‹ Le Satiricon et ses originesChapitre 17 sur 21 · D. — L'INFLUENCE DU MIME · texte numérisé non relu

D. — L'INFLUENCE DU MIME

Le mime est très ancien à Rome et y a toujours été très. populaire. Nous n'avons pas besoin de passer dans le domaine de la littérature grecque pour indiquer les caractères du mime, ceux du moins par lesquels le mime a pu exercer une ence sur l’ouvrage de Pétrone.

La liberté du mime est comparable à celle de la satire. C’est un spectacle dramatique court, sans aucune règle ni aucune convention ; l’acteur principal peut avoir un ou plusieurs assistants, toujours en petit nombre ; le mime peut comprendre une scène unique, ou plusieurs scènes reliées par une courte intrigue. Deux caractères donnent au mime un air de réalité qui manque aux autres spectacles ; les acteurs n’ont ni masque n1 cothurne, et'les rôles féminins sont tenus par des femmes. Les sujets du mime sont en grande partie les mêmes que ceux de la satire. Cependant le mime restreint nécessairement ce qui dans la satire n’est pas dramatique : les discussions morales, philosophiques, littéraires. En revanche il admet une description plus étendue de la vie quotidienne et ne se limite pas à ce qui est sujet de satire ou de leçon morale. Parmi les titres des mimes de D; Laberius, celui des mimographes romains qui ,

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nous est le moins mal connu, un nombre important désigne des situations, des conditions, des nationalités ( RAA Fullo, Galli) et ne suppose pas autre chose que here tion de la vie. D’autres titres rappellent ceux de la comédie. Les sujets mythologiques semblent ne jouer qu’un rôle restreint à l’époque de la république, mais ils se développent à l’époque impériale en même temps que l'élément plastique, costumes, attitudes, jeux de scène. La basse plaisanterie et l’obscénité sont deux caractères essentiels du mime: suivant une tradition, les actrices de l’époque de la république se dévêtaient sur la scène à la demande des spectateurs, à la fin du spectacle. Le mime fait une place à la critique des mœurs, à la morale et même à la philosophie : mais cette place est nécessairement plus faible que dans la satire, et ces sujets y sont vraisemblablement traités davantage sur le ton de la plaisanterie. [l nous reste, sous le nom du mimographe Pubhlius Syrus, une collection de sentences morales, extraites probablement de ses mimes, et contenant d’ailleurs de nombreuses insertions d’autre source. Sa morale est semblable à celle des personnages du roman de Pétrone; elle a plutôt pour objet de guider l’homme dans la vie que que de le corriger ; elle n’est donc pas tout à fait celle des satiriques. Le style du mime se distingue de celui de la satire en ce qu'il vise à reproduire exactement le style de la conversation, non pas seulement celle des gens instruits et de condition relevée, mais celle du bas peuple. Aulu-Gelle reproche à Labérius d’avoir employé dans ses mimes non seulement des mots vulgaires, mais des mots d’une latinité douteuse, 1l faut entendre sans doute des mots de patois et des mots d’argot.

Depuis la fin de la république, la popularité du mime s’est accrue sans cesse. Le drame proprement dit, tragédie et comédie, est de moins en moins goûté, pour des raisons

qui tiennent à la composition du public; 1l ne conserve

plus guère de faveur qu’auprès des lettrés, et se confond

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plus ou moins avec les récitations ; l’atellane, la farce à personnages et à intrigue conventionnels, tombe en désuétude. Tout le terrain abandonné par le drame et par l’atellane est occupé par le chant, par la pantomime. et surtout par le mime. Il est le spectacle populaire par excellence, car il demande moins de sens artistique que la pantomime et le chant ; mais il a aussi la faveur des classes élevées, et même des empereurs. Aux représentations publiques de mimes viennent s'ajouter les représentations privées, inter-dites par certains empereurs. Avec le temps les sujets du mime deviennent de plus en plus variés ; nous entendons parler, pour l’époque impériale, de scènes mythologiques, héritage de la tragédie, traitées soit en parodie, soit même sérieusement, de scènes de mélodrame (voleurs mis en croix), de scènes qui utilisent les progrès de l’art du machiniste. En même temps que la variété des sujets, s’accroissent et la complexité de l’intrigue et le nombre des personnages. Le mime a dû finir par s’élargir jusqu’à l'ampleur du drame, dont il ne différait plus que par l’absence de règles ; maus 1l ne semble pas que le plein développement du genre soit encore atteint à l’époque de Pétrone.

Il résulte de ce qui précède que le mime est pour Pétrone un spectacle habituel, dont 1l a dû s'inspirer en quelque mesure. Cette conclusion est confirmée par le fait que le mime est mentionné à plusieurs reprises dans le Satricon. Les deux premiers passages sont 80, 9 et 117, 4; dans l’un et l’autre, la comédie pourrait être citée aussi bien que le mime ; mais c’est précisément par là qu'ils sont intéressants ;.1ls nous apprennent qu'à l’époque de Pétrone le mime était le type ordinaire de la représentation dramatique. Il faut y Joindre 35, 6 (allusion à un mime contemporain) et 55, 5, où Trimalcion cite des vers qu'il attribue à Publilius Syrus, et qui sont en réalité des vers de Pétrone dans la manière de Publilius Syrus. Nous savons que la renommée des mimes de Publilius Syrus avait survécu à

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leur auteur, mais nous n'avons aucune raison de penser qu'ils étaient encore représentés à l’époque de Pétrone ; ce dernier passage semble donc indiquer que Pétrone prenait assez d'intérêt au mime pour lire les mimographes de la République.

S'1l est vraisemblable que l'influence du mime s’est exercée sur l’œuvre de Pétrone, il est difficile de déterminer comment elle sy manifeste. Il est inutile de fixer notre opinion en énumérant les sujets de description et les personnages du Satiricon et en les comparant à ceux du mime car nous avons vu que les sujets du mime sont en grande partie ceux de la satire. [Il faut nous contenter des deux considérations générales suivantes, qui conduisent à restreindre à des limites assez étroites l'influence du mime. D'abord, l'ouvrage de Pétrone est, nous l’avons vu, nettement orienté vers la satire ; 1l tient étroitement au genre satirique, non seulement par le titre, mais par des éléments auxquels l’auteur attache une grande importance : les épisodes, les conversations littéraires et artistiques, le mélange de la prose et du vers, une prose très éloignée de la forme improvisée du mime, très soignée et très élégante, toutes les fois que l’auteur parle en son propre nom, des vers dépourvus de génie, mais non pas d'application. Nous admettrons donc que, ce que Pétrone trouvait à la fois dans la satire et dans le mime, il l’a plutôt pris dans la satire. Cette remarque n’a d’ailleurs qu’une valeur générale ; 1l est fort possible que telle scène, tel détail, ait été suggéré à l’auteur par les mimes qu'il avait lus ou vus. Ensuite, les scènes décrites dans le Satiricon ne trahissent en rien l'influence du théâtre. Le caractère du récit est celui du roman, et non celui du drame, parce que l’auteur indique non seulement les actions des personnages, mais leurs pensées et leurs sentiments. La structure même des prinpaux épisodes : le banquet, les scènes sur le navire, l’histoire de Polyænos et de Circé, en rend la représentation difficile.

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Précisons, à propos du banquet, par quels traits la conception de Pétrone s'éloigne de la forme dramatique. 10 Le cadre qui entoure les personnages, et qui les rend plus expressifs, comprend une accumulation d'objets luxueux, de mets compliqués, de figurants variés ; 1l ne se prête pas à la représentation. 20 Parmi les propos et les gestes des personnages, beaucoup conviennent au théâtre, et cela est inévitable ; mais la plupart, et les plus originaux, perdraient à la seène. de leur intérêt. 30 Le style de Pétrone, avec sa simplicité élégante et sa richesse de tons, est celui d’un homme qui certainement n’a Jamais pensé au théâtre. .

Lorsque nous trouvons des scènes qui font penser au drame, c’est à la tragédie elle-même qu'il faut les rapporter. Nous en avons la preuve dans les caractères que présente la parodie dans le Satiricon. La parodie, nous l’avons vu, y est discrète, exempte de bouffonnerie ; elle réside dans lé détail plutôt que dans le sujet de la scène, dans le ton plutôt que dans les paroles ; elle est très différente de ce que pouvait être la parodie de la tragédie par le mime, et n’aurait pas été comprise au théâtre. À cause du mot que Pétrone fait prononcer à Eumolpe au chapitre 117, 4 (Quid ergo cessamus mimum coniponere), on a prétendu que toute laventure d'Eumolpe à Crotone était inspirée du mime et qu'il fallait y voir une sorte de mime en prose. C’est là, à notre avis, une erreur. L'histoire d’Eumolpe et des « Captatores » s'étend sur un espace de temps assez long, elle comprend des scènes variées et de nombreux personnages ; elle ferait penser à la comédie plutôt qu’au mime ; mais, en réalité, elle n’a rien de dramatique ni dans son développement, ni dans son. dénouement ; c’est la même situation qui se reproduit sans’ cesse, sans aucune variété que celle des détails ; et le dénouement que Pétrone imagine ne peut être indiqué d'avance sans perdre tout intérêt. Quant à la forme, nous n'avons pas d'indication permettant de croire que le mime, du moins'à Rome et au temps de Pétrone, aït été écrit autrement qu’en

vers, et c'est là un caractère important, par lequel le Satiricon s'éloigne du mime et se rapproche de la satire.

Il faut, semble-t-1l, chercher l'influence du mime plutôt dans l'inspiration générale du livre que dans un tel caractère particulier. Peut-être Pétrone, grâce au mime, a-t-il pris davantage conscience des parties originales de son talent,

et s’est-1l senti davantage autorisé à se dégager des conven-

tions que le genre satirique lui-même, malgré sa liberté, lui imposait C’est le mime qui aurait encouragé en lui l'esprit réaliste, dans la mesure où 1l est distinct de l'esprit satirique. C’est à l’exemple du mime qu'il aurait restreint la part qu'occupent dans la satire les discussions sérieuses et les lecons morales, qu'il aurait donné plus de place aux scènes où la vie quotidienne est décrite sans aucune intention morale ou satirique, qu’il aurait enfin, dans le style, abandonné de temps à autre toute convention littéraire et même toute personnalité, pour reproduire le langage de la vie courante, celui même des gens du peuple, et jusque dans ses incorrections.

Si cette opinion est vraie, le mime contribuerait à expliquer un des caractères du Satiricon qui, ainsi que nous l’avons vu, ne trouvent pas dans la satire leur explication complète, c’est-à-dire l'esprit réaliste, l'observation de la réalité pour elle-même. L'influence du mime occuperait alors dans le Satiricon non pas la première place, mais une place encore très importante.

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