B. — LA DATE ET L'AUTEUR
Il est important, pour déterminer les origines du Satiricon, de savoir à quelle date l’ouvrage a été écrit. Nous ne dirons à ce sujet que l'indispensable, Les données les plus certaines sont les suivantes : 10 On ne trouve dans le Satiricon aucune indication qui oblige à placer l'ouvrage à une date postérieure à celle de Néron: 29 Certains détails (réunis par exemple dans l’édition Ernout, p. xx, n. 1), permettent de placer la date des événements racontés entre Calhigula et Néron. Cette époque, dira-t-on, n’est pas nécessairement celle de la composition de l'ouvrage. Sans doute; mais on ne voit pas non plus pourquoi l’auteur aurait placé à une époque différente de celle où 1l vivait l'intrigue d’un ouvrage qui ne contient aucune allusion à un événement politique n1 à un personnage important. Il aurait pu le faire sans doute, pour des raisons que nous pouvons imaginer, par exemple le caractère licencieux d’une bonne partie de l'ouvrage; mais, dans ce cas, il aurait nettement accusé la différence entre la date où 1l plaçait l'intrigue et celle où il vivait lui-même ; il aurait multiplié les points de repère permettant de dater avec exactitude et précision les événements racontés. C’est ainsi, par exemple, que procède Juvénal. Or, dans le Satiricon, les mentions de faits et de personnages appartenant à une époque déterminée sont, non seulement rares, mais encore accidentelles, introduites sans
aucune intention de l’auteur ; 3° Des deux poèmes récités par Eumolpe, le premier, la prise de Troie, reprend le sujet d’une partie des Troica de Néron, que celui-e1 avait détachée pour la déclamer en public en l'an 65 ; l’autre reprend le sujet de la Pharsale de Lucain, précisément deux poèmes de l’époque de Néron. M. Ernout fait observer avec raison que la tentative faite par Pétrone pour corriger et améliorer ses modèles ne peut avoir d'intérêt que pour des lecteurs qui avaient ces modèles eux-mêmes bien présents à Pesprit. On ne peut tirer de cette remarque, pour établir la date de l’ouvrage, aucune conclusion en ce qui concerne la Pharsale, parce que le poème de Lucain a eu une renommée durable ; on le peut en ce qui concerne le poème de Néron, qui, suivant toutes vraisemblances, est tombé dans l'oubli après la mort de son auteur.
Ces présomptions conduisent à placer l’ouvrage à l’époque de Néron. Elles sont fortifiées par une dernière indication, qui nous est fournie par Tacite. Les manuscrits du Satiricon donnent, en effet, à l’auteur de l’ouvrage le nom de Petrenius Arbiter. Or Tacite nous parlé (Ann., xvr, 17 à 19) d’un personnage de la cour de Néron qui s’appelait Petromius. Ce personnage était capable de faire œuvre d'écrivain, car, suivant Tacite, au moment de sa mort : «1l écrivit le détail des débauches du prince, sous les noms d'hommes et de femmes perdues, et sans rien omettre de leur obscénité inventive ; 1l le signa et l’envoya à Néron. » Rien ne prouve que louvrage auquel Tacite fait allusion est le Satiricon. Rien ne prouve non plus que cet ouvrage n’est pas le Satiricon. I nous faudrait seulement admettre, dans ce cas, que Tacite ne connaissait du Satiricon qu’une image déformée à lui transmise par un contemporain de Pétrone ; mais cette supposition n’a rien d’invraisemblable :..nous ne pouvons être surpris que Tacite n’ait pas une connaissance directe du Satiricon, puisque Quintilien ne paraît pas le connaître non plus, Ce qui est certain, c’est que la composition litté-
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LE SATIRICON ET SES ORIGINES Gi
raire mentionnée par Tacite rappelle certaines parties du Satiricon. En outre, le portrait que Tacite trace de Pétrone convient en tout point à l’auteur du Satiricon. Un dernier détail enfin mérite d’être mentionné. Les manuscrits, on la vu, appellent l’auteur du Satiricon Petronius Arbiter : or le mot arbiter se retrouve dans le passage de Tacite, et précisément appliqué à Pétrone felegantiae arbiter) ; est-ce là pur hasard? Tacite fait-il allusion au cognomen de Pétrone ? Le nom de l’auteur du Satricon, tel que les manuscrits nous l'ont transnus, a-t-1l été composé par allusion au passage de Tacite ? Toutes les hypothèses sont possibles. En réunissant tous ces indices, nous sommes fondés à dire que, si le Pétrone dont parle Tacite n’est pas l’auteur du Satrricon, nous sommes en présence d’une coïncidence singulière.
Il faut ajouter que les conversations sur la littérature et sur l’art oratoire, qui se trouvent dans le Satiricon, conviennent mieux à l’époque de Néron qu'à toute autre, et qu'il en est de même pour le style de Pétrone, lorsqu'il parle en son propre nom, sans emprunter ni le langage du peuple ni le ton de la parodie épique.
Dans l’ensemble, s’il n’est pas certain que le Satiricon a été écrit à l’époque de Néron, cette opinion est du moins Ja plus vraisemblable de beaucoup, et c’est la plus généralement admise aujourd’hui.