tout autour l'organisme fluidique en maraude, car auprès de l'opérateur l'envoûté attend sa délivrance. Pour plus de précaution, ayant répandu autour du cercle une forte charge de poudre à canon, il y met enfin le feu. Les éclats sonores éparpillent dans l'air le fœtusvampire. A ce moment l'envoûteur doit mourir d'un coup de sang, sa vie propre étant frappée en la vie de Tembryon... Le contresigne a créé le choc en retour, qui est impitoyable ^
Pour terminer il ne faudrait pas croire que l'envoûte-
* (Ch. vu), Evocation du Diable (l" partie).
* A ce propos je me plais à signaler la vacuité intempérante des spéciaux chapitres sur V Envoûtement dans le Dogme et le Rituel d'Eliphas Lévy. Ce mage pompeux et hypertrophique m'illusionna jusqu'au jour où je le pris corps à corps, serrant ses phrases, distillant ses pensées ; rien ne me resta en les mains que du vide sonore. Ne savait-il rien, ainsi
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ment soit je ne sais quoi de brusque, de tout à fait miraculeux, d'insensé qui terrasse comme la foudre, qui traverse comme un coup de poignard. L'envoûtement est au contraire lent s'il est sûr, prudent s'il est dangereux, tenace s'il est bien fait. L'envoûtement demande une collaboration délicate de l'étlier de la terre, du fluide des étoiles, des volontés des démons rôdant autour de l'opérateur comme autour de l'opéré. Il veut une science exercée, une méchanceté aiguë de la part de l'envoûteur, une passivité, un égarement, une faiblesse de la part de l'envoûté; il exige un champ de bataille commun, c'est-à-dire la mise au même plan des deux adversaires, — plan psychique surtout, sentimental au moins. Deux épées s'escrimeront vainement l'une contre l'autre, si l'une est à l'étage supérieur, l'autre à l'inférieur, ou dans la maison à côté. Il faut point de contact, parité en quelque sorte, communication établie. Ainsi le saint qui plane échappera aux plus insidieuses tourmentes, tandis que je ne suis pas très sûr qu'un vivant ne puisse pas torturer un mort et réciproquement.
Celui qui a pénétré, dès cette terre, en le ciel ou en le nirvan, celui-là peut braver tous les mages, tous les sorciers; il connaît vraiment « la paix » ; c'est un « délivré »
que sa plus moderne école, ou ne voulait-il pas éventer la mèche du diable ? Le plus étrange, c'est que Eliphas préconise une sorte d'envoûtement, dénommé « envoûtement de justice ». Il ose écrire : « H ne faut pas croire que le pouvoir de vie et de mort qui appartient secrètement au mage, ait été toujours exercé pour satisfaire quelque lâche vengeance ou une cupidité plus lâche encore. Au moyen âge et dans l'antiquité, les associations magiques ont souvent foudroyé ou fait lentement périr les révélateurs ou les profanateurs des mystères ». Le nécromant parle ensuite d'aqua tolï'ana, de bouquet aromatisé et « d'autres instruments plus inconnus et plus étranges. » Nul n'a le droit de tuer. Jésus l'a dit, Tolstoï l'a répété. L'envoûtement de justice est tout simplement un assassinat. Décidément le mage au front d'orgueil s'achève en vil criminel.
vraiment, un « élu », ainsi que disent les kabbalistes. Son âme s'est abritée dans Tintaugible^
L^action de renvoûtement n est donc pas toujours « surnaturelle », au sens religieux du mot; elle est le plus souvent naturelle au sens « scientifique » du mot. Ainsi je me rallie à Gœrres; je fais se toucher, s'unir la mystique diabolique et la mystique naturelle. i
Mon Diable dit dans la première partie de ce livre : « Je suis naturel comme pas deux. > Je pense que cette fois il ne nous a pas entièrement trompés.
Donc par les moyens humains il est possible de combattre le Diable; mais les surhumains ont cet avantage de déplacer la guerre, de nous assompter au-dessus de ses assauts, de nous jucher hors des embûches.
Les sacremonts pour ceux qui croient à une religion précise; pour les autres la simple prière; pour tous lenergie, la bonté, la douceur seront les efficaces marteaux qui émousseront, tordront les pointes malfaisantes.
J'ai assisté à un envoûtement par le crapaud. Il était sommaire et mal fait, donnait un peu l'illusion de l'œuvre vile. La pauvre bête, une grenouille grise, était plongée dans un bocal ; elle pataugeait dans sa vase, quelques herbes et l'eau trouble. On la sentait mal à l'aise, envoûtée déjà par ce circulaire et mince mur de verre ; elle agrippait ses pattes contre la solide transparence, respirait i avec effort de sa gorge gouflée, ses yeux fixaient je ne sais quoi, peut-être un rêve de mort, le ciel de la liberté entre
t Le philosophe Olympius d'Alexandrie, disciple d'Ammonius, tenta de nuire à Plotin par des cérémonies magiques. Mais ses mauvais desseins retombèrent sur lui-même. Plotin sentait l'hostilité et parfois il lui arriva de dire : k Voici qu'Olympius a maintenant des convulsions. »
L'ENVOUTEilENT DE HAINE
les joncs fins. Avec de la craie, le sorcier la cerna encore, inscrivant une flèche dans la direction de l'objet lointain de sa colère ; puis il tira de petits parchemins d'un portefeuille en loques, lut les démoniaques appellations. Peu à peu sa voix rauque s'éleva, ses yeux cherchèrent les yeux du batracien, appuyèrent leur méchanceté sur la petite pierre luisante sans paupière. Et la raine cabriolait, se détournait d'épouvante, fuyait la fascination qui enfin la mata. Alors, sous les menaces, les insultes, la lueur vénéneuse de la prunelle humaine, elle se gonfla, vomit un peu d'écume verte, plongea enfin jusqu'au fond du bocal, s'y effondra, crevée, chifie de reptile.
Autant j'ai souri au sorcier et à la sorcière penchés de pitié, de fraternelle pitié vers les organismes haïs ou dédaignés, autant j'ai admiré Nécalo baisant le reptile; autant je me révulse à ce crime de misère, à la terrorisation mortelle du crapaud, à la folie de l'humble et infortuné nécromant torturant un animal plus infortuné et plus humble. J'ai pressenti l'enfer en cette basse manœuvre, l'enfer où les malheureux se martyrisent, où ceux qui souffrent tant, au lieu de pleurer ensemble, se mordent et se déchirent encore I