‹ Le satanisme et la magieChapitre 59 sur 61 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

i;exorcisme

La grandissante audace de Satan menaçait Dieu. Non pas seulement le maître des volontés par cet attrait du malfaire auquel résistent si peu d'àmes, mais le propriétaire de corps conquis sans être consultés, d'organismes en débâcle où « l'astre tombé du ciel » glisse un trouble rayon. Satan vient quand on l'appelle ; il vient aussi sans être appelé ; il singe le Tout-Puissant, établit le caprice futile et formidable de sa grâce. Il touche celui qui ne s'y attendait point, élit comme favorite la pauvrette qui moins qu'une autre pensait au mal. Lalégioû de ses larves heurte d'une corne souveraine la cloison du libre arbitre et saute au delà. Mystère des providences! Il ne suffit pas au Malin de tenter, il ne baguenaude plus aux bagatelles timides du seuil ; il entre droit devant lui sans frapper, s'assied à la table, se couche au lit, déloge Dieu dans la créature. Et Dieu ne se défend même plus ; il laisse l'enfer comme par enchantement empiéter sur les frontières de cette chair pétrie selon l'altière image. Le Diable

est dans Thomme, le Diable, magicien sournois, par une cabriole s'installe dans le crâne, dans le cœur, autrefois temples du Ciel.

Il était temps. Les religions officielles se réveillent; se rappelant leurs origines mystiques, elles saisissent ces foudres immatérielles, sommeillant dans les livres traditionnels et révélés. Au prodige, elles répondent par le miracle. L'escarmouche déloyale les précipite sur ces armes excessives, délaissées ; elles acceptent la guerre en reprenant l'offensive, déplacent leurs troupes fraîches, les déploient selon la magique stratégie, adoptée par l'adversaire. Satan voit se lever contre sa téméraire fureur des prêtres enivrés d'un saint délire, nécromants, évocateurs, sorciers, harnachés d'amulettes bienfaisantes, lecteurs de grimoires orthodoxes, adjurant, conjurant, opérant selon les grands rites, opposant à la magie et au satanisme, — l'Exorcisme.

Guerre verbale, guerre de gestes, de signes, d'odeurs, d'aspersions, allant d'âme à âme; envahissement sacerdotal dans les districts obscurs de l'inconscience, là où se hérisse, se recroqueville, se détend d'un brusque ressort, l'inévitable dragon dont le repli échappe aux réprobations, dont le sifflet raille jusqu'au châtiment. L'instinct têtu de la nature autonome, anarchique, en antagonisme avec tout dogme, avec toute loi, est assiégé par l'exorciste en son fort le plus reculé, en sa capitale inexpugnable.

Lorsque les prophètes nouveaux pénètrent de leurs prédications ardentes les peuples épuisés de superstitions et de scepticisme, un flot se soulève sans cesse contre eux, une vague monte, faite avec les ruines des cultes écroulés^

L'EXORCISME

avec la colère aussi de cet esprit iosoumis qui en les ténèbres de l'âme culbute tout asservissement intellectuel, serait-il le plus noble.

Satan s'allie à l'inconscient indocile. Comme un vautour, qu'une proie excite, il fond sur ces débris, s'agrippe à ces noires convulsions. Elles ne s'en doutaient point, ces victimes involontaires, si préparées pourtant. « Énergumènes » , tel est le nom qui les marque. Elles sont ses voyantes, ses instinctives prêtresses, les pythonisses de sa divinité illusoire. Les souffles mystérieux delà chair les gonflent, elles sont secouées d'inquiétudes hérétiques. Il ne leur a pas suffi d'être tentées et de succomber aux tentations ; les voilà la Tentation elle-même, qui les posséda d'un coup et dont elles crient. Démoniaques, elles le sont au point de s'identifier aux démons. Non plus des Damnées, mais l'Enfer en personne. Ames abolies, parois physiologiques seulement où bouillonne la géhenne, chaudrons où cuisent, ténèbres et flammes mêlées, les sophismes, les tortures, les imprécations, les sourires, les langues sanglantes des fausses révélations et les dents des turbulentes amours !

Chaque religion remonta de sa masse le fleuve révolutionnaire. Chacune nous a transmis les exorcismes divers ; mais la règle reste identique pour toutes. Le sacerdote devient le magicien qu'il doit renverser.

A sorcier, sorcier et demi. Les bibles se muent en manuels de goétie : chaque phrase revêt, semble-t-il, une superstitieuse et réelle puissance, les mots se groupent en conjurations, les prières sont barbelées de menaces. Une vertu secrète émane de la garde-robe hiératique ; un dictame presque physique coule des huiles saintes; le pacifique arsenal où se fabrique parmi la patience et l'ombre parfu-

niées, la vôture sacramentelle du Dieu, se dissémine en glaives, en boucliers, en lances, eu herses, en poisons. Dans le sommeil onctueux du sanctuaire s'agite un cauchemar belliqueux, une démence de massacre, un néronien vertige do destruction ; la vindicte arme l'Agaeau du Sacrifice avec des cornes étincelantes de bouc, des dents de loup, des yeux irascibles de fauve.

Limitons-nous au catholicisme, si près de nous. On a dit que le Diable était sorti de toutes pièces de ses abjurations . Erreur enfantine! Le Diable, Tesprit qui n'accepte pas, qui ne se plie pas, est éternel. Possible que les exorcistes aient sculpté l'effigie invisible du Diable, qu'ils aient creusé dans rimagination des mécréants, la niche de leur saint ; mais l'exorcisme a sa raison d'être, son efficacité Lui seul encore peut guérir de terribles maux, assainir des marais d'âme, chasser d'incurables épidémies, devant lesquelles le médecin reste stupide, s'épouvante môme d'une subite contamination. En nos jours abjects de sottise rationaliste, la possédée de Gif n'a trouvé qu'auprès du prêtre le repos et la santé. Parfois, il est vrai, l'ennemi éternel, au lieu d'être expugné de sa citadelle, accomplit une sortie triomphale contre l'assaillant, profite de la bataille offerte pour envelopper l'adversaire, le noyer d'une onde définitive, augmenter encore le domaine de Satan. Pas de quartier en cette farouche lutte. Si l'exorciste ne vainc pas, il ne risque pas seulement son âme, mais sa vie. Boullan racontait que la femme du directeur d'un grand journal catholique parisien, atteinte d'envoûtement, vit périr devant elle le dominicain qui, cherchant à la « désobséder >, n'avait su se garer lui-même contre les forces hostiles.

L'EXORCISME

LE DRAME DE l'eXORCISME

Aux époques lumineuses, à Taube du christianisme, il suffisait au Christ et aux apôtres d'un mot, d'un geste pour chasser les démons. Ils avaient la foi, ce dynamisme incommensurable. Saint Paul n'employait que des moyens spirituels ; trois locutions divines suffisaient.

« Il est écrit, l'homme ne vivra pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu. »

<( Il est écrit, Satan, tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. »

'« Va, Satan, car il est écrit, tu adoreras le Seigneur ton Dieu et à lui seul tu serviras. »

Plus tard le signe de la croix. Peau bénite, les saintes Reliques, PEucharistie devinrent nécessaires ^

Lactance (Lib. IV, cap. xxvii)^ saint Ignace (Epître aux Philippiens) ; saint Cyprien (Sermon de la Passion) ; Origône (Job, Liv. III) ; Lactance Firmian (Liv. IV, cap. xxiv) ; Epiphane (Lib. I, t. II, hcrcsie 30); saint Clirysostome (saint Mathieu, Uom, 50) ; saint Athanase (Oraison contre les idoles) ; saint Grégoire de Nisscne (Vie de Grégoire de Nazianze) ; Theodoret (Vie de Macedonius) ; saint Augustin (Sermon 181, de Tempore) disent que le signe de la croix est le premier et le meilleur moyen d'exorcisme.

Epiphane (Liv. I, hcrcsie 30) conseille l'eau bénite avec la formule suivante : Lî nomine Jesu Nazareni crucifixi egrederp; dœmones ah ipso et saniis fiât. Jean, diacre (Vie de saint Grégoire le Grand), Hugue de Clugny (Mémoires) ; Palladius (Vie de saint Macaire Egyptien) sont de la même opinion.

Le troisième moyen est Tapplication des saintes Reliques. En font foi : Abdias Babylonien (Liv. VII et IX) ; saint Grégoire de Naziance (Oraison sur saint Cyprien) ; saint Clirysostome (Homélie 26 aux Coriniliiens, § II) ; Rufin (Liv. I, ch. xxiv) ; Socrates (Liv. III, chap. xvi) ; Evagrius (Liv. I, chap. xvi) ; Nicéphore (Lib. X, cap. viii) ; saint Chrysostome (Homélie 6G);

La forte confiance en Dieu, la certitude d'une mission purificatrice s'anémie bientôt en l'Église, éperdue de domination matérielle. Alors le réseau abjuratoire s'augmente d'innombrables mailles ; moins Télan s'élargit, plus le filet devient subtil. Le pécheur de démons sent sa main trembler, son cœur faiblir. Aussi s'en rapporte-t-il moins à l'assistance céleste, il accumule les précautions, multiplie les circonvolutions et les ruses. On n'est plus exorciste spontanément; c'est un grade ecclésiastique, un des ordres mineurs précédant immédiatement la prêtrise. L'évêque reçoit un clerc exorciste en lui faisant toucher le livre des formules et en lui disant : « Accipe et commenda memorice et habe poteslatem imponendi maniis super energumenos.., — Recevez ce livre et souvenez- vous qu'en même temps vous recevez le pouvoir d'exorciser les énergumènes. » C'est tout un art, un métier presque. D'une foi vive, humble de cœur, il ne devra opérer jamais avec quelque pensée de démonstration ou par orgueil ; la prière et le jeûne le ceignent de forces supérieures ; il ne lui messied pas d'être âgé et de corps décrépit afin que les belles possédées n'éveillent pas en lui le démon de luxure.

Tâche délicate et hypervirile. Voyez l'énergumène, tel^ que nous le décrivent les manuels opératoires, comme nous l'exhibent les maîtres-peintres du passé, comme Charcot nous Ta ressuscité. Le plus souvent c'est une femme. Elle craque des dents, se roule à terre, écume,

saint Ambroise (Sermons 77 et 91); saint Jérôme (Epitaphe de Paule) ; Sozomône (Biographie, Liv. VII, chap. xxvi) ; Rupert (Vie de Herebert de Coulongne, chap. xvii).

Mais le principal et quatrième procède repose sur le S. Sacrement de TAutel. Lire saint Ignace (Epître aux Ephésiens) ; Prosper :[uitain (Récit d'un Miracle) ; Arnould de Boneval (Vie de saint Bernard) ; saint Ambroise (Sermon 91).

L^EXORCISME

essaie de se donner la mort, soit en s'étranglant, soit en se ruant à la fenêtre, dans l'eau ou vers les flammes. La vue seule du crucifix la fait se renverser d'horreur; elle blasphème en des langues inconnues, tantôt sublime, tantôt absurde, ausculte d'un impitoyable regard fixe l'arcane des consciences, écosse les péchés des assistants, puis retombe en une stupidité incoercible. Ses cheveux dénoués se durcissent en nœuds de luisantes vipères autour d'un visage tuméfié; sous sa peau taraudée d'aiguilles monte et descend un souffle, une palpitation, le gonflement d'un poisson infâme qui nage en ses veines gonflées. Et le démon stationne souvent en le gosier hypertrophique, tandis que la bouche ouverte crache parmi des cris d'animaux et de la salive et de la sueur, une langue râpeuse, corde arrachée et tordue du puits de l'abîme.

L'exorciste écarte pour la cérémonie les enfants et même les femmes, cependant il conservera les amies de la possédée qui la tiendront et la secourront. Tout curieux, tout mondain, tout faible sont exclus. L'assistance doit être composée de gens graves et pieux, dont les prières seconderont l'effort antidémoniaque. Le meilleur emplacement, c'est l'Église et, en cas de maladie, la maison même de l'énergumène. L'heure matinale après la première messe est préférée; il est sage de choisir les fêtes de la Nativité du Christ, de la Résurrection, de l'Ascension, de la Pentecôte, les anniversaires de la Vierge Marie et des Apôtres.

Le patient doit avoir reçu le baptême, la confirmation, l'Eucharistie. Tandis que l'exorciste a revêtu le surplis et que le prêtre s'est couvert de la chape violette, symbole des souffrances du Purgatoire, l'exorcisé souvent lié, à jeun, recueilli le plus qu'il peut, suppliant humblement sa déli-

vrance, subit Tempreinte des signes de croix, le choc du crucifix, le contact de l'hostie, Timmersion de Teau bénite, le flot tempétueux des conjurations, dont certaines phrases le brûlent, le secouent, le vexent jusqu'à rimminence de mourir. Et jamais de relâche. Tristement les paroles qui ont le plus efTrayé les démons seront répétées, recommencées avec acharnement jusqu'à ce que, par un paroxysme de frénésie, l'impure tribu s'enfuie dans un vomissement de la bouche et du nez, vomissement de vent ou de sang, fuite vide et flottante où passent des ailes de chauves-souris, des cornes ébréchées, des flammes, des pattes de rat, des bourdonnements de mouches.

Péripéties imprévues et sans cesse nouvelles ! les diables mentent, jouent une comédie stercoraire ou sacro-sainte. Tantôt l'ordure giscle, tantôt des inepties, tantôt des éclats de rire, tantôt des plaintes pseudo-angéliques. De la part du prêtre pas de discours, pas d'interrogations inutiles. Il presse le malade de lui révéler le nombre et le nom des esprits, requiert les causes, les circonstances de l'obsession. « Avez-vous été enfermés dans ce corps par opération magique ou par maléfice? » questionne-t-il. Si la larve ne se retire pas assez vite ou tarde à répondre, il prend l'image peinte d'un démon et dans le feu consacré la jette, en même temps que l'encens, la rue et le soufre aux violentes odeurs, voulant prouver par cet acte qu'il réintègre le maudit dans son véritable élément, l'enfer. Il parle sur le ton impératif et en latin, ne s'emporte jamais, redouble devant l'insensibilité comme devant la rage, ne doit pas à l'exemple de certains souffleter la victime, mais pourchasser jusqu'en les plus minutieux recoins l'affolement des invisibles bourreaux.

L»EXOR<:iSME

Page 1