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LES ÉLÉMENTS SATIRIQUES

S'il suflisait, pour éclaircir les origines du Satiricon, de classer l'ouvrage sous la rubrique d’un genre donné, le problème serait aisément résolu. L'auteur lui-même, en effet, nous a indiqué, par le titre qu’il a choisi, de quels ouvrages il voulait que l’on rapprochât le sien. Les manuscrits nous donnent (sauf altérations négligeables) les deux titres sui-

DC ONE SN ET A SA TA Re ES

vants : P. A. Satirarum libri et P. A. Satiricon librr. Ces deux titres sont équivalents ; le second n’est que la traduction du premier, à un détail près, sur lequel nous reviendrons : pour la traduction du mot satrra, il a fallu recourir à un adjectif, puisque le grec ne possède pas de substantif équivalent. Îl est inutile de nous demander lequel de ces deux titres a le plus de chances d’être celui qu'avait choisi l’auteur. Il nous suffit de pouvoir considérer comme certain que lun ou l’autre, ou les deux, remontent à Pétrone lui-même, et non à un copiste ou à un érudit de basse époque. En effet, un lettré du 11° ou du rv€ siècle aurait vraisemblablement choisi, pour un ouvrage de ce genre, surtout si on se le représente dans son intégrité, un titre différent, rappelant plutôt ceux du roman ou de l’épopée.

Le titre choisi par Pétrone est justifié. C’est le genre satirique qui lui a fourni le point de départ de son activité d'écrivain, les traits essentiels de sa conception ; il lui doit plus qu’à tout autre, et ce sont les origines satiriques du Satiricon qu'il nous faut considérer en premier lieu. Mais le Satiricon ne doit pas tout au genre satirique, il s’en faut; ce n’est pas une satire; et, en rapprochant le Sat&ricon du genre satirique, 1l importe d'indiquer les différences des objets comparés aussi bien que leurs ressemblances. ;

On reconnaîtra les éléments satiriques du Satiricon en rapprochant Pétrone non pas de l’un ou de l’autre des trois orands satiriques, Lucilius, Varron, Horace, mais des trois réunis, OU mieux encore du genre satirique considéré dans sa conception générale et dans son ensemble.

lei se pose une question préalable. Les éléments satiriques de son œuvre, Pétrone les doit-il à Rome ou à la Grèce ? C’est qu’en effet les satiriques latins ont eu en Grèce sinon des modèles, au moins des inspirateurs. Bion et Ménmippe ont traité, semble-t-1l, à peu près tous les sujets qu'ont traités Lucilius, Varron et Horace ; on trouve déjà chez eux, comme chez les latins, l’esprit satirique proprement dit,

l'esprit de raïllerie agressive, et aussi la tendance morale. Nous ne pouvons certes pas aflirmer que Pétrone ne doive rien aux sillographes orecs ; mais nous ne sommes nulle part dans la nécessité, pour expliquer les éléments satiriques du Satiricon, de remonter au delà des devanciers

latins de l’auteur. En outre, ce que les satiriques latins

paraissent avoir ajouté à leurs devanciers grecs, e’est l’idée même d’un genre distinct des autres, et dont le caractère propre serait la variété de la forme et du contenu, et la pleine hberté laissée à l’auteur. Or, nous verrons que cet

instinct de hherté est ce que Pétrone doit de plus précieux

au genre satirique. Nous conclurons donc que, dans l’ensemble tout au moins, les éléments satiriques du Satiricon sont des éléments romains.

Presque tous les sujets traités par les satiriques latins avant Pétrone se retrouvent dans son ouvrage et ils en occupent une partie importante. Voici en effet quelques énumérations de sujets de satires. D'abord des sujets communs à Varron, Horace et Juvénal : l’éloquence, la poésie, l'éducation, le pouvoir de l’argent, le riche parvenu, le

dieu Priape, les chasseurs de testaments, les femmes amou-

reuses d’un gladiateur, la magie (Mendell Cl.-Phil., 1917, p. 169). Ensuite des sujets traités par Lucilius : assemblée des dieux pour juger un notable Romain contemporain; sur un procès politique de l’époque; voyage de Lucilius dans le sud de l'Italie ; contre le luxe ; discussion de problèmes grammaticaux et littéraires, avec attaques contre des contemporains; sur la cuisine et le luxe de la table ; récit fait par Scipion Emilien de son voyage dans l'Orient grec ; sur sa maîtresse Collyra; sur le genre satirique. D'autre part, Varron avait traité les sujets suivants : considérations hittéraires et philosophiques, satires sur l’avare, sur les testaments, sur l'éducation des enfants, sur les aliments, sur les repas, sur le dieu Priape. Les titres de Varron font allusion en outre à des personnages mythologiques, en particuher

à Ulysse (Sesculixes), et à un voyage de longue étendue. (Tepimhove), et ces deux indications font songer au Satiricon: mais 1} semble que les satires qui portaient ces deux titres avaient un caractère surtout philosophique. Quant à Horace, la description des deux sorcières Canidie et Sagana sur l’'Esquilin, le voyage à Brindes, la dispute de Rex et Persius, la satire gastronomique 2, 4, surtout le banquet chez Nasidienus, sont les parties des satires qui rappellent le mieux le Satiricon. |

Ainsi les sujets traités par les satiriques se retrouvent en grand nombre chez Pétrone. Voyons maintenant ce qu’il a conservé de l’esprit du genre satirique.

Le mot satire a été entendu par les Romains en deux sens, dont le premier est plus ancien que le second, et qui correspondent aux deux caractères principaux du genre. Le premier est celui du mélange, de la variété : variété dans les sujets traités, dans la forme (mélange de la prose et du vers, mélange de mètres différents) et aussi dans le ton et le siyle. Le second caractère est celui de la raillerie agressive ; l'esprit satirique consiste à choisir, dans les scènes et les personnages décrits, les traits qui font rire ; 1l faut ajouter cette nuance qui semble s’être montrée de bonne heure dans l’histoire de la satire romaine, et s’y être développée rapidement, que la satire fait rire surtout dans un but d’instruction morale. À ces deux caractères s’en ajoute un troisième, qui résulte presque nécessairement des deux autres : c’est que dans la satire la personnalité de l’auteur apparaît sans cesse ; il n'intervient pas seulement indirectement dans le libre choix des sujets et de la forme, dans le choix des éléments de la réalité sur lesquels il attire notre attention ; il intervient directement et prend la parole soit en son nom, soit par l’intermédiaire d’un personnage derrière le masque duquel nous le reconnaissons aisément.

Ces trois caractères de la satire se retrouvent dans le Satiricon. R

Le premier y est le plus marqué et le plus important de beaucoup. Nous avons déjà défini la variété qui est le propre du genre satirique, lorsque nous avons défini dans le Satiricon la liberté et la fantaisie. Pétrone doit à la liberté du genre satirique plus que la permission d’écrire tantôt en prose, tantôt en vers, ou de décrire des scènes variées, plus aussi que la liberté d'introduire dans l’intrigue des digres-

sions qui en arrêtent le progrès, il lui doit aussi d’avoir pu

donner libre cours à sa personnalité, à son talent d’observation, à la souplesse de son style. Quand on pense à la tyrannie qu'exercent, dans les genres dits élevés, les doctrines littéraires et les modèles, à l’esclavage, pourrait-on presque dire, dans lequel ont vécu des hommes de génie comme Virgile, et des hommes de talent comme Stace, on aperçoit de combien Pétrone est redevable à la hberté du genre satirique. D'autre part, l'esprit satirique proprement dit, au sens ordinaire du mot, qui choisit dans la réalité les traits utiles pour la leçon morale, et qui les exagère, est présent aussi dans le Satiricon ; il s’y traduit par cette défor-

mation des personnages et de leurs actions que nous avons appelé lesprit caricatural. C’est certainement à l’inspira-

tion satirique que Pétrone doit cet élément de caricature, sans lequel ses descriptions auraient un accent de vérité plus marqué. Enfin nous avons vu que le satirique est nécessairement amené à manifester sa personnalité dans son œuvre ; c’est à cette tendance que Pétrone obéit lorsqu'il institue des discussions sur la littérature et sur les beauxarts, lorsqu'il fait tenir à Avamemnon, à Encolpe, à Eumolpe, à d’autres encore, des propos manifestement conformes à ses propres opinions, lorsqu’enfin 1l prend la parole en son nom propre, chose rare dans le roman, mais qui cependant n’y est pas sans exemple.

Il y a donc beaucoup de satire dans le Satiricon; mais

il n’y a pas que de la satire. L'ouvrage diffère du genre

satirique et le déborde, pour ainsi parler, par certains

Univ. DE LyoN. — CAHEN. 5

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