E. — L'INFLUENCE DE L'ÉPOPÉE
Dans la comparaison que nous venons de faire du Satiricon avec la satire et avec le mime, nous avons pu rattacher à leurs origines une grande partie et même la plus grande partie des éléments qui forment le contenu du livre ; une orande partie aussi des éléments qui en composent l'esprit. Mais il y a un élément dont nous n'avons pas trouvé trace
et par lequel le Satiricon diffère profondément de la satire et du mime. Cet élément, c’est la conception générale du livre. Par ce mot de conception générale, nous entendons deux choses qui sont différentes en elles-mêmes, mais qui sont inséparables dans l’esprit de l’auteur : 1° la donnée ou l'intrigue, qui produit l’enchaînement des événements racontés et qui donne à la suite de ces événements un commencement et une fin; 20 l'effort de composition, l'effort donné par l’auteur pour rattacher à l’intrigue les parties même du hvre qui lui sont étrangères, c’est-à-dire les épisodes (au sens que nous avons donné à ce mot) et les parties en vers. Nous avons insisté précédemment sur l’art de la composition, Peffort d'unité et d'harmonie dans le Satiricon, afin de bien montrer combien l’art de Pétrone est différent, à cet égard, de l’art du satirique ou du poète auteur de mimes. À quel cenre littéraire Pétrone doit-il l’idée d’une intrigue dominant l’ensemble du récit, et l’idée d’une composition rigoureuse ? La réponse n’est pas douteuse ; 1l est surprenant qu’en étudiant les origines du Satiricon on ne songe pas d’ordinaire à poser la question que nous avons posée eb à lui faire la réponse qui se présente aussitôt.
Le genre narratif de l’antiquité, c’est l'épopée. Le poète épique se propose précisément le même but que Pétrone : imaginer un récit dans lequel la variété des personnages et des scènes soit soumise à l’unité de l’intrigue. Le principal mérite du poème épique, c’est l’art de la composition, qui assure l'intérêt du récit. Pour voir la ressemblance du Satiricon avec l’épopée, 1l ne faut pas considérer l’une ou l’autre des. épopées conservées, car les différences nous frappent plus que la ressemblance ; il faut considérer l’image abstraite de l’épopée telle que nous la présente Aristote dans la Poëtique (ch. 23, paragraphes 1, 3, 4). Cette image répond au dessin du Satiricon, tel que nous avons cru pouvoir le tracer. Le début du paragraphe 4 nous donne une définition de l'unité de l’épopée qui s'applique exactement à l’unité
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du Satiricon. La fin du paragraphe 3 contient une indication particuhèrement intéressante; elle nous apprend qu’Aristote admet dans l'épopée les épisodes ; l'exemple qu’il cite nous fait comprendre ce qu’il entend par là : une partie du récit qui, sans être étrangère à la donnée générale, a, cependant, son sujet propre, et ralentit nécessairement l’action. Cette conception qu’Aristote se fait de l'unité du poème épique, unité plus complexe et plus souple que celle de la tragédie, peut contribuer à expliquer la présence des épisodes dans le Satiricon. Nous n’avons pas besoin de supposer que le passage même de la Poétique était présent à la pensée de Pétrone quand 1l conçut le Satiricon ; les théories littérares .d’Aristote étaient passées dans le domaine commun ; elles servaient de base à l’enseignement des rhéteurs.
I y a un auteur de théories littéraires que Pétrone a certainement connu aussi bien qu’Anistote, puisqu'il le cite, c'est Horace. Lisons donc le court passage de l’Art poétique relatif à l'épopée (146-152). Horace est d'accord avec Aristote sur le point essentiel : nécessité de choisir un sujet qui permet l'unité de l'intrigue, maintien de cette unité dans tout le cours du poème. [l se sépare d’Aristote en ce qu'il demande au poète, sans d’ailleurs faire expressément allusion aux épisodes, un récit d’allure rapide, un intérêt d'émotion et d'art constamment soutenu ; et cette partie de la théorie d’'Horace, qui accuse l'influence du drame sur l'épopée, ne paraît pas avoir d'application dans la composition du Satricon. [l peut en être autrement pour les fragments épiques intercalés dans le roman, mais ils ne rentrent pas dans notre étude. En revanche, il y a un autre passage de l’Art poétique qui mérite de retenir notre attention. C’est le début, dans lequel Horace énonce, comme le principe essentiel de l'œuvre d'art, la loi d'harmonie et de convenance, harmonie des éléments entre eux, convenance de chaque partie à la place qui lui est assignée. Ce principe n’est pas appliqué : par Horace à l'épopée en particulier, mais à tous les grands
78 LE SATIRICON ET SES ORIGINES senres également. Il faut nous souvenir ici qu’en étudiant l’art dans le Satiricon nous n'avons pas signalé seulement l’unité de l'intrigue et l'agencement des parties, mais un effort d'ensemble vers l’harmonie et la convenance des éléments. Il nous sera permis de rapprocher des préceptes d’'Horace l'effort tenté par Pétrone. Nous ne dirons pas que Pétrone est le disciple d’'Horace ; nous dirons qu’Horace comme critique et Pétrone comme artiste se sont inspirés tous deux d’une conception de l’œuvre d’art, d’une tendance, qui sont celles de leur époque, ou plus exactement celles des artistes classiques du temps. À considérer les choses dans leur ensemble, ce que le Satiricon nous offre, c’est un effort pour assembler harmonieusement les éléments fournis par la satire suivant un principe d’umité fourni par l’épopée. Nous admettrons plus volontiers que ce grand dessein ait pu être conçu par Pétrone sans le secours d’un modèle, sinous nous représentons qu'il est conforme à une des tendances littéraires de son époque.
On trouve le même effort d'unité et d'harmonie que dans le Satiricon, et aussi la même aspiration vers l'épopée, dans une œuvre antérieure d’un demi-siècle au Satiricon, et qui en est très différente pour tout le reste : ce sont les Métamorphoses d’Ovide. La tentative faite par Ovide, lorsque dans la maturité de son talent 1l est passé de l’élégie à l'épopée, rappelle beaucoup le dessein que Pétrone paraît s'être proposé. Ovide a voulu, comme Pétrone, réunir dans un même ouvrage, en leur donnant non seulement l’unité du sujet, mais encore celle du style, des récits différents aussi bien par la donnée que par le caractère, dont les uns sont des fragments d’épopée, les autres des contes, d’autres enfin des scènes toutes voisines de la vie familière. |
En attribuant à l'épopée un rôle aussi important dans la conception du Satiricon, nous ne présentons pas seulement une hypothèse, mais un fait qui nous paraît certain. Nous avons, en effet, indiqué plus haut, lorsque nous avons étudié
la parodie épique dans le Satiricon, quelle place l'épopée occupe réellement dans le livre, et dans la pensée de l’auteur. Nous avons vu que la donnée du Satiricon est rapprochée par Pétrone lui-même de celle de l'Odyssée et des poèmes cycliques, que beaucoup des événements racontés se re-
trouvent dans les poèmes épiques, que les noms de la plupart
des principaux personnages et le ton même qu'ils prennent de temps à autre dans leurs conversations sont inspirés par l'épopée et destinés à nous rappeler l'épopée.
Il serait inutile de démontrer par d’autres faits la place que tient l'épopée dans la pensée de Pétrone. En voici d’autres pourtant, qu'il est impossible d’omettre. Le Saiiricon nous apprend que Pétrone avait médité sur la théorie de l'épopée, et qu'il aurait voulu faire œuvre de poète épique ; les deux poèmes insérés dans le Satiricon sont des tentatives vers l'épopée. Ces essais nous sont d’ailleurs présentés avec toute la modestie, et même toute l’hésitation possible, et cela fait honneur au goût de l’auteur. Ni sa critique, ni ses vers ne nous donnent la preuve de son originalité ; elles nous donnent du moins la preuve de ses inclinations et de ses préoccupations. Îl est à peine besoin de rappeler que le genre épique a été en grande faveur au premier siècle, auprès des amateurs comme auprès des écrivains de métier.
Dans ce qui précède, nous nous sommes représenté la conception du Sattricon comme suggérée directement à l’auteur de l’ouvrage par les œuvres du genre épique. S'il en est ainsi, la parenté de l’ouvrage avec l'épopée est étroite, et l’auteur ne doit guère moins à l'épopée qu’à la satire ; en effet, s’il a trouvé dans la satire une partie, et la plus grande peut-être, des matériaux de son œuvre, il aurait trouvé dans l’épopée une part aussi de ces matériaux, et en outre le plan suivant lequel il les a disposés. Cette hypothèse, d'après laquelle le Satiricon sortirait directement de l'épopée, pourrait paraître invraisemblable si dans lesprit de Pétrone l'épopée avait été représentée seulement par l’Jliade, l'Odyssée
ou même l’Ænéide, car les héros du Satiricon sont bien loin de ceux d’Homère ou de Virgile. Klle cesse de l’être si lon observe les changements subis au cours des siècles par les héros épiques et leurs aventures, et si l’on considère ces héros et ces aventures de l’épopée non point seulement dans la httérature sérieuse, mais aussi dans la littérature amusante. Les héros épiques, et les dieux eux-mêmes, ont été décrits de bonne heure comme burlesques, c’est-à-dire engagés dans des aventures plaisantes, dans des situations empruntées à la vie commune ; on les a aussi, et cette tendance s’est développée plus tard, présentés dans le rôle d’amoureux. Ces héros épiques burlesques et galants sont tout voisins des personnages du Satiricon pris dans certaines de leurs actions et de leurs attitudes ; grâce à eux se trouve réduite à peu de chose la distance qui peut sembler tout d’abord séparer le Satiricon de l'épopée. Il n’y a pas lieu de rechercher si Pétrone doit à un auteur en particuhier ces images du héros épique burlesque et du héros épique amoureux, parce qu'elles ont été tracées par un très grand nombre d'écrivains, et qu’elles sont en quelque sorte dans le domaine commun. La parodie de l’épopée a été écrite en hexamètres, mise sur la scène (Rhintonica), incorporée à la satire et au mime. Les héros épiques amoureux se rencontrent dans la littérature latine avant Pétrone, par exemple dans les Héroïdes d'Ovide, et déjà à l’époque républicaine chez un contemporain de Sylla, le poète Lævius. Dans l’image très incomplète que nous pouvons nous former de ce poète, certains traits rappellent le Satiricon. Lævius avait écrit sous le nom d’’Epwrraiyviæ, qui trahit immédiatement l'influence alexandrine, des poèmes en mètres variés, dont le sujet était pris dans la mythologie et dans l'épopée, et dont l'inspiration était non seulement amoureuse, mais licencieuse. L'ouvrage de Lævius était long puisqu'on en cite le sixième livre. Les titres de quelques-uns de ces poèmes ont été conservés : Adonis, Alcestes, Centaurt, Helena, Ino, Phoenix, Protesilaudamia,
Surenocirca. Les deux derniers titres appellent une comparaison plus précise avec le Satiricon : le premier avec le passage 140, 12, où Pétrone fait un rapprochement entre Encolpe et Protésilas, le second avec l'épisode de Polyænos et de Circé. L'œuvre de Lævius était encore connue à l’époque impériale, et la parenté qu’elle présente à certains égards avec le Satiricon permet de croire que Pétrone ne l’a pas ignorée. | |
I! nous faut tenir compte aussi, pour apprécier exactement les rapports du Sattricon avec l'épopée, du fait que Pétrone, dans le domaine même de l'épopée sérieuse, ne connaissait pas seulement les poèmes homériques et l’Ænéide, mais d’autres ouvrages. Il connaissait les poèmes evycliques, en particulier le poème des Retours, tout au moins par les arguments en prose qui en avaient été faits. Il connaissait aussi des épopées alexandrines, dans lesquelles les héros épiques sont fort différents de ce qu’ils étaient chez Homère et chez ses successeurs.
Les observations qui précèdent nous ont conduits à la conclusion suivante : si l’on considère non pas seulement l'épopée homérique, n1 même seulement lépopée sérieuse, mais pour ainsi parler la matière épique dans son ensemble, telle qu’elle pouvait se présenter à l’esprit de Pétrone, 1l n’est pas téméraire d’aller chercher directement dans l'épopée l’origine de la donnée générale qui donne au Satiricon son unité. Ceci étant admis, il reste dans la conception de louvrage deux caractères importants que l’épopée n’explique pas. Le premier, c’est l'emploi de la prose pour le récit. Nous avons vu que les vers tiennent dans le Satiricon une place restreinte ; ils n’y figurent, abstraction faite des deux poèmes les plus étendus qui sont, dans une large mesure, indépendants du reste de l'ouvrage, que comme un héritage de la tradition satirique ; c’est en prose qu'est écrite à peu près entièrement la partie narrative du Satiricon, la plus importante de beaucoup et la plus originale. C’est là un fait digne
Univ. DE LYON. — CAHEN. 6
PTE RAUTIE PYRUN
de retenir l'attention, car, en dehors du genre historique et du genre oratoire, qui diffèrent beaucoup du Satiricon, et auxquels on ne peut attribuer d'influence directe sur Pétrone, on ne trouve guère avant lui, parmi les œuvres latines ou grecques, de récit développé en prose. Un autre caractère, qui intéresse le fond et non pas la forme, se trouve dans la condition des personnages. Bien que l’épopée tienne une place très importante dans le Satiricon, le Satiricon n’est pas la parodie d’une épopée; les personnages de l'intrigue, s'ils sont conçus de manière à nous rappeler l'épopée, n’ont cependant pas leur origine dans l’épopée. Il y a une parte de l’ouvrage qui a ce caractère de parodie épique, et où l’on ne trouve guère que des éléments épiques traités d’une manière plaisante : c’est l'épisode de Polyænos et de Circé, tel du moins que nous le connaissons. Mais l’auteur a pris soin de délimiter nettement cette partie, et de nous indiquer en même temps la source de son inspiration, en donnant à ses personnages des noms de héros épiques. Dans tout le reste de l’ouvrage, les noms des personnages sont pris sans doute dans l'imagination de l’auteur plutôt que dans la réalité, mais non pas de manière à nous rappeler directement un certain poème ou un certain héros. Les personnages eux-mêmes considérés dans leur origine et dans leurs caractères principaux ne sont point des héros, mais des personnages du monde réel, dont la condition et le milieu nous sont indiqués avec précision. Le remplacement du personnage héroïque par le personnage réel est un pas décisif fait dans la voie qui conduit de l’épopée au roman, car 1l permet seul à l’auteur de développer en toute liberté la description de la vie courante. :
Ainsi, en recherchant ce que le Satiricon doit à l'épopée, nous avons dégagé deux caractères qui certainement n’appartiennent pas à l'épopée. Ces deux caractères sont : l'emploi de la prose dans un récit de longue haleine, et l’emploi des personnages réels, comme agents d’une intrigue développée.
LE SATIRICON ET SES ORIGINES 03 La suite de notre étude sera consacrée à l’examen de la question suivante : Pétrone a-t-1l eu des modèles chez qui il ait pu trouver l’un ou l’autre de ces deux caractères ? Une réponse définitive à cette question, si elle est possible, demanderait une étude complète de la littérature narrative en prose en Grèce et à Rome. Nous ne prétendons pas faire cette étude ; nous nous bornerons à indiquer les principaux points de la discussion, et les conclusions qui nous paraissent les plus probables.
Notre recherche ne nous éloisnera pas d’abord de notre objet présent, qui est de déterminer la relation du Satiricon avec la tradition épique. Nous aurons en effet à parler d’abord d'ouvrages qui se rattachent plus ou moins directement à l’épopée. Par la suite nous poursuivrons l’examen de la question posée sur un autre terrain, en rapprochant le Sattricon du roman proprement dit et de la nouvelle, qui, s’1ls ont des origines épiques lointaines, se sont constitués en des genres distincts, et nettement indépendants de l'épopée.
On peut se demander si Pétrone n’a pas trouvé dans la tradition épique elle-même des modèles pour l’emploi qu'il fait de la prose dans une œuvre narrative. Il a existé en effet dans la littérature grecque, à une époque qui paraît être celle même du Satiricon, c’est-à-dire au premier siècle, des ouvrages étendus écrits en prose, dont la matière était empruntée à l'épopée, et dans lesquels d’ailleurs l’imagination de l’auteur tenait plus ou moins de place, en somme dés romans mythologiques. Mais il en est du roman mythologique comme des autres espèces du genre romanesque, dont nous parlerons par la suite ; rien ne prouve que Pétrone en ait eu connaissance. L'épisode de Polyænos et de Circé peut être un fragment d’un roman mythologique, mais 1l peut aussi bien avoir été suggéré à Pétrone par un ouvrage poétique tel que ceux de Lævius, et il peut aussi être inspiré d’une nouvelle, d’une Milesia. C’est dans le genre de ia
nouvelle, que Pétrone sans aucun doute connaissait, que nous chercherons avec plus de vraisemblance les modèles auxquels 1l doit l’idée d’un récit en prose.
L'emploi des personnages de la vie réelle dans le récit est de toute évidence étranger à l’épopée, puisqu'il en est la négation même. [l s’est trouvé cependant des historiens de la littérature ancienne pour expliquer aussi bien la présence des personnages de la vie réelle dans le Satiricon que lemplor de la prose par l’imitation d'ouvrages issus de la tradition épique, d’une tradition épique à la vérité profondément modifiée. Ces ouvrages s’interposeraient, en quelque sorte, entre l’épopée et le Satiricon, et formeraient transition de l’une à l’autre. Les ressemblances qu'ils offriraient avec le Satiricon seraient telles qu'ils auraient fourni à Pétrone non pas seulement des éléments d'inspiration, mais de véritables modèles. Si l’hypothèse proposée était vraie, si ces ouvrages avaient existé, et que Pétrone en eût eu connaissance, 1l y aurait assez peu d'originalité, et par conséquent de mérite, dans la conception du Satiricon. Mais leur existence, tout au moins à l’époque de Pétrone, n’est nullement certaine ; nous le verrons par la suite.
Pourquoi done l’hypothèse en question a-t-elle été présentée ? Elle a été suggérée, à notre avis, par les trois idées suivantes : 19 Entre l’épopée et le Satiricon il y a trop de différence pour qu’il n’y ait pas lieu de supposer un intermédiaire ; mais nous avons vu que pour Pétrone l'épopée ne se résume pas dans l’/liade, l'Odyssée ou l’Enéide ; 29 Pétrone doit avoir imité quelqu'un ; 59 L'origine du roman réaliste, tel qu’il se présente à nous dans le Satiricon, s'explique par une évolution progressive. Ces deux dernières idées ne nous paraissent pas moins arbitraires que la première.
Arrivons maintenant à l'hypothèse elle-même. Les modèles prétendus du Satiricon sont supposés avoir été écrits en grec. L'image que les historiens de la littérature s’en sont faite à été précisée sous trois aspects différents qui sont les suivants :.-
19 Un récit d'aventures épiques ou romanesques dont les personnages auraient été pris dans la vie réelle, en somme une épopée où, par une innovation diflicile à admettre, les héros auraient été remplacés par des hommes. Ce ou ces récits sont supposés avoir été sérieux, et le Satiricon en serait
une parodie. Cette hypothèse ne repose sur aucune appa-
rence de preuve, sur le souvenir d'aucun ouvrage conservé, ni même perdu. Elle est manifestement formée d’après le Satiricon lui-même, et inspirée par le seul désir de rendre compte de la composition de l'ouvrage par limitation d’un modèle. Elle est réfutée par ce fait que le Satiricon, bien qu’il contienne de larges éléments de parodie, n’est évidemment pas conçu, par son auteur, comme la parodie d’un ouvrage déterminé, ni même d’un type d'ouvrages déterminé ; c’est un point sur lequel nous reviendrons plus loin à propos du roman. |
20 Des romans dits « picaresques ». Le mot est emprunté à l’histoire de la littérature espagnole. On entend par là un récit semblable au roman bourgeois hypothétique que nous venons d'indiquer en ce qu’il a pour sujet des aventures et des personnages de la vie quotidienne, différent en ce que ces personnages sont des gens en marge de la société, vagabonds, malfaiteurs, etc., et que l'intérêt se porte surtout sur le caractère particulier que leur condition donne à leurs aventures. Cette hypothèse a pour elle l'autorité des savants qui l’ont émise. Mais c’est là son seul titre à l’attention. D'abord elle ne s'appuie, comme la précédente, sur aucun document ; l’existence de ces romans picaresques n’est attestée par aucun indice. Ensuite, le Satiricon n’est pas un roman picaresque ; tous les personnages ne sont pas des malfaiteurs ; les aventures de ceux même des personnages à qui l’on peut donner ce nom ne sont pas toutes des aventures de malfaiteurs ; enfin, lorsqu'il y a des. aventures de malfaiteurs, ce n’est Jamais, autant que nous en pouvons juger, le caractère particulier de l’action en tant que méfait
ou crime qui retient l'attention. Quand même le roman picaresque aurait existé, et que Pétrone en ait eu connaissance, il n’est nullement certain qu’il y ait trouvé le modèle du Satiricon. Si par l'hypothèse du roman picaresque on veut expliquer ce fait que les principaux personnages du livre ne répugnent à aucun acte indélicat, délictueux ou même criminel, l’explication est inutile, parce qu'il y en a une autre plus simple et plus certaine. L’imagimation des élèves des rhéteurs, c’est-à-dire de tous les hommes cultivés du temps de Pétrone, était préparée par les causes fictives qu'on leur donnait à traiter, à prendre plaisir aux aventures non seulement extraordinaires, mais criminelles et sanglantes. 30 Le troisième des modèles qui, suivant les hypothèses présentées, s’interposant entre l'épopée et Pétrone, lui aurait épargné Peffort d'invention nécessaire pour dégager l’intrigue épique de son caractère héroïque et la confier à des personnages de la vie réelle, c’est le roman d’aventures. Nous devons discuter cette hypothèse avec plus de détails que les deux précédentes, parce qu’elle fait intervenir des ouvrages qui ont existé réellement, et dont les caractères nous sont connus avec quelque précision. | Il y a, sur l’histoire du roman d’aventures dans la littérature grecque, une hypothèse d'ensemble, qui est la suivante. Dès les origines de la littérature grecque, il aurait existé des récits d'aventures merveilleuses, plus ou moins inspirés des récits faits de vive voix par des voyageurs revenant de pays lointains et mal connus. Ces récits auraient été d’abord écrits en vers ; Homère, dans l'Odyssée, les aurait déjà mus en œuvre ; et l’on voit ici pourquoi nous avons rattaché le roman d'aventures à la tradition épique. Ensuite ils auraient été écrits en prose, et auraient pris, par leur abondance, figure de genre littéraire. C’est à eux que le roman grec, ce qu'on appelle ainsi au sens précis, c’est-à-dire le roman d'amour, devrait et l’idée générale de l'intrigue qui en fait l'unité et un certain nombre de ses épisodes, À une date
| LE SATIRICON ET SES ORIGINES 87 antérieure à celle du roman d'amour, le Satiricon de Pétrone viendrait prendre place dans cette évolution, et ne serait autre chose qu’une manifestation particulière du roman d'aventures, modifié conformément au tempérament de l’auteur.
Nous n’avons pas à discuter ici l'hypothèse d’ensemble faite sur l’histoire du roman d'aventures, mais, pour nous prononcer sur la relation que l’on établit entre le roman d'aventures et le Satiricon, il nous est indispensable d’indiquer les faits principaux sur lesquels cette hypothèse s'appuie, Dès l’époque alexandrine, les historiens font une place dans leurs ouvrages aux avéntures merveilleuses, qui n’ont pour les lecteurs qu’un intérêt d'imagination: cette part était, semble-t-il, importante déjà chez Théopompe (milieu du 1v€ siècle), plus encore chez Ctésias, qui éerivit à la fin du iv€ siècle des ouvrages étendus intitulés Tlepoux et "[vdezx, À l’époque alexandrine encore, nous trouvons trace de tout un groupe de récits de voyages plus ou moins imaginaires, dont les auteurs se préoccupaient moins de décrire avec exactitude que de donner à leurs récits, en outre du caractère merveilleux, une teinte philosophique ou morale. Le plus connu d’entre eux paraît avoir été le syrien Tlambulos, dont le souvenir est encore vivant au n° siècle après Jésus- Christ. Au même genre appartient le roman d’Antonius Diogenes, qui écrivait à la fin du 17 siècle après Jésus-Christ, ou au début du r1° siècle, ainsi que l’ouvrage de Lucien intitulé Histoire véritable, qui paraît daté de la fin de la vie de Lucien, c’est-à-dire du dermier tiers du r1° siècle. Le roman d'Antonius Diogenes ne nous est plus connu que par son titre : Ta repe Oculny driota, et ce titre indique combien peu l’auteur prétendait à être cru sur parole. L'ouvrage de Lucien est une courte parodie, qui nous donne une idée des récits de ce genre. Il nous faut classer dans un genre différent l’ouvrage qui figure parmi les œuvres de Lucien sous le nom de Lucius ou l’Ane (fin du rr° siècle), les Métamor-
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phoses d’Apulée (milieu du 11° siècle) et l'ouvrage qui a sans aucun doute fourni à l’un et à l’autre la donnée commune de leur récit : les Métamorphoses, en deux livres, de Luaus de Patras. Ces ouvrages diffèrent de ceux que nous avons rappelés précédemment par les deux traits suivants : d’abord le merveilleux y réside dans les aventures elles-mêmes, et non dans la nature des pays où elles se passent ; et par là ils appartiennent à lalittérature des miracles, dont nous aurons à dire un mot plus tard, bien plus qu’à la littérature des voyages ; ensuite, ces récits font une certaine place, comme le roman de Pétrone, à la description des faits et des person-. nages de la vie
Tel est, brièvement décrit, le roman d’aventures dans à iérature orecque. Cette dat suffit à prouver qu'il n’y a,entre le roman d'aventures et le roman de Pétrone, aucune parenté réelle, et que, jusqu’à preuve du contraire; nous n'avons aucune raison de croire que Pétrone aït connu des romans d’aventures, ou du moins subi leur influence. En effet, le roman d’aventures ne contient aucun élément que Pétrone n'ait pu trouver plus vraisemblablement ailleurs, ou bien qui ne soit étranger à son œuvre. Le roman d’aventures contient une intrigue développée; mais l'intrigue développée se trouve aussi dans le poème épique, si familier à Pétrone. Le roman d'aventures est écrit en prose ; mais, nous l’avons déjà indiqué, c’est bien plutôt la nouvelle, que Pétrone a sûrement connue, qui lui a suggéré l’idée d'écrire en prose un long récit. Le roman d’Apulée et l’Ane de Lucien ou du pseudo-Lucien, postérieurs à Pétrone d’un siècle environ, contiennent des éléments de description de la vie familière ; mais le Satiricon en contient bien davantage, et Pétrone ne doit sûrement rien à cet égard au modèle commun d’Apulée et de Lucien 1. Enfin, le roman d'aventures contient
1 Jei se pose toutefois une question plus générale : peut-on, de ce que nous. savons des Métamorphoses de Lucius de Patras et des sources du roman d’Apulée,
(et c’en est le caractère essentiel) du merveilleux, des spectacles merveilleux ou des événements merveilleux. Or, lon fait abstraction de deux ou trois récits indépendants de l'intrigue, 1l n’y a pas de merveilleux dans le Satiricon, à moins que l’on n’entende par merveilleux lintervention des dieux, qui est un ressort banal de l'intrigue épique. S'il y à une qualité qui manque à Pétrone, c’est l'imagination. Il ne retient de l’épopée que les situations les plus banales : il en néglige entièrement l’élément romanesque. Il s'intéresse bien moins à l'invention des événements qui composent l'intrigue qu'aux SEM de la vie familière auxquelles ils donnent lieu. Nous n’avons donc rien à tirer du roman d'aventures pour l'explication du Satiricon.
L'étude que nous venons de faire des rapports du Satiricon
avec le genre épique nous conduit aux deux conclusions suivantes
19 On a supposé, entre le genre épique et le Satiricon, un
certain nombre d’interméciaires, auxquels Pétrone devrait
le cadre plus ou moins nettement tracé de son ouvrage. De
ces intermédiaires, les uns sont des créations arbitraires des
historiens de la littérature, les autres n’ont laissé aucune trace appréciable dans le Satiricon. Les hypothèses que lon forme à leur sujet ont d'autant moins de vraisemblance qu’on les suppose écrits en grec; or tous les aspects de ouvrage que nous avons considérés jusqu'ici nous ont paru s'expliquer sans difficulté par l'influence d'ouvrages latins, ou bien d’ouvrages grecs tels que ceux d’Homère, si répandus qu'ils étaient le bien commun de tous les hommes cultivés. Nous remarquerons en outre qu’il n’est pas prudent
tirer un argument en faveur de l'existence d’un ouvrage grec, ou d’un genre d'ouvrages qui aurait pu servir de modèle à Pétrone ? On ne saurait sans doute donner au problème des origines du Satiricon une solution définitive sans avoir traité cette question. Nous ne pouvons ici que la signaler, faute de l’avoir étudiée d'assez près. Un examen sommaire nous inclinerait à la résoudre par la négative.
de supposer que Pétrone ait subi l’influence d'ouvrages qui n'étaient connus que des érudits ou d’un cercle restreint de lecteurs, car il n’a lui-même rien d’un érudit. On a dit par exemple que « le roman picaresque était certainement vivant dans les couches inférieures de la littérature grecque » ; s'il en était ainsi, rien ne permet de supposer qu'il en soit parvenu quoi que ce soit à la connaissance de Pétrone. Ainsi, c’est l'épopée elle-même qui, directement et sans intermédiaire, a fourni à l’auteur du Satiricon les éléments d’origine épique qui se trouvent dans son ouvrage.
29 Quels sont ces éléments ? Ce sont : d’abord, l’idée d’une intrigue unique soutenant un récit étendu ; ensuite, la donnée particulière de l'intrigue du Satiricon, avec une partie notable des épisodes qui composent cette intrigue ; enfin (et ceci n'est pas le moins important) l'effort vers l’unité dans la composition et vers l'harmonie dans le ton du récit, effort qui soutient l’ensemble de l'ouvrage, et pour lequel l’auteur ne trouvait aucun appui, tout au contraire, dans la littérature du mime et de la satire.
Quels sont, d'autre part, ceux des caractères principaux de l’ouvrage qui ne s’expliquent n1 par l'influence de la satire, n1 par celle du mime, n1 par celle de l'épopée ? Il y en a deux, l’un et l’autre fort importants : d’abord, l’emploi des personnages de la vie courante, ceux de la satire et du mime, comme agents principaux d’une intrigue longuement développée, ensuite l’emploi de la prose dans un récit de longue étendue. Peut-être apparaîtra-t-1l par la suite que ces caractères ont été suggérés par l’un ou l’autre des deux sœenres proprement romanesques de la httérature grecque, le roman d'amour et la nouvelle. S'il en est ainsi, la part qui revient à ces genres dans la conception du Satiricon, c’està-dire l'influence directe de la Grèce sur Pétrone, paraîtra encore assez considérable. |