LIEN HISTORIQUE
Après le martyre du Père Viel. — Louis Hébert. — Sa parfaite honorabilité. — Son testament. — Madame Hébert. — La prise de Québec par les Kertk. — Ere nouvelle pour la colonie. — Notre-Dame de Eecouvrance incendiée. — Relation du Père Vimont au sujet de cet incendie. — Détails importants sur la rivière du Sault. — Chemin ordinaire de tous les missionnaires. — Le sieur du Plessis Bochard. — Ile Jésus. — Les Iroquois commencent à descendre par la rivière des Prairies. — Ville-Marie. — Maisonneuve. — Mlle Manse. — Les Messieurs de Saint-Sulpice. — Vénérable mère Bourgeois.
Quand au sommet d'un mont stérile,
L,e royal habitant des airs,
Loin des sentiers de l'univers
A su se choisir un asile,
Ce n'est pas que des aquilons
Z,e cortège ait pour lui des charmes,
Mais il ressent moins d'alarmes,
Pour l'avenir de ses aiglons.
Tel de l'heureuse Normandie Quittant la rive en soupirant, Aux bords lointains du Saint-L,aurent, Champlain fonde une autre patrie.
Ce n'est pas l'exil de la cour Qui le pousse vers cette plage, Non, son cœur y voit l'héritage Des Français qui viendront un jour !
Iv.-J.-C. FlSET.
L'onde furieuse de notre rapide venait de recueillir le corps meurtri, ensanglanté du héros, premier martyr canadien ; peut-être a-t-elle recelé
quelques jours ce trésor d'humilité et d'abnégation, jusqu'à ce qu'une poignée d'amis, mêlant leurs larmes au bruissement des feuilles et aux échos des cascades, aient confié au sol de la Nouvelle-France les restes de celui qui venait de mourir pour elle !... Mystère des secrets du passé ! manteau d'oubli dont un coin a surgi pour répandre de ses doux rayons sur nos âmes émerveillées !
Désormais le silence se fera sur le mort gisant dans ce sol fertile, et comme recouvert de cette nature robuste et appelant toutes les énergies.
De temps à autre l'écho de nos plages redisait le bruit mesuré des pagaies ; et les canots d'écorce filaient le long des bords au chant des refrains monotones des Indiens, ou mieux des hymnes de l'Église et de la mère patrie.
Oh ! quelle poignante impression de douleur et de sainte envie vint étreindre les cœurs des Pères de Brébeuf et de La Roche Daillon, quand ils purent enfin [contempler ces rives d'où une voix semblait dire: ^Sta, viator, heroem calcas ; arrête, voyageur, tu foules aux pieds un héros.
(Ce fut Tépitaphe de François de Mercy, général de Bavière, blessé à la bataille de Nordlingue, contre Condé, le 3 août 1645.)
Sans doute ils s'arrêtèrent, comme aussi ungrand nombre après eux.
Une prière ardente s'échappa du cœur du grand de Brébeuf pour obtenir la grâce de passer à sa chère compagnie les palmes du martyre. Déjà, il s'était offert ; plus tard, il sera placé sur l'autel de l'immolation, avec son digne confrère le Père Gabriel Lalemant : " estant encore tous pleins de vie, on enlevait des morceaux de chair de leurs caisses, du gras des jambes et des bras, que des bourreaux faisaient rôtir sur des charbons et qu'ils mangeaient à leur vue." Voilà ce que disent les relations de 1649.
Depuis le martyre du Père Nicolas Viel, environ 71 ans s'écoulèrent avant qu'il fût question d'un établissement religieux à l'endroit témoin de son sacrifice.
Le cadre de mon œuvre ne me permet pas de m'occuper de tous les événements religieux et patriotiques qui ont parsemé ce laps de temps. Je choisis certains faits glorieux ayant quelque rapport avec notre plage, et je présente ce chapitre comme un lien historique destiné à nous attacher de plus en plus à la patrie en admirant la vertu et le courage de ses héroïques fondateurs.
Québec est notre berceau, le foyer merveilleux des premiers événements.
Au haut de ce cap altier et comme triomphant de nature, l'aigle divin a placé son nid.
Il a étendu son %vol dans tous les pays d'alentour ; et à mesure que ses aiglons ont paru, il a essayé leurs yeux à la lumière de la vraie civilisation, puis il les a lancés pour aller répandre au loin les bienfaits, et protéger de nombreuses peuplades.
Aujourd'hui les sentiers innombrables et éloignés, les portages arrosés des sueurs et du sang de nos aïeux, les tempêtes essuyées, les nuits de froid intense, les privations de toutes sortes de nos héros, leurs supplices effroyables, leur mort tragique ; toutes ces choses, vrais diamants de notre couronne nationale, ne sont-elles pas beaucoup trop ensevelies, pour ne pas dire ignorées?
Il est un nom que je tiens à mentionner, puisque j'écris l'histoire d'une de nos paroisses rurales, c'est celui du sieur Louis Hébert.
Il fut le premier à cultiver le sol de la patrie, il est le père de nos cultivateurs, comme aussi leur modèle de vertu, d'énergie et de parfaite honorabilité.
Il se livra cependant à l'agriculture d'une manière bien restreinte, " à demi-lieue de l'habitation sur le bord de la rivière Saint-Charles, à son labourage, écrit Champlain (p. 988), tant était impérieux et exclusif le dessein de la compagnie des cent associés de profiter du commerce des four-
rures et d'empêcher toute entreprise de le diminuer."
" Louis Hébert, écrit B. Suite {Hist. des C.-F., ch. II, p. 18), devait s'être attaqué à la terre dès 1618 ; il possédait un labourage en 1620, mais c'était un labom^age à la bêche, puisque Champlain nous dit positivement que la veuve Hébert fit usage de la charrue, pour la première fois, le 26 avril 1628."
Louis Hébert était allé en Acadie en 1604 avec de Monts (Rameau, Une colonie féodale, p. 14; Benj. Suite, I, p. 143). Sa femme l'y accompagna en
1606, puisque dans une requête adressée au duc de Ventadour, vers 1625, il réprésente qu'il " est le chef de la première famille qui ait habité depuis l'an mil six cent six jusqu'à présent " dans ces possessions lointaines. " Ce texte signifie pour nous, dit Benj. Suite (Hist. des C.-F., I, p. 143), que Hébert avait amené sa femme à Port-Royal l'année 1606 et, quoique ce poste eût été abandonné en
1607, repris en 1609, puis déserté de nouveau en 1613," le digne colon se considérait comme le plus ancien chef de famille de la Nouvelle- France.
" Mme de Poutrincourt, arrivée en Acadîe le 22 mai 1611, ne serait donc pas la première femme
européenne qui soit passée dans l'Amérique du Nord.
"Au commencement de 1717, à la suite des lettres échangées avec M. de Monts, le sieur Hébert vendit les biens qu'il possédait à Paris et obtint la promesse d'un terrain de dix apents à Québec.
" Dix arpents ! Quelle mince concession pour cet homme sincèrement disposé à la culture, quand sous peu, de si immenses terrains seront donnés à tant de gens qui ne songèrent nullement à les. utiliser !
" Champlain le prit à son bord en 1617, avec sa femme Marie Rollet, et ses enfants Guillaume, Anne et Guillemette" (B. Suite, I, p. 143).
Voici ce que le Père Le Clercq écrit à son sujet {Premier établissement de la Foi, p. 214) : " On peut dire que ce que Champlain obtint de plus avantageux fut de persuader le sieur Hébert de passer en Can<ad<a avec toute sa famille, qui a produit et produira dans la suite de bons sujets des plus considérables et des plus zélés pour la religion."
La fille aînée de Louis Hébert, Anne, épousa un an après l'arrivée de la famille, Etienne Jonquet, Normand. " Ce fut le premier mariage qui se soit fait en Canada" (Le Clercq, I, p. 3).
Pendant ses dix années de vie, Hébert fut l'honneur et l'édification de tous ; aussi quand sa mort
arriva, le 25 juin 1627, ce fut un deuil public (Chaihplain, 1616).
Ses dernières paroles méritent toute notre admiration : " Je meurs content, puisqu'il a plu à Nôtre- Seigneur de me faire la grâce de voir mourir devant moi des sauvages convertis. J'ai passé les mers pour les venir secourir plutôt que pour aucun intérêt particulier, et mourrais volontiers pour leur conversion, si tel était le bon plaisir de Dieu. Je vous supplie de les aimer comme je les ai aimés, et de les assister selon votre pouvoir. Dieu vous en saura gré et vous en récompensera en paradis ; ils sont créatures raisonnables comme nous et peuvent aimer un même Dieu que nous, s'ils en avaient la connaissance, à laquelle je vous supplie de leur aider par vos bons exemples et vos prières. Je vous exhorte aussi à la paix et à l'amour maternel et filial que vous devez respectivement les uns aux autres, car en cela vous accomplirez la loi de Dieu en charité. Cette vie est de peu de durée, et celle à l'avenir est pour l'éternité. Je suis prêt d'aller devant Dieu qui est mon juge, auquel il faut que je rende compte de toute ma vie passée ; priez-le pour moi, afin que je puisse trouver grâce devant sa face, et que je sois un jour du nombre de ses élus.'' Et puis, levant la main, il leur donna à tous sa bé-
Oniversftfj"
BISLIOTHECA Ottavienei*
nédiction et rendit son âme entre les mains de son créateur (Sagard, pp. 590-591).
Ces paroles devinrent le pins précieux héritage de sa descendance, et je puis dire qu'elles méritèrent du ciel la grâce du dévouement et du sacrifice pour son épouse éplorée.
Quand vint le moment douloureux de la reddition de Québec aux Kertk, Mme Hébert fut comme préposée à sa garde. Elle y demeura avec un saint courage, se faisant respecter des ennemis, de sa race et de sa religion. Son toit vertueux devint l'asile des Français abandonnés. Que de fois ils durent s'y réunir pour la prière afin d'obtenir des jours meilleurs !...
La paix étant rétablie entre la France et l'Angleterre, Émery de Caen, ayant pour lieutenant M. du Plessis Bochard, mit voile à Honneur le 18 avril 1632.
Ils arrivèrent à Québec le 5 juillet suivant, ayant à leur bord les Pères Paul Le Jeune et Anne de Noue, de la compagnie de Jésus.
Nous signalerons bientôt quelques rapports entre le lieutenant Bochard, le Père Le Jeune et notre localité.
Mme Hébert fit avec empressement les honneurs de l'hospitalité. Ce fut comme une nouvelle naissance pour la colonie, pour ce sol canadien où la
vertu de cette femme avait gardé intact le souvenir de la mère patrie. L'hymne d'action de grâces retentit sous son toit, et le saint sacrifice v fut offert au sein des plus vives émotions ; la sainte messe qu'ils n'avaient pas entendue depuis trois ans, bon Dieu ! quelle joie, écrit Le Père Le Jeune, qui en fut le célébrant. Les larmes tombaient des yeux, quasi à tous, du contentement qu'ils en avaient" (Rel. 1632).
La reprise de Québec est le commencement d'une ère nouvelle.
C'est à ce moment que furent creusées les solides fondations de l'Eglise catholique en ce pays. On fit un choix judicieux de colons.
Les missionnaires purent s'appliquer avec succès à la conversion des sauvages. Sans doute, cette œuvre de salut offrit toujours les plus grandes difficultés, mais il est certain que les efforts constants des Jésuites produisirent d'immenses résultats.
Champlain revint à Québec le 23 mai 1633, accompagné des Pères Jean de Brébeuf et Ennemond Massé. Il donna aussitôt une nouvelle preuve de sa fervente piété en érigeant un temple en l'honneur de la sainte Vierge, accomplissant en cela une promesse qu'il avait faite s'il recouvrait le pays.
Ce temple reçut de Champlain le nom de Notre- Dame de Recouvrance.
Les Jésuites vinrent se fixer près de cette église et y demeurèrent jusqu'au désastreux incendie de 1640 où tout devint la proie des flammes. " Nous avions ramassé, écrit le Père Vimont (Rel. 1640, p. 50) en cette maison comme en un petit magasin, tout l'appui et le support de nos autres résidences et de nos missions. Dieu a réduit tout cela à néant. Le linge et les habits et les autres meubles nécessaires pour vingt-sept personnes que nous avons aux Hurons, étaient tout prêts d'être portés par eau dans ces pays si éloignés, et Notre-Seigneur les a fait passer par le feu."
Or ce chemin " par eau " que suivaient nos missionnaires et leurs hardis compagnons pour aller en pays si éloignés, c'est précisément la rivière des Prairies, qui longe notre paroisse.
Nous pouvons donc les suivre par la pensée depuis leur départ de Québec et comprendre quelque chose des fatigues endurées par ces hommes de Dieu sur tout le parcours de cette route. " J'ai supputé, écrivait le Père de Brébeuf (Rel. 1635, p. 25), le nombre des portages, et je trouve que nous avons porté trente-cinq fois et traîné pour le moins cinquante. Je me suis quelquefois mêlé d'aider à mes sauvages, mais le fond de la rivière est de pierres si tranchantes que je ne pouvais marcher longtemps nu-pieds."
Avant cette époque, Champlain, l'illustre père de la colonie, remontait notre rivière. Il y a là un souvenir bien précieux pour nous.
Aussitôt après l'arrivée des premiers missionnaires récollets, il voulut monter au pays des grands lacs. Voici comme il le raconte lui-même : " Nous continuâmes notre voyage amont le fleuve St-Laurent quelques six lieues, et fûmes par la rivière des Prairies, qui décharge dans le dit fleuve, où nous passâmes plusieurs petits saults par cette rivière, et puis nous entrâmes dans un lac" (Champlain, 1615, p. 19). C'était le lac des Deux-Montagnes.
Nous voyons dans les relations de 1636 (page 65) que notre rivière a été aussi visitée par un célèbre marin, le sieur du Plessis Bochard, général de la flotte.
Il est important de ne pas confondre ce personnage avec un gouverneur des Trois-Kivière portant une partie de son nom. M. B. Suite, dans le Bulletin historique du mois de décembre 1896, nous met sûrement en garde contre cette erreur. " Dans mon article sur les gouverneurs des Trois-Rivières, écrit-il (page 178), j'ai donné le nom de Duplessis Bochard à un personnage qui s'appelait réellement Guillaume Guillemot, sieur Du Plessis de Kerbodot, et en cela j'ai été trompé par nos historiens,
qui sont unanimes à prendre le Bochard de 1632-37 pour le Kerbodot de 1651-52. Ce dernier se signala par un acte de bravoure qui lui coûta la vie. Des bandes nombreuses d'Iroquois fondirent sur Trois- Rivières, pillant tous les environs, et massacrant tous ceux qui se hasardaient en dehors du fort.
M. de Kerbodot voulut châtier les malfaiteurs, et fit une sortie avec une cinquantaine de Français. Il s'élança à leur tête sur un terrain fangeux et ouvert, ce qui donna chance à l'ennemi. Il succomba sous ses coups avec quinze de ses hommes. C'était le quinze août 1652. Les relations ne laissent aucun doute sur cette différence que nous venons de mentionner entre deux hommes distincts de noms, de rôles et d'époques. Le Père Le Jeune dit toujours de celui qui nous concerne, le sieur du Plessis Bochard. " M. le général monte plus haut, donne jusque à la rivière des Prairies." " Il était général, écrit B. Suite (Bulletin, décembre, p. 178), comme on disait alors, conduisant de France en Canada les six ou huit navires de traite qui venaient annuellement à Québec ; à ce titre, il reprit la mer l'automne de 1635, et reparut l'année suivante.
Citons le registre des Trois-Rivières : "Le 22 août 1636, fut baptisé en la chapelle, par le Père Paul Le Jeune, un enfant âgé de six ans, Montaignet de nation, nommé Théodore par M. le gêné-
rai du Plessis Bochard, son parrain." C'est la seule mention du nom de Théodore que je trouve dans les registres de ces premières années ; aussi j'incline à croire que c'était le nom de baptême de l'amiral en question !"
Voici, d'après les relations de 1636 (page 65), comment le général du Plessis Bochard rendit compte de l'exploration qu'il fit de notre rivière.
" Les terres y sont meilleures, les arbres mieux nourris, les prairies en abondance, la beauté du pays ravissante, la pêche monstrueuse en quantité, en qualité et grandeur de poissons. Voilà bien des richesses assemblées en un endroit, mais les maringouins (c'est la première fois que je trouve le nom de ces insectes d'intérêt piquant) sont les petits dragons qui gardent ces belles pommes d'or, qu'on n'aura pas sans peine non plus que les autres présents de la terre."
Depuis le temps où le brave général faisait cette jolie description, nos rives n'ont fait que la justifier par la variété de leurs riches produits. Les petits dragons y ont conservé leur piquante surveillance ; je ne puis dire jusqu'à quel point ils ont réussi à garder non pas nos pommes d'or, mais bien nos " fameuses," ainsi que les autres présents de la terre.
Nous avons déjà référé à la relation de 1637 quand nous nous sommes occupés du nom de notre rivière. Il n'est pas hors de propos de citer ici quelques autres paroles de cette même relation parce qu'elles décrivent si bien nos alentours. "Au côté nord de l'île de Montréal passe la rivière des Prairies, qui est bornée par une autre île, belle et grande, nommée l'île de Montmagny (l'île Jésus aujourd'hui).
" Au delà de cette île est la rivière Saint-Jean, qui touche aux terres fermes du côté du nord.
"La rivière Saint-Jean tire sa dénomination du sieur Jean Nicolet, truchement et commis au magasin des Trois-Rivières ; il a souvent passé par tous ces endroits."
Et puis, après avoir donné l'origine de notre rivière dont nous avons suffisamment parlé, le Père Le Jeune ajoute : " Nous descendîmes à terre dans ces trois îles " (évidemment, il s'agit de l'île Jésus et des deux qui la suivent). " Je célébrai le premier sacrifice de la messe qui ait jamais été dit, à ce qu'on me rapportait en l'île de Montmagny qui est au nord de l'île de Montréal. Après avoir considéré la beauté du pays, nous fîmes voile aux Trois-Rivières."
Vraiment nos environs deviennent de plus en plus familiers aux premiers missionnaires et aux
intrépides voyageurs ; ils se plaisaient à mettre pied à terre aux endroits où les souvenirs commençaient à se grouper.
Les détails si précis des relations font voir qu'ils s'y attachaient de plus en plus. Nos bords leur offraient des lieux charmants pour faire " chaudière" (Sagard), et des poissons abondants et délicieux, d'après l'opinion du sieur du Plessis Bochard, citée plus haut, halte salutaire pour refaire les forces avant d'entreprendre les longues fatigues des portages.
Peut-être cette messe en l'île Jésus a-t-elle été célébrée à cet endroit de la première église dont les fondations sont aujourd'hui baignées par les eaux, tout près de l'ancien moulin des Messieurs du Séminaire de Québec, dont les ruines subsistent encore.
Les Iroquois finirent par découvrir que notre rivière était la route généralement suivie par les Français, " quoique de beaucoup plus longue " (de Brébeuf, 1635), pour se rendre aux grands lacs, c'est ce qui fait écrire au Père Yimont (Rel. de 1643, p. 71) : "Les Iroquois se sont tellement répandus sur le grand fleuve Saint-Laurent et sur la rivière des Prairies, qu'il n'y a point d'assurance depuis, le lac Saint-Pierre qui est un peu au-dessus des Trois- EAvières, jusques bien loin au delà de Montréal."
Ces hostilités se continuèrent pendant bien des années, et lorsque le Père Isaac Jogues, bravant le martyre, se chargea si héroïquement d'aller faire des propositions de paix, le Père Jérôme Lalemant rapporte (Rel. 1646, p. 41) qu'il avait dans ses ordres de faire tout son possible d'inciter à la paix les Iroquois, et en cas de refus, il a commission de presser fortement les " Annioronnons" de les empêcher de venir sur la rivière des Prairies par où passent les Hurons, bornant leurs guerres sur le grand fleuve Saint-Laurent, bien au delà de Montréal. Ces détails font naître la réflexion que si nos plages ont eu quelque rapport avec les premières gloires du pays, elles ont aussi partagé ses appréhensions et ses angoisses.
Nous voici au berceau de la grande famille de Ville-Marie.
C'est de son sein que des fils partiront, pleins de la foi la plus vive, pour agrandir son domaine dans tous les environs.
Le Père Barthélémy Yimont (Rel. 1642, p. 35) parle de la naissance de Ville-Marie dans les termes suivants : "Un grand homme de bien n'ayant jamais vu la Nouvelle-France que devant Dieu, se sentit fortement inspiré d'y travailler pour sa gloire. Ayant fait rencontre d'une personne de même cœur, ils envoyèrent, l'an 1640, vingt tonneaux de
vivres et d'autres choses nécessaires pour commencer en son temps une nouvelle habitation en l'isle de Montréal. Cette entreprise paraîtrait autant téméraire qu'elle est sainte et hardie, si elle n'avait pour base la puissance de celui qui ne manque jamais à ceux qui n'entreprennent rien qu'au branle de ses volontés ; et qui saurait ce qui se passe pour faire réussir ce grand'afiaire inférerait aussitôt que Notre-Seigneur en est visiblement l'auteur."
Les deux hommes mentionnés ici sont le sieur Jérôme Le Royer de La Dauversière, et le vénérable J.-J. Olier, fondateur de Saint-Sulpice.
Le Père Chauveau, de la compagnie de Jésus, encouragea les desseins de M. de La Dauversière, et le Père Condren, de l'Oratoire, raffermit M. Olier dans ses propos. Grâce à la généreuse coopération du sieur Pierre Chevrier, baron de Fancamp, du baron de Panty, et d'autres personnes charitables, de fortes provisions furent envoyées à Québec pour cette fin.
" Ces messieurs, écrit le Père Vimont (Rel. 1642, p. 36), qui entreprennent de faire adorer Jésus- Christ dans cette Ile, firent cet hiver dernier, une action vraiment chrétienne. Ce sont des personnes de vertu, de mérite et de condition, gens qui font profession de servir Dieu publiquement (que ces termes me sont agréables, servir Dieu publique-
ment !), ne rougissent point pour des hommes, de Jésus-Christ, et ne se laissent point enfler par les grandeurs de la terre ; ces âmes d'élite s'étant rassemblées en la grande église de Notre-Dame de Paris, ceux qui portaient le saint caractère, dirent la sainte messe, et les autres se communièrent à l'autel de cette princesse, tout chargée de miracles ; ayant le Sauveur du monde avec eux, ils dédièrent et consacrèrent à la sainte Famille l'île de Montréal, désirant qu'elle se nommât dorénavant Notre- Dame de Montréal."
Il était bien important d'assigner à la nouvelle colonie un chef imbu de l'esprit de foi et de piété de ses fondateurs.
Le Père C. Lalemant, qui ne perdit jamais de vue la Nouvelle-France, après avoir décidé M. de Lauzon à céder ses droits sur l'île de Montréal en faveur de la nouvelle société, intervint dans le choix du commandant de Ville-Marie. " Je sais un brave geutilhomme champenois, disait-il à M. de La Dauversière, nommé M. de Maisonneuve, qui a telle et telle qualité, lequel serait possible bien votre fait et commission" (Dollier de Casson, 1640, p. 41).
Il le mit en mesure de le rencontrer, et M. de La Dauversière vit bien que le bon Père avait frappé
juste. Plus le chef apparut, plus tous les intéressés découvrirent les riches qualités dont il était ennobli.
Voilà donc le théâtre de l'opération bien fixé.
C'est un centre de prière, de moralisation, d'enseignement qu'il s'agit de créer.
Les fonds sont souscrits, les soldats sont choisis parmi les plus intègres, les plus braves. Le chef est trouvé et il déclare à M. de La Dauversière qu'il était sans intérêt, et avait assez de bien pour son peu d'ambition, qu'il emploierait sa vie et sa bourse dans cette entreprise, sans vouloir autre chose que l'honneur d'y servir Dieu et le Roi, son maître, dans l'état et profession des armes qu'il avait toujours portées" (Histoire du Montréal, 1640).
Néanmoins aux yeux des associés le personnel n'était pas complet ; ils s'attendaient au sang versé, même ils souhaitaient de le répandre pour la gloire de Dieu. Ils songèrent donc à trouver des mains pures et tendres pour panser les blessures, soigner les malades et secourir dans la misère.
Un ange terrestre apparut, au départ de la Rochelle, pour remplir ce rôle pénible et consolant.
Jeanne Mance était son nom.
Les relations des Jésuites avaient fait connaître les dévouements de Mme de La Peltrie, des Ursulines, des Hospitalières. Il y avait dans ces pages des récits d'actions héroïques, des appels aux
prières, au courage, au secours, des espérances de conversions ornées des palmes du martyre.
Ces lignes, qui nous causent encore aujourd'hui de vives émotions, agitaient dans le temps les esprits, suscitaient des appuis, déterminaient les volontés.
Notre Jeanne du Canada sentit l'effort de sa bravoure, elle se leva pour aller défendre son Dieu, le roi de sa belle âme, sur ces plages lointaines, d'où les voix des missionnaires s'élevaient, appelant au secours. Elle quitta sa Champagne, après qu'un pieux chanoine de Langres lui eut indiqué sa voie, se rendit à Paris, et là, le Père Charles Lalemant contribua par ses paroles à l'affermir dans ses généreux desseins, " qui lui dit des merveilles touchant les desseins que Dieu avait sur la Nouvelle- France, écrit M. de Casson " {Histoire du Montréal, 1640).
Le Père de Saint-Jure l'assura aussi plus tard que jamais il n'avait tant vu de marques de volonté du bon Dieu qu'en sa vocation, que c'était une œuvre de Dieu, qu'elle s'en devait déclarer à ses parents, à tout le monde (Ibidem).
La flotte portant la recrue pour l'accomplissement de tous ces saints propos, composée de trois navires, arriva à Québec vers le milieu d'août 1611 ; mais ce ne fut que le huit mai de l'année suivante qu'elle atteignit sa véritable destination.
M. de Montmagny, gouverneur de la Nouvelle- France, le Père Vimont, delà compagnie de Jésus, Mme de la Peltrie, M. de Puiseaux prirent part à ce voyage, et tous mirent pied à terre, le dix-sept du même mois, à la place déjà désignée l'automne précédent.
Cet endroit est aujourd'hui occupé parla bâtisse de la douane. Une plaque en marbre a été fixée sur l'édifice pour perpétuer ce beau souvenir.
Les pieuses dames se hâtèrent de préparer en ce lieu un autel, et le Père Vimont y célébra le saint sacrifice. C'est alors qu'il fit entendre les accents prophétiques qu'il nous est donné de vérifier. Ce commencement de colonie n'était qu'un grain de sénevé, "mais je ne doute nullement, disait-il, que ce petit grain ne produise un grand arbre, qu'il ne fasse un jour des progrès merveilleux, ne se multiplie et ne s'étende de toutes parts " [Histoire du Montréal, 1642).
Le saint Sacrement fut exposé tout le jour.
Cette belle et grande nature se déroulant aux yeux de l'héroïque assistance, les bruits sonores des vagues, le chant des oiseaux, les arbres touffus et altiers pavoisant les flancs du Mont-Royal, les premiers feux du jour dorant de leurs rayons ce beau spectacle ; tout cela sans doute remuait les cœurs et poussait vers Dieu. Je puis dire qu'un
sentiment devait dominer, celui qui préoccupe et passionne à l'approche du combat.
Seule sur une langue de terre, cette poignée de braves attendait l'ennemi. Ils étaient bien partis avec les plus belles promesses de secours, avec les sympathies de personnes influentes ; mais une fois à cette distance, abandonnés à la merci d'ennemis nombreux, d'une férocité inouïe, seront-ils eux aussi oubliés et abandonnés? — Dieu ne le permit pas, et, malgré des épreuves écrasantes, des pertes de vie nombreuses, le noyau des colons de Ville- Marie augmenta chaque année.
Jusqu'en juillet 1657, le poste de Ville-Marie avait toujours été desservi par les Pères Jésuites. Ils se montrèrent bien favorables à la venue de missionnaires séculiers, vu que les travaux de leurs missions augmentant de plus en plus, ils ne pouvaient y séjourner assez régulièrement.
M. Faillon cite les noms des Pères qui y exercèrent le saint ministère ; ce sont les Pères Poncet, Dujubon, Duperron, Druillette, Butteux, Le Jeune, Dazan, Dequin, Albanel, Richard, Le Moine, d'Andemare, Bailloquet, enfin le Père Pijart qui cessa d'y exercer les fonctions pastorales le douze août 1657, et fut remplacé par M. Gabriel Sou art, chargé de la cure par M. de Queylus (Faillon, Histoire de la Col, II, pp. 282-283).
M. de Maisonneuve, étant repassé en France, obtint de M. Olier des prêtres de sa compagnie.
M. Gabriel de Queylus fut désigné comme supérieur, et il eut pour confrères MM. Gabriel Souart, Dominique Galinée et d'Allet ; ces messieurs prirent la mer le 17 mai 1657, en dépit de la mort de leur vénéré fondateur, arrivée le 2 avril précédent, et ils n'arrivèrent en vue de Québec que le 29 juillet suivant.
Ville - Marie cessa bientôt d'être considérée comme mission, et elle fut organisée en paroisse pour bénéficier d'une administration régulière et permanente.
Le jour de la Présentation de la sainte Vierge, le 21 novembre 1657, une assemblée générale des habitants fut tenue, et l'on procéda à l'élection des trois premiers marguilliers : Louis Prud'homme, Jean Gervaise, et Gilbert Barbier. Il est facile de voir la satisfaction causée par cette démarche au sein de la population, car les dons généreux qu'elle occasionna se montèrent à une somme de plus de 1,100 livres (Faillon, H. de la C., II, p. 286).
L'œuvre de Ville-Marie avait pris son essor, et malgré les dangers constants de ses féroces ennemis, en dépit du sang versé, elle grandissait d'une manière bien consolante.
M. de Maisonneuve avait compris qu'il manquait à la colonie un élément indispensable de bonheur
et de prospérité, et il songea à l'éducation des enfants. Aussi, dès 1653, il s'était assuré l'assistance de la Vén. Mère Bourgeois, afin de mettre à profit son héroïque charité dans l'accomplissement de cette œuvre de salut.
En 1658, il lui donna une maison en pierre près de l'hôpital avec un terrain adjacent. Ce fut le berceau d'institutrices dévouées dont le nombre s'accrut assez rapidement pour se répandre dans tout le pays.
Notre paroisse eut l'avantage de posséder une de leurs maisons pendant toute la durée de la mission de la Nouvelle-Lorette, jusqu'au départ des sauvages du Sault pour Oka, en 1721.
A mesure que les colons arrivèrent de France, ils furent placés sur des concessions de terre de manière à se secourir dans les attaques des Indiens, comme aussi pour l'accomplissement de leurs travaux.
Lorsque la distance de la première église paroissiale devint plus grande, les messieurs de Saint- Sulpiee se prêtèrent à l'établissement de nouvelles missions ou paroisses. Ils y désignèrent des membres de leur communauté pour y exercer le saint ministère jusqu'à ce qu'il plût aux évêques de les remplacer par des prêtres de leur choix.
C'est ainsi que toutes nos paroisses avoisinant Montréal ont été fondées.
Elles sont restées en possession de vastes terrains, d'églises bien construites, fournies d'ornements et de vases sacrées de grande valeur, qui subsistent encore là où. on a pu les conserver.
Ces concessions de terre ont été faites gratuitement, et avec des titres exemptant de toutes redevances seigneuriales, tant que ces propriétés resteraient affectées au culte et à l'entretien des pasteurs.
Il y a eu sans doute des souscriptions de personnes généreuses, même éloignées, des secours de la part des colons ; mais dans ces temps, cette assistance fut toujours insuffisante pour subvenir aux frais de construction et d'entretien.
La plupart des messieurs de Saint-Sulpice réalisèrent des montants considérables en France, au moyen de leur fortune de famille, et de leurs droits sur de riches propriétés. Ils vinrent les appliquer ici sur le sol de notre patrie, qu'ils ont adoptée pour la leur, et depuis ce temps jusqu'à nos jours, ils n'ont jamais manqué de donner des preuves constantes de leur merveilleuse générosité.
Nous verrons plus tard ce qu'ils ont fait chez nous pendant leur séjour comme missionnaires et comme curés ; qu'il me suffise de dire que l'église actuelle de notre paroisse, à part le frontispice, reste encore heureusement debout pour perpétuer le souvenir de leurs bienfaits.
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