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5o LE SATIRICON ET SES ORIGINES
trace que dans un passage qui contient des paroles de Chrysis à Encolpe (ch. 139, 4). Ces paroles semblent pouvoir être interprétées comme l'expression d'un amour véritable et profond, surtout si on les rapproche d’un autre fragment (138, 5). Mais ces fragments appartiennent à une partie du récit dont le sujet nous échappe, leur interprétation est incertaine, et 1l est prudent de nous en temir à l'impression que nous fournit l’ensemble du livre.
40 Le caractère caricatural.
Le caractère caricatural est moins répandu dans le Satiricon que les caractères précédents ; mais 1l est plus difficile à définir. Il consiste dans une déformation volontaire de la réalité, faite pour provoquer le rire du lecteur. Ce n'est pas le burlesque, car en dehors des passages de parodie épique on n'y trouve point le contraste que présenteraient, par exemple, les actions plaisantes d’un personnage sérieux, ou les actions sérieuses d’un personnage plaisant. Ce n’est pas non plus l’humour, car 1l n’y a aucune intervention de la personne de l’auteur. Le mot le plus juste est celui de caricature ; 1l ne l’est pas encore tout à fait, car ce mot désigne le plus souvent une déformation complète de la réalité, chose qui, comme nous le verrons, ne se présente guère chez Pé: trone. Le terme de comparaison qui donne la meilleure idée de Pétrone, c’est encore 1e1 Rabelais.
La caricature se confond en partie avec la parodie lorsque les objets que l’auteur veut décrire en les déformant sont vus par lui non seulement dans la réalité, mais en même temps dans les ouvrages littéraires qu’il veut rappeler à l'esprit du lecteur. On trouve à la fois le caractère de la parodie et celui de la caricature dans le suicide simulé de Giton au chapitre 94; de même dansla bataille qui se livresur le navire entre les partisans de Tryphène et ceux d’Encolpe, à laquelle un artifice analogue de Giton et. d’Encolpe con-
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LE SATIRICON ET SES ORIGINES CT cf 1
tribue à mettre fin ; de même dans les scènes de sorcellerie grotesque qui à la fin du livre mettent Encolpe aux prises avec les deux vieilles Proselenos et Œnothea. |
La caricature se rencontre aussi parfois avec le caractère hcencieux ; par exemple, dans des personnages tels que Quartilla, Tryphène, Laichas ; c’est dans la liberté même avec laquelle ces personnages étalent leurs instincts que se manifeste la déformation de la réalité, parce que cette liberté nous apparaît comme peu conforme à la vraisemblance.
Voici enfin d’autres exemples dans lesquels le caractère caricatural se présente seul et sans mélange.
Une scène caricaturale, et tout entière de pure farce, parce que la donnée même en est invraisemblable, est celle dans laquelle Pétrone nous montre Encolpe rossé par la vieille Proselenos dans le temple de Priape (ch. 134). La scène de la découverte du cadavre de Lichas, noyé au cours du naufrage (ch. 115), est d’un caractère différent ; le sujet même n'a rien de plaisant (il rappelle certains épisodes d'épopée), rien d’invraisemblable non plus (l’épisode a sa place naturelle dans l’enchaînement du récit) ; l’élément caricatural réside dans le ton que l’auteur prend pour raconter la scène (115, 7-10). Le trait caricatural est d’ailleurs icr très lépèrement accusé.
Dans les personnages comme dans les scènes, la part de la caricature est variable, tantôt grande, tantôt faible. Le personnage de Quartlla se présente comme presque entièrement caricatural ; l'élément caricatural est 1e1 lexagération constante des sentiments et de leur expression. Sentiments d’ailleurs variés : tantôt la colère et la crainte, tantôt l'instinct voluptueux, tantôt la joie de la vengeance. Au contraire, dans le personnage de Trimalcion, la caricature
ne tient presque aucune place. Si l’on isole l'homme de son
milieu, on ne trouve dans la description que Pétrone fait de lui presque aucun trait qui soit, à proprement parler, cartcatural, c’est-à-dire à la fois risible et d’une vraisemblance
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douteuse. Il est ridicule, quand il énonce en pleurant à flots (ubertim) ses dernières volontés et les dispositions prises pour son enterrement ; mais 1l est vrai: le vin et la nourriture l’ont rendu larmovyant (72, 1). Il n’est pas vrai lorsqu'on parle devant lui d’un homme pauvre et quil demande : « Qu'est-ce qu’un pauvre ? » (48, 5), mais 1l n’est pas plaisant non plus : c’est ic1 Pétrone qui parle par la voix. de son héros ; ce que le portrait perd en vérité individuelle, il le gagne d’ailleurs en vérité générale et typique. Les éléments caricaturaux du personnage sont en dehors du personnage lui-même. Ils se trouvent d’abord dans le cadre exagérément amplifié qui l'entoure : surabondance du festin, richesse fabuleuse, luxe inouï; ensuite dans le contraste que font, avec la vie luxueuse de Trimalcion et ses attitudes de grand seigneur, sa vulgarité et certaines aventures grotesques qui lui arrivent (54, 74). Le personnage d’'Eumolpe est plus mêlé ; au moment du naufrage (ch. 115, 1), 1l est uniquement plaisant; l’auteur nous le montre déclamant avec des mugissements de bête sauvage, indifférent à la situation, et furieux contre ceux qui le troublent dans l’épanchement de sa verve poétique ; dans tout le reste du livre; ou à peu près, le portrait est tracé d’un trait Juste et vrai. Un bon exemple du mélange de caricature et de vérité qui se présente assez souvent dans le Satiricon se trouve dans le passage qui est consacré au valet d'Eumolpe, et qui, si court qu'il soit, suffit à nous le rendre vivant (ch. 117, 42) : le personnage parle le langage le plus vrai ; en même temps il fait des gestes grossiers, et qui ne sont certainement pas indispensables à la description de son caractère. Il faut enfin noter que dans l’ensemble du livre est répandue une teinte générale d’exagération, et par conséquent de caricature, qui vient de l’exubérance des gestes et des paroles. Les cris, les larmes, les injures et les disputes se rencontrent à chaque page. Mais les personnages du roman sont d’abord des ftaliens du Sud, ensuite des gens que n1 leur éducation
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n1 la délicatesse de leurs sentiments ne dispose à s’exprimer avec modération ; de plus, ils sont peints sans indulgence par un homme qui s'intéresse à eux en artiste, mais ne les aime point.
Après avoir indiqué le côté caricatural du Suatiricon, il faut aussitôt, pour rendre justice à l’art de l’auteur, indiquer combien la caricature est chez lui voisine de la vérité, D'abord, elle n’est pas continue ; elle est, nous l’avons vu, inégalement répartie entre les scènes et les personnages. Ensuite, là même où elle se trouve, elle n'empêche pas lPobservaüion et la reproduction exacte de la réalité; caricature et vérité sont à côté l’une de l’autre : nous en avons déjà trouvé un exemple dans le passage où 1l est question du valet d’Eumolpe (117, 12). Mais 1l y a plus ; la caricature chez Pétrone contient toujours et laisse transparaître une âme de vérité. Prenons les personnages les plus artificiels du livre, celui de Quartlla, ceux de Tryphène, de Circé, de Lichas, dépouillons-les du parti pris d’exagération et du parti pris de hbertinage auxquels l’auteur a volontairement cédé en les dessinant ; nous y reconnaissons des éléments de vérité, pris dans l'observation d’une aristocratie et d’une bourgeoisie privées de toute règle morale et incapables de résister à leurs instincts ; 1ls nous apprennent qu'il ÿ avait dans la société de l’époque des Nérons à tous les degrés, et dans quelle large mesure le régime de l’esclavage contribuait à la corruption générale. Il y a même des cas dans lesquels la caricature sert à faire mieux ressortir la vérité. Sans l’extravagante richesse dont l’auteur a entouré Trimalcion, nous serions moins frappés de la vulgarité et de la bassesse du personnage ; l’exagération du cadre contribue à faire de Trimalcion le type de toute une catégorie d'individus. Chez Pétrone, la caricature est si près de la vérité que, comme chez Molière, l’on se demande parfois si la réalité est ou non déformée, et l’on hésite à répondre. En voiciun exemple. Au chapitre 92 (5-6) Eumolpe, chassé du bain par les baigneurs
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b/ LE SATIRICON ET SES ORIGINES
qu'il a importunés de ses vers, raconte la scène à Encolpe Jet dit : €... et, après avoir été chassé du bain aussi bien que du théâtre, je me mis à courir dans tous les coins appelant à pleine voix mon cher Encolpe ». Le mot tamquam in theatro est-il vrai ? Au premier coup d'œil, non, cariln' ya pas de raison pour qu'Eumolpe cherche à se diminuer; à la réflexion, oui, l'habitude de la mauvaise fortune lui a fait perdre tout orgueil et jusqu’au souvenir de ses ambitions : passées. Enfin, comme chez Molière aussi, il arrive qu’une donnée bouffonne soit traitée avec le plus juste accent de vérité. Un exemple excellent se trouve dans les dermiers fragments du livre (141, 6 suiv.). Il serait trop long de le citer. Il s’agit du testament par lequel Eumolpe oblige ses héritiers à manger chacun une partie de son cadavre. Un personnage dont les manuscrits ne nous indiquent pas le nom y démontre à un des héritiers futurs qu'avec un peu de bonne volonté 1l arrivera à se plier à la condition imposée: Sur ce côté caricatural de l’œuvre de Pétrone, l'impression d'ensemble est très différente de celle que laisse l’œuvre de Rabelais, malgré les points de contact que nous avons signalés entre les procédés des deux artistes. Elle est la suivante. La caricature, la déformation systématique de la réalité tient beaucoup moins de place dans Pétrone que dans Rabelais. Elle est, aux yeux de Pétrone, une des conventions nécessaires du genre auquel, dans sa pensée, son ouvrage se rattache. Il demeure fidèle à cette convention, tant qu'il n’éprouve pas, pour les personnages et les scènes qu'il décrit, un intérêt particulier ; aussitôt qu’il s'intéresse aux objets décrits et dans la mesure où 1l s’y intéresse, il oublie la convention et il cesse de travestir la vérité. La caricature, posée en quelque sorte en principe, est sans cesse ramenée à la vérité par le tempérament de l’auteur. |
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50 La fantaisie et la variété.
Nous avons placé ce caractère en dernier lieu paree qu’il intéresse à la fois la forme et le fond, et qu’il ne peut être apprécié exactement avant d’avoir décrit les précédents. Mais 1l est un des plus importants. En réalité, nous l'avons signalé déjà dans chacun des aspects principaux de l’œuvre de Pétrone, et nous n’avons plus qu’à rappeler sommairement les indications données à ce sujet. Fantaisie et variété vont ensemble ; la seconde est la conséquence et la manifestation de la première.
La fantaisie et la variété se marquent dans le Satiricon par les traits suivants. Dans le sujet lui-même, la variété des scènes auxquelles l’intrigue donne lieu, et des décors dans lesquels elles se jouent ; les épisodes qui s’intercalent au milieu du récit et qui suspendent un moment l'intrigue. Dans la manière dont l’auteur traite son sujet, le mélange de vérité et de bouffonnerie, le mélange d’un style familier et même souvent vulgaire avec un style noble qui approche l'épopée de plus ou moins près. Enfin dans la forme de l’ouvrage, le mélange des vers et de la prose, et la variété des mètres.
Si nous avons observé, dans le Satiricon, la fantaisie et la variété, nous avons observé aussi l’unité et l’harmonie. On a l'impression que, pour l’auteur, ces dernières qualités ne sont pas moins indispensables à l’œuvre d’art que les premières. À la vérité, l’état dans lequel l’ouvrage nous est parvenu, sans début n1 fin, et partagé en fragments d’étendue inégale, en rend la variété plus sensible que l’unité.
Voici maintenant par quels traits se marque, dans le Satricon, la recherche de l’unité.
Il faut renoncer à la découvrir dans l'intrigue, parce que nous la connaissons trop mal. On peut remarquer toutefois que les personnages du récit, considérés dans leur ensemble,
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dennent l'impression, non pas de la confusion, mais d’une répartition harmonieuse en groupes d'importance inégale. Les personnages du premier plan sont Encolpe, Giton, Ascyite, Eumolpe. Les personnages de second plan sont, d’une part, Quartilla et Circé, d'autre part lachas et Tryphène ; ces deux derniers paraissent à deux périodes différentes du récit, et leur réapparition a pour effet de renforcer l'unité de l’intrigue. [1 y a en outre des personnages de troisième plan et des figurants. Sans doute, cette répartition des personnages en groupes se trouve dans les romans les plus banals ; mais encore faut-1l qu'ils soient des romans, et non pas des successions d'aventures distinctes ; elle forme donc un des caractères de cette unité que nous recherchons dans le Satiricon.
Parmi les épisodes insérés dans le récit, un seul, si l’on se représente l’ouvrage complet, a une étendue assez grande pour en compromettre l’unité, c’est le banquet chez Trimalcion. Encore cette description n'est-elle pas incompatible avec une certaine harmonie de la composition, à condition de considérer dans le Satiricon non point le roman proprement dit, mais l’œuvre d’art. Il n’est pas impossible que l’auteur ait appliqué un dessein prémédité en trartant avec une ampleur particulière et en plaçant; au centre de tout l’ouvrage, la partie dans laquelle 1l s’est efforcé de donner pleine carrière à son talent.
L'emploi du vers laisse apparaître, plus nettement encore que les épisodes, le souci de l'unité. Les vers, nous l’avons vu, même si l’on tient compte des deux longs poèmes récités par Eumolpe, occupent une place assez faible pour n’apparaître que comme les ornements d’un ouvrage en prose ; leur présence est toujours expliquée et justifiée par l’auteur ;. ils contribuent même en un certain sens à l’unité de ton des parties en prose, en les déchargeant des éléments trop sensiblement disparates que risquait d’y amener la parodie de la poésie sérieuse,
PAIN EAN Pete bé + LES PPT OS ACT
Dans la conception des scènes et des personnages, s’il y a un mélange de bouffonnerie et de vérité, nous avons vu que
la vérité tend sans cesse à l’emporter sur la bouffonnerie.
Enfin on retrouve dans le style le même effort vers l’unité : le ton de la conversation quotidienne et le ton de la littérature sérieuse se fondent dans un mélange dont la composition
semble toujours déterminée par le degré de vérité, ou par
la nuance de parodie, que l’auteur a voulu mettre dans le
‘personnage.
Ainsi la fantaisie et l’unité, telles que nous les avons définies et opposées, sont toutes deux présentes dans le Satiricon. La fantaisie est la loi du genre qui a servi de point de départ à Pétrone : la satire; l’unité est la loi du genre qui lui a fourni le dessin général de son ouvrage : l'épopée. Il inclhine vers la fantaisie par l'effet d’un instinct puissant de hberté ; mais 1l est ramené vers l’unité dans la composition de l’ensemble, les scènes, les personnages, le style, par un instinct de vérité peut-être plus puissant encore. C’est la même soumission de l’artiste à son œuvre qui produit dans le Satiricon, et la vérité des peintures, et l'effort vers l’unité et l'harmonie indispensables à l’œuvre d’art.