NOTRE-DAME DES NEIGES
ET
NOTRE-UAME de la NOUVELLE-LORETÏE
Notre-Dame des Neiges et Notre-Dame de la Nouvelle- Lorette, deux sœurs d'une famille religieuse. — Immenses services des Sulpiciens comme missionnaires des sauvages.— Kenté. — Ordre chronologique des diverses missions indiennes. — Celle de la montagne. — M. de Belmont y construit un fort. — La mère Bourgeois y envoie ses filles pour instruire les sauvages. — La croix de la montagne et Notre-Dame des Neiges. — Nécessité de transférer la mission de la montagne au Sault-au-Eécollet. — Les forts des messieurs de Saint-Sulpice, secours }3récieux pour la colonie. — Francisation des sauvages. — Notre-Dame de la Nouvelle-Lorette. — M. Robert Gay. — Son courage héroïque. — M. Maurice Quère de Tréguron. — M. Hamon Gouin. — Les sœurs de la Congrégation à la Nouvelle- Lorette.— Les captifs des Etats de la Nouvelle-Angleterre. — Ils sont tous traités avec la plus grande bonté. — Joseph Rising et Abigaïl Nims. — Leur mariage. — Leur descendance. — L'abbé Simon Raisenne. — La mission de la Nouvelle-Lorette transférée à Oka.
Mais n'est-ce pas la destinée humaine?
N'est-ce pas là toujours l'éternel phénomène Qui veut que tout s'enfante et vienne dans les pleurs ? Le froment naît du sol qu'on déchire ; les fleurs Les plus douces peut-être éclosen» sur les tombes ; L'Eglise a oris racine au foud de catacombes ; Pas une œuvre où le doigt divin s'est fait sentir, Qui n'ait uu peu germé dans le sang d'un martyr !
{Notre Histoire) L. Fréchette.
Mai 1883.
Notre - Dame des Neiges de la montagne et Notre-Dame de la Nonvelle-Lorette au Sault-au- Récollet sont deux sœurs d'une même famille religieuse.
Ces missions ont été le théâtre des efforts de zèle et de dévouement des MM. de Saint-Sulpice, comme aussi celle d'Oka en a été la continuation.
Elles naissent au sein de difficultés de toutes sortes, et elles grandissent au moment terrible de notre histoire où les enfants des bois redoublent d'efforts pour exterminer les colons de Ville-Marie et tous ceux des autres forts échelonnés sur le fleuve. La terreur règne partout presque sans interruption, mais aussi les grands courages surgissent, disons plutôt qu'ils se maintiennent au plus haut degré d'héroïsme.
Celui qui parcourt les chroniques du temps ne peut se défendre des plus vives émotions, en considérant la constante bravoure des premiers colons, leur audace, surtout leur foi profondément enracinée.
Le ciel devait bénir tant de vertueux efforts et de si nobles sacrifices, parce que ces prouesses avaient pour but la gloire de Dieu et l'établissement de son règne.
Quand il n'y aurait eu que l'hécatombe palpitante du Long-Saut, Dollard et ses compagnons
devaient consacrer le triomphe de la civilisation du pays, comme naguère le sang des victimes choisies montait avec l'encens vers le ciel, pour en faire descendre les plus précieuses bénédictions.
Les sauvages vinrent en bon nombre se réfugier au fort de Ville-Marie, et en dépit de nombreuses attaques, la jeune ville prenait un développement sensible. La sécurité qu'ils éprouvaient près de ce groupe de héros gagna leur admiration, leur amitié et leur confiance.
Tous les moyens furent mis en œuvre pour les secourir. Les bons Pères Jésuites donnèrent plus d'étendue à leurs courses et à leurs travaux, et un grand nombre des membres de leur > compagnie ne cessèrent d'apporter leur contingent d'efforts pour remplacer ceux que le martyre venait couronner ou que l'épuisement enlevait à la lutte.
Le champ d'héroïsme était vaste alors ; il a été bien glorieusement parcouru en tout sens, je puis dire, et tous les historiens s'accordent à reconnaître l'immense mérite de nos missionnaires.
Si l'on considère que la compagnie de Saint- Sulpice n'était alors qu'à son berceau, et qu'elle ne comptait qu'un nombre très restreint de sujets, il faut reconnaître qu'elle a fait généreusement sa part.
Les Sulpiciens ont embrassé toutes les œuvres des missions sauvages, avec la consolation de les voir donner les plus précieux résultats. Cette oeuvre d'évangélisation ne commença que vers 1668, vu que Mgr Laval ne le permit pas avant cette époque (Faillon, Vie de M. Bourgeois).
Ces messieurs fondèrent d'abord une mission au lac Ontario, à la baie de Quinte ; elle eut bientôt deux succursales.
C'est dans cette mission que des hommes portant les noms les plus illustres, se dévouèrent avec l'humilité la plus parfaite et s'assujettirent aux privations les plus pénibles. Nommons entre autres Messieurs les abbés Fénelon, demi-frère du célèbre archevêque de Cambrai, Lascaris, d'Urfé, issu de l'ancienne maison impériale de Constantinople, Louis Armand de Cieé, devenu plus tard vicaire apostolique de Siam (l'abbé Cuoq, Mémoires ; l'abbé Casgrain, les Sulpiciens en Acadie, page 86). M. de Bretonvillier, successeur de M. Olier, supérieur général de Saint-Sulpice, fit de grandes dépenses pour l'entretien de ces missions, comme l'atteste M. Faillon ( Vie de Mère Bourgeois, I, p. 274).
Ces efforts ne produisirent néanmoins que de faibles résultats et, " après dix ans d'expérience, écrit M. Faillon (même ouvrage, p. 273), on demeura
convaincu que le fruit de ces missions errantes se réduisait presqu'à rien, et que pour travailler utilement à la conversion des sauvages, il fallait d'abord les rendre sédentaires et les attirer auprès des Français."
Le Père Paul Le Jeune, bien des années auparavant, avait exprimé cette opinion (Rel. 1634, p. 11). " On ne doit espérer grande chose des sauvages, tant qu'ils seront errants. Vous les instruisez aujourd'hui, demain la faim vous enlèvera vos auditeurs ; — de les vouloir suivre, il faudrait autant de religieux qu'ils sont de cabanes. De plus, je ne crois pas que de cent religieux, il y en ait dix qui puissent résister aux travaux qu'il faudrait endurer à leur suite."
C'est à Noël Brûlard, sieur de Sillery, qu'appartient l'honneur d'avoir contribué à la première mission stable de sauvages à Saint-Joseph de Sillery près de Québec. L'acte de donation est de 1639, écrit le Père Rochemonteix (I, 248) ; mais le commandeur de Sillery avait donné ses ordres deux ans auparavant.
En 1637 le Père Le Jeune jeta les fondations de la résidence des Pères, puis on y bâtit des maisons pour les néophytes, un hôpital, un fort destiné à protéger le village, et une chapelle sous le vocable de saint Michel Archange, patron du commandeur.
D'après les registres de la paroisse, elle comptait trente familles algonquin es en 1641, et 167 sauvages chrétiens en 1645.
Quand les pauvres Hurons furent massacrés, et que les survivants furent contraints d'abandonner leur pays, ils arrivèrent à Québec en 1650. Secourus pendant un temps par les Pères Jésuites et les charitables Ursulines, ils furent fixés par le Père Chaumonot sur une pointe de l'île d'Orléans, appelée encore aujourd'hui l'anse du fort. " La colonie huronne, écrit le Père Rochemonteix (II, 121), composée d'abord de 400 personnes environ, s'éleva bientôt au chiffre de 600, et le Père Chaumonot en fit une chrétienté modèle, qui rappelait un peu les édifiantes réductions du Paraguay.
" Poursuivis jusque-là par les Iroquois qui vinrent les attaquer, ils se dispersèrent, et une seule nation dite "delà corde" se fixa en 1657, au nombre d'environ 150, au côté nord de la place d'armes de Québec (Rel. 1657).
" Onze ans plus tard, en 1668, ces Hurons, toujours sous la conduite du Père Chaumonot, vont s'établir sur la côte Saint-Michel, près de Québec, où ils fondent la mission de Notre-Dame de Foi " (Rochemonteix, III, 124).
Nous dormons ces détails afin de placer chacune des missions stables suivant l'ordre des années où elles ont été établies.
C'est en 1669 que les Pères Jésuites se décidèrent à établir un nouveau centre d'évangélisation sur leurs terres à la Prairie de la Magdeleine, et le Père Raffaix en fut le fondateur (M. de Belmont, Mémoires de la guerre des Iroquois, 13). Bon nombre de sauvages vinrent s'y établir jusqu'en 1671.
A raison de quelque division parmi eux, le Père Frémin transporta la mission au Sault-Saint-Louis où il arriva avec ses néophytes en 1672. Elle venait de s'y établir quand celle de Sainte-Foye fut transportée à quatre ou cinq milles plus loin, et c'est alors qu'elle prit le nom de Notre-Dame de Lorette, à raison d'une chapelle attenante à l'église principale des sauvages et qui ressemblait en tout à la " Santa Casa" d'Italie.
Au commencement du siècle, cette mission fut transportée encore plus loin. Elle conserva toujours le même nom, et pour distinguer les deux endroits, le premier occupé fut l'Ancienne-Lorette, et le second la Jeune-Lorette.
Pendant que ces diverses missions se pléveloppaient, les messieurs de Saint-Sulpice s'occupaient aussi avec le plus grand zèle à la sanctification des
enfants des bois. Leur dévouement alla jusqu'à en recueillir un certain nombre dans leur propre séminaire. " Jusqu'alors, écrit M. Faillon (Hist. de la C. jP., III, 281), ils les avaient gardés à Ville- Marie, dans le séminaire même. Ils jugèrent qu'ils réussiraient peut-être mieux à les former à la vie civile, s'ils les plaçaient à la campagne, en les éloignant ainsi des occasions de dissipation que la ville pouvait leur offrir. Dans ce dessein, ils formèrent un établissement au-dessus de Lachine, qu'ils appelaient Gentilly, sur le bord du fleuve Saint-Laurent, où ils firent défricher des terres et construire des bâtiments ; et comme la chapelle en fut dédiée au mystère de la Présentation de Marie au Temple, cette mission fut aussi appelée la Présentation. M. de Fénelon, accoutumé déjà aux mœurs des sauvages, fut chargé de cette œuvre; et pour la rendre plus utile au but qu'on se proposait, il demanda et obtint la propriété de quelques îles voisines de Gentilly. Ces îles, au nombre de trois, situées entre Lachine et le cap Saint-Gilles, avaient été concédées, en 1668, par M. de Courcelles à M. Picoté de Belestre, qui leur donna apparemment le nom de ce gouverneur ; car elles furent depuis appelées les îles Courcelles. Mais après les avoir reçues, M. de Belestre n'y avait fait aucun défrichement ; et comme elles pou-
vaient être d'un grand avantage pour faciliter l'éducation des enfants sauvages, à cause de leur voisinage de Gentilly, le séminaire lui proposa de lui donner, dans l'île de Montréal, des terres en échange pour ces îles, ce qu'il accepta."
M. de Fénelon s'appliqua donc à l'éducation des sauvages dans ces îles, et la communauté de Saint- Sulpice accomplit à ses frais tous les travaux nécessaires, au moins dans l'une de ces îles, comme aussi elle rencontra les dépenses de la Présentation et de la baie d'Urfé. Cette dernière mission prit son nom du fameux missionnaire l'abbé Lascaris d'Urfé (M. Cuoq, Mémoires).
Toutes ces missions ne furent que d'une courte durée, et l'on songea bientôt à les réunir en un lieu plus voisin de Ville-Marie, et partant plus facile à desservir.
C'est alors que fut fondée la mission de la montagne. Elle fut dédiée à Notre-Dame des Neiges, comme l'indiquent les registres du temps. (Ces registres sont à la résidence des messieurs de Saint- Sulpice à Oka.)
Le Père Charlevoix (Journ. hist., V, p. 208) dit de ce village indien :
" Ce sont les ecclésiastiques du séminaire de Montréal qui le gouvernent. Il est sorti bien des braves de ces deux bourgades (le Sault-St-Louis
Plan du fort de la montagne.
A Chapelle de Notre-Dame des Neiges. — B Maison des missionnaires.— C Tours à l'usage des sœurs de la Congrégation. — D Grange destinée à servir d'asile aux femmes et aux enfants en cas d'alarme. — E Bastions. — F Village indi<n.
et la Montagne) et la ferveur y était admirable avant que l'avarice de nos traitants y eût introduit l'ivrognerie, qui y a fait de bien plus grands ravages encore que dans les missions dé Saint-François et de Beckancourt."
Les sauvages des divers postes mentionnés plus haut, affluèrent à la montagne en bon nombre, et vécurent sous leurs huttes avec leur missionnaire, jusqu'à ce qu'on eût entouré un bon lopin de terre de palissades, pour se préserver des attaques des ennemis.
Mais à peine ces nouvelles constructions en bois avaient-elles surgi, qu'elles devinrent la proie des flammes par l'imprudence d'un sauvage ivre. Heureusement, le ciel avait suscité un homme pour réparer ce désastre ; c'était M. Vachon de Belmont, qui doit être assigné comme l'un des plus insignes bienfaiteurs de son temps.
Il fit bâtir à ses frais, en 1680, un fort en pierre avec des bastions ou tourelles. La chapelle de Notre-Dame des Neiges fut placée entre les deux tourelles faisant face à la ville.
Le séminaire a eu l'heureuse idée de les conserver ; ce sont de bien précieuses reliques, à peu près les seules qui nous restent, pour nous rappeler les gloires les plus pures de notre passé.
La Mère Bourgeois désigna deux de ses filles pour aller instruire les enfants sauvages. " Elles partagèrent avec eux leurs dangers et les incommodités des cabanes d'écorce (Hist. de la Mère Bourgeois, publiée sur des mémoires certains et originaux en 1818, p. 116).
C'était, ajoute l'auteur, "un voyage d'aller de la ville à la montagne; on ne pouvait y arriver qu'à travers d'épaisses forêts, entrecoupées de marais et de savanes, dans lesquelles il n'yavait point encore de chemin tracé. Un seul prêtre du séminaire y était d'abord occupé à l'instruction des sauvages, et deux missionnaires y furent logés sous des cabanes d'écorce, comme la plupart des sauvages."
M. Guillaume Bailly était sans doute ce prêtre. Il était arrivé à Montréal avec un autre confrère sulpicien, le 7 septembre 1666, M. Michel Barthélémy.
Ce dernier, après avoir aussi trvaillé au ministère de la montagne, devint curé de la Rivière-des- Pr ai ries, où son nom apparaît sur les registres de 1687 à 1692.
Dès que les tourelles furent terminées, les sœurs se logèrent dans celle que l'on trouve à droite en entrant dans le fort, et la tour qui est de l'autre côté de la chapelle, servait d'école et de boulangerie " (même auteur, 116).
Aujourd'hui, à cet endroit même où tant d'efforts d'évangélisation ont été accomplis, s'élèvent les imposants édifices du grand et du petit séminaire. Au-dessus de la porte, faisant face aux tourelles du vieux fort, le visiteur peut lire : " Spes messis in semine ; les prières et les soupirs des premiers missionnaires ont été entendus ; leurs espérances n'ont pas été trompées, la pépinière de leurs néophytes a été transformée en un foyer de lumière évangélique.
Il faut donc reconnaître en ce lieu béni de la montagne, la réalisation des désirs des vertueux fondateurs de Ville-Marie. Dès les premiers temps, M. de Maisonneuve en avait gravi les premières hauteurs, accomplissant en cela un vœu pour la conservation de la colonie naissante.
Vers la fin de décembre 1642, les travaux du fort sur la pointe à Callières étaient terminés, quand les eaux du fleuve montèrent tellement, qu'elles menaçaient de tout détruire (Rel. du P. Vimont, 1643). M. de Maisonneuve planta sur la rive, à l'entrée du fort, une croix, s' engageant à la transporter sur la montagne si le malheur était détourné.
L'attente fut bien pénible, Dieu paraissait même sourd à la voix de son fidèle serviteur, quand enfin les eaux vinrent battre leurs dernières vagues sur le seuil du fort.
Le jour de l'Epiphanie (1643), M. de Maisonneuve s'acheminait vers la montagne, portant lui-même la croix sur ses épaules.
La sainte messe fut célébrée à cette occasion par le Père du Perron, de la société de Jésus, et la Mère Bourgeois rapporte que, depuis ce temps, cet endroit devint un lieu de pèlerinage " où les personnes qui pouvaient quitter l'habitation, allaient y faire des neuvaines, à dessein d'obtenir la conversion des sauvages et de les voir venir avec soumission pour y être instruits" (Ecrits autographes de la Mère Bourgeois).
En traversant l'Océan, M. de Maisonneuve avait entretenu la Mère Bourgeois de sa croix de la montagne. "Quand je fus arrivée, écrit-elle, M. de Maisonneuve, pour s'acquitter de la promesse qu'il m'avait faite, de me mener sur la montagne, détacha trente hommes qui m'y accompagnèrent. Mais les sauvages avaient ôté la croix" (Ecrits autographes).
Affligée de ce méfait, la sainte femme, de retour au fort, s'employa auprès des ouvriers pour la reconstruire. " J'y menai Minime (fervent chrétien et charpentier très habile), avec quelques autres hommes, et nous y fûmes trois jours de suite. La croix fut plantée, ainsi qu'une palissade de pieux pour la clore. Mais l'on ne put y retourner ;
car il survint des empêchements des Iroquois, qui se cachaient dans le bois pour surprendre nos travailleurs" (Ecrits autog.).
Ce lieu fut toujours cher aux colons, et du moment que les dangers disparaissaient, ils en reprenaient le sentier. La messe y fut célébrée souvent. " II se rencontra un jour, rapporte la mère Bourgeois (Ecrits autog.), que de quinze ou seize personnes qui y étaient allées, pas une ne pouvait servir la sainte messe.
" Mlle Mance fut obligée de la faire servir par Pierre Gadois, qui était un enfant, en lui aidant à prononcer les réponses. Tout cela se passait avec bien de la piété."
M. de Maisonneuve avait conçu le projet d'y bâtir une chapelle en l'honneur de la sainte Vierge, et il publia une ordonnance à cet effet, le 19 novembre 1661. " Ayant une entière connaissance du zèle et de l'affection du sieur de St- André, disait l'ordonnance, pour l'établissement de la foi en ce pays, nous, en vertu des pouvoirs qui nous ont été donnés par messieurs les Associés, Seigneurs de cette île, lui avons donné commission de recevoir toutes les censives qui leur sont dues, avec pouvoir de faire profiter l'argent qui proviendra- de cette recette, pour être employé, suivant nos ordres, à la construction d'une chapelle sur la montagne, en
l'honneur de la très sainte Vierge, le tout sous le bon plaisir de M. l'évêque de Pétrée (Greffe de Ville-Marie. 19 novembre 1661). C'est ce qui fait écrire à M. l'abbé P. Rousseau, dans son excellent ouvrage sur M. de Maisonneuve (p. 250) : "Il voulait remplacer le calvaire abattu par les Iroquois par un pèlerinage nouveau, et attirer sur Ville-Marie la protection de la Reine du ciel."
Il est naturel de supposer que c'était précisément à sa croix de la montagne que Maisonneuve se proposait d'ériger ce nouveau sanctuaire.
Ce soin fut laissé à d'autres, car il ne lui fut pas possible d'accomplir son pieux projet.
Méconnu dans ses intentions sincères de promouvoir les intérêts de sa chère colonie, il fut destitué et se retira en France (1665).
On doit dire qu'il laissa son cœur à Ville-Marie, et qu'il ne se vengea de son cruel revers que par la prière et les bienfaits.
Il mourut à Paris le 9 septembre 1676, " dans son domicile ordinaire, écrit M. Faillon (Hist. de la col. franc., I, p. 116), situé sur la paroisse de Saint- Etienne-du-Mont, entre les portes Saint-Marcel et Saint-Victor.
Son corps fut transporté dans l'église des PP. de la Doctrine chrétienne, où l'on fit ses obsèques.
Montréal, après tant d'années d'oubli presque complet, vient enfin d'évoquer les souvenirs de son glorieux berceau, en lui élevant un monument vraiment digne en beauté artistique, de son héroïque fondateur.
Quand le temps de la mission de la montagne arriva, ce fut à peu près au même endroit où Maisonneuve avait planté sa croix, que la chapelle de Notre-Dame des Neiges fut construite, unissant ainsi le vœu de l'illustre gouverneur à son généreux accomplissement.
Certains écrivains ont plusieurs fois donné à la montagne le nom de Notre-Dame des Anges ; les registres conservés à Oka portent cependant tous le titre de Notre-Dame des Neiges.
C'est la résidence des Pères Récollets à Québec qui prit d'abord le nom de Notre-Dame des Anges, et ensuite celle des Pères Jésuites.
Cette dernière fut fixée sur une concession de terre accordée aux Pères par le duc de Ventadour ; ils en prirent possession le premier septembre 1626, en y plantant une croix (Rochemonteix, I).
Le patronage de Notre-Dame des Neiges a dû être donné à la montagne à la suggestion de la Mère Bourgeois.
On trouve cette sainte femme à la tête de tous les mouvements de piété, dès que Dieu l'a conduite
vers la Nouvelle-France. Voyez l'intérêt qu'elle porte à cette croix de la montagne, comme elle s'empresse de la relever ! Du moment qu'un sanctuaire y fut érigé, elle a dû insister pour qu'il fût dédié à Notre-Dame des Neiges ; elle avait du reste une dévotion toute particulière pour Marie, invoquée sous ce titre.
Ayant réussi à obtenir une petite Iroquoise, au moyen de présents offerts à sa mère, elle se hâta de la faire baptiser. Ce fut le quatre août 1658, que l'eau sainte coula sur son front. Elle fut nommée Marie des Neiges. M. de Maisonneuve fut son parrain, et sa marraine fut Elisabeth Moyen, épouse du major Lambert Closse.
" Le Père Le Moine a assuré que c'était la première baptisée des Iroquois, écrit la Mère Bourgeois elle-même (Faillon, Vie de la Sœur Bourgeois. I, p. 97).
" Peu de temps après que j'eus cette enfant, j'allai en France, et durant mon absence, elle fut mise chez la petite Lacroix. Le père de l'enfant qui vint à Montréal voulut ravoir sa fille, mais il ne put découvrir où elle était, et fut contraint de s'en retourner sans l'avoir. Cette enfant est morte à six ans dans notre maison."
Le registre de Notre-Dame dit à son sujet : "Le 19 août 1663, a été enterrée Marie, surnommée
des Neiges, âgée de quatre ans et dix mois, prise à la Congrégation ; elle était Agniéronone, donnée pour fille à M. de Maisonneuve par sa mère, à l'âge de dix mois."
La Mère Bourgeois adopta deux autres petites Indiennes auxquelles elle donna encore le nom de Marie des Neiges (Hist. du Mont, 1662-1663).
En 1670 elle repassa en France pour enrôler des jeunes filles et les associer à ses œuvres. Comme le vaisseau retardait à mettre à la voile, la Mère Bourgeois se rendit avec ses compagnes en pèlerinage à Notre-Dame des Neiges, sanctuaire célèbre dédié à la sainte Vierge, éloigné de plusieurs lieues du Havre-de-Grâce ( Vie de la Sœur Bourgeois, édition de 1818).
Décidément, elle avait une dévotion bien spéciale pour Notre-Dame des Neiges.
Quand la chapelle de la montagne s'éleva à l'entrée du fort, les messieurs de Saint-Sulpice ne crurent mieux faire que de la consacrer à Marie sous ce titre.
La mission prit un grand développement, et au bout de vingt ans, il devint nécessaire de la diviser {Mémoires de l'abbé Cuoq).
Il faut cependant admettre que la raison principale de ce changement fut d'éloigner les sauvages de la ville, où ils étaient exposés à. de mauvais exemples, surtout à l'ivrognerie.
Le commerce de l'eau-de-vie a toujours été la cause des plus grands désordres, nous l'avons dit plus haut. " En vain les missionnaires, écrit le P. Charlevoix {Journal hist., V, p. 208), ont employé pour arrêter ce désordre toute leur industrie et toute leur vigilance ; ils ont eu beau implorer le secours des puissances, menacer de la colère du ciel, apporter les raisons les plus persuasives, tout a été inutile. On voit jusque dans les places et les rues de Montréal les spectacles les plus affreux, suites inévitables de l'ivresse de ces barbares ; les maris et les femmes, les pères, les mères et les enfants, les frères et les sœurs, se prendre à la gorge, s'arracher les oreilles, se mordre à belles dents comme des loups enragés. Les airs retentissent pendant la nuit de hurlements beaucoup plus horribles que ceux dont les bêtes féroces font retentir les bois."
Le commerce de l'eau-de-vie prit donc des proportions très alarmantes. M. de Maisonneuve lança quatre ordonnances, défendant la traite des boissons fortes avec les Indiens. " C'était le fléau permanent de la colonie, écrit M. l'abbé Rousseau (Maisonneuve. 248), que les traiteurs s'offorçaient d'introduire dans Ville-Marie."
Nous n'avons pas à nous occuper de cette question ; seulement, il faut reconnaître la sagesse des
missionnaires de la montagne, en prenant la généreuse résolution de s'éloigner avec leurs néophytes d'un lieu offrant des occasions si prochaines de démoralisation.
Vingt ans s'étaient à peine écoulés, des dépenses considérables avaient été faites, et il fallait déjà quitter ce lieu pour assurer aux évangélisateurs la tranquillité et le succès.
" La montagne ne fut cependant pas de suite abandonnée, disent les mémoires de l'abbé Cuoq, et deux cents sauvages, dont plusieurs encore cathécumènes, y restèrent sous la conduite de messieurs Trouvé, Mariet, et de Belmont, tandis que trois autres missionnaires : Robert Gay, Maurice Queré de Tréguron et Hamon Gouen allaient, avec un égal nombre d'Indiens, fonder une nouvelle mission au Sault- au -Récollet." Je dois remarquer cependant que messieurs Gay et Queré vinrent ensemble ici dès le début de la mission ; tandis que M. Gouen, arrivé de France en 1714, fut assigné alors à notre mission.
Ces établissements n'avaient pas seulement un but religieux, ils offraient aussi à la colonie une défense précieuse.
M. de Belmont, dans son court récit de la guerre des Iroquois, cite plusieurs rencontres où les forces réunies des diverses missions sauvages furent du
plus grand secours. Ainsi, il mentionne un engagement, en juin 1687, où 40 hommes de Lorette prirent part ; et en 1691, 120 hommes de la mission Saint-Louis, 40 cle la montagne, et 20 de Lorette, y contribuèrent. Il s'agit ici évidemment des sauvages de Lorette de Québec, puisque notre Lorette ne commença qu'en 1696.
Le fait du concours des enfagts de nos missionnaires, n'est pas suffisamment apprécié ; on perd de vue leur endurance et leurs connaissances des pays de chasse.
Il faut signaler un autre point, c'est la généreuse assistance des messieurs de Saint-Sulpice pour la colonie en un temps de dangers si graves. Le fort de la montagne fut bâti aux frais personnels de M. de Belmont ; ce fut la première fortification importante de tous les environs.
M. Hector de Callières écrivait au ministère en 1635 : " La ville de Montréal n'a pas de clôture ni réduit. Il (le gouverneur) se propose de faire travailler les soldats à ces clôtures de palissades terrassées autour de Ville - Marie, avec des redans dans les endroits les plus nécessaires. Tous les habitants de l'île s'y retireraient avec leurs meilleurs effets" {Bulletin hist., I, p. 145).
Mais voici ce qu'écrivait M. le gouverneur de Denonville, le 12 novembre 1685 : " A l'Isle de
Montréal, il n'y a aucune apparence de réduit que celui des sauvages de la montagne, que M. de Belmont a fait fermer avec beaucoup de soin et d'application. Ainsi l'on peut dire avec vérité que depuis la rivière du Loup jusqu'à la pointe de l'île de Montréal, qui sont plus de cent lieues de long, il n'y a pas un seul endroit à pouvoir mettre quoi que ce soit à couvert d'un ennemi" (Corresp. générale, vol. VII, p. 205).
M. de Denon ville fait ici erreur de distance (peut-être est-ce la faute d'un copiste !), autrement il faut dire que le gouverneur perd de vue les forts de Sorel, des Trois-Kivières, comme aussi le souvenir du fort érigé à Sillery par le Père Paul Le Jeune dès 1637, mentionné plus haut.
Dans un écrit copié par M. Jacques Viger (Sabredache, l'abbé Verreault) attribué au Père Jérôme Lalemant, en date de 1664, il est dit : " Les Pères ont fait bâtir deux forts avec de grandes dépenses, l'un pour les Français, l'autre pour les Algonquins, qui est composé de quatre murailles de pierre flanquées de quatre tourelles, étant aux quatre coins, dans lequel les Pères ont fait de plus contraire une église."
" Le nombre des villages fortifiés, écrit M^ Benj. Suite (Hist. des C.-F., V, 138), où plutôt de ceux qui renfermaient des fortins en bois et quelquefois en
pierre, était égal aux seigneuries ; surtout clans le gouvernement de Montréal on cite Châteauguay, Saint-Ours, Sorel, Saint-François du Lac, Contrecœur, Boucherville, Verchères, Lougueuil, Laprairie, Lachenaie, Repentigny, a}7ant des garnisons régulières, faibles, il est vrai, mais qui pouvaient se renforcer au besoin des habitants et même des femmes, car il y a plus d'une mention de ces héroïnes faisant le coup de feu, pour défendre leurs maisons."
A part ces réserves, on peut dire que l'honneur du fort le plus important dans l'île de Montréal, " fermé avec beaucoup de soin et d'application," revient à M. de Belmont.
La communauté à laquelle il appartenait, non seulement a approuvé son dessein, mais elle a constamment tenu la même conduite. Les forts delà îs~ouvelle-Lorette au Sault, et du lac des Deux- Montagnes, en sont des preuves historiques.
Pendant que M. de Denonville entretient le ministère de l'urgence de postes ou de forts à la ville même, au bout de l'île de Montréal, à Chasteauguay, à La Chesnaye, à l'île Jésus (Corr. gén., vol. 8, 176, Bib. du Pari., Ottawa), il écrit aussi : " Messieurs du séminaire de Montréal, pour favoriser l'augmentation des établissements dans l'île de Montréal, ont, à ma prière, concédé au
sieur Le Bert le privilège de bâtir un moulin de pierres que j'ai vu commencé, qui nous servira de redoute sur une hauteur au bout de l'île de Montréal, qui voit la rivière des Outaouak, le lac des Deux -Montagnes, et la rivière des Prairies, qui ferme l'île du côté du nord ; auprès de celui-là, on travaille à une église pour faire une cure dont M. l'abbé d'Urfé sera le prélat (vol. 8, 200).
L'acte de cette concession porte la date du dixhuit août 1686. M. Dollier y déclare qu'ayant une parfaite connaissance du grand bien que M. Le Ber avait fait depuis plusieurs années à ce pays, et de celui qu'il y faisait encore journellement ; et qu'étant très avantageux d'attirer des habitants dans cette extrémité de l'île pour la fortifier, il accordait de l'avis des messieurs du séminaire, à M. Le Ber l'autorisation de bâtir un moulin sur son fief de Senneville, et d'en jouir lui et les siens, en toute propriété (Faillon, Jacques Le Ber, p. 321).
C'est ainsi que la défense du pays et le salut des âmes étaient sagement pourvus de moyens de succès.
Quand les messieurs de Saint-Sulpice dirigèrent une partie de leurs néophytes du côté v de nos plages, ils bâtirent encore un fort à trois bastions aux coins d'un grand carré de fortes palissades ;
la chapelle fut construite à l'angle de l'est, sur le plan de Notre-Dame de Lorette en Italie. Et c'est pour cela que la mission prit le nom de Nouvelle- Lorette.
Les sauvages ayant quitté Notre-Dame des Neiges de la montagne, pour se rendre au Sault, du côté nord de l'île de Montréal, se dirent dans leur langue : " Ska8anoti, — de l'autre côté de l'île. C'est pourquoi les documents de l'époque disent Notre-Dame de Lorette ou de la Nouvelle- Lorette, pour la distinguer sans doute de celle près de Québec, ou simplement, comme les sauvages : Ska8anoti.
Nous sommes arrivés à une époque où les efforts des missionnaires pour Pévangélisation des sauvages vont produire les plus précieux résultats.
La cour, au lieu d'imposer un plan irréalisable de francisation, favorisa enfin leur zèle basé sur la connaissance approfondie de leurs néophytes.
Les Jésuites avaient depuis longtemps tenté l'établissement de séminaires, où ils se flattaient de pouvoir non seulement affermir dans la foi les jeunes Indiens de leurs diverses bourgades, mais encore de les pousser plus loin dans le développement intellectuel, pour en faire des citoyens français et même des apôtres dans leurs anciens foyers. Le premier dessein de la résidence de Québec,
écrivait le Père Le Jeune (Rel. 1635), est de dresser un collège pour instruire les enfants des familles qui se vont tous les jours multipliant.
" Le second dessein est d'établir un séminaire de petits sauvages, pour les élever dans la foi chrétienne. En 1636 (Rel.) le même Père disait : " Nous changeons la pensée que nous avons eue autrefois d'arrêter là le séminaire. L'expérience nous fait voir qu'il le faut nécessairement placer où est le gros de nos Français, à Québec, pour arrêter les petits sauvages par les petits Français."
Les bons pères espéraient de cette façon réussir, comptant sur l'efficacité d'une saine influence. Un pareil projet nécessitait des dépenses considérables, et il faut reconnaître que les pères se sont imposé de grandes privations pour les rencontrer.
En dépit de leurs sacrifices, après avoir plusieurs fois changé d'endroit, il fallut ouvrir les yeux devant une complète impossibilité.
Plus tard, vers 1668, la cour insista pour tenter de nouveaux essais.
Colbert, animé du désir sincère de promouvoir l'heureux développement de la colonie et d'assurer le salut des sauvages, écrivit à Mgr Laval, au nom du roi, pour le décider à offrir à ces derniers les bienfaits de la civilisation française ( Vie de Mgr de Laval, par l'abbé Gosselin, I, 558).
Sa Grandeur s'empressa de se rendre à ce désir.
Le ministre du roi fit la même demande aux messieurs de Saint-Sulpice. M. de Queylus répondit à ce sujet que " volontiers le séminaire de Ville- Marie tiendrait une école pour l'éducation des sauvages grands et petits, et appliquerait deux de ses prêtres à leur enseigner la langue française et à les civiliser, si Mgr de Laval l'avait pour agréable (Faillon, H. de la C, III, 270). C'est alors que les sauvages furent reçus dans le séminaire même, comme nous l'avons déjà rapporté (Ibidem, III, 281).
Ce fut peine perdue, et bientôt tout le monde fut obligé d'admettre que ni les efforts de Mgr Laval, ni ceux des Jésuites et des Sulpiciens, ne pouvaient triompher des difficultés.
L'obstacle le plus terrible venait précisément de l'association française que la cour voulait favoriser, ce qui faisait écrire à M. de Latour (Mémoires,— 97) que le mélange des Français ne servait de rien aux sauvages et nuisait aux Français. Plus cette association devint facile à raison des temps de paix, plus elle fut pernicieuse pour les pauvres sauvages. Une fois installés à la montagne, la proximité de la ville leur fut désastreuse ; et même ils se trouvèrent au Sault encore
trop près des occasions d'ivrognerie et de débauche.
M. de Belmont parle dans ses notes sur la colonie, d'horribles désordres commis tout le long du chemin de la Nouvelle-Lorette, et qui le rendaient très périlleux.
Quand les missionnaires eurent réussi à les grouper autour d'eux, à l'ombre de leur chapelle, loin des scandales et des séductions des Européens, il y eut des merveilles opérées par leur vie de sainteté. " On les voyait, écrit le Père Charlevoix au sujet de la bourgade du Sault-Saint-Louis {Journal MsL, Y, 260), dans le fort de la guerre, parcourir, au péril même de leur vie, tous les cantons pour y faire des prosélytes, et quand ils tombaient entre les mains de leurs ennemis, qui souvent étaient leurs plus proches parents, s'estimer heureux de mourir au milieu des plus affreux supplices, par la raison qu'ils ne s'y étaient exposés que pour procurer la gloire de Dieu et le salut de leurs frères."
Mgr de Saint- Vallier, en 1688, disait de cette mission : " La vie commune de tous les chrétiens de cette mission n'a rien de commun, et l'on prendrait tout ce village pour un monastère. Comme ils n'ont quitté les commodités de leur pays que pour assurer leur salut, on les voit tout
portés à la pratique du plus parfait détachement, et ils gardent parmi eux un si bel ordre pour leur sanctification, qu'il serait difficile d'y rien ajouter" (Charlevoix, Jour, hist., V., 261). Le même évêque donne aussi à la mission de la montagne l'éloge suivant : " Les habitants de ce village sont des Iroquois et des Hurons non seulement bien convertis, mais parfaitement fervents, qui ont été assemblés et cultivés par le zèle et les soins des MM. de Saint-Sulpice : on y vit comme dans un cloître, et toutes les vertus s'y pratiquent selon les règles de la plus haute perfection évangélique... quand ils sont les uns avec les autres, ils s'entr' animent à la vertu par la sainteté de leur conversation, et ils exercent entre eux, en toute occasion, une charité continuelle " (Faillon, Vie de la Sœur Bourgeois, I, 291). Au sujet de ces paroles, M. Faillon fait la remarque que Mgr de Saint- Yallier n'eut pas le temps de connaître à fond l'état des missions : " du moins, dit-il, si un grand nombre de sauvages étaient tels qu'il les dépeint, il est certain que tous ne donnaient pas les mêmes sujets de consolation à leurs missionnaires, et que parmi ceux de la montagne en particulier, il s'en trouvait alors qui les affligeaient par leur penchant à la boisson, et par leur rechute dans ce malheureux vice " (Ibidem).
Vers le 27 septembre 1696, les sauvages de la montagne furent transférés au Sault-au-Récollet, sous la direction de leur fameux missionnaire M. Robert Gray.
" Il était prêtre du diocèce d' Autun, d'après M. l'abbé Cuoq {Mémoires). D'abord missionnaire à la montagne de 1688-1696, il déploya d'après les mémoires du temps, les qualités d'un apôtre et celles d'un général d'armée. Son zèle et sa bravoure n'éclatèrent pas moins au Sault-au-Récollet, où il fut employé de 1696 à 1721 ; son dernier poste fut la nouvelle mission du lac des Deux-Montagnes, dont il fut le premier supérieur de 1721 à 1725."
La mission de Notre-Dame de la Nouvelle-Lurette devait durer vingt-cinq années, et pendant tout ce temps, il lui fut donné de recueillir les exemples de zèle, de courage et de dévouement de cet illustre personnage.
Il en est de M. Gay comme de tous ses confrères de ces temps héroïques ; si l'on arrive à mettre la main sur quelques documents précieux où leurs actes apostoliques sont mentionnés, on recueille trop peu de détails.
C'est alors que les relations des pères Jésuites apparaissent dans toute leur utitilité.
Chaque missionnaire y entre dans les plus minutieux détails au sujet des travaux de tous genres,
du progrès, des œuvres, des obstacles, des périls, des tortures et des immolations. Vous voyez la part que chacun apporte au développement de la colonie, au point que les vies de tous leurs héros de ce temps se trouvent écrites de leurs propres mains, pour ainsi dire.
M. Gay est un des plus fameux missionnaires des premiers temps de là colonie. L'auréole du martyre ne brille pas sur son front, mais il a eu le généreux courage de la mériter ; il nous reste assez de détails sur sa vie pour prouver que les supplices, la mort même qu'il a souvent affrontée, n'ont fait qu'activer son zèle.
Après avoir passé huit ans à la montagne, vingtcinq au Sault, n'abandonnant jamais ses chers sauvages, il les accompagne à Oka et leur consacre les quatre dernières années de sa vie. Voilà donc trente-sept ans employées à la sanctification des Indiens.
Il avait acquis un merveilleux ascendant sur ses nombreux néophytes. D'une haute et forte stature, avec un sang bouillant et ce courage français qui ne recule devant rien, aux muscles de fer, à la tête de ses sauvages il affrontait tous les feux de l'ennemi.
Le 7 mai 1691, le moulin-fort bâti par le sieur Le Ber et dont nous avons déjà parlé, fut détruit
par le feu, et c'est là que M. de Verchères succomba sous les coups des féroces ennemis (Belmont, Hist. du C, 33). " Jacques Le Ber, écrit M. Faillon, construisit à la tête de l'île de Montréal un fort de pierres, il fut ainsi le premier ou plutôt le seul d'entre les particuliers qui sacrifia une partie de sa fortune à la sécurité publique ( Vie de Mlle Le Ber, 319).
M. de Vaudreuil écrivait au ministre, " que ce fort de Senneville mettait la colonie à couvert de ce côté-là de l'invasion" (Idem, 321).
Le 2 juillet de la même année, une bande nombreuse d'Iroquois, côtoyant notre rivière, arriva jusqu'à Repentigny et y fit un grand massacre.' Vingt Français y perdirent la vie et trente Iroquois restèrent sur le champ de bataille (Belmont, Hist. du Canada 32).
Il fallut prendre la revanche : M. de Vaudreuil forma un parti de guerre vers le 12 octobre suivant. M. Gay prit part à cette expédition à la tête de 40 guerriers, les plus intrépides de sa mission de la montagne ; 120 hommes de celle du Sault-Saint- Louis et 20 de Lorette de Québec, se joignirent à eux.
En février 1692, il y eut un autre engagement contre les Iroquois au lac Saint-François.
Sur soixante hommes, vingt-quatre furent tués «et vingt furent faits prisonniers. " M. Gay, écrit M. de Belmont (Hist. du Can., 34), vint en l'eau glacée jusqu'aux genoux, couchant sur la neige, jeûnant le carême avec une grosse fluxion sur les dents et la joue." Ce récit démontre l'intrépidité de cet homme de Dieu.
Rien n'arrêtait l'ardeur de son courage.
Au mois de mai 1692, il apparaît encore à la tête de ses hraves sauvages ; cette fois, il en compte cent plus courageux et mieux disciplinés. Ils font bonne figure à côté des cinq cents Français qui prenaient part à l'expédition.
A cette époque, l'ennemi s'était tellement enhardi par certains succès désestreux pour la colonie, qu'il surgissait presque à chaque instant. C'est ce qui fait écrire à M. Dollier dans son Histoire du Montréal: " De tous côtés on était en crainte à cause des embuscades. Si on voulait faire savoir à Québec ou aux Trois-Rivières des nouvelles importantes à la guerre, il fallait chercher les meilleurs canotiers, les faire partir de nuit ; et ceux-ci, avec une diligence extrême, qu'aujourd'hui on aurait de la peine à croire, tâchaient de se rendre au lieu désigné, et d'éviter par leur vitesse la rencontre des ennemis."
Il était donc urgent d'arrêter ces descentes terrifiantes des Iroquois, en se rendant jusqu'au sein de leur pays pour les subjuguer et les forcer à respecter les colons.
M. Jacques Le Ber écrivit à son fils la description d'une de ces campagnes, entreprise pour la gloire de Dieu et le maintien de la colonie. Elle a été copiée par M. Faillon à la Bibliothèque royale de Paris et fut écrite vers la fin de l'année 1693. " Ce parti se composait, dit M. Faillon {Notice sur la famille Le Ber, 313), de cent soldats choisis parmi toutes les troupes, et de deux cent trente sauvages chrétiens du Sault-Saint-Louis ou de la montagne, à l'exception de trente venus de Québec."
Pour pénétrer au pays des Iroquois, il fallait une marche longue et pénible au milieu des neiges et des glaces pendant près d'un mois (Même auteur).
Les vaillants soldats se rendirent jusqu'à un des villages ennemis, Agnié, dont ils s'emparèrent d'abord. Ils réussirent à en conquérir un autre, et se rendirent maîtres de deux cents prisonniers.
D'après les paroles du sieur Jacques Le Ber, notre héroïque missionnaire fut l'âme de cette armée intrépide dont il enflammait le courage par ses propres exemples. " Il faut présentement vous faire le détail des particularités. Les trois chefs, M. Manthet, M. Courtemanche et M, Lanoux,
Canadiens, furent unis, et toutes leurs troupes les imitèrent. Dieu fut servi pendant toute cette campagne comme si c'avait été une communauté de religieux. Il ne faut pas que j'oublie la manière avec laquelle M. Gay, ecclésiastique de la montagne, s'est signalé. Il a agi en apôtre et en général d'armée. Dans la seconde sortie que l'on fit, il s'aperçut qu'une partie de nos gens lâchaient pied ; il courut à eux, leur criant : Vous ne faites donc pas réflexion que vous avez à votre tête la sainte Vierge que nous avons prise pour notre protectrice ; que nous avons reçu d'elle tant de marques de son assistance, et qu'elle est notre bouclier ? Que craignez-vous ? Nous avons affaire à des infidèles qui n'ont que la figure d'homme ; et ne vous souvenez-vous pas que vous êtes les sujets du roi de France, dont le nom fait trembler toute l'Europe? Voudriez-vous ternir la gloire de votre monarque par une lâcheté indigne du nom français? ':
Ce discours, ajoute M. Le Ber, remit le courage à beaucoup de nos gens, qui retournèrent au combat. Il ne s'est point fait de parti de guerre où M. Gay n'ait été présent, et où il ne se soit fait aimer des Français et des sauvages par son zèle et par sa charité qui n'a pas de bornes."
Impossible d'ajouter quoi que ce soit à cet éloge. Quelle reconnaissance nous devons au célèbre his-
torien Faillon d'avoir tiré de l'oubli un document si précieux !
C'est une gloire pour notre localité d'avoir possédé pendant de longues années ce modèle de courage et de vertus héroïques.
M. Robert Gay mourut au séminaire de Montréal, le 28 juillet 1725, à lage de 62 ans.
Un autre fameux missionnaire qui a assisté M. Robert Gay dans tous ses travaux apostoliques, c'est M. Maurice Queré de Tréguron.
Il vint au Canada en 1691, et conformément à ses désirs, il fut immédiatement employé au ministère des Indiens de la montagne.
Lorsque la mission sauvage fut transférée au Sault, il suivit ses sauvages et, comme M. Gay, il ne les abandonna que lorsque, accablé d'infirmités, suite des excès de son zèle plus encore que du nombre de ses années, il vint terminer sa longue carrière au milieu de ses confrères au séminaire de Montréal, le 7 août 1754 (l'abbé Cuoq, Mémoires).
Il faut comparer les dates pour apprécier la somme prodigieuse de travail et de généreux dévouement fourni par ce nouvel apôtre.
Arrivé de France avec un nom qui dit assez ce qu'il y avait de noble dans son sang, ii venait offrir à notre pays toute la vigueur de son âge avec les prémices de son sacerdoce.
L'étude de la langue huronne occupa d'abord ses loisirs. Il la posséda mieux que l'algonquin, affirme M. Cuoq, la plus grande autorité en cette matière. Cependant il savait assez cette dernière langue pour répondre à presque tous les besoins.
Son zèle se maintint sans relâche depuis 1691 à 1754, ce qui donne 63 années de vie héroïque en face des mêmes dangers, des ennuis de toutes sortes et d'angoisses poignantes.
Sans doute il n'y avait pas toujours ici, comme au Lac, les souffrances des prairies et des bois ; mais que de tracas de toutes sortes de la part des néophytes si soupçonneux, si passionnés jpour la pêche et la chasse, passant tous leurs jours de jeu, de nonchalance, à l'abri des forts de nos messieurs, et nourris de leurs constantes aumônes. Qui ne se rappelle parmi ceux qui ont visité la mission du Lac, il y a une quarantaine d'années, le soin vigilant des sauvages à garder leur tradition d'encombrer le parloir et surtout d'assiéger la cuisine ?
Je ne fais que mentionner des désagréments, des embarras inhérents à ces natures toujours plus ou moins barbares. Au temps cependant où nous sommes, il y avait plus que tout cela.
Les détails déjà fournis mettent sous nos yeux des dangers très sérieux, des surprises fréquentes.
Les deux missionnaires dont nous venons de parler demeurèrent attachés à la mission de la Nouvelle-Lorette tout le temps de sa durée.
Vers la fin, cependant, le séminaire en désigna un troisième, M. Hamon Gouin.
D'après le mémoire de M. Cuoq déjà cité, il était de l'ancien diocèse de Saint-Pol-de-Léon et il arriva à Montréal en 1614.
Envoyé tout de suite à la mission du Sault, il y demeura jusqu'au départ des sauvages pour le lac des Deux-Montagnes. Il fut remarquable par sa connaissance de l'iroquois surtout, et il possédait assez bien le huron pour pouvoir exercer le ministère en cette dernière langue.
Pour nous faire comprendre les difficultés des langues indiennes, M. l'abbé Cuoq affirme que l'iroquois et le huron se ressemblent à peu près comme l'espagnol et le portugais, ce qui veut dire que ce sont deux dialectes différents.
Malgré cela, les langues espagnole et portugaise vous arrivent avec des sons qui ne surprennent pas trop, avec des similitudes latines indiquant quelque sens ; mais vous entendez parler l'iroquois, ouvrez vos oreilles toutes grandes, jamais vous ne distinguerez quoi que ce soit vous donnant une lueur d'espérance.
Je me garderai bien de la moindre critique, ayant reçu de connaisseurs émérites des explications fort intéressantes. Ainsi on m'a fait comprendre que dans les langues sauvages, les mots sont verbes, de manière qu'ils n'ont rien d'arbitraire, et qu'ils vous racontent chacun leur fait. Prenez le mot clef, — on aurait bien pu dire autrement,— le sauvage appelle cet objet : ce qui ouvre, c'est avec cela qu'on ouvre ; une table : c'est làdessus qu'on mange.
Il fallait néanmoins beaucoup de courage et de patience pour déchiffrer ces dialectes barbares ; et si les missionnaires sont arrivés à un amour sincère pour ce genre d'étude, c'était comme le prélude de la récompense que Dieu leur réservait.
L'étude difficile des langues indiennes ne fut pas seulement abordée par nos premiers missionnaires, elle fut aussi embrassée par les filles de la vénérable Mère Bourgeois. Nous avons déjà vu cette bonne Mère adopter successivement trois petites Iroquoises auxquelles elle donna le nom de Marie des Neiges. C'étaient les prémices de son œuvre chérie de conversion des sauvages.
Jusqu'en 1673, il en vint très peu se fixer dans l'île de Montréal, et tout son zèle dut se borner aux soins de quelques petites Indiennes données
par leurs parents à M. de Maisoimeuve ou à M. de Cou réelles (Faillon, Mère Bourgeois, I, 273).
L'idée de régénération cependant la dominait, elle se joignait aux personnes pieuses de Ville- Marie pour se rendre à la montagne, faisant des neuvaines à dessein d'obtenir de Dieu la conversion des sauvages, et que ceux-ci vinssent avec soumission pour être instruits (Ecrits autog.).
Ses prières furent exaucées. Catherine Tegahkouita, qui arriva au Sault-Saint-Louis en octobre 1677 (Charlevoix, Nouvelle- France 2,446), aurait été poussée à se consacrer à Dieu d'une manière héroïque par ses rapports avec sa communauté. " Aussitôt qu'elle eut vu, écrit la Mère Juchereau (Hist. de V Hôtel-Dieu de Québec, 151), des religieuses de Montréal et qu'elle eut appris comment elles s'étaient consacrées à Dieu, elle importuna le missionnaire pour obtenir la permission de faire le vœu de chasteté, ce qu'il lui accorda après avoir éprouvé son désir et s'être assuré de la solidité de sa résolution."
M. Faillon affirme que ce passage doit s'appliquer à la Mère Bourgeois et à ses compagnes, puisque les sœurs de Saint-Joseph gardaient déjà la clôture (Vie de la Mère Bourgeois, I, 197*).
Du reste la vie si édifiante de la Mère Bourgeois devait produire des effets de ce genre, car le père
Bouvart, supérieur des Jésuites à Québec, excellent juge en ces matières, écrivait: "Je ne crois pas avoir jamais vu de fille aussi vertueuse que la sœur Bourgeois, tant j'ai remarqué en elle de grandeur d'âme, de foi, de confiance en Dieu, de dévotion, de zèle, d'humilité et de mortification '; ( Vie de la sœur Bourgeois, 1818).
Ses filles, une fois rendues à la montagne, virent bientôt leur dévouement couronné d'un succès consolant, et la Mère Bourgeois y cueillit pour sa communauté des fruits très précieux. Deux Iroquoises se joignirent à son institut, une d'elles s'appelait Marie-Barbe Attontinon ; " elle fut baptisée à la montagne, écrit la sœur Bourgeois (Ecrits autog.), et vint ensuite à la maison pour entrer en communauté. Elle y a été reçue, a pris l'habit et a fait les promesses comme on les faisait pour lors. Elle y demeura douze ans et est morte bien chrétiennement. "
Une autre Iroquoise du nom de Gannensagonas fut baptisée à la montagne le 28 juin 1681 (Registres d'Oka, 28 juin 1681) et prit le nom de Marie-Thérèse. Elle était alors âgée de quatorze ans. Elle se dévoua au salut des filles de sa nation à la montagne pendant treize ans.
C'est d'elle que M. de Belmont a écrit : " Les vertus qui brillaient le plus en elle étaient la
modestie, le silence et la mortification corporelle (Faillon, Vie de la Sœur Bourgeois, I, 294).
Elle monrut en odeur de sainteté à la montagne le 25 novembre 1695. Ses restes reposent dans une des deux tours de l'ancien fort, qui a été convertie en chapelle.
Tant que les sauvages n'eurent pas complètement abandonné la montagne, les sœurs de la Congrégation y continuèrent leurs travaux.
Vers 1701, elles se rendirent à la Nouvelle- Lorette pour y occuper dans le fort, du même côté que la chapelle, un bâtiment à la construction duquel, écrit M. Faillon ( Vie de la Sœur Bourgeois, II, 169), " elles avaient bien voulu contribuer au moyen de la gratification de 3000 livres que le roi leur faisait tous les ans."
Quant à la construction du fort lui-même, de la résidence des messieurs, devant servir de presbytère pendant très longtemps, de la chapelle, elle est due à la générosité de M. de Belmont (Jacques Viger, Sabredache).
Nous donnons ici une gravure du couvent des sœurs de la Congrégation au Sault-au-Récollet, d'après les documents que nous avons consultés à ce sujet.
Couvent des sœurs de la Congrégation.
Le recensement officiel publié par M. Benjamin Suite (Hist. des Canadiens- Français, VI), assigne pour la population sauvage delà Nouvelle- Lorette, en 1698, un chiffre de 113.
" Il y avait, dit cet auteur, près de seize cents sauvages domiciliés sous la protection des blancs. Ce chiffre n'a été dépassé à aucune époque ; quelque mince qu'il soit, il fait honneur aux missionnaires dont les bourgades en question étaient l'œuvre."
L'auteur ne doit faire allusion ici qu'à la population des familles en permanence, car le chiffre
des sauvages appartenant en réalité aux diverses missions, et qui y revenaient à certaines époques, était beaucoup plus élevé.
Le déplorable incendie de la maison mère des sœurs de la Congrégation, ayant détruit presque tous les manuscrits, nous ne pouvons sortir de l'oubli une foule d'événements du plus vif intérêt.
D'après le catalogue de la communauté, Sœur des-Anges ou Marie-des-Anges, Sœur Guyon, dite de la Passion, Sœur Courtemanche, dite Sainte- Claire, ont pris part aux travaux du petit couvent de la Nouvelle-Lorette.
" Là comme précédemment à la montagne, écrit M. Faillon, deux sœurs étaient uniquement occupées à l'instruction des petites sauvagesses, et leur fournissaient de la laine pour leur apprendre à travailler. La Sœur Marguerite Le Moine, en rendant compte de l'état de cette mission à M. de Callières, gouverneur général, et à M. de Champigny, intendant du Canada, ajoutait au sujet de ces sauvagesses : " On en prend six d'entr' elles que l'on nourrit et que l'on entretient comme si elles payaient pension. Ces six petites sauvagesses, étant sans cesse sous les yeux de leurs maîtresses, sont plus tôt formées, et servent ensuite à former les autres " (Faillon, Sœur Bourgeois, II, 170).
Dans toutes les guerres entre la France et l'Angleterre, il y eut un grand nombre de prisonniers dans l'Acadie comme dans le Canada.
Ces prisonniers étaient gardés à vue, ou envoyés soit en France, soit en Angleterre, et le plus souvent échangés entre les administrateurs de la Nouvelle- Angleterre et de la Nouvelle-France.
Il y eut des événements pleins d'émotions au sujet des prisonniers faits par les sauvages alliés de notre Lorette.
Sœur Marie-des-Anges, mentionnée plus haut, avait été capturée par les sauvages de l'Acadie avec sa mère et sa sœur, comme le prouve l'extrait suivant des registres de Ville-Marie pour l'année
" Le même jour, huitième de décembre, de l'an mil six cent quatre-vingt-treize, a été baptisée sous condition, une Anglaise de la Nouvelle-Angleterre, nommée en son pays Marie, laquelle née à York, le huitième jour de janvier de l'an mil six cent soixante, du mariage d'Edward Richworth et Suzanne Willright, tous deux protestants de Lincoln en la vieille Angleterre, et mariée en dernières noces à James Pleistead, protestant de la Nouvelle-Angleterre, a été prise le vingt-cinquième jour de janvier de l'an mil six cent quatrevingt-douze, avec deux de ses enfants, Marie-
Geneviève Sayer, née le quatre avril 1681, et Marie- Joseph Sayer, née le 9 mars mil six cent quatrevingt-cinq, par les sauvages de l'Acadie, et demeure présentement au service de demoiselle Catherine Gaucher, veuve de M. Jean-Baptiste Migeon, nommé par le roi premier lieutenant général au baillage établi par Sa Majesté dans Ville-Marie. Son nom de Marie a été conservé, auquel a été ajouté celui de Madeleine ; elle a eu pour parrain M. Jean-Baptiste Juchereau, lieutenant général au baillage royal de Montréal, et pour marraine demoiselle Madeleine-Louise Juchereau.
(Signé) Mary Magdalan Pleistead, Juchereau, M.-L. Juchereau, C. Gaucher, Jean Frémont, Curé."
D'après cet acte, Mary Bichworth a épousé en dernières noces James Pleistead.
Ses deux filles Marie-Geneviève et Marie- Josephte y portent le nom de Sayer, ce qui établit le nom de leur père, qui était John Sayword. Le fait est prouvé par des actes signes,, par John Sayword et par son épouse Mary Richworth et mis au jour dans une conférence de Mlle Alice
Baker, devant la Société littéraire de Dearfield (Story of a York family, read Feb. 25, 1896).
Mlle A. Baker a fait des recherches considérables sur les captifs enlevés par les sauvages de nos missions dans leurs nombreuses courses de guerre ; nous en tirons parti à plusieurs reprises au cours du présent chapitre.
Marie-Madeleine Kichworth, épouse de James Pleistead, qui abjura l'hérésie et fut baptisée au jour mentionné plus haut, fut rapatriée et rejoignit son époux ; mais les deux filles de son premier mari restèrent à Montréal (A. Baker, List of captives redeemed. Of those remaining still in the hands of the French in Canada. Mat. Carey, octobre 1695).
Elles furent dirigées et instruites par les sœurs de la Congrégation.
L'aînée, Marie-Geneviève, entra au noviciat et fit profession sous le nom de Marie-des-Anges. Après avoir exercé son zèle au petit couvent de notre Lorette, elle fut envoyée à Québec, où elle mourut le 28 mars 1717 (Registres de la cure de Québec, 28 mars 1717).
Sa sœur, baptisée sous le nom de Marie-Josephte, avait retenu le nom primitif d'Esther, et elle épousa, le 5 janvier 1712, le sieur Pierre de l'Etage, marchand-bourgeois de Montréal, qui devint sei-
gneur de Berthier (en haut) en 1715 (Registres de Notre-Dame de Montréal, 5 janvier 1712).
Nous avons déjà vu M. Robert Gay se joindre aux partis de guerre et marchant à la tête de ses sauvages.
A mesure que leur nombre augmentait dans les diverses missions, les gouverneurs utilisèrent leurs forces réunies.
Le secours de ces sauvages leur était d'autant plus précieux que la connaissance de tous les endroits de la Nouvelle-Angleterre leur était plus familière. Ils étaient redoutables par leur manière de combattre en dépit des saisons les plus rigoureuses.
Au moyen de leurs courses de pêche et de chasse, ils pouvaient fournir les renseignements les plus précieux. Aussi M. le marquis de Vaudreuil ne manquait jamais de témoigner son estime aux sauvages de nos missions par des présents, par des médailles destinées aux chefs des tribus, qui les ont soigneusement léguées à leurs successeurs jusqu'à nos jours.
Il leur adressait des lettres pleines de bons sentiments, de promesses de protection. Écrivant aux Algonquins en 1706, il dit, entre autres choses :
" Je suis bien aise que tous mes enfants jouissent d'une même liberté, et comme mes enfants du
Sault aussi bien que ceux de la montagne et du Sault-au-Récollet, vont à Orange (Albany) pour commercer avec leurs frères les Iroquois, je n'ai pas voulu que vous fussiez les seuls privés de cette douceur. Je ne suis point en guerre avec le Flamand ; ainsi je n'envoie aucun de mes enfants dans le gouvernement d'Orange. Je suspends même votre hache de ce côté, mais à l'égard de l'Anglais qui est dans le gouvernement de Boston, jusques à ce qu'il m'ait fait une entière satisfaction, je laisse à tous mes enfants d'y aller en guerre.
" Vous avez raison, mes enfants, quand vous dites que je vous aime.
" Bien loin de vous exposer seuls dans la guerre que j'ai avec l'Anglais, vous savez que je vous donnai un nombre considérable de mes Français dès la première fois, quoique je n'aie commencé cette guerre que pour l'amour de vous. Vous savez que depuis ce temps-là, je vous en ai donné encore, et que tous ceux du Sault, de la montagne et du Sault-des-Récollets y sont tous les jours en guerre comme vous " (Collection des Manuscrits de Québec, II, 468).
Ces paroles montrent l'importance qu'il attachait à son alliance avec nos sauvages.
Elles font voir aussi que ceux du Sault-Saint- Louis, de la montagne et de notre Lorette, formaient un même parti de guerre contre les Anglais.
Cette guerre, ils la faisaient à leur façon, mais dans le même but. Ceci est important à noter pour arriver à connaître les prisonniers faits par ces sauvages.
Ils les conduisaient invariablement au village de leurs missions après les batailles. Rien d'étonnant que les membres d'une même famille fussent dispersés et qu'il devînt si difficile de les retrouver.
Si le concours des sauvages avait sa grande utilité, il donnait lieu aux actes de barbarie que les gouverneurs regrettaient sincèrement, je puis dire, mais qu'ils ne pouvaient réprimer sans froisser ces alliés si importants.
Pour eux, la civilisation ne faisait qu'apparaître. Les missionnaires augmentaient le nombre de leurs néophytes, mais il leur était impossible d'abolir subitement leurs coutumes de guerre, et surtout les trophées de chevelures ensanglantées.
" Il est vrai, écrit M. de Vaudreuil, dans la même correspondance citée plus haut, qu'à l'égard des chevelures, je ne vous les fais point payer.
" Vous devez vous souvenir que dès le commencement de cette guerre, je vous ai déclaré que cette manière de payer des chevelures me semblait
trop inhumaine, mais que je vous ferais donner dix écus d'Espagne pour chaque prisonnier" (Man. de Québec, II, 459).
Le gouverneur Dudly, de Boston, blâma vertement M. de Vaudreuil pour cette dernière proposition faite aux sauvages. " Je fus surpris, écrivaitil, en arrivant dans ce gouvernement, lorsque j'appris que dans la dernière guerre, la tête des Anglais était mise à prix aux sauvages et bien payée dans votre gouvernement, comme si les chrétiens devaient être comptés pour des bêtes sauvages, et conformément destinés à la destruction" (Manuscrits de Québec, II, 426).
Ce gouverneur devait savoir que l'Anglais en avait fait autant, et plus même, ce qui lui attira de la part de M. de Vaudreuil la réponse suivante : " Quant à vos reproches sur la grande cruauté que nous exerçons envers vos prisonniers, elle n'a jamais été jusqu'à assassiner personne de sang-froid, après avoir promis quartier, comme le commandant de votre flotte, qui allait à l'Acadie, l'a pratiqué envers le sieur Gourdault. Vous me marquez que vous êtes surpris d'apprendre que nos sauvages soient si fort les maîtres qu'on leur attribue toutes les cruautés qui sont commises. Vous savez comme moi, que lorsqu'ils sont supérieurs,.
ils font toujours connaître qu'ils sont sauvages" [Manuscrits de Québec, II, p. 429).
Ces sauvages gardaient leur férocité, et quand ils se joignaient aux Français, il était impossible de les contrarier dans leurs pratiques. L'engagement terminé, les chefs surtout tenaient au grand nombre de chevelures.
C'était pour eux le vrai signe de la victoire, comme les tourments étaient celui de la bravoure. Si M. de Vaudreuil ou autre eût trop insisté pour arrêter les excès, Dieu sait quels troubles en seraient résultés.
" Lorsque les Européens, écrivait à cette époque la Hontan, s'ingèrent de reprocher à ces sauvages leur férocité, ils vous répondent froidement que la vie n'est rien, qu'on ne se venge pas de ses ennemis en les égorgeant, mais en leur faisant souffrir des tourments longs, âpres et aigus, et que, s'il n'y avait que la mort à craindre dans la guerre, les femmes la feraient aussi librement que les hommes" (Baron de la Hontan, Mémoires de V Amérique, 193).
Les missionnaires ont employé toute leur influence pour atténuer et faire complètement disparaître les cruautés et les mauvais traitements ; leurs néophytes néanmoins restèrent toujours sauvages, plus ou moins, et afin de ne pas les éloigner
d'eux, ils devaient fermer les yeux sur bien des atrocités.
De retour aux cabanes du fort, pendant longtemps il y eut des rigueurs sanglantes parmi les vainqueurs ; c'est ce qui fit écrire à la Hontan (Mém.i 202) : " Si tôt qu'un parti de ces barbares approche du village, ils font autant de cris de mort qu'ils ont perdu d'hommes, et lorsqu'ils n'en sont plus éloignés que de la portée d'un mousquet, ils recommencent le chant funèbre et le répètent autant de fois qu'ils ont tué d'ennemis. Alors la jeunesse au-dessous de seize ans et au-dessus de douze, se met en haie, armée de bâtons pour en frapper les prisonniers, ce qu'ils exécutent de toute leur force dès que les guerriers ont fait leur entrée, portant au bout de leurs arcs les chevelures de ceux qu'ils ont tués."
Grand nombre de Français, parmi lesquels des Jésuites, eurent à subir cette sanglante épreuve.
Voici un court extrait du récit que le père Bressani a fait de ses propres tortures :
" A la nouvelle de notre approche, ils vinrent au-devant de nous, et à 200 pas de leurs cabanes, ils m'enlevèrent tous mes vêtements et me firent marcher devant eux. Les jeunes gens formaient une haie à droite et à gauche, tous armés d'un bâton, à l'exception du premier, qui tenait un cou-
teau. Quand je voulus m'avancer, celui-ci me barra le passage, et saisissant ma main gauche, il la fendit avec son couteau entre l'annulaire et le petit doigt, avec tant de force et de violence, que je crus qu'il voulait m'ouvrir la main entière. Les autres commencèrent alors à me frapper avec leurs bâtons, et ils ne cessèrent que quand je fus arrivé à l'estrade qu'ils avaient préparée pour nous tourmenter" (Les Jésuites Martyrs du Canada, 65).
Il n'entre pas dans le cadre de notre ouvrage de décrire les supplices des missionnaires ; nous donnons ces quelques détails dans le seul but de montrer les cruels traitements des sauvages envers leurs prisonniers.
Je dois remarquer cependant que toutes les tribus n'usaient pas de la même cruauté, — c'est ce qui faisait écrire à la Hontan, témoin oculaire à cette époque :
" Les Iroquois brûlent la plupart de leurs captifs, pendant que les autres se contentent de les retenir dans l'esclavage sans en faire mourir aucun" (La Hontan, Mémoires de V Amérique, 201).
Pour les Français, les Bostonnais (c'est le nom donné dans le temps aux gens de la Nouvelle- Angleterre), sous la dépendance immédiate de nos gouverneurs, il y avait toujours espoir d'échange et de délivrance ; il n'en était pas ainsi des pri-
sonniers que les sauvages détenaient en lieu de leurs parents et amis tués ou disparus.
Un certain nombre, jeunes lors de leur capture, après un séjour prolongé parmi les sauvages, préférèrent s'attacher aux tribus ; d'autres, ayant abjuré l'hérésie pour embrasser la religion catholique, restèrent dans la Nouvelle-France.
Le mémoire de messieurs de Frontenac et de Champigny, un an après le traité de Ryswick (20 septembre 1697), établit ce dernier fait.
Ce mémoire, daté de Québec le 15 octobre 1698, disait : " Les premières nouvelles que nous avons eues de la paix faite en Europe nous sont venues l'hiver dernier par quelques Anglais que leur amour pour leurs parents qui étaient prisonniers de guerre ici a engagés de venir à Montréal sur les neiges, aussitôt qu'ils eurent advis de cette paix. Elle nous a été confirmée, avant l'arrivée des vaisseaux de France, par les envoyés de M. de Belmont, gouverneur-général de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle- York, qui ont ramené en même temps quelques prisonniers français qui étaient chez eux, et repris ceux qu'ils avaient parmi nous, à la réserve de quelques-uns qui sont établis dans la colonie, et qui ont embrassé la religion catholique, qui vous supplient, Monseigneur, aussi bien que nous, de leur accorder des lettres de naturalité,
afin de pouvoir être réputés Français. Il n'y a eu que les enfants au-dessous de douze ans qui n'ont pas eu la liberté de rester, nonobstant le désir qu'ils en avaient, ce que nous permîmes sur ce qu'ils nous représentèrent qu'ils ne pouvaient pas avoir assez de discernement pour se déterminer avec connaissance à rester par le motif de la religion, à con- . dition que cela serait réciproque pour ceux que nous avions chez eux" {Man. de Québec, II, 309).
Le roi envoya des secours à ces convertis, comme le prouvent les paroles suivantes de M. de Beauharnois au ministre :
" Dès que M. l'évêque aura fait distribuer aux pauvres Anglais qui furent faits prisonniers à Boston et préférèrent s'habiter ici et embrasser la foi catholique, la somme de mille livres qui lui a été accordée par Sa Majesté" (Manuscrits de Québec, II, 396).
L'historien Garneau déclare qu'il y a sur les registres de Québec une foule de noms de prisonniers enlevés au Massachusetts et au New- Hampshire ; on peut en dire autant des registres de Notre-Dame de Montréal, ce qui confirme notre avancé au sujet de leur conversion $u catholicisme.
M. A. Decelles, dans son excellent ouvrage sur les États-Unis, dit à ce sujet :
" Ces individus traînés en captivité étaient traités avec bonté par les Canadiens et leurs alliés.',
Eggleston reconnaît ce fait : " The Canadians were generally kind to the captives that fell into their hands, and some of the prisoners were very sorry to return."
L'auteur aurait dû ajouter qu'un très grand nombre furent enchantés de demeurer en Canada,, ayant eu le précieux avantage de s'allier à nos meilleures familles. Nous l'avons déjà vu pour les Mlles Sayword, dont l'une a associé sa vie à un des hommes les plus respectés de son temps, le sieur Pierre de l'Étage, seigneur de Berthier ; aussi bien, les nombreux détails qui suivent, établiront d'une manière irréfutable la tendre sollicitude avec laquelle ils ont tous été traités.
Rien de plus intéressant que de parcourir les registres où les noms des captifs apparaissent.
Les actes de régénération par le saint baptême, sont écrits avec un soin tout spécial, — et renferment les détails les plus précieux au sujet du lieu de leur naissance et des noms de leurs parents.
La solennité avec laquelle la cérémonie se fait à l'église, le soin que l'on apporte à choisir les parrains et les marraines parmi l'élite de la société du temps, tout démontre non seulement le bonheur de leur conversion, mais le désir sincère d'aider de
soulager, de remplacer le home perdu par un toit hospitalier, par la substitution de liens honorables, au sein d'une patrie nouvelle mais non moins chère.
Ainsi le jeune fils de Jacques Smith et de Marthe Wilkes, est fait prisonnier à Batwick, le 26 juillet
Baptisé le 3 mai 1693, sous le nom de Jean-Baptiste, il est placé chez son parrain, M. Jean-Baptiste Daillebout, sieur des Musseaux, — où il est entouré des soins les plus assidus [Registre de Ville-Marie, 1693).
Marie - Madeleine Waren, veuve de Richard Otheys, faite prisonnière avec sa petite fille âgée de quatre ans, Christine, — au même endroit, en juin 1689, est très avantageusement placée chez M. Le Moine, sieur de Maricourt [Registre de Ville- Marie, 1693).
Esther Pleistead a pour parrain le sieur Hector de Callières, chevalier, gouverneur pour le roi de l'île de Montréal et lieux avoisinants, et pour marraine la marquise de La Pérade, née demoiselle Marguerite René Denis {Registre de Ville-Marie, 1693). Le baptême fut donné solennellement par M. François d'Ollier de Casson, grand vicaire de Monseigneur l'illustrissime et révérendissime évê-
que de Québec."
En 1690, la mère du jeune Smith, dont nous avons parlé plus haut, fut prise par Hertel dans une de ses excursions de terreur.
Elle se nommait Marthe Wills et fut baptisée sous ce nom, le 29 juin 1693, par M. Mériel qui, à raison de sa connaissance de l'anglais, s'occupait de tous ces captifs.
" Elle demeure, dit le registre de Ville-Marie (1693), depuis trois ans au service de M. Crevier, de Saint-François. Son parrain fut Pierre Boucher, écuyer, sieur de Boucberville, officier du détachement de la marine, et sa marraine fut dame Marie Boucher, veuve de M. de Varennes, gouverneur pour le roi des Trois-Rivières.
" Une autre prisonnière du sieur Hertel dans la même excursion fut Elizabeth Wintworth.
" Elle fut confiée à M. Boucher, seigneur de Boucherville. Elle eut pour parrain M. Claude de Ramesai, gouverneur des Trois-Rivières, et pour marraine, Jeanne Crevier, épouse du sieur Boucher [Registre de Ville-Marie, 1693)."
Mgr de Laval baptise lui-même solennellement Ann Herd, et lui donne la confirmation le 10 avril 1694 [Registre de Ville-Marie, 1694).
Elle épouse Sébastien Cholet, — marchand de blé, le 19 octobre 1705 (Registre de Ville-Marie, 1705).
Charles Trafton, baptisé le 12 septembre 1694, reçoit le nom de Louis-Marie. Il avait été pris par les Abénaquis en mai 1693, et il est placé chez M. le gouverneur Frontenac, son parrain, ayant eu pour marraine "Marie-Madeleine Chaspouse, épouse de Messire Jean Bochart de Champigny " {Registre de Ville-Marie, 1694).
Lydie Magdalen Longley, née à Grotton, " à une ou deux lieues de Boston, prise par les Abénaquis, en juillet 1694, est placée chez les sœurs de la Congrégation," où elle fait profession sous le nom de Sœur Madeleine {Registre de Ville-Marie, 1696).
William James, fait prisonnier par le sieur d'Iberville dans une expédition de guerre à Terre- Neuve, dans l'été de 1696, est baptisé le 6 janvier 1698, " et demeure depuis deux mois parmi les pensionnaires de Messire Léonard Chaignon, prêtre, maître d'école de cette paroisse" (Registre de Ville- Marie, 1698).
Elizabeth Price, prise à Dearfield, le 29 février 1704, est placée chez les sœurs de la Congrégation.
Elle est baptisée le 25 août 1705, et épouse plus tard Jean Tourneau. Son mariage est célébré par M. Vachon de Belmont (Registre de Ville-Marie, 1707).
Une autre captive d'une excursion de nos sauvages à Dearfield, en mars 1704, Elizabeth Case ou
Casy, est soigneusement placée chez M. Pierre Roy, de Saint-Lambert {Registre de Ville-Marie, 1705).
C'est dans cette même excursion que Mary Brooks, petite fille de neuf ans, fut enlevée par nos sauvages.
Elle était fille de Nathanaè'l Brooks et de Marie Williams; née à Dearfield, le 5 septembre 1696, elle reçut au saint baptême le nom de Claire {Registre de Ville-Marie, 1705).
Michel Searls, dont on fit plus tard Sears ou Seer, était fils de Jean Searls et de Abigaïl Pommery, de Northampton, Nouvelle- Angleterre.
Il fut pris dans la même excursion de mars 1704. M. Mériel, prêtre de Saint-Sulpice, le baptisa le 29 septembre 1705, et il demeura chez son parrain, Jean-Baptiste Céloron, sieur de Bienville {Registre de Ville-Marie, 1705).
M. Jacques Le Ber prit soin de Samuel Williams, enlevé dans la même excursion de nos sauvages, le 11 mars 1704, à Dearfield.
Il était fils d'un ministre protestant du dit lieu, et de défunte Eunice Mather [Registre de Ville- Marie, 1705).
Notre mission de la Nouvelle-Lorette a donné refuge à un grand nombre de ces prisonniers, au moins temporairement.
En voici un mentionné dans l'extrait suivant des registres de Ville-Marie pour l'année 1706 :
" Le dimanche, dizième jour de janvier, mil sept cent six, les cérémonies du baptême ont été par moi, prêtre soussigné, suppléées à Mathias Farnett, lequel né à Grotton en la Nouvelle- Angleterre le
de l'an mil six cent quatre-vingt, du mariage
de défunt Mathias Farnett, tisserand, et de Sarah
Nutting, ayant été pris le d'août de l'an mil
sept cent quatre, et emmené en Canada, demeure en la mission de Notre-Dame de Lorette en l'île de Montréal. Il a eu pour parrain Messire Claude de Ramesay, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, seigneur de la Gesse Boisfleurant, et gouverneur de l'île de Montréal et autres lieux, qui lui a ajouté le nom de Claude, et pour marraine Dame Elisabeth Souart, épouse de Charles Le Moine, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, baron de Longueuil et capitaine d'une compagnie du détachement de la marine, qui ont signé.
" (Signé) De Ramesay,
Marque + le Mathias, Claude Farnett, Elisabeth Souart, Mériel, Prêtre."
Disons en passant que Elisabeth Souart, épouse du baron de Longueuil, était la nièce de l'abbé Souart, premier curé de Ville-Marie.
L'honorable juge Grill, de Montréal, est le descendant d'un habitant du New-Hampshire, enlevé par un parti d'Abénaquis de Saint-François du Lac.
Il raconte lui-même le fait dans un opuscule muni des documents les plus sérieux, " afin, dit-il, de perpétuer dans la famille des souvenirs que mes enfants et arrière-neveux aimeront sans doute à lire dans l'avenir" (C. Grill, Notes hist., 5).
Un nombre considérable de ces prisonniers demeurèrent parmi nous et contribuèrent par leur excellente conduite et leurs beaux talents au succès de la colonie.
Dieu le permit pour faciliter l'évangélisation des tribus auxquelles plusieurs s'attachèrent.
Arrivés en bas âge au sein des missions, ils attirèrent l'attention des prêtres ou des religieux qui les dirigeaient, et ils devinrent ici l'objet du généreux dévouement des sœurs de la Congrégation.
C'est ce qui arriva pour Abigaïl Nims et Josiah Rising, traînés en captivité par les sauvages de notre mission durant l'hiver 1704.
Ils furent la joie et l'honneur- de la Nouvelle- Lorette.
Abigaïl Nims portait le nom de la femme de Nabal, qui épousa le roi David dont elle avait conquis l'admiration en réglant une difficulté entre Nabal et le roi prophète (I Rois, XXV, 3, 42).
Quant à Josiah Rising, les Français eurent bien vite changé son nom en Raisenne.
Il n'y a jamais eu grand scrupule à ce sujet. Les registres nous prouvent à chaque page que nos pères, ne pouvant supporter ces consonnances anglaises, s'empressaient de les détruire.
Si l'on ne pouvait pas absolument franciser, il n'y avait aucune hésitation à ajouter un nom bien français indiquant l'arrêt de prise de possession complète pour ainsi dire.
Ainsi, Rising, c'est Raisenne.
A peu près dans le même temps Julian Corbett, que le livre terrier (n° 1711) montre comme propriétaire d'une terre dans le bas du Sault, vers 1702, s'appellera Corbett dit La Rose, comme Thomas French, captif de Dearfield, se nommera Laframboise.
Avec le temps Corbett sera Corbeil, et on ne dira guère plus que Laframboise.
Les noms anglais étaient changés, effacés même, avec la plus grande facilité, et ceux qui les portaient se faisaient naturaliser avec empressement.
De nos jours, c'est tout le contraire.
On m'alléguera le changement du drapeau, l'influence de l'autorité qui nous régit. C'est vrai, mais il faut admettre que la malheureuse tendance à tout anglifier vient de notre facilité à l'accepter, et d'une certaine gloire qu'une foule de nos familles canadiennes y attachent.
Les sauvages donnèrent à leurs deux captifs de Lorette, Josiah Rising et Elizabeth ISFims, des noms spéciaux, d'après leur cérémonial accoutumé, et, de père en fils, ils se considérèrent agrégés à la nation dont les membres les avaient enlevés à leur patrie.
Un fait analogue se renouvela plus tard à Caughnawaga, en 1750, pour deux jeunes frères Bostonnais du nom de Tarber ou Tarbill. Ils furent gardés par les sauvages pour remplacer deux des leurs, faits prisonniers à la Nouvelle- Angleterre. Ils épousèrent des Iroquoises, et un de leurs fils, du nom de Joseph Karihohe, devint le fondateur de Saint-François-Régis, vers 1759 (M. l'abbé Mainville).
Je mettrai ici à profit une lecture de Mlle A. Baker devant la société littéraire de Dearfield au sujet de nos deux captifs (A Romance qf real life, 200 years ago, February 1889. Pocumtuck, Mémorial Valley Association qf Dearfield, Mass.).
D'après des recherches de cette conférencière, il appert que le nom de Summer's Island donné aux Bermudes, ne vient pas de son climat, comme on pourrait le croire, mais bien de sir George Summer, qui y fit naufrage en 1609, avec ses compagnons, en se dirigeant vers la Virginie.
Sir George vendit ses droits à une autre compagnie de cent vingt associés qui obtinrent, en 1612, une charte reconnaissant leurs droits. Ils envoyèrent soixante colons.
D'après un livre de statistique, mentionné par Mlle Baker, contenant les noms de serviteurs vendus ou loués pour un temps de 1612 à 1700, se trouve à la date du treize septembre 1635, parmi les passagers du Dorset faisant voile aux Bermudes, James Rising, âgé de 18 ans.
De là il passe à Salem, en avril 1657, où il épousa Elizabeth Hinsdale. John naît de ce mariage. John épousa Sarah Haie, et Joseph Rising, notre captif de Lorette, naquit de ce mariage, le deux février 1694.
Le père de Josiah ayant contracté un second mariage, le petit Josiah, pour une raison ou pour une autre, fut expédié dans la famille de sa mère à Dearfield.
Son père ne se doutait pas qu'il vouait ainsi son enfant à l'exil.
Déjà, en septembre 1677, les sauvages du Canada avaient marqué leur apparition par des attaques sanglantes, tramant avec leurs coutumes barbares un grand nombre de captifs. La paix de Ryswick (1697) suspendit ces fureurs, mais que de scènes douloureuses le silence des bois a ensevelies !
Dès 1701, la guerre de la succession d'Espagne déchaîna toutes les fureurs françaises et anglaises en Europe et en Amérique.
Les excursions des sauvages recommencèrent. Les combattants étaient encouragés des deux côtés par l'argent et les présents de toutes sortes.
Il faut dire aussi que le fanatisme y mit sa large part. Voici comment M. Decelles, dans son livre des Etats-Unis (136) dépeint l'état des esprits en ces années qui se succédèrent jusqu'à la prise de Louisbourg : " L'expédition de Louisbourg revêtit le caractère d'une guerre sainte, d'une croisade protestante. Le pasteur Moody portait à son côté une hache destinée à abattre les images et les croix de l'église de Louisbourg. Un autre ministre, resté à Boston, écrivait à Pepperell : "Que ne m'est-il donné d'être auprès de vous et du cher parson Moody pour démolir les images de cette église, et y entendre prêcher le véritable Evangile de notre Sauveur ! "
Les événements de ces jours à jamais regrettables font voir un flot grossissant avec les préjugés, les injustices, les cruautés jusqu'à la haute et terrible mer qui engloutit le drapeau de la France.
La foi religieuse, heureusement, n'a pas sombré dans les désastres, elle s'est noblement maintenue jusqu'à nos jours. Elle repose sur la foi des traités, mais il reste à la descendance des premiers colons, de continuer les traditions de piété et de vertu exemplaires de leurs aïeux.
MM. de Beauharnois et de Vaudreuil écrivaient au ministre, à la date du 15 novembre 1703, ce qui suit :
" Les Anglais ont voulu faire soulever les Sonontouans et les Onontagués contre nous pour faire •diversion, mais ces deux nations viennent d'envoyer de leur chef, à Montréal, assurer M. de Vaudreuil qu'ils ont pris le parti de conserver leurs missionnaires et de vivre en paix avec nous."
On cherchait donc à éloigner d'eux les missionnaires, et ils ajoutent :
" C'est ce qui a fait prendre au sieur de Vaudreuil la résolution de joindre au parti qu'il envoyait vers les côtes de Boston un détachement des dits sauvages Abénaquis, qu'un de leurs missionnaires jésuites a suivis dans l'expédition qu'ils ont faite sous le commandement du sieur de Beau-
bassin, qui a ravagé plus de quinze lieues de pays, et pris ou tué plus de 300 personnes (Manuscrits de Québec, II, 406).
Il est facile de comprendre F effroi qui s'empara des familles de Boston et de tous les pays environnants.
Voici comment l'historien Bancroft s'exprime à ce sujet :
" Les sauvages, divisés par bandes, assaillirent avec les Français toutes les places fortifiées et toutes les habitations à la ibis, n'épargnant, selon un chroniqueur, ni les cheveux blancs de la vieillesse ni l'enfant sur le sein de sa mère. La cruauté devint un art. Il semblait qu'à la porte de chaque maison, un Indien caché épiât sa proie. Que de personnes furent massacrées ou traînées en captivité ! La mort planait sur les frontières."
Il n'y a ici rien d'exagéré. Le lecteur doit se rappeler la longue liste des prisonniers mentionnés plus haut. Elle se compose presque complètement déjeunes filles, de petits enfants cruellement ravis à leurs mères, de mères séparées de leurs enfants, de leurs époux, arrachées à leurs foyers, et obligées aux longues marches, sans pitié pour leur faiblesse et leur sexe.
Sans doute les horreurs du saccage, de la dévastation de la florissante Acadie, surpasseront plus
tard ces lugubres scènes en gravité et surtout en conséquences ; mais quand même, ce sont des procédés inhumains qui étonneront toujours, pour ne pas dire plus ; vestiges de barbarie heureusement disparus des nations civilisées de notre temps.
Une des gloires de Ville-Marie a été d'avoir accueilli si charitablement ces femmes éplorées, ces petits enfants endoloris et terrifiés, de leur avoir offert de doux foyers en compensation de ceux de leurs pères, d'avoir fait couler l'eau sainte sur leurs fronts, tout en respectant la liberté de leur conscience, d'avoir facilité leur retour suivant leur désir, et de les avoir dirigés avec une tendre sollicitude, quand ils ont préféré s'attacher au sol de notre patrie.
Grand nombre de requêtes furent présentées au gouverneur Dudly, de Boston, au sujet des constantes surprises des sauvages, et l'on y voit mentionnés les noms de prisonniers, entre autres ceux de John Nims, frère de notre petite Abigaïl, de Zébédiah Williams.
Une de ces requêtes est datée du 22 octobre 1703 (A. Baker) ; elle est empreinte de douleur profonde, et d'effroi au sujet des malheureux captifs ; elle exprime l'urgence de dresser des chiens pour découvrir les Indiens à leurs pistes et donner
l'alarme, " car, agissant à la sourdine comme des loups, ils doivent être traités comme tels."
Dans un post-scriptum, il est ajouté que Godfrey Mm s, père de deux captifs, insiste fortement pour leur délivrance.
Pendant l'hiver de 1704, en février et en mars, nos sauvages de Lorette partirent en guerre avec le corps d'armée française.
" Des ruisseaux de sang, écrit M. Decelles (Hist. des États-Unis, 130), rougirent les établissements anglais, aux lueurs de l'incendie allumé par les compagnons et émules de ces terribles sabreurs qui avaient nom Hertel de Rouville, Saint-Ours, Descliaillons.
" Dearfield (1704), surpris la nuit, eut le sort de Corlar, tandis que Haverhill (1708), mis sur ses gardes, les Canadiens eurent à enlever le village d'assaut. De Casco à Wells, immense lisière de pays, M. de Beaubassin promenait la tuerie."
Ce fut dans la nuit du 11 mai 1704 {Registre de Ville-Marie, 1704), pendant que le feu dévorait les maisons de Dearfield, que nos sauvages traînèrent en captivité Meatable Smead, épouse de Godfrey Nims, avec sa petite fille Abigaïl, âgée alors de quatre ans.
La mère mourut en route, n'ayant pu sans doute supporter la fatigue de la marche forcée, peut-être même succombant aux mauvais traitements.
Mlle Barker cite dans sa lecture les noms d'autres prisonniers, tels que Ebenezer Nims, âgé de 17 ans, l'épouse et l'enfant de Mehuman Hisdale, frère de la première femme de James Resing. Josiah ayant été placé dans cette famille Hisdale, fut compris dans la même capture. C'est de cette façon qu'il arriva avec Abigaïl dans nos parages où désormais nous pourrons décrire quelque chose de leur vie édifiante.
La petite Abigaïl fut adoptée par une Indienne du nom de Ganastarsis {Registre de Ville-Marie, 1704), épouse peut-être de celui qui l'avait enlevée, et Josiah demeura aussi sous la dépendance de son ravisseur.
Les sauvages s'empressèrent de leur donner des noms, afin de les attacher à leur tribu. Ils ont toujours eu un cérémonial particulier et bien significatif, pour imposer des noms aux nouveaux venus, à ceux qu'ils jugeaient dignes de leur appartenir.
" Il est probable, écrit M. l'abbé Mainville, que le cérémonial suivi maintenant pour l'adoption, est substantiellement le même qu'autrefois. v
" La tradition est une grande puissance chez les sauvages."
De prime abord, c'est fort étrange.
Pour celui qui ne comprend pas le génie de la langue, et ne se donne pas la peine d'approfondir les choses, il y a de quoi rire. Mais demandez des explications aux gens renseignés, surtout aux missionnaires, et vous verrez qu'il se dégage de cette cérémonie tout un enseignement.
Le conseil a siégé, le sujet a été accepté à cause de son courage, par reconnaissance pour ses services, ou comme propriété de la tribu.
La personne est alors introduite dans l'assemblée des chefs et des membres de leurs familles. Elle est accueillie par des cris d'approbation, et après ces témoignages d'amitié, le nom de l'élu est solennellement proclamé par le chef.
Or ce nom fait toujours image, et vous met clairement sous les yeux un trait de caractère, une fonction utile, un but à atteindre.
Ainsi notre captif Josiah Resing reçut le nom de Shoentak8ani et Abigaïl Nims celui de T8atog8ach.
Shoentak8ani, " on lui a ôté son champ " ; comme ce nom décrit bien la situation ! Pauvre enfant ! enlevé au champ de ses pères, arraché de ses foyers, chassé loin de ses parents, pour s'assimiler à une nation si différente de la sienne !...
L'émotion gagne le cœur à la vue de ces sacrifices avec leurs effroyables conséquences !
Attendez cependant, et votre douleur se changera en joie devant la régénération que ce captif va apporter à la Nouvelle-Lorette. Sa descendance sera bénie, et elle ira d'âge en âge jusqu'à nos jours, donnant l'exemple des plus belles vertus.
La petite Abigaïl fut appelée T8atog8ach, ce qui veut dire : " elle retire de l'eau ; " c'est bien le rôle de l'esclave d'aller chercher de l'eau à la rivière pour calmer la soif de son maître.
Elle demeura d'abord dans la cabane de Ganastarsis, d'où elle fut transportée au Sault-au-Récollet pour être placée sous les soins des sœurs de la Congrégation " dés qu'elle fut en état de profiter de leurs soins," écrit M. Faillon (Histoire de la Congrégation, II, 443).
Voici l'acte de baptême de l'enfant : " Le même jour, quinzième de juin de l'an mil sept cent quatre, les cérémonies du baptême ont été suppléées par moi prêtre soussigné à une petite fille anglaise nommée en son pa}fs Abigaïl, et maintenant Marie- Elisabeth, née à Dearfield, en la ]^ouvelle-Angleterre, le (31 mai, vieux style) onzième jour de juin de l'an mil sept cent, du mariage de feu Godfrey Nims, cordonnier, et Meatable Smead, aussi défunte, l'enfant prise au dit lieu, le onzième j<mr de mai dernier, et demeurant en la cabane d'une sauvagesse de la montagne appelée Ganastarsis. La
marraine a été demoiselle Marie-Elisabeth Le Moine, iille de messire Charles Le Moine, écuier, baron de Longueuil, chevalier de l'ordre de Saint- Lonis et capitaine d'une compagnie, avec François Brunette, qui a déclaré ne savoir signer de ce requis par l'ordonnance.
(Signé) Marie Elisabeth de Longueuil,
M éri el, prêtre" {Meg.de Ville- Marie, 1704).
Josiah Resing fût baptisé deux ans plus tard que sa petite compatriote et reçut le nom d'Ignace.
Rai senne sera le nom que la famille portera désormais dans les registres et les divers actes qui la concernent.
Abagaïl ou plutôt Marie - Elisabeth Nims ou Naïm, avait donc près de quatre ans lors de son baptême, et Ignace Rai senne était dans la dixième année de son âge.
Nos deux captifs eurent à passer par les épreuves de la vie dure et vagabonde des sauvages, jusqu'à ce que les missionnaires pussent leur assurer une existence plus en rapport avec leur origine.
" Des temps plus heureux, écrit Mlle Baker (Pocumtuck, lecture), attendaient les pauvres proscrits, quand ils purent fréquenter les écoles du fort.
" Alors ils furent plus proprement vêtus parce que les filles de la mère Bourgeois savaient que les premiers pas menant à la vie chrétienne, sont ceux de la décence dans l'extérieur et de l'amour du travail.
"J'aime à me représenter les jours d'étude et les gais dimanches passés par les jeunes captifs de la Nouvelle-Angleterre, sous les soins des bienveillantes sœurs et des charitables prêtres. Nous ne devons pas oublier que le fort du Sault, uOso," comme l'appelaient ces chers enfants, avait aussi des jours sombres et pleins d'inquiétudes."
Ce devait être à l'occasion de la prise de nouveaux prisonniers des environs de Boston et de Deartield.
Marie et Elisabeth ne pouvaient éprouver d'émotion à ce sujet ; mais Ignace avait des souvenirs.
Même il vit de ses parents, des amis de sa famille traînés en captivité ; les nombreuses lettres du gouverneur Dudly et de M. de Vaudreuil en font foi.
Parmi ces amis de famille, je dois nommer Freedom French, Marth French, et André French. C'étaient les voisins de la maison Resing.
Voici ce que M. Faillon dit dans sa notice sur les French :
" Durant ces temps de guerre, les sauvages domiciliés à la montagne de Montréal ou au Sault-
au-Récollet, ceux du Sault-Saint-Louis, faisaient fréquemment des courses. En 1704, un parti de ces sauvages se rendit par le lac Champlain à la grande rivière du Connecticut, aux environs de Boston, et fondirent sur un village anglais, appelé Dearh'eld. Là ils prirent plusieurs enfants anglais, le 11 mars 1704, entre autres trois enfants du sieur Thomas French, qu'ils amenèrent captifs à Montréal. C'étaient Freedom French, Marthe French, et André, leur frère. Freedom, l'aînée de ces sœurs, placée d'abord dans la famille du sieur Le Ber et ensuite dans celle du sieur Charles Guillemin, fut instruite dans la foi catholique et baptisée par M. deMériel, de Saint-Sulpice, seul prêtre qui sût alors l'anglais. Marthe fut donnée par les sauvages aux sœurs de la Congrégation, qui l'instruisirent aussi dans la foi et la firent baptiser le 23 janvier 1707.
" Elle prit les noms de Marthe-Marguerite." Après le traite d'Ultrecht, les trois captifs French prirent la même décision que nos prisonniers de Lorette : "ils préférèrent rester au Canada, quoique leur père fût encore vivant, et demeurât toujours à Dearh'eld," écrit M. Faillon {Notice sur la famille French).
Une résolution si édifiante et si généreuse fut cause qu'on s'empressa d'établir ces enfants dans
ce pays pour procurer à chacun une honnête existence (Faillon, Notice).
Marthe-Marguerite épousa, le 24 novembre 1711, Jacques Roy, sieur de Saint-Lambert, natif de la paroisse de la Prairie.
Freedom ou Marie-Françoise épousa, le 6 février 1718, le sieur Jean Davelui, de Montréal.
De ce mariage naquit une fille qui prit le nom de Marguerite. Cette dernière épousa Jean-Louis Mesnard.
Marie-Louise Mesnard épousa, le 24 juillet 1752, Joseph-Amable Plessis (Plessis-Bélair), et c'est de ce mariage que naquit le célèbre évêque Plessis, qui devait illustrer notre pays par sa sage et énergique administration.
Dans le projet des articles de trêve, en date du 6 octobre 1705, il est dit : " A l'égard des prisonniers français ou anglais qui sont entre le mains des sauvages, les deux susdits gouverneurs nommés s'obligent de faire tout leur possible pour les retirer des mains des sauvages, et ensuite les renvoyer dans leur pays ': (M an. de Québec, II, 445).
Il y eut de nombreuses ambassades au sujet de l'échange de ces prisonniers. Des rançons furent offertes par les familles en proie aux douleurs de la séparation de leurs parents et amis.
Les lettres du gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre mentionnent les noms des messieurs Livingstone, William Sheldon, comme chargés de négocier une foule de délivrances.
" Je vous envoie à présent MM. Livingstone et Sheldon, envoyé avec Jean Wells '; (Dudly, 20 décembre 1704, (Man. de Québec, II, 426).
" Un officier de Boston étant venu en Canada avec passeport pour une négociation qui n'a pas réussi touchant l'échange des prisonniers," disait une. lettre de M. de Ramesay au ministre (12 octobre 1705).
Il ne faut pas oublier que, du côté de la Nouvelle-Angleterre, il y eut une foule de Français détenus par des sauvages, soumis aux tortures, et qui n'ont jamais été rapatriés.
Cette même lettre que je viens de citer, dit : " Les Français qui ont accompagné M. de Courtemanche à Boston y ont reconnu une famille française qu'un Anglais nommé Vetche y avait amenée furtivement, il y a quatre ans, dans un voyage qu'il fit au Canada ' (Man. de Québec, II, 448).
Le gouverneur Dudly, dans une lettre, disait à M. de Yaudreuil (4 juillet 1705) " que si vous ne voulez pas retirer ces Anglais prisonniers des mains de ces sauvages, je serai obligé de permettre à mes sauvages, qui sont en aussi grand nombre et
LE SAULT-AU-RÉCOLLET 19î>
de meilleures gens, de garder les prisonniers qu'ils feront sur votre nation, alors la chose sera égale des deux côtés, et vos gens seront réduits à s'accommoder d'une vie sauvage aussi bien que les miens" (Manuscrits de Québec, II, 439).
M. de Vaudreuil s'empressa de répondre: "Je vous avoue, monsieur, que la manière que vous agissez envers les sieurs Baptiste et Fénoe, me paraît d'autant plus dure que c'est mal correspondre aux manières douces que l'on a pour vos prisonniers en ce pays, et aux soins que je me suis donnés d'en retirer des mains des sauvages, et à l'humanité qu'ont eue les peuples de ce pays, d'employer leur argent à les racheter pour faire cesser leur servitude. Je vous prie de me renvoyer les prisonniers que vous avez du Canada et qui sont de ce pays, savoir le sieur Gourdeau et sa famille, les nommés Dion et Pierrottière, et le Fénoe et ses enfants" (Manuscrits de. Québec, II, 455).
M. de Vaudreuil n'insista cependant pas auprès des sauvages pour leur faire rendre les prisonniers. Il en donna la raison dans la lettre suivante au gouverneur Dudly : "Je suis surpris, monsieur, que vous me parliez encore dans votre lettre des prisonniers qui sont entre les mains des sauvages. Je vous ai écrit sur ce sujet, et vous ai mandé que
je vous envoyerais seulement les prisonniers qui sont entre les mains des Français, et que à l'égard des autres, je ferais mon possible pour les retirer, comme nous avons toujours fait " (Manuscrits de Québec, II, 454).
En 1708 le sieur Sheldon fut envoyé pour délivrer des captifs, et bien spécialement pour la délivrance de Josiah et Abigaïl. Il réussit à réunir cinq prisonniers dans les missions, mais il lui fut de toute impossibilité de se rendre au Sault-au- Récollet. Il est facile d'en voir la raison. Les sauvages de la Nouvelle-Lorette habitaient toute l'étendue du domaine des MM. de Saint-Sulpiee, depuis le chemin de Saint-Michel jusqu'au fort bâti sur la rivière. Ll y avait lieu de craindre des surprises bien funestes sur le parcours de cette longue route qui y conduisait.
La nouvelle de cette ambassade arriva cependant au Sault, et quatre au moins des captifs réussirent à s'évader : John îslms, Martin Kellogg, Joseph Petly et Thomas Baker (A. Baker, Pix-amtuck, lecture).
Ce dernier explique probablement l'intérêt porté aux captifs par la conférencière que nous citons souvent ; elle a été à même de vérifier bien des faits dans des papiers de famille.
Ainsi, elle cite un compte pour deux voyages en carriole au Sault, un de 12 livres et un autre de 4 livres.
Ces voyages furent faits à l'occasion d'une nouvelle ambassade du sieur Sheldon en 1707.
Les membres des familles Rising et Xims firent les démarches les plus sérieuses pour que, cette fois, il pût au moins voir les jeunes captifs. Il les vit en effet, mais il ne put opérer leur délivrance.
Je n'ai pu découvrir le véritable obstacle, mais ce qui est certain, c'est qu'à cette époque, M. de Vaudreuil n'était pas disposé à accorder des faveurs.
Il venait d'être insulté dans la personne de M. de Chambly, son représentant. Aussi écrivait-il au gouverneur de Boston (Québec, octobre 1707) : " Je vous avoue que j'ai été surpris de voir par votre lettre et par celle du sieur de Chambly, que vous l'avez envoyé à la Nouvelle-York après l'avoir tenu comme prisonnier à Orange (Albany) pendant le séjour qu'il y a fait. Je suis persuadé que M. de Cornbury me renvoyera le sieur de Chambly et ceux qui sont allés avec lui. Si non, je vous avoue que l'on viole en moi le droit des gens en retenant cette escorte ; je me ferai justice " (Manuscrits de Québec, II, 486).
M. de Vaudreuil subit beaucoup de contrariétés de ce genre, ce qui le détourna de faire aucune concession ; même il ne chercha plus à arrêter les sauvages.
" Je continue, écrivait-il à la date du 30 mai 1708, d'envoyer des partis dans le gouvernement de Boston, afin de faire des prisonniers" {Manuscrits de Québec, II, 487).
Il y en eut en effet, et parmi le grand nombre, il faut nommer Martin Kellogg, qui s'était évadé,, mais qui fut repris par les sauvages de la Nouvelle-Lorette en cette même année 1708. Puis, au printemps 1709, Mehuman Hinsclale, cousin de Josiah Rising (Ignace), Joseph Clesson et John Arms sont également conduits au Sault (Baker).
Ces nombreuses captures déterminèrent encore le sieur Sheldon, de Boston, à faire un nouvel essai de délivrance; mais le marquis de Vaudreuil l'accueillit de la façon la plus sévère, au point qu'il en eut des scrupules, puisqu'il en référa à la cour de Versailles pour savoir ce qu'on en penserait.
Voici la réponse qui lui arriva (Versailles, 6 juin 1708) : " Sa Majesté, écrivit le ministre, a approuvé que vous ayez parlé comme vous avez fait au nommé Sheldon, que ce gouverneur vous a envoyé par les lettres, pour venir chercher les prisonniers anglais qui étaient à Québec, et quand
bien même vous l'auriez fait mettre en prison avec les gens de sa suite, il n'y aurait pas eu grand mal " {Manuscrits de Québec, II, 488).
Les partis de guerre augmentèrent donc et nos sauvages de Lorette, comme ceux des autres missions, rivalisèrent de zèle et de courage pour dévaster et faire un plus grand nombre de prisonniers.
Ils y furent de plus encouragés par des récompenses, comme le prouve un mémoire en date du 10 mai 1710, adressé aux sieurs de Vaudreuil et Raudot. Sa Majesté a accordé trente médailles d'argent et dix de vermeil pour faire des présents aux sauvages. Elle les envoie au dit sieur de Vaudreuil, et elle désire qu'elles soient distribuées aux chefs des sauvages qui lui sont les plus affectionnés et dont on peut tirer le plus de secours [Manuscrits de Québec, II, 514).
Après la prise du fort de Port-Royal, le général JSTicholson écrivit à M. de Vaudreuil une lettre de sommation :
" Ayant plu à Dieu de bénir avec succès la juste et royale entreprise de Sa Majesté Anne, par la grâce de Dieu, reine d'Angleterre, France et Irlande, défenderesse de la foi, en réduisant à son obéissance le fort de Port - Royal et le pays adjacent, ainsi que les articles de capitulation,
pourront vous informer particulièrement, à quoi, monsieur, nous vous prions de vous rapporter.
" C'est pourquoi nous avons jugé à propos de vous informer que comme vous aviez fait plusieurs courses sur quelques-unes des frontières de Sa Majesté, par vos cruels et barbares sauvages et .Français, ayant inhumainement tué plusieurs pauvres gens et enfants, c'est pourquoi nous vous faisons savoir qu'en cas que les Français après que celle-ci vous sera parvenue, commettent quelques hostilités ou mauvais traitements, que sur les premiers avis que nous en aurons, nous exercerons surle-champ la même exécution sur les principaux de votre peuple de l'Acadie, présentement à notre discrétion. Mais, comme nous abhorrons la cruauté de vos sauvages en guerre, nous espérons que vous ne nous donnerez pas d'occasion de les imiter h cet égard, et comme nous sommes sûrement informés que vous avez sous votre commandement grande quantité de prisonniers, particulièrement une jeune demoiselle, fille du Rév. M. Williams, ministre de Dearfield, nous espérons que vous aurez tous les dits prisonniers prêts à être délivrés au premier pavillon de trêve qui sera envoyé à cet effet, et cela au mois de mai prochain ; autrement vous devez vous attendre que le même nombre des habitants de ce pays seront mis esclaves parmi
nos sauvages jusqu'à une entière restitution des sujets de Sa Majesté qui sont sous votre domination, soit dans la possession des Français ou sauvages " (Manuscrits de Québec, II, 524).
C'est sur ces entrefaites que le gouverneur Dudly donna ordre au colonal Partridge de rassembler tous les captifs français qu'il pourrait trouver, afin de les rapatrier et de ramener en échange les sujets anglais du Canada.
Dès que la nouvelle fut répandue à Dearfield, qu'il s'agissait de former une escorte pour les accompagner, un grand nombre de volontaires offrirent leurs services.
Le lieutenant-colonel Williams connaissant le français, au dire du colonel Partridge, le lieutenant Wells, John Nims et Thomas Frencli, sachant aussi le français, furent désignés pour l'expédition (A. Baker, Pocumtuck, lecture).
Le détachement, sous les ordres du lieutenantcolonel Samuel Williams, partit le 10 juillet 1712, et revint avec quelques captifs dont les noms ne peuvent être vérifiés.
A peu près à cette époque la petite Marie fit sa première communion.
Tout porte à croire que cette sainte action fut accomplie avec la plus angélique ferveur; sa vie fut si vertueuse ! Tant il est vrai de dire que les
dispositions de ce jour béni se projettent sur toute l'existence !
Parmi les prisonniers de Dearfield se trouvaient aussi les membres de la famille de Thomas Huret. Sa veuve, Sarah Geftreys, avait été traînée en captivité par les sauvages avec ses six enfants.
Distribués en diverses familles, ils furent traités avec la plus grande bonté.
Ebenezer Hurst demeura à Montréal, comme le prouve l'acte de son baptême: "Le dimanche, sixième jour de décembre mil sept cent cinq, les cérémonies du baptême ont été par moi, prêtre soussigné, suppléées à un enfant anglais, nommé Ebenezer dans le baptême qu'il a reçu en son pays, lequel né à Dearfield en la Nouvelle-Angleterre, le douzième jour de mai de l'an mil six cent quatre-vingt-dix-huit, du mariage de défunt Thomas Hurst, habitant de ce lieu, et de Sarah Gefireys, ayant été pris l'onzième mars de l'an mil six cent quatre et emmené en Canada, demeure chez le sieur Jacques Charbonnier, marchand de cette ville. Il a été nommé Antoine-Mcolas par son parrain M. Antoine Adhémar, greffier en la juridiction de Montréal, et a eu pour marraine
Marie Falmy, femme du dit sieur Jacques Charbonnier, qui ont signé avec nous.
(Signé) Marie Falmy, Adhémar, Mériel, Prêtre."
Quant à Thomas Hurst, il fut baptisé le 12 janvier 1706, " né à Dearfield, comme on le voit aux registres de Ville-Marie (1706), fait prisonnier le 11 mars 1704, demeure à la Nouvelle-Lorette en l'île de Montréal. Il eut pour parrain M. Jean-Baptiste de La Chassaigne et pour marraine Mlle Marie- Elisabeth Le Moine, fille du baron de Longueuil.
Il fut établi dans le bas du Sault en 1711, sur une terre qu'il est facile de reconnaître.
Elle porte au livre terrier le numéro 1125.
Il en devint concessionnaire en 1711. Il y passa toute sa vie, et après sa mort, Joseph Lorrain, qui avait épousé la fille de Hurst, hérita de la terre en
Plus tard cette terre passe à François Dagenais, qui la lègue à ses fils. Elle est aujourd'hui la propriété du sieur Louis Dagenais, du bas du Sault (Livre terrier de Saint-Sulpice).
Hannah Hurst épousa un sauvage de notre mission, du nom de Anharrison. M. Quéré fit ce qu'il put pour empêcher ce mariage, mais de l'avis de
M. de Belmont, supérieur de Saint-Sulpice, il fut obligé d'y consentir (Reg. à Oka, Nouvelle-Larette, 1712.).
C'est surtout après le traité d'Utrecht (1713), que les délégations les plus nombreuses arrivèrent pour rapatrier les prisonniers.
Une d'elles fit son apparition au Sault dans le courant de février 1714.
Elle était conduite par John Stoddart et le parson Williams, auxquels étaient adjoints Martin Kellogg et Thomas Baker comme guides et interprètes.
Le succès ne couronna pas leurs efforts, et malgré la proclamation solennelle du sieur de Vaudreuil, nos jeunes captifs persistèrent dans leur résolution de rester attachés à la Nouvelle-Lorette. Voici cette proclamation du marquis de Vaudreuil : " Québec, 14 août 1714. Quoique depuis près de six mois les sieurs major Jean Stoderr et Jean Williams sont ici de la part des sieurs Duclly et î^icholson pour le renvoi de leurs prisonniers, en ce pays, et que même sur cela nous leur ayons donné une grande liberté, après avoir envoyé mes ordres dans tous les lieux de cette colonie qu'ils nous ont indiqués pour faire avertir les dits prisonniers que ceux qui voudraient s'en retourner en leur patrie n'avaient qu'à s'adresser à nous. Cependant pour
obéir entièrement à l'ordre que nous avons reçu de Sa Majesté, et pour ne laisser aucun soupçon qu'il v ait aucun détenu par force, — nous ordonnons à présent que le bâtiment anglais est en cette ville, que de nouveau nos ordres soient réitérés dans toutes les côtes de ce pays, afin que ceux qui voudront s'en retourner aient à le déclarer à Montréal à M. de Longueuil qui y commande en notre absence, et en celle de M. de Ramesay aux Trois-Rivières, à M. Gallifet, gouverneur de la dite ville, et afin qu'aucun Anglais n'en puisse prétendre ignorance, notre ordre sera lu et publié et affiché à Québec, Montréal et les Trois-Rivières, et envoyé dans toutes les côtes et seigneuries de ce pays.
" Enjoignons aux capitaines de milice des dites côtes de nous donner avis incessamment et en notre absence à M. de Longueuil à Montréal, à M. Gallifet aux Trois-Rivières, on en son absence à l'officier qui commande, et à Québec à nous-même, de tous les Anglais, hommes, femmes et enfants, qui sont dans les dites côtes et seigneuries qui leur auront déclaré vouloir s'en retourner chez eux, afin que voitures et vivres leur soient fournis pour se rendre à Québec" (M an. de Québec, III, 4).
Il est facile de voir par ce document que liberté pleine et entière était accordée à tous les prisonniers
de retourner dans leurs foyers sans aucune restriction pour leurs croyances religieuses.
Que deviennent, après tous les documents que nous avons produits, les plaintes acerbes et les accusations de certains auteurs au sujet des prisonniers de la Nouvelle-Angleterre contre les Français en général, et surtout contre les missionnaires ?
Les récits mensongers et calomniateurs ne sont plus seulement consignés dans de vieux auteurs, un nouveau livre vient de paraître. Il a pour titre : " The stories of New England Captives (A. Baker r que je traduirai : Les histoires de Mlle A. Baker des captifs de la Nouvelle- Angleterre.
L'auteur, sous un dehors de respect et de reconnaissance pour les protecteurs des captifs, n'hésite pas à accumuler les assertions les plus fausses.
Un pareil ouvrage remplit l'âme de dégoût à la fin d'un siècle qui se pique de tant de tolérance, et surtout quand on le voit apparaître sur le sol des Etats-Unis, si fier de ses idées de liberté.
Ainsi, en parlant de la captive Eunice Williams, Mlle Baker s'écrie : " Quel triste spectacle ! Le Jésuite est là avec son chapeau usé et relevé sur ses bords, revêtu d'un longue soutane noire, ayant son rosaire au côté et la verge à la main ; la jeune fille anglaise, tremblante, se prosterne à ses pieds dans une terreur abjecte, après avoir été rebaptisée
au signe de la croix sur le front et sur la poitrine. Eunice se voit tour à tour menacée de châtiments et séduite par des promesses. Que de fables lui. sont racontées au sujet de la conversion de son père !
"On lui assure que d'affreux démons tourmentent les âmes des petits enfants, et puis elle est fouettée parce qu'elle refuse de faire le signe de la croix.
"Toute offre de rançon est refusée, et si elle parle de retourner au foyer paternel, le missionnaire lui déclare qu'elle sera certainement damnée et vouée au feu de l'enfer, menace terrible, dit l'auteur, pour une enfant élevée dans la crainte puritaine du feu éternel."
Et puis, pour complément d'insanité, l'auteur ajoute que les prêtres l'empêchèrent de recouvrer sa liberté en prétendant que ce ne serait pas humain de " séparer la captive de son maître, qu'elle aimait comme un père" (A. Baker, Stories of New Engl. Capt, 136).
Or les documents mêmes cités par l'auteur prouvent qu'elle visita son endroit natal plusieurs fois et qu'elle préféra revenir au Canada pour y épouser un Indien, et y vivre jusqu'à l'âge de quatre-vingttrois ans.
Les registres du temps font voir que le baptême n'a été donné qu'à ceux qui le désiraient ; toujours après un temps considérable depuis l'arrivée.
Le soin pris par ceux qui les recevaient dans notre Église à marquer les noms de leurs pères et mères, les dates de leur naissance, l'époque de leur enlèvement, les lieux qu'ils habitaient, ne prouvct-il pas qu'ils n'avaient aucune intention de créer des embarras ?
Au contraire, tous ces détails étaient calculés pour les faire retrouver plus facilement, afin d'aider les familles à se reconstituer en temps de paix.
Quoiqu'il y ait eu beaucoup de convertis, leur nombre était insignifiant comparé à celui des autres prisonniers. Et même parmi ceux qui furent inscrits aux registres, beaucoup ont dû s'en retourner, car ils disparaissent subitement, et on ne les voit plus dans aucun endroit de notre pays.
Non, il faut admettre que ceux qui nous restèrent en étaient heureux, et ne suivaient que les sentiments sincères de leur cœur.
D'après Eggleston, cité plus haut, et comme aussi suivant l'opinion du célèbre Parkman, ils préférèrent rester sur le sol canadien et refusèrent, au moins pour un bon nombre, de retourner à l'endroit natal.
Quant à Abigaïl Nims, de notre Lorette, voici qui est de fait historique : sollicitée, pressée de toutes manières par ses parents et amis, elle répondit avec fermeté qu' " elle aimait mieux n'être
qu'une pauvre prisonnière parmi les catholiques, que de devenir une riche héritière dans une famille pïotestante*' (Faillon, Noli.ce particulière sur lu famille Raisenne; Baker, Poeumtuck, lecture).
" Ce fut sans doute, écrit M. Faillon (Histoire de la sœur Bourgeois, IL 444), à la suite d'une si généreuse résolution que les prêtres de Saint-Sulpice obtinrent des sauvages, quoique avec beaucoup de peine, la liberté de ces deux jeunes captifs (Ignace Raisenne et Elisabeth Nims).
" Ils méritaient bien cette faveur, tant à cause de la bonne odeur de vertu qu'ils répandaient dans toute la mission, dont ils étaient l'édification et le modèle, que pour l'attachement qu'ils témoignaient aux sauvages en renonçant à leur propre nation pour demeurer parmi eux, et même en voulant se conformer à leur manière de vivre.
"Comme ils étaient déjà en âge d'être mariés, on ne jugea pas qu'il leur fût possible de leur trouver à l'un et à l'autre, un parti plus convenable que de les unir ensemble. Ce qui eut lieu dans l'église du Sault-au-Récollet,le 29 juillet 171 5, Ignace Raisenne ayant alors vingt-trois ou vingt-quatre ans, et Elisabeth Nims en ayant environ quinze."
Voici l'acte de mariage, extrait du registre pour l'année 1715, copie en tout conforme à l'original,
tel qu'en possession de M. l'abbé D. Lefebvre, prêtre de Saint-Sulpice et actuellement curéàOka :
"Ce vingt-neuf juillet 1715, j'ai marié Ignace Shoentak8ani et Elisabeth T8atoff8acb, tous deux Anglais de nation, qui ont voulu rester avec les sauvages chrétiens, non seulement renonçant à leur nation, mais encore voulant vivre en sauvages. En présence de J.-B. Havonhiatek, Gabriel Gircbavas, Pierre Hasonten, Alexis Tabsi. — Ignace Shoentak Ramage d'environ 23 ou 24 ans, et Elisabeth, d'environ quinze ans, tous deux ont été pris à Dierfile, il y a environ treize ans. Signé : M. Quéré, prêtre."
Le lecteur comprend déplus en plus l'importance des événements pleins d'émotions que nous venons de décrire, préparant sous la main de Dieu l'union de ces deux captifs.
Il y a là une belle page des premières années de notre histoire, surtout au point de vue du foyer domestique, où les vertus chrétiennes sont appelées à jouer un rôle si important.
L'aîné de cette excellente famille fut aussi l'aîné du sacerdoce dans notre paroisse.
Il reçut sur les fonts baptismaux le nom de Simon, comme l'atteste l'extrait suivant des registres de la Xouvelle-Lorette, pour l'année 1719 conservés à Oka.
M. Quéré a baptisé, le 18 septembre 1719, Simon, né aujourd'hui de Shoentak8ani et de Elisabeth P. T8atog8ach, son épouse légitime. Simon Honontianare a été parrain.
(Signé) M. Quéré, Prêtre.
M. Maurice Quéré de Fréguron suivit avec l'intérêt le plus paternel le développement de cette famille. Il prévoyait qu'elle lui deviendrait de plus en plus précieuse parmi ses néophytes, à raison de ses exemples de foi, de piété et de tempérance. Aussi prit-il un soin tout spécial de tous les enfants qui naquirent de ce mariage. Simon est le seul né au Sault-au-Récollet.
Dès 1721, lorsque le zélé missionnaire dut transporter la mission au lac des Deux-Montagnes, Ignace le suivit immédiatement avec ea chère famille.
" Les prêtres de Saint-Sulpice, écrit M. Faillon (Notice sur la famille Ruiser.ne), charmés de la conduite sage et édifiante d'Ignace et d'Elisabeth, de leur intelligence dans les affaires domestiques et de leur amour pour le travail, résolurent, en vue de procurer leur avantage et le bien général de la mission, de les y établir d'une manière fixe et leur donnèrent en toute propriété un vaste terrain à une petite demi-lieue du village. C'est là que
Jérôme, Marie et cinq autres filles virent le jour. Les MM. cle Saint-Sulpicc, sur le témoignage bien favorable de M. Quéré, se chargèrent de l'éducation de Simon et de Jérôme, pendant que les sœurs de la Congrégation se dévouaient à celle des filles.
Il faut reconnaître ici une protection divine bien manifeste; tous répondirent avec une constante application à l'appel, et tous mirent à profit les précieux avantages versés sur leurs pas.
Simon poursuivit ses études avec docilité, jusqu'à ce qu'il fût jugé digne de recevoir l'onction sainte du sacerdoce.
" Jean-Baptiste-Jérôme, écrit M. Faillon (Notice sur la famille Raisennë), désirait beaucoup de suivre l'exemple de son frère, en embrassant aussi luimême l'état ecclésiastique. Mais la mort de Mgr de Pontbriand, qui survint dans ces circonstances, et la longue vacance du siège de Québec, qui suivit, dérangèrent ses projets. Xe pouvant passer en France, pour recevoir les ordres, il se décida enfin à s'établir dans le monde, et épousa une très vertueuse fille, Marie-Elisabeth Sabourin, bien digne d'être unie à un tel époux."
Parmi les filles nées de son mariage, deux joignirent l'institut de la Congrégation. Madeleine, l'aînée, y prit le nom de Saint-Herman.
Après son noviciat, elle fut envoyée au couvent du Lac.
Elle était naturellement destinée à cet emploi à raison de sa parfaite connaissance des langues sauvages. Aussi se dévoua-t-elle sans relâche à l'éducation des Indiennes, et toute une vie de cinquantequatre ans leur fut consacrée (Faillon, Hist. de la Colonie, II, 447).
A l'exemple du célèbre missionnaire qui l'avait baptisée, elle ne quitta ses chères élèves que pour aller mourir à la maison mère, à un âge très avancé.
Sa sœur Marie prit en religion le nom de Saint- Ignace. Ce fut sans doute en souvenir affectueux de son père qu'elle obtint ce nom ; mais je dois ajouter que le grand saint favorisa l'enfant de sa meilleure protection, car elle devint . la treizième supérieure de son ordre, en 1778 (Faillon, Vie de la Mère Bourgeois, II, 442).
Voici en quels termes M. Faillon parle de la Mère Saint-Ignace: "Les heureuses dispositions d'esprit et de cœur dont Dieu l'avait pourvue, firent fructifier au centuple les soins qu'elle reçut de ses charitables maîtresses ; et elle fut sans contredit le plus beau fruit de leur zèle dans cette mission.
"Elle entra comme déjà toute formée à la communauté de la Congrégation de Ville-Marie en 1752,
a l'âge de seize ans : les exemples de ferveur et de régularité qu'elle avait admirés dans ses pieux parents lui ayant inspiré dès l'enfance le goût et l'amour de toutes les observances delà vie parfaite. Un trait que nous ne devons pas dérober à l'édification de nos lecteurs, c'est que lorsque sa mère eut expiré, on trouva sur son corps un rude cilice qu'elle avait coutume de porter et qu'elle voulut conserver jusqu'à sa dernière maladie. La digne fille d'une si sainte mère joignait à une piété sincère et solide un esprit droit, facile, un cœur généreux, plein de courage et d'énergie ; ces heureuses qualités étaient relevées en elle par un grand fonds d'instruction, des talents supérieurs et une éducation des plus distinguées.
"Mais un avantage plus précieux encore et qui la «rendit surtout utile à toute la Congrégation, c'est qu'elle possédait dans un degré remarquable le véritable esprit de la sœur Bourgeois, et qu'elle s'efforça de ranimer de plus en plus dans toutes ses filles" (Faillon, Mémoire particulier sur les Supérieures de la Congrégation).
Les registres de la mission du lac des Deux- Montagnes établissent que Catherine Raisenne cpousa Jean-Baptiste Séguin ; Marianne épousa Louis Séguin, Suzanne épousa Joseph Chénier, et Anastasie, Pierre Castongué.
M. l'abbé Simon Raisenne avait été ordonné prêtre par Mgr Henri-Marie Dubreuil de Pontbriand, le 19 septembre 174 4.
Nommé curé de Saint-Pierre-les-Becquets en octobre suivant, il passa ensuite à la cure de la Visitation de Champlain, de 1746 à 1749, desservit aussi Saint-Jean Deschaillons, et finalement il devint cbapelain de l'Hôpital Général de Québec, où il mourut le 14 avril 1798.
Jean-Baptiste-Jérôme Raisenne hérita de la terre que son père avait reçue des messieurs de SaintjSulpice dès son arrivée au Lac.
M. l'abbé Cuoq écrit à son sujet {Mémoires) : 4% Les sauvages l'aimaient et l'estimaient pour ses rares vertus et pour ses grandes qualités, et ils l'avaient fait chef d'une de leurs trois bandes. Le nom de " Satewas " (c'est pareil), qu'ils lui donnèrent, s'est perpétué dans toute sa descendance jusqu'à ce jour. Les Iroquois ne nomment pas autrement la famille Raisenne ; c'est toujours " Satewas."
Le nom " c'est pareil " donné aux membres de <:ette famille ne fait-il pas l'éloge de toute cette lignée de vertueux chrétiens?
SateSas, c'est-à-dire, ça toujours été la même chose de père en fils, jamais personne n'a varié : tous ont maintenu leur bonne réputation en méritant le respect et l'affection des membres de la tribu à laquelle ils ont été attachés.
Il est facile de voir par ce qui précède que cette famille, tout en vivant parmi les sauvages de notre, Lorette et du Lac, a gardé sa race dans toute sa pureté.
Maison (h la familh Raisenne,
à Oku.
" C'est à Montréal, écrit M. Cuoq (Mémoires) au sujet de Jean-Baptiste-Jérôme Raisenne, que mourut ce saint homme, comme on l'appelait ordinairement au Lac : et c'est dans l'église même de Montréal que se fit sa sépulture, en présence de plusieurs prêtres venus de divers lieux, le 2 février 1795.''
Il sut si bien inculquer sa ferveur et sa piété à sa famille, que sur ses huit filles, il n'y en eut qu'une
qui resta dans le monde, et de ses deux fils, un reçut les ordres sacrés et devint plus tard curé de Saint-Roch de l'Achigan ; l'autre resta dans le monde, exerçant la profession de notaire à Saint- Benoît, où il fut entouré d'estime et de considération.
Reine-Ursule Raisenne portait en religion le nom de sa famille.
Elle entra à PHôtel-Dieu, disent les registres de l'ordre, le 11 février 1782. Elle prit l'habit le 11 février de l'année suivante, et fit sa profession le 8 juin 1784, entre les mains de M. Montgolfier, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice. Elle mourut le 2 octobre de l'année 1822, à l'âge de cinquante-sept ans et de religion quarante ans.
La nécrologie porte que " cette chère sœur fit paraître une sainteté peu commune et donna à la communauté de grands exemples de patience et d'abandon au bon plaisir divin au milieu de continuelles souffrances qui en firent une vraie imitatrice de Jésus crucifié."
Marie-Suzanne se disposait à marcher sur les traces de sa sœur Reine-Ursule, lorsqu'elle mourut en grande odeur de vertu à l'âge de dix-huit ans (Faillon, Notice particulière sur la famille Baisenne).
D'après les chroniques des sœurs de la Charité,1 établies par la vénérable Mère d'Youville, deux autres filles de Jean-Baptiste-Jérôme Raisonne se consacrèrent à Dieu dans cet institut.
Marie-Clotilde, née au lac des Deux-Montagnes, le 14 avril 1766, entra au noviciat le 14 février 1785 ; ell prit le saint habit en 1787 et fit profession le 14 février de la même année. Elle fut chargée, le 9 octobre 1828, de l'importante mission de fonder une maison de son ordre à Sandwich, Ontario, où elle mourut le 20 août 1829.
Sa sœur Marie-Charles Raisenne-Anson, née au Lac le 10 février 1773, entra chez les Sœurs-Grises, le 1er février 1794, et fit profession le 15 février 1796 ; elle y mourut le 10 juillet 1816 (Archives de V Hôpital- Général de Montréal).
Scolastique, sœur des précédentes, portait à l'Hôtel-Dieu le nom de Sœur Saint-Joseph. " Elle était entrée dans notre monastère {Archives de V Hôtel-Dieu) le 19 janvier 1787, y avait pris le saint habit le trois du même mois de l'année suivante; et avait prononcé ses vœux entre les mains de M. Jean-Baptiste Curatteau le 27 janvier 1789. Elle mourut le 17 janvier 1816, âgée de 45 ans, dont vingt-neuf de vie religieuse. Il est dit dans sa nécrologie, qu'elle édifia la communauté par sa profonde humilité et son amour pour les souffrances.
Elle avait pour la vie intérieure un singulier attrait qui se manifestait dans toutes ses actions. Comme à sa sœur, Notre-Seigneur lui fit une large part de sa croix, car ce ne fut qu'après une longue et cruelle maladie qu'elle alla jouir des embrassements du Dieu du Calvaire."
Enfin Catherine, Elisabeth et Marie-Angéliquer sœurs des précédentes, se dévouèrent à l'instruction chrétienne de la jeunesse en entrant chez les sœurs de la Congrégation.
]STous avons tenu à jeter un coup d'œil d'admiration sur ces plants si fructueux de la pépinière évangélique de la Nouvelle-Lorette, afin de rendre grâce à Dieu de ses dons et de la gloire qui revient à nos plages d'avoir contribué à leur heureuse croissance.
Il ne nous reste plus qu'à dire adieu aux chers néophytes, et surtout aux vertueux missionnaires qui les accompagnèrent au lac des Deux-Montagnes avec la même vigueur de zèle et de dévouement.
Ces bons prêtres voyaient que l'isolement de la Nouvelle-Lorette n'existait plus d'une manière suffisante pour mettre les enfants de la mission à l'abri des dangers de la ville.
Le commerce des fourrures, des provisions, et malheureusement de l'eau-de-vie se développait
dans les grands centres surtout, et même bien au loin.
Les Français et les sauvages unirent leurs efforts et leur habileté pour en tirer parti, et dans le contact fréquent des gens empreints pour la plupart des vices des civilisés, les sauvages de Lorette trouvaient leur constante démoralisation ; c'est pourquoi, dès la fin de 1717, les messieurs de Saint-Sulpice s'occupèrent d'un déplacement favorable.