‹ Le Satiricon et ses originesChapitre 16 sur 21 · LEA · texte numérisé non relu

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de la satire ; l'esprit du Satiricon est plus différent encore de l'esprit de la satire. Les discussions morales, philosophiques, littéraires, en un mot les idées, tenaient chez Lucilius autant de place peut-être que la description; chez Varron et chez Horace, peut-être davantage ; chez Pétrone,

les idées sont l’accessoire ; la description, le récit, sont de

beaucoup le principal. La tendance à tirer des objets une leçon morale, qui est habituelle dans la satire, n’est pas absente du Satiricon, mais elle s’y trouve comme une chose de tradition, à laquelle l’auteur ne tient pas beaucoup. Les heux communs de la morale des satiriques occupent dans le Satiricon une.place qui n’est pas négligeable ; mais ils sont exprimés avec une chaleur que l’on sent artificielle, Cette différence de Pétrone à l’égard de la morale à pour résultat que le spectacle de la vie est chez lui, nous l’avons vu, plus varié que chez les satiriques. Il est aussi plus vrai. Pétrone est moins enclin que les satiriques à déformer la réalité en accusant les traits grotesques ou haïssables, en créant des oppositions artificielles entre le bien et le mal; ses personnages sont plus vrais que ceux d’Horace, bien qu'ils soient moins généralement humains. Le caractère conventionnel de lesprit satirique se traduit dans le Satricon par ce que nous avons appelé l’élément caricatural ; mais, en étudiant cet aspect du livre, nous avons observé comment le tempérament de l’auteur lutte victorieusement contre la convention du genre, et le ramène sans cesse de la caricature à la vérité. Une dernière différence entre l'esprit de la satire et l’esprit du Satiricon, c’est la place beaucoup moindre que tient dans l’ouvrage la personnalité de l’auteur. Dans la satire, l’auteur est présent partout, avec ses opinions et ses sentiments ; si l’on veut se rendre compte de ce caractère, il faut prendre dans Horace non pas les satires morales ou philosophiques, mais les satires descriptives, par exemple celle où le dieu Priape raconte comment il a mis en fuite deux sorcières (1, 8). Pétrone

s’est autorisé de cette liberté du genre satirique pour nous faire connaître soit ses opinions en matière de littérature et d’art, soit plus rarement ses jugements sur la morale et la société ; mais cette intervention de l’auteur ne se trouve que dans les parties qui sont des digressions évidentes ou bien dans les parties en vers ; partout ailleurs l’auteur se dérobe derrière ses personnages. Pour résumer ces différences entre l’inspiration de la satire et l'inspiration du Satricon, nous dirons que l’esprit de la satire, c’est l'esprit satirique, tandis que l’esprit du Satiricon, dans ce qu'il a d’original, c’est l'esprit réaliste. | La différence entre Pétrone et les satiriques est plus sensible encore dans la forme que dans le contenu et dans l'inspiration. La loi du genre satirique, c’est la liberté de former les mélanges les plus disparates; au contraire, Pétrone fait un effort vers l’unité dont nous avons indiqué plus haut les résultats. Le plus important c’est la présence d’une intrigue, qui a un intérêt propre, assez d’ampleur et de solidité pour absorber et se subordonner, à l’exception du banquet chez Trimalcion, tous les éléments étrangers que Pétrone y a introduits. Î[l y en a d’autres : unité dans le style, qui malgré sa variété évite les contrastes trop marqués, unité dans la forme, par la prédominance nette de la prose sur le vers. On remarquera, à propos du mélange de la prose et du vers, que Lucilius et Horace ont établi dans leurs ouvrages, comme Pétrone, l’unité de la forme, et d’une manière encore plus vigoureuse, puisqu'ils se sont limités au vers, et au vers hexamètre (Lucilius dans la dernière partie de son œuvre). Par là ils se sont éloignés aussi bien que lui du type pur et complet du genre satirique. Mais ils s’en sont éloignés dans une direction opposée. Pétrone transforme le genre, satirique en une description de la réalité pour elle-même, et la prose est l’instrument qui convient à son dessein; Lucilius et surtout Horace, qui tendent à transformer la satire en un discours moral, lui imposent la

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forme traditionnelle du poème didactique, qui est le vers hexamètre.

Ainsi, dans l'héritage des satiriques, Pétrone a trouvé les biens suivants. D'abord, et c’est le plus précieux de tous,

Ja faculté de donner libre carrière à son tempérament en rencontrant la moindre quantité possible de conventions et de traditions. Ensuite, une partie notable des sujets traités. En outre, le droit de parler en son propre nom dans des épisodes étrangers au récit. Enfin une liberté dans la forme allant jusqu'au mélange de la prose et du vers. Bien que cette énumération ne comprenne pas certains des traits les plus originaux du Satiricon, elle établit d’une manière certaine, à notre avis, que la satire est le point de départ de Pétrone, que c'est dans le genre satirique qu'il a voulu faire œuvre d'écrivain. Nous comprenons d’ailleurs pourquoi il a donné à un ouvrage si différent des satires d’Horace, ou même de Lucilius et de Varron, le nom de satire. Les écrivains anciens ont toujours attaché une grande importance à la forme ; le mélange de la prose et du vers était un caractère propre au genre satirique ; sa présence suflisait à faire classer un ouvrage dans ce genre. De plus, les parties qui rappellent peut-être le plus la satire, ce sont les épisodes, les conversations littéraires et artistiques, et, dans leur intervention capricieuse au milieu du récit, les parties en vers, longues ou courtes, et dont les plus longues elles-mêmes ne prétendent pas à une entière indépendance et ne veulent être autre chose que des échantillons du talent poétique de l’auteur. Ces épisodes établissaient aux yeux de l’auteur, entre son œuvre et le genre satirique, un lien dont nous ne sentons plus la force.

D'autre part, le Satiricon se distingue des ouvrages satiriques qui l’ont précédé par les caractères suivants : l’esprit réaliste dans sa pleine liberté, dans la mesure où 1l échappe à la tendance caricaturale qui est propre au satirique, et bien que Pétrone n’échappe pas toujours à cette tendance ;

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l'intrigue qui donne à l’ensemble une unité solide et qui à un intérêt par elle-même ; le souci de tempérer la variété du fond et de la forme par une certaine unité et une certaine harmonie ; enfin certains éléments du récit, dont le plus important est l'élément érotique. :

Nous avons à voir maintenant quels genres et quels modèles ont fourni ou suggéré à Pétrone les apports qu'il a faits au type d'ouvrage que lui offrait le genre satirique, et l’ont aidé à faire, par rapport aux satiriques, ses devanciers, une œuvre si profondément originale.

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