À. — L'INTRIGUE
Les parties même du livre que nous avons conservées ne nous sont connues que par des fragments ; ils sont d’ailleurs assez nombreux pour que nous puissions suivre les grandes lignes du récit. En outre les parties conservées contiennent des allusions aux parties perdues qui nous permettent de former, au sujet de lintrigue prise dans son ensemble, tout
au moins quelques conjectures vraisemblables.
19 Les parties conservées.
Le Satiricon se présente à nous comme un récit autobiooraphique, dont le narrateur est le personnage principal
lui-même. Ce personnage est Encolpe, homme libre, probablement d’origine servile ; il est âgé de vingt à vingt-cinq ans ; sa profession est mal définie ; il pratique tous les moyens
d'existence, même les moins recommandables ; le principal
1 Les citations sont faites d’après l'édition (avec traduction) de A. Ernout dans
«la collection Guillaume Budé, Paris, 1922. Elles contiennent lindication du . chapitre et du paragraphe. |
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d’entre eux est encore l'exploitation de ses avantages naturels sous toutes les formes possibles, et l’auteur nous en avertit par le nom même qu’il lui donne (’Eyxoruxs, nom de mignon. Collhignon, p. 380). Encolpe court les aventures avec son ami tres intime, Giton, âgé de seize ou dix-huit ans. La condition de Giton n’est pas définie avec plus de précision que celle d’Encolpe ; dans la partie perdue de lintrigue (81), aussi bien que dans la partie conservée, nous le voyons toujours jouer le rôle d’un esclave ; 1l en a la coiffure (entre autres 58, 2); 1l n’est dit nulle part expressément qu'il le soit ; en tous cas, à l’égard d’Encolpe et d’Ascylte, sa fonction d’esclave est volontaire (26, 10 ; 80, 5); ses mœurs sont celles d’'Encolpe, pires si possible. Dans la partie du récit par laquelle débute l'ouvrage, Encolpe et Giton sont en compagnie d’un nommé Ascylte, semblable à incolpe par la condition, l’âge et la profession (doxvère, infatigable). [ls se trouvent dans une ville de l'Italie méridionale dont le texte ne permet pas de préciser le nom, une. ville grecque (81, 3) située au bord de la mer (81, 1), éloignée de la région de Tarente, car le navire qui les y conduit par la suite est désigné comme faisant une longue traversée (7, 11). Les critiques sont d’accord pour placer cette ville dans la région de Baies et de Capoue ; il faut songer à une de ces villes de la côte tyrrhénienne, dans lesquelles affluaient les oisifs et les malfaiteurs. Encolpe se présente comme étant soumis à la surveillance d’un surveillant d’école (antescholanus, 81, 1). Ce détail conduit à supposer quAl s’est fait admettre, en compagnie d’Ascylte, probablement par subterfuge, dans l’école d’un rhéteur, comme élève logé ; 1ls s’en sont d’ailleurs évadés. Ils se donnent comme scholasticr (10, 6), c’est-à-dire professeurs ou étudiants, le mot a les deux sens.
Le premier chapitre nous montre Encolpe causant littérature sous un portique avec le rhéteur Agamemnon. Ascylte, que la conversation ennuyait, s’est esquivé. Encolpe
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part à sa recherche et veut rentrer à l’auberge où ils habitent tous trois. Il se perd. Il demande sa route à une vieille femme, qui le mène dans une maison mal famée. Il en sort aussitôt et sur le seuil trouve Ascvlte, qui y a été conduit par une mésaventure semblable. Giton paraît (d’après une phrase isolée, 9, 1) avoir eu aussi une aventure de son côté. Nous les retrouvons tous trois à l’auberge. Dispute au sujet de Giton, à qui Ascylte a voulu faire violence. [ls conviennent de se séparer, Giton restant avec Encolpe. Après une lacune, ils nous apparaissent au marché : ils rentrent en possession, après dispute et bousculade, d’un manteau dans lequel ils avaient cousu leur argent, et qu'ils avaient perdu. Ils sont de nouveau à l’auberge, quand y arrive une nommée Quartilla, femme certainement riche, mais de mœurs qu’elle décrit elle-même (25, 4). Elle leur reproche de l'avoir troublée précédemment dans une cérémonie du culte de Priape (17, 8) : aidée d’une nombreuse suite, elle les séquestre dans l'auberge et, sous prétexte de se venger d’eux, se livre avec eux à diverses scènes de débauche. Puis une lacune assez considérable, où étaient racontées d’autres aventures que nous ne soupçonnons que par de très rapides allusions au chapitre 26. Ensuite nous retrouvons nos trois héros au moment où ils vont répondre à l’invitation de Trimalcion. Les chapitres 27-78 nous décrivent la visite chez Trimalcion : promenade dans la maison, puis banquet. Cette partie de l'ouvrage nous est connue par une tradition manuscrite distincte, et c’est la seule dans laquelle le récit se présente à nous sans lacune. Aucune autre scène, semble-t-il, n'avait été traitée par l’auteur avec autant d'application et dans un si grand détail. Trimaleion est le seul personnage du roman dont nous possédions un portrait développé, qui nous le fait connaître au physique comme au moral, dans le passé comme dans le présent. Son nom officiel nous est connu par l’épitaphe qu’il a préparée pour son tombeau (71, 12). C. Pompeius Trimalchio Mæcenatianus a les noms
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d’un Romain de haute naissance ; en réalité, 1l est né dans l'esclavage et 1l a gardé son nom d’esclave comme premier cognomen ; 1l doit son second cognomen et son prénom au maître qui l’a affranchi, et enfin son nom à un homme né libre, qui, en l’adoptant, lui a conféré tous les droits d’un citoyen né dans la liberté. Les noms de Pompée et de Mécène lui sont d’ailleurs attribués probablement par plaisanterie. Le nom de Trimalchio trahit une origine syrienne : il est symbolique et signifie : très puissant. Trimalcion est d’une richesse fabuleuse. Il exerce la fonction de sevir, fonction religieuse qui se donne à des gens d’humble naissance. Ses familiers, qui assistent au banquet, sont des affranchis comme lui. Un personnage d'aspect imposant qui arrive vers la fin du repas, ami de Trimalcion, Habinnas, est, d’après son nom osco-ombrien, d’origine italienne, maus, bien que riche, de condition très modeste lui aussi. Encolpe, Ascylte et Giton finissent par s'échapper du banquet, qui se prolonge dans le vacarme et la grossièreté. Ils rentrent à l’auberge complètement ivres. Nouvelle dispute au sujet de Giton. Ascylte, sommé de partir, menace Encolpe d’une épée. Giton se jette entre les deux hommes, qui conviennent de le laisser décider librement lequel 1l accompagnera. Il se décide pour Ascylte et part avec lui. Encolpe, après avoir exhalé son dépit et sa colère, décide de les poursuivre. Il prend son épée et sort (toujours la nuit qui suit le festin) ; il rencontre un malfaiteur qui la lui prend ; il rentre à l'auberge. ; [ci une lacune, puis une partie nouvelle du réeit marquée
par l’entrée en scène d’Eumolpe; 1l remplace, comme com-
pagnon d’Encolpe, Ascylte qui, au moins dans la partie conservée du roman, ne fait plus qu’une brève apparition. Nous retrouvons Encolpe dans un portique orné de tableaux. Il est abordé par Eumolpe, vieillard, poète famélique et ridicule. Le nom est grec, symbolique et ironique (Etuomoe, bon chanteur). [ci divers épisodes en dehors de Paction.
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Eumolpe raconte une aventure scandaleuse de sa jeunesse à Pergame avec un jeune garçon, puis il engage avec Encolpe une conversation sur les beaux-arts, il récite deux poèmes ; sa déclamation finit par agacer les autres visiteurs du portique qui le chassent à coups de pierres ; Encolpe le suit. Lacune, dans laquelle il était question des faits et gestes d'Eumolpe, et aussi de ceux d’Encolpe parti à la recherche d'Ascylte et de Giton. Au cours de cette lacune était indiquée sans doute la raison pour laquelle, ainsi que nous l’'apprenons peu après, Eumolpe et Encolpe projettent de quitter la ville : par exemple échapper à Ascylte, une fois Giton retrouvé. En effet, Encolpe retrouve Giton et le ramène chez lui. Il se prend de querelle avec Eumolpe, parce que celui-ci, comme précédemment Ascylte, fait la cour à Giton. Dispute, arrivée de l’aubergisie, qui est impliqué par Eumolpe dans la dispute. Celle-ci devient générale, elle prend fin par l’arrivée de l’intendant chargé de l'administration du groupe de maisons auquel appartient l'auberge (procurator insulae) : Bargatès (Syrien, affranchi ou esclave). Cet épisode à peine terminé, un autre commence : Ascylte, qui a fait passer Giton pour un esclave fugitif et procède lui-même à sa recherche, arrive dans l’auberge avec un agent de police pour faire une perquisition ; il part sans avoir découvert Giton. Eumolpe, qui avait quitté l’auberge et y revient, menace de dénoncer Giton et de le livrer à Ascylte. L'intervention de Giton amène une réconciliation d'Encolpe et d'Eumolpe; tous trois s’embarquent sur un navire dont la destination est Tarente, mais qui abordera par la suite à Crotone. Ici commence une nouvelle partie du récit qui se passe sur ce navire.
Après une lacune, nous retrouvons Encolpe au moment où 1l apprend que le maître du navire est un nommé Lichas de Tarente, qui ramène à Tarente une nommée Tryphène
(revzauveæ, de tpvsn, voluptueuse). Lichas est un riche mar- — chand de Tarente (101, 4), d’ailleurs aussi débauché que
tous les autres personnages. Tryphène est riche elle aussi ; elle paraît avoir eu quelques démêlés avec la justice (108). Encolpe éprouve en apprenant cette nouvelle une émotion toute naturelle. Ce sont des gens avec lesquels il est à la fois très mal et trop bien. A l’égard de Lichas, 1l s’est rendu
coupable de graves méfaits que le texte indique sans les
préciser complètement. Malgré cela, Lichas a eu et conserve pour lui une affection d’un caractère spécial; un passage semble dire qu'il a quitté Tarente à sa recherche. Quant à Tryphène, il a été son amant, puis il lui a joué à elle aussi un très mauvais tour ; en outre il lui a enlevé Giton, à qui elle a été et est encore très attachée. D'accord avec Eumolpe, ils décident de se déguiser pour échapper à leurs ennemis ; leur déguisement est celui d'esclaves d'Eumolpe, et esclaves fuoitifs punis comme tels, la tête et les sourcils rasés, la lettre F peinte sur le front. Ils sont néanmoins reconnus. Cette reconnaissance donne lieu à une scène de menaces et de bataille qui prend fin, grâce à l'intervention d'Eumolpe, par une réconciliation générale. Cette réconcihation est mise
aussitôt à profit par Lichas auprès d’Encolpe, et par Try-
phène auprès de Giton, à la grande jalousie d’'Encolpe. Les fragments nous apprennent que diverses intrigues et scènes licencieuses se déroulaient sur le navire ; il n’en reste rien. Nous apprenons aussi qu'Encolpe a volé ou du moins est
soupçonné d’avoir volé le voile et le sistre d’Isis, patronne
du navire. Ensuite une partie de récit à peu près continue
nous fait assister à la tempête qui met fin à la traversée;
le navire sombre ; tous les passagers sont sauvés à l’exception de Lichas, dont le corps est rejeté sur le rivage et brûlé. Tryphène disparaît du récit, du moins dans le roman tel que nous le possédons. lei commence une partie nouvelle du récit.
La ville où Encolpe, Eumolpe et Giton ont débarqué, tant bien que mal, est Crotone. Ils se mettent immédiatement en quête d’un moyen d'existence, malhonnête naturellement,
et ils le trouvent à peine entrés dans la ville : ce sera l’escroquerie à l'héritage. Eumolpe se donnera comme un riche vieillard, et les deux autres pour ses esclaves ; ils vivront tous trois de la cupidité de ceux qui courtiseront Eumolpe dans l'espoir d’être inscrits sur son testament. Des scènes auxquelles cette supercherie donnait lieu, il ne reste à peu près rien. Elles devaient avoir cependant un certain développement (125, 1). Encolpe a des doutes sur la durée de l’artifice qui produit leur prospérité présente (125). Il cherche donc fortune avec ses seuls avantages personnels. Il prend pour cela le nom de Polyænos (var) qui est une des épithètes d'Ulysse dans Homère. Il trouve l’aventure galante ét profitable qu’il souhaite auprès d’une nommée Circé ; le nom est emprunté lui aussi à l'Odyssée ; la personne est de la même condition et du même caractère que Quartilla et Tryphène. Le récit de cette aventure remplit à peu près complètement les fragments restants de l'ouvrage. Cireé et Polyænos sont mis en rapport par la servante de Circé, Chrysis. Circé reçoit Polyænos chez elle, il est trahi par ses forces au moment décisif ; ils se séparent brouillés. L’entremise de Chrysis les réconcilie. Une nouvelle conversation ne réussit pas mieux à Polyænos. Sur l’ordre de Circé, furieuse, 1l est battu, maltraité de toutes manières et jeté dehors. Cependant son amour pour elle grandit de plus en plus, si toutefois 1l faut interpréter en ce sens 138, 6-8 et 139, 1. Il va donc invoquer le dieu Priape, par la haine duquel il se sait poursuivi. Il est arraché du seuil du temple par une vieille, mi-entremetteuse, mi-sorcière, Proselenos, qui a déjà joué un rôle dans l’aventure après son premier échec. Elle le mène auprès de la prêtresse de Priape, Œnothea. Celle-ci prépare un sacrifice. Pendant une absence qu’elle fait, le pseudo-Polyænos tue une oie consacrée à Priape ; ce sacrilège lui est reproché, puis pardonné par la prêtresse. Les deux femmes se livrent sur lui à des pratiques soi-disant magiques, à la fois grotesques, obscènes et dou-
loureuses. Il s'enfuit sans en attendre la fin. Nous cessons:
ici de suivre les aventures d’Encolpe-Polyænos. Les quelques fragments qui, dans la suite, se rapportent à lui n’ont de relation certaine ni avec les précédents, n1 entre eux: D’autres mettent en scène Eumolpe. Nous le voyons d’abord engagé dans une aventure scandaleuse ; ensuite donnant connaissance à ses prétendus héritiers d’un testament burlesque, aux termes duquel ceux qui voudront entrer en
possession des legs à eux faits, à l’exception de ses affranchis
(c’est-à-dire ses pseudo-esclaves Encolpe et Giton, quil affranchit par testament), devront manger une partie de son cadavre. Le roman finit là pour nous.
Rappelons les principaux événements racontés dans la partie conservée. 19 Dans la ville inconnue : scène dans ‘école d’Agamemnon (v. 3, 1), puis conversation littéraire dans un portique (le début perdu) ; aventure d’Encolpe,
Ascylte et Giton avec Quartilla {le début et la plus grande
partie perdus) : histoire de la perte et de la reprise du manteau où Encolpe et Ascylte ont caché leur argent (le début perdu) ; histoire des démêlés d’'Encolpe et d’Ascylte au sujet de Giton (en partie perdue); banquet chez Trimalcion :
intervention d’Eumolpe dans le récit, scènes à la galerie de
tableaux, puis à l'auberge (mutilées) ; embarquement.
29 Sur le navire : l'installation des trois personnages à bord
du navire est perdue ; le vol par Encolpe du voile et du sistre d’fsis, patronne du navire, n’est connu que par une allusion (114, 5) ; il nous reste les parties suivantes : déguisement d'Encolpe et de Giton en esclaves et leur reconnaissance par Lichas et Tryphène ; scènes diverses entre les quatre personnages (en grande partie perdues) ; tempête et naufrage. 30 À Crotone : l’escroquerie au testament (les parties les plus importantes perdues) ; l’histoire de Polyænos et de Circé (la fin perdue).
Ce résumé permet de prendre une idée des lacunes que
laissent entre eux les fragments conservés, et de l'étendue
qu'avait le roman dans son intégrité. L’ampleur de ses proportions apparaît mieux encore si l’on essaie de jeter un coup d'œil sur les parties perdues du récit, avant le moment où nous saisissons le fil de l'intrigue, et après celui où il nous échappe. Nous ne considérerons que les points les plus importants, et les faits qui paraissent les moins incertains.
29 Les parties perdues.
Tout d’abord, l'intrigue du roman avait-elle une unité, les aventures d’'Encolpe avaient-elles un lien entre elles ? Oui, tous ses malheurs lui viennent de la colère de Priape qui le poursuit (139, 2). L’indication fournie par ce passage capital est confirmée par ce fait que l’action de Priape se retrouve dans toutes les aventures d’Encolpe, dans toutes celles du moins dont nous pouvons suivre le développement ! D'abord l’histoire de Quartilla. C’est pour l'avoir troublée pendant un sacrifice à Priape que lui et ses compaonons se sont attiré sa haine (16, 5 ; 17, 8). C’est Priape sans aucun doute qui lui a donné en songe l’ordre de se mettre à la recherche des profanateurs (17, 7). C’est au nom de Priape, et par des procédés qui doivent plaire à ce digu, qu'elle assouvit sur eux sa vengeance (21, 7). Ensuite l’aventure de Lichas et Tryphène. C’est Priape qui, par son pouvoir secret, conduit Encolpe sur le navire de Lichas (104,1); c’est lui qui, par un songe, révèle à Lichas la présence d’Encolpe ; c’est l'intervention du dieu qui amène, au moins indirectement, la découverte des fugitifs, car le récit que fait Lichas du songe qu'il a eu attire l’attention sur les deux prétendus esclaves, ét fait découvrir leur vraie personnalité (104 et 105). Enfin l'aventure de Circé : Priape est sans aucun doute l’auteur de la disgrâce d’Encolpe
1 Elle se manifestait peut-être déjà, dans une aventure antérieure, par une déconvenue semblable à celle qu'Encolpe éprouve auprès de Circé (9, 9),
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auprès d'elle, car est à son temple qu'il se rend, c’est lur qu'il invoque et essaie d’apaiser (133, 3). Il l'appelle dans ce passage « divinité ennemie » (le mot est douteux, le sens sûr; la même expression se retrouve d’ailleurs plus loin,’ 140, 11). C’est à la prêtresse de Priape qu'il fait appel pour. le sacrifice et pour les pratiques magiques grâce auxquels il doit recouvrer sa virilité. Mais nous avons vu que ces pratiques ne sont pas menées à bout, et que le sacrifice est troublé par une injure au dieu, le meurtre de l’oie sacrée. Nous sommes conduits par là à supposer que la colère du dieu n’est pas encore apaisée ; et en effet nous apprenons par la suite que la disgrâce qu'il a infligée à Encolpe continue à peser sur lui. Le fragment 140, 12 nous apprend d’abord qu’'Encolpe désespéré se fait lui-même en se mutilant l'instrument de la vengeance du dieu, ensuite qu'un dieu plus puissant que Priape le secourt et met fin à ses malheurs À Ce dieu est Mercure, le dieu des voyageurs et aussi des voleurs, protecteur naturel d’'Encolpe. Il semble bien que l'intervention de Mercure écartait définitivement les persécutions de Priape, et terminait du même coup les aventures d’Encolpe qui toutes s'expliquent, celles du moins dont nous avons conservé le récit, par l’action hostile de
1 Le fragment est si important pour l'intrigue qu’il mérite d’être brièvement discuté. La première phrase contient une allusion très nette à Priape, dans les mots dit majores : « Dii majores sunt qui me restiluerunt in integrum. » Encolpe répond sans aucun doute à un interlocuteur qui lui a demandé : « Est-ce donc à Priape que tu dois... » Quel est d’autre part le sens des mots : restituerunt in integrum ? Faut-il entendre seulement qu’il a recouvré la partie du corps que sa mutilation lui avait fait perdre, ou en même temps qu’il a retrouvé sa vigueur ? Cela est important quand on veut se faire une idée du développement ultérieur de l'intrigue. Ce serait forcer le texte que de tirer des mots eux-mêmes autre chose que le premier sens. Mais Mercure, protecteur d’'Encolpe et plus\ puissant que Priape, n'avait pas de raison d’épouser la raneune de ce dernier et de faire à son favori un présent inutile. Ceci admis, si le point initial de l'intrigue était la colère de Priape excitée par Encolpe (et Pétrone nous le dit lui-même), on peut considérer comme vraisemblable que le point final de l’intrigue était la suspension de Ja colère du dieu, ou du moins des effets de cette colère,
ce dieu. Les détails que nous venons de réunir nous permettent, semble-t-il, de dégager les grandes lignes d’une intrigue qui réunissait non pas peut-être toutes les parties du roman, mais du moins les événements que l’auteur avait traités avec le plus de détail.
Voyons maintenant ce que nous apprenons des événements qui précédaient où suivaient ceux dont nous avons conservé le récit plus ou moins complet.
Dans la partie de l'intrigue antérieure à celle que nous pouvons suivre, les allusions qui se rencontrent au cours du récit nous laissent entrevoir trois groupes de faits, parmi lesquels nous ne signalerons que les plus importants.
a) La vie antérieure des trois principaux personnages Encolpe, Ascylte et Giton. Au chapitre 81, il est fait allusion pour tous trois, mais surtout pour Encolpe, à des événements assez nombreux et variés, et qui avaient rempli un temps assez long. Ce passage capital doit être complété par plusieurs autres : ch. 9 (6 à 8) ; ch. 83, 6 et 117, 3, où il est . question d’un certain Lycurgue, « hôte » d’Encolpe, dont celui-ct à pillé la valla ; 1l paraît être le même personnage dont Encolpe dit 81, 3 : hospitem occidi. Ces événements étaient-ils racontés avec autant de détails que ceux qui occupent la partie conservée du roman ? Nous n'avons pas de certitude à ce: sujet. Mais nous avons des raisons-de penser que cela est douteux. En effet, on ne saisit pas dans ces événements l’action du dieu Priape ; or la vengeance de ce dieu semble fournir, nous l’avons vu, le point de départ et le cadre de la partie développée de l'intrigue du roman. En outre les événements relatifs à Ascylte et Giton ne pouvaient être racontés que par eux et non par Encolpe ; or la convention qui détermine la forme du roman, c’est que les événements y sont racontés par Encolpe. Nous avons donc là des parties étrangères, pour ainsi dire, au corps même de l’ouvrage. Le plus probable est que tous ces événements étaient racontés dans une conversation par chacun
des héros, suivant un artifice de composition dont Virgile et Homère avaient donné le modèle, et que ces narrations, malgré leur étendue, présentaient les événements avec moins de détails que ceux qui font parte de l'intrigue proprement dite, et dont le récit incombe à Encolpe seul.
b) L'aventure d’Encolpe et de Giton avec Lichas et Tryphène. Nous entrevoyons les grandes lignes par quelques allusions dans la deuxième partie de l'ouvrage, Lichas a été et est encore amoureux d’'Encolpe (105; 109,3; 113, 10); celui-ci a séduit sa femme (106, 2), qui paraît être la même qu'une nommée Hedyle, mentionnée dans un autre passage (113, 3) ; Lichas a été lui-même l’objet d’une scène morti- , fiante en public (106, 2) ; on lui a de plus pillé ou volé un : navire (113, 3). Tryphène a été et est encore amoureuse de Giton (105, 115, etc.) ; elle a été d’ailleurs précédemment la maîtresse d’Encolpe (113, 8) ; elle a été exposée en public par lui dans une situation où sa pudeur était offensée (106, 4) ; sans compter qu'il lui a enlevé Giton. Nous apprenons en outre qu'elle a eu des difficultés avec la justice et qu’elle a dû quitter Tarente (100, 108). Ces événements se passaient sans aucun doute au lieu de séjour habituel de Lichas et de Tryphène, c’est-à-dire à Tarente. Dans les fragments qui y font allusion, 1l n’est pas question d’Ascylte, et la manière dont l'intrigue est construite, associant quatre personnages deux à deux, ne laisse point de place pour lu. Il est donc probable qu'il n’y figurait pas. Il faut remarquer en outre que le bref historique des antécédents des personnages, que donne Encolpe au chapitre 81, ne contient aucune mention des événements de Tarente. On peut conclure de ce fait que ces événements étaient, en quelque sorte, sur un plan différent de ceux qui sont mentionnés dans ce chapitre 81 ; qu'ils avaient été présentés au lecteur comme plus an et décrits plus en détail, et qu'ils figuraient déjà dans le récit autobiographique d’Encolpe.
c) L’indication de la colère du dieu Priape contre Encolpe,
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et des motifs de cette colère. Cet élément de l’action, fort
important, pouvait être énoncé d’une manière très brève.
Nous n'avons aucun moyen d’entrevoir à quelle époque de sa vie, m1 pour quel motif, Encolpe avait encouru la colère du dieu.
Au sujet des événements qui suivaient ceux dont nous avons conservé le récit, les fragments ne nous fournissent que quelques allusions ee
La plus importante et la plus claire est au chapitre 140, 12, dont 1l a été question plus haut. Nous y apprenons CÉnoe ni l'intrigue finissait, comment l'intervention de Mercure arrêtait la persécution de Priape, et terminait Do pAUIenIent du même coup les aventures d'Encolpe.
Entre ce dénouement et les dernières parties de récit dont nous puissions encore suivre tant bien que mal le développement, il semble que peu d'événements seulement venaient s’intercaler. Voici les indices qui conduisent à cette conclusion.
Deux passages (138, 5 et 139, 4) nous montrent une certaine Chrysis violemment éprise d'Encolpe. Cette Chrysis n’est sans doute pas autre que la servante de Circé : nous ne devons pas en effet attribuer sans motif à Pétrone une complication qui consisterait à donner le même nom à deux personnages différents. Dans le second des deux passages cités, Chrysis parle à Encolpe dans des termes qui ne s'expliquent guère si la protection de Mercure n'a déjà produit ses effets. Si, comme nous l'avons supposé plus haut, l'intervention de Mercure amène la fin de l'intrigue, il nous faut admettre aussi que l'intrigue prenait fin à Crotone, en même temps que l'aventure qui met Encolpe en rapport avec Circé et Chrysis. Cette aventure comprenait, entre la partie que nous connaissons le mieux, dans laquelle Chrysis ne joue qu'un rôle secondaire, et de à laquelle appartiennent les deux fragments cités plus haut, diverses
péripéties que nous entrevoyons à peine, une nouvelle infor-
tune d'Encolpe produite par la colère de Priape À, et qu sans doute le détermine à la mutilation mentionnée chapitre 140, 12, certains dangers courus par lui et résultant de ce que, dès son arrivée à Crotone, il s’est fait passer pour esclave d’Eumolpe. Mais l’histoire dans son ensemble, avec les différentes situations qu’elle offre, paraît avoir été, dans les parties perdues des chapitres précédents, assez amplement développée pour que l’auteur en traitât les derniers événements avec sobriété, d'autant plus que chez Pétrone la narration, souvent capricieuse, n’est Jamais mi diffuse, n1 monotone. | |
Pendant qu’'Encolpe, sous le nom de Polyænos, est occupé auprès de Circé et de Chrysis, ses compagnons mènent une vie heureuse aux dépens des habitants de Crotone. Mais l’escroquerie au testament, qui est leur unique moyen d'existence, touche à sa fin. Les fragments nous l’apprennent d’une manière à peu près certaine. La hbéralité des dupes d'Eumolpe commence à s’épuiser (141, ©); pour ranimer leur confiance, il donne connaissance de son testament (141) ; c’est là un artifice désespéré et qui ne pouvait être renouvelé; enfin les scènes auxquelles donnait: lieu le scénario monté par Eumolpe paraissent avoir trouvé place déjà dans les parties précédentes du roman (125, 1). Le stratagème de la fausse opulence d’Eumolpe une fois dévoilé, ses auteurs ne pouvaient se maintenir à Crotone ; Pétrone était obligé ou de mettre fin à leurs aventures, ou de les transporter dans une autre ville.
Ainsi, du point même où les fragments conservés nous laissent, nous entrevoyons, à une distance qui ne paraît pas très grande, la fin de l’escroquerie au testament et du séjour à Crotone, la fin de l’aventure dans laquelle Encolpe s'engage sous le nom de Polyænos, et, grâce au fragment 140, 12, la fin même de l'intrigue qui réunit les parties
1 C'est peut-être le fait raconté chapitre 140, 11,
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principales du roman. Cette intrigue, toutefois, ne se terminait sans doute pas sans une nouvelle intervention de la Tarentine Tryphène, qui, dans l’état présent du texte, disparaît brusquement dès l’arrivée à Crotone. Il faut tenir compte en outre de la liberté de digression que Pétrone se réserve ; nous ne pouvons prévoir dans quelle mesure il en faisait usage dans les dernières parties de son livre. On a supposé que certains événements se passaient à Marseille : cette supposition repose sur une interprétation inexacte des fragments [ et IV. S'il faut risquer une hypothèse sur le dénouement du roman, la plus acceptable est celle du
retour des personnages à Tarente, qui est la patrie de Trv-
phène, et d’où Encolpe et Giton paraissent être partis pour les aventures dont les fragments nous ont conservé le récit. Les événements racontés par Encolpe ne peuvent être datés que par des allusions assez vagues. Elles conduisent à l’époque même où vivait l’auteur probable du Satricon, c'est-à-dire à l’époque de Caligula, Claude et Néron.