CHAPITRE SIXIÈME
1J AROISSE
Coup d'œil sur la colonie. — Le mouvement de la population. — Les seigneurs. — Les habitants. — M. Boucher, leur insigne protecteur. — La population descend l'île, la contourne pour arriver au Sault. — Générosité de Saint-Sulpice envers les colons. — M. Picoté de Bélestre. — Fiefs des sieurs Philippe Carion de Fresnoy et de Paul Morel. — Paroisse de Saint-Joseph sur la rivière des Prairies. — Les filles du roi sous les soins de la Mère Bourgeois. — M. Michel Barthélémy. — Nos mères canadiennes. — Sages dispositions du roi pour l'heureux développement de la colonie. — Noblesse canadienne. — Ses services. — Condition de l'agriculture. — Vie, travaux, coutume, vêtements. — Maisons des habitants. — Le cheval canadien. — Les bestiaux. — L'île Jésus. — Concessions de terres les plus anciennes de la paroisse du Sault. — Formation du village. L'île de la Visitation. — Terrain concédé pour l'église et le presbytère. — La paroisse a succédé à la mission. — La chapelle de la Nouvelle-Lorette servit d'église paroissiale. — Ancienne cloche. — Nomination des curés Prévost et Chaboillez.
" Il nous faut quelque chose, en cette triste vie,
Qui nous parlant de Dieu, d'art et de poésie,
Nous élève au-dessus de la réalité,
Quelques sons plus touchants dont la douce harmonie,
Echo pur et lointain de la lyre infinie,
Transporte notre esprit dans l'idéalité.
Or, ces sons plus touchants et cet écho sublime, Qui sait de notre cœur le sanctuaire intime, C'est le ciel du pays, le village natal ; Le fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse Coula dans les transports d'une pure allégresse ; Le sentier verdoyant, où, chasseur matinal,
Nous aimions à cueillir la rose et l'aubépine ; L,e clocher du vieux temple et sa voix argentine ; Le vent de la forêt glissant sur les talus, Qui passe en effleurant les tombeaux de nos pères, Et nous jette au milieu de nos tristes misères I*e parfum consolant de leurs nobles vertus.
O. Crémazie, Emigration.
Les rapports de nos plages avec les origines de la Nouvelle-France ont été mis sous nos yeux ; notre amour pour la patrie y a puisé sans doute un salutaire accroissement.
Les hauts faits du passé nous paraissent comme des fleurs autour du berceau de notre paroisse ; ceux qui vont suivre, d'un intérêt si attachant pour nous tous, nous montreront notre famille paroissiale grandissant sous les regards de Dieu, et entourée jusqu'à nos jours d'une protection bien spéciale.
Le plus grand nombre des familles indiennes quittèrent la Nouvelle-Lorette en 1721 ; plusieurs cependant ne se décidèrent que plus tard à les rejoindre au Lac ; bon nombre aussi de familles de colons s'établirent bientôt, ce qui fut cause que la chapelle continua d'être ouverte au culte. Elle fut desservie par un prêtre de Saint-Sulpice qui s'y rendait de la ville, ou encore par M. le curé de Saint-Joseph de la Rivière-des-Prairies.
A mesure que les familles de colons arrivaient
de France, elles étaient placées sur des concessions de terres par les MM. de Saint-Su lpice.
Il fallait bien les établir le long du fleuve, c'était leur seul chemin de communication.
Le danger constant des surprises des sauvages exigeait qu'ils fussent placés près les uns des autres, pour se défendre et s'entr aider dans leurs travaux.
M. Jacques Viger a copié un écrit du bureau des terres de la Couronne, attribué au Père Jérôme Lalemant, en date de 1664, au sujet des environs de Québec ; en voici un extrait :
" L'on peut dire que dans tout le Canada, il n'y a rien de semblable en matière de terres promptement défrichées, car depuis deux ans seulement que l'Iroquois a donné plus de repos à ces quartiers-là, l'on voit déjà deux belles campagnes habitées par des Français.
" Ces deux campagnes sont si belles et chargées d'une si belle moisson, que quiconque les voit ne peut assez admirer comme en si peu de temps se soient pu faire de si grands et si beaux déserts."
Remarquez, c'est en 1664, et dans toute la région, le bon Père ne peut admirer que deux campagnes habitées par des Français.
Où étaient-ils donc, ou plutôt où se plaçaient-ils, ces Français, en mettant le pied sur notre sol ?
Pour la plupart, là où il y avait un trafic profitable, ou des fonctions civiles à remplir.
Un petit nombre pendant ce temps se dévoua à la culture de campagnes " belles et chargées de riches moissons," comme le dit le Père Lalemant.
Il n'y avait pas lieu de s'étonner de les voir défrichées en si peu de temps, mais au contraire qu'elles n'eussent pas été cultivées plus tôt.
Les ressources du sol et surtout la perspective d'un avenir lucratif pour tout le commerce, grand et petit, ont fort bien incité de nombreux gentilshommes à s'assurer d'immenses lopins de terre dans les positions les plus avantageuses du pays, mais ce ne fut malheureusement pas en vue de l'agriculture.
Nos seigneurs, ayant reçu leurs titres indiscutables de propriétaires, ont fait la vie de ville et des affaires payantes, pendant que les petits habitants luttaient contre la forêt et l'ennemi commun, bêchant la terre pour façonner l'avenir de nos campagnes d'aujourd'hui.
Voici ce qu'écrit à ce sujet M. Léon Grérin (Mémoires de la Société Boy aie, 1896-97, p. 79) :
" En 1679, après quarante années de régime seigneurial, doublées de quinze années d'intervention directe de l'État, il n'y avait encore que 22,000 arpents de terre en culture ; quarante-deux ans
plus tard, en 1721, on ne pouvait ajouter à ce premier chiffre que cinquante-deux mille arpents, soit une misérable augmentation moyenne de 1200 arpents par année (Garneau, II, 100). Encore faut-il reconnaître que presque tout ce travail était le fait, non du seigneur, mais de l'habitant."
Il y eut cependant parmi ces seigneurs des hommes qui se distinguèrent par un admirable dévouement pour leurs censitaires.
Un des plus remarquables fut Jean-Baptiste- François Deschamps, seigneur de la Bouteillerie (Rivière-Ouelle), dont Talon écrivait : " Si les gens ** de cette localité prennent aisément cette route, bientôt le Canada se remplira de personnes capables de le bien soutenir."
" Il travailla, écrit M. Benjamin Suite (Hist. des Canadiens- Français, IV, p. 48), plus de trente ans à la prospérité de sa seigneurie, et mourut (1703) entouré du respect et de l'amour de ses censitaires."
De 1633, époque du retour de Champlain à Québec, après la prise des Kertk, jusqu'à 1661, les statistiques fournies par M. Benjamin Suite prouvent qu'il n'est venu s'établir qu'une centaine de familles sur les terres canadiennes, et cela à leurs dépens.
" Tout le roulant de cette époque, c'est la traite (Mémoires de la Société Royale), et il était défendu ■au colon de s'en mêler."
Ces colons sont les vrais pères de la patrie, les fondateurs de toutes nos paroisses.
En- se dévouant à la culture du sol, ils formèrent la société des habitants dans le pays, société si longtemps négligée, et à laquelle, même de nos jours, on n'accorde pas encore toute la considération qu'elle mérite.
Elle eut pour protecteur éclairé et généreux M. Pierre Boucher, qui, faisant exception aux autres seigneurs, tout en gagnant de l'argent, se livra résolument à l'agriculture.
Il arriva à cent arpents en rapport vers 1681, et il avait dans sa seigneurie une trentaine de familles commençant à cultiver (B. Suite).
Le Père Charlevoix dit de lui qu'il fut "un des premiers habitants de la Î^ouvelle-France, où, imitateur de la simplicité et de la piété des patriarches, il a participé aux bénédictions que Dieu a répandues sur eux, ayant vu sa nombreuse et florissante postérité jusqu'à la cinquième génération. Il est mort âgé de près de cent ans, et sa veuve qui lui a survécu de quelques années, a vu les petits-fils de ses petits-fils" (Charlevoix, Liste des auteurs, p. 399).
En 1661 le sieur Boucher passa en France pour exposer à la Cour la désolante situation du pays à raison des incursions constantes des sauvages.
Il représenta qu'avec des troupes en nombre suffisant, les Iroquois seraient chassés, maintenus en respect, et que, pendant ce temps, l'habitant pourrait profiter du sol canadien si riche et si fécond, et s'y établir d'une manière solide et durable.
Sa voix fut heureusement entendue.
" Alors, écrit M. B. Suite {Histoire des Canadiens- Français, III, 4), le grand siècle se levait sur le monde. Un rayon matinal éclaira la Nouvelle- France. Vingt années de prospérité furent notre partage, les seules durant un siècle et demi, hélas ! "
Sur les affirmations de M. Boucher, le roi devait continuer l'envoi de nouvelles troupes et de nombreux colons.
A Montréal, dans les années 1658-59, il était arrivé cependant près de deux cents hommes et une quarantaine de filles (Benj. Suite, III, 5), ce qui prouve qu'on persistait à y établir la colonie sur des bases solides.
" Le zèle pour l'exploitation des terres, écrit M. Faillon {Histoire de la Colonie française, III, 225), ne se montra nulle part plus empressé ni plus courageux qu'à Ville-Marie. On a vu que les
seigneurs de Montréal avaient, à diverses reprises, essayé d'appliquer les colons à l'agriculture, et que les guerres continuelles dont Ville-Marie était le théâtre, forcèrent les habitants d'abandonner leurs champs pour cultiver les terres qui avoisinaient le fort."
Dès que la chose fut possible, les colons furent échelonnés le long du fleuve ; et alors les divers groupes d'établissements prirent le nom de côtes sous la protection de saints, noms qui leur ont été conservés, même après que les paroisses furent établies.
Ce fut en contournant le bas de l'île que la population arriva jusqu'à l'endroit occupé présentement par notre paroisse.
Il y avait de cette manière beaucoup moins de danger pour les colons ; et ensuite les MM. de Saint-Sulpice, ayant à songer au déplacement de leurs sauvages de la montagne, jugeaient avec sagesse de ne pas concéder de terres près du Sault où ils se proposaient de les transporter.
Un certain nombre de colons s'étant fixés au pied du courant, la côte fut désignée sous le nom de " Saint-François ; " ce fut le commencement de la Longue-Pointe (1664).
En 1665, d'après le livre terrier contenant les diverses concessions faites par les MM. de Saint-
Sulpice, nous voyons à la côte Saint-François ou Longue-Pointe les noms suivants : Jacques L'Huilier dit Desvignes, René Moreau, Pierre Picot dit La Brie, Antoine Brunet dit Bellehumeur, Urbain Tessier dit Lavigne, Etienne Truteau, Robert Perroy, Jean Cadieux, Jean de Luzeau dit la Garenne, Michel Moreau, Toussaint Hunault dit Deschamps, Pierre Goguet. En 1666 apparaissent à la même côte Gilbert Barbier, Antoine Coignon, Pierre Meusnier, Pierre Dagenets, Pierre Chicoine, Pierre Charros ; puis, en 1667, Jacques Le Blanc, Claude Jodoin.
Ces noms nous tracent déjà l'origine d'un certain nombre de familles de notre paroisse.
Le défrichement fut poussé avec énergie de ce côté et, à la suite des habitants de Saint-François, d'autres colons vinrent se placer, ce qui donna naissance à la côte Sainte-Anne ; puis vint la côte Saint-Jean, appelée plus tard la " Pointe-aux- Trembles."
Ce nom, écrit M. Faillon (Hist. de la Col. fr., III, 227), prit son origine d'une langue avancée de terre complantée d'arbres de cette espèce qu'on y voyait alors, et que les eaux du fleuve ont fait disparaître depuis longtemps."
La colonisation s'arrêta de ce côté pendant quelque temps pour peupler le haut de l'île, toujours
sur la rive du fleuve, par prévision d'attaques des sauvages et pour surveiller leur descentes.
C'est en 1669 qu'un fief fut accordé à M. René Robert Cavelier de La Salle, par M. de Queylus.
Comme cette concession fut faite gratuitement, M. de La Salle, par reconnaissance, lui donna le nom de Saint-Sulpice.
M. Faillon dit à ce sujet : " M. de Queylus l'accueillit avec bonté (de La Salle), et pour lui procurer le moyen de servir la colonie de Montréal et de s'y établir avec avantage, il lui accorda gratuitement un fief noble en face du sault Saint-Louis, dans un endroit de l'île où le séminaire avait déjà résolu d'établir une bourgade " (Histoire de la Colonie, III, 228). Ce fut le commencement de Lachine.
Il faut noter ici un fait bien important et malheureusement trop ignoré, pour ne pas dire méconnu ; c'est que tous ces premiers colons des environs de Ville-Marie n'avaient presque aucunes ressources pour s'établir.
Non seulement le séminaire de Saint-Sulpice leur donna gratuitement des terres, mais il les aida à se pourvoir d'instruments d'agriculture et à rencontrer les premières dépenses.
C'est ce qui faisait écrire par M. Tronson à Colbert, en 1667 :
" Pendant treize ou quatorze années depuis qu'il (le séminaire) a le soin de l'île de Montréal, toutes les concessions qu'il a données à des particuliers pour défricher des terres ont été gratuites, sans autres redevances que de quelques deniers par arpent, ceux à qui il les avait données n'ayant pas pour la plupart le moyen de les défricher et même quelquefois de contribuer à une partie de la dépense nécessaire pour le défrichement de ces mêmes terres. Quant au revenu qu'il tire de celles qu'il fait défricher lui-même pour son usage particulier,il est si peu de chose, eu égard aux dépenses qu'il a fallu faire, qu'il ne rapporte pas le deux pour cent, sans compter les dépenses communes et générales, auxquelles il est obligé, pour l'administration de la justice et les autres charges publiques qu'il a soutenues jusqu'à présent, comme il paraît pour les comptes et les états de chaque année" (Faillon, III, 230).
A mesure que la sécurité publique augmentait, de nombreux colons s'échelonnaient sur la rive sud de l'île de Montréal, et même à divers endroits sur les bords du Saint-Laurent, ce qui faisait écrire au Père le Mercier dans sa relation de 1668 (page 2) :
" Il fait beau à voir à présent presque tous les rivages de notre fleuve de Saint-Laurent habités de nouvelles colonies qui vont s'étendant sur plus de quatre-vingts lieues de pays le long des bords de cette
grande rivière, où l'on voit naître d'espace en espace de nouvelles bourgades qui facilitent la navigation, la rendant et plus agréable par la vue de quantité de maisons, et plus commode par de fréquents lieux de repos."
En 1671, de nouveaux colons étaient venus se joindre à ceux de la côte Saint-Jean à la Pointeaux-Trembles, et à la date du 28 juillet de cette même année M. de Queylus concédait au sieur Picoté de Bélestre les terres situées au bas de l'île de Montréal, à partir d'une concession déjà faite à Jean Bourdon, et de là, en suivant le bord du fleuve Saint-Laurent, jusqu'à la rivière des Prairies, sans autre charge, écrit M. Faillon (Histoire de la Colonie française, III, p. 338), que de payer aux seigneurs vingt sous de rente chaque année."
Cette concession fut faite à M. de Bélestre en compensation des îles Oourcelles cédées aux messieurs de Saint-Sulpice dans le but d'y établir une bourgade sauvage (1668), comme nous l'avons vu au cinquième chapitre de cet ouvrage.
Le bas de l'île de Montréal, étant désormais assuré à la colonisation, les plages de notre rivière commencèrent à être occupées, ce qui donna naissance à la paroisse de Saint-Joseph de la Rivièredes-Prairies.
Jusqu'à présent il avait été impossible de songer à s'y établir, parce que, depuis un bon nombre d'années, les Iroquois descendaient aussi par cette rivière pour venir jusqu'à Ville-Marie.
Afin de mettre un terme à leurs incursions de ce côté, M. Dollier de Casson établit deux fiefs de deux cents arpents, dont huit faisant face à notre rivière, et vingt-cinq en profondeur.
Ces deux fiefs se suivaient, et le sept décembre 1671, le premier fut donné au sieur Philippe de Carion de Fresnoy, lieutenant de la compagnie de la Mothe au régiment de l'Estrade, et le second au sieur Paul de Morel, enseigne de la même compagnie (Faillon, III, p. 338).
Afin de donner de l'aide aux sieurs de Carion et de Morel, M. de Casson concéda des terres, en 1672, à un certain nombre de colons capables de se faire soldats au besoin.
M. de Belmont ne se contenta pas de la construction du fort de la montagne pour défendre la ville des hauteurs. Il bâtit ici même un fort important muni de trois bastions. On voit encore de nos jours les traces de la chaussée principale, et en examinant les meurtrières dans les murs qui nous restent du vieux manoir, il est facile de comprendre que les petits canons et les arquebuses pouvaient couvrir la rivière sur toute sa largeur. Ce qui
prouve une fois de plus que les messieurs de Saint- Sulpice ont fait tout en leur pouvoir non seulement pour fonder Ville-Marie au point de vue spirituel, mais pour faire prospérer dans leur seigneurie la colonisation et l'agriculture, en employant des moyens énergiques et efficaces de protection.
Fort de la Nouvelle-Loeette.
^l Eglise de Notre-Dame de Lorette. — B Maison des missionnaires.— C Maison des Sœurs de la Congrégation. — B Maison des fermiers. — E Bastions. — F Entrée du Fort.
Voici les noms des premiers colons établis sur la rivière des Prairies, vers 1672, le long du chemin actuel du bas du Sault, et nous pouvons dire dans notre paroisse, parce que les deux localités du Sault et de la Bivière-des-Prairies, depuis le départ des sauvages, furent longtemps desservies par le même prêtre : François Roulard dit Cambrai, François
Donnet dit La Lande, Paul Dazé, Jacques Hubert, Pierre Magné, Pierre Chantreux dit Tourangeau, François Fortin dit Pierre Mesle.
La plupart de ces noms se sont maintenus jusqu'à nos jours, avec certaines variantes, mais il est facile de voir que ce sont les mêmes, comme les Donnet, dont on a retenu seulement La Lande, les Dazé, les Fortin.
François Fortin dit Pierre Mesle, dont la nombreuse famille s'est perpétuée jusqu'à nos jours, épousa une des nièces de la Mère Bourgeois, Louise Sém illard.
Elles étaient trois sœurs, Louise, Catherine et Marguerite.
Depuis les premières années de son séjour à Ville-Marie, la vénérable Mère Bourgeois s'était dévouée à la formation honorable et vertueuse de nos familles. Et c'est sans doute son choix judicieux des épouses qui assura le succès et le bonheur des premiers foyers du pays. Voyez comme elle en parle elle-même : " Quelques années après mon premier voyage en France, il arriva à Ville-Marie environ dix-huit filles du roi, que j'allai quérir au bord de l'eau, croyant qu'il fallait ouvrir les portes de la maison de la sainte Vierge à toutes ces^ filles. Mais notre maison étant trop petite pour loger celles qui arrivaient, nous fîmes accommoder une
maison que nous avions achetée de Saint-Onge, et je demeurai là avec elles. J'étais obligée d'y demeurer à cause que c'était pour former des familles" (Écrits autographes).
La bonne mère les entourait de sa tendre sollicitude, leur donnant quelque instruction, les avertissant des dangers, éclairant leurs pas dans la vie, nourrissant l'âme et le corps, jusqu'à ce que leur place eût été trouvée pour la formation de nouveaux foyers domestiques. Louise Sémillard, épouse de François Fortin, fut une de ces privilégiées.
L'acte de son mariage fut passé le huit juillet 1674, dans la maison neuve de la Congrégation. Elle était fille d'Orsan Sémillard, huissier royal à la cour souveraine de Troyes, et de Marie Bourgeois (Faillon, Histoire de la Colonie française^ III, p. 339).
La première page du registre de la paroisse de la Rivière-des-Prairies fait voir l'acte suivant : " Le 22 novembre 1687 a été baptisé Joseph, fils de François Fortin et de Louise Sémillard, sa femme ; il a été nommé par Jacques Biétré dit le Chevalié et Anne Charon.
(Signé) Barthélémy."
Les nombreux descendants de cette famille se sont successivement établis au bord de la rivière des Prairies, et un d'eux, M. Narcisse Fortin, a acquis la terre occupée jusqu'alors dans notre paroisse par feu Maxime Dagenais, pendant que d'autres colons se fixaient dans l'intérieur, formant une nouvelle côte appelée Saint-Michel.
Cette côte, qui a conservé son nom jusqu'à nos jours, fut desservie partie par messieurs les curés de la Longue-Pointe et de la Pointe-aux-Trembles, et partie par monsieur le curé du Saul-au-Récollet, jusqu'à l'érection de la nouvelle paroisse de Saint- Léonard de Port - Maurice, dans ces dernières années.
Dès 1673 la population de la Rivière-des-Prairies avait déjà pris un bon développement, puisque M. d'Aillebout jugea à propos d'y nommer sergent d'office le sieur Pierre Cabasié, afin de régler les différends qui pourraient surgir (Faillon, Histoire de la Colonie française, III, p. 339).
M. Michel Barthélémy, prêtre de Saint-Sulpice, fut chargé, en 1687, d'y fonder une cure sous la protection de saint Joseph.
Il était arrivé de France en même temps que M. Dollier de Casson, le 7 septembre 1666, et il fut chargé de cette nouvelle cure de 1686 à 1692. C'était la troisième paroisse établie dans l'île. Le prêtre
ne s'y rendait d'abord que de temps en temps pour y célébrer la sainte Messe dans la maison la plus propre à cette fin, jusqu'à ce que l'on pût construire une chapelle.
A mesure que les seigneuries et les fiefs concédés aux officiers et soldats d'armées licenciées se partageaient le sol, ils prenaient les noms de leurs propriétaires. C'est là l'origine de nos villages, de nos paroisses avec leurs noms de Sorel, Chambly, Berthier, Saint-Ours, Lachenaie, Contrecœur, Verchères, La Valtrie, etc., etc.
M. Barthélémy contribua d'abord à l'établissement de la paroisse de Lachine, ainsi que MM. de Fénelon, d'Urfé, Le Fèvre, Trouvé et Bailly.
Une chapelle y fut construite, moyennant la générosité du sieur Jean Chevalier. Il affecta à cette fin une partie de ses biens, en 1671. Elle ne fut bénite et livrée au culte qu'en 1676. M. Gayotte, de Saint-Sulpice, bénit cette chapelle le jeudi saint de cette même année en lui donnant le vocable des saints Anges.
Dès 1674, cependant, comme le prouve M. Faillon {Histoire de la Colonie française, III, p. 357), il y avait une chapelle au bas de l'île de Montréal, et le prêtre de Saint-Sulpice qui la desservait était, à la fois, missionnaire au bas de l'île, à Repentigny, à l'île Sainte-Thérèse, à Lachenaie, et à
Verchères (Faillon, Registre de la Pointe-aux- Trembles).
Ce ne fut qu'en 1678, le treize mars, que la première église de la Pointe-aux-Trembles fut terminée. Elle fut bénite sous le titre de l'Enfant Jésus, "ayant alors pour curé M. Seguenot" (Faillon, Registre de la Pointe-aux-Trembles, III, p. 358).
Les habitants de la Rivière-des-Prairies furent alors desservis par le curé de la Pointe-aux- Trembles, jusqu'à ce que M. Barthélémy eût bâti sa chapelle. Et même après que l'église fut construite, il arriva que le même prêtre fut chargé des deux paroisses, comme il appert par les registres de la Rivière-des-Prairies.
La population augmentant alors rapidement, les prêtres étaient obligés de se multiplier pour faire face aux exigences d'un ministère grandissant de tous côtés.
Les sages mesures de Louis XIV accéléraient ce développement, et il faut admettre qu'elles inculquèrent dans les mœurs et coutumes de nos premiers habitants des principes de vraie force qui se sont heureusement maintenus jusqu'à nos jours.
" C'est une chose prodigieuse de voir l'augmentation de la population dans ce pays, écrivait la Mère de l'Incarnation ; outre ces mariages de
colons envoyés par le roi, ceux qui sont établis depuis longtemps dans le pays ont tant d'enfants, que cela est merveilleux, et tout en foisonne."
Mgr Laval, dans une lettre écrite à M. Poitevin, curé de Saint-Josse, à Paris, exprimait la même opinion. — "Pour l'ordinaire les familles des sauvages ne sont pas peuplées de beaucoup d'enfants, comme celles de nos Français, où, dans la plupart en ce pays, ils se trouvent 8, 10, 12 et quelquefois jusqu'à 15 et 16 enfants" (Bel. de 1668, p. 31).
Pendant que la Mère Bourgeois plaçait les filles envoyées par le roi au Canada pour la bonne formation des familles, madame Bourdon travaillait à la même œuvre à Québec, et c'est d'elle que la Mère de l'Incarnation écrivait en 1668 : " Qu'elle était un exemple de piété et de charité dans tout le pays. Elle est la mère des misérables et occupée à toutes sortes de bonnes œuvres."
Je recueille, chemin faisant, ces traits de vertu, et je rends hommage à cette femme si charitable dont le dévouement a contribué au bonheur de nos campagnes.
Ces filles du roi, comme on les désignait dans le temps, ont été répandues un peu partout, et on peut affirmer sans crainte qu'elles ont, d'une manière générale, répondu aux espérances de leurs bienfaitrices.
Certains auteurs, comme La Hontan,Beauchesne, n'ont pas craint d'attaquer leur vertu et de noircir leur réputation ; mais il est impossible de trouver dans les mémoires du temps des faits capables de prouver leurs allégués. Au contraire, la sévérité à réprimer les abus de toutes sortes dès qu'ils se manifestaient, de la part des autorités civiles et religieuses, l'esprit de foi et de piété dominant partout, tout cela établit clairement que l'immoralité publique n'eût pas été tolérée. Ce qui fait écrire à M. Benj. Suite {Histoire des Canadiens- François, IV, p. 79) :
" Les racontars de La Hontan et du chevalier de Beauchesne ont fait croire que le Canada se remplissait de femmes qui étaient les rebuts de la société française durant la période qui va de 1670 à 1700.
" Rien de plus faux que cette croyance," et plus loin le même auteur ajoute : " En 1668, le roi déboursa quarante mille francs pour aider à l'envoi de jeunes filles.
" Quelques historiens ont voulu jeter du louche sur la condition de ces personnes, dont un certain nombre jouissait d'une bonne instruction, si on en juge par leurs écritures qui sont restées. Ce n'était, assurent-ils, que des pauvresses ramassées dans les rues de Paris. "
Talon, s'adressant aux ministres (1668), dit: "Entre les filles qu'on fait passer ici, il y en a qui ont de légitimes et considérables prétentions aux successions de leurs parents, même entre celles qui sont tirées de l'Hôpital-Général de Paris." * Elles n'étaient donc pas tout à fait destituées du côté de la fortune et de l'éducation.
De son côté le Père Charlevoix, en décrivant à Mme la duchesse de Lesdiguières les grandes réunions pour la vente des pelleteries à Montréal (Jour, hist., V, 210), écrivait :
"Si par hasard, Madame, vous tombez sur le livre de La Hontan, où il est parlé de cette foire, donnez-vous bien de garde de prendre tout ce qu'il dit pour des vérités. La vraisemblance n'y est pas même gardée. Les femmes de Montréal n'ont jamais donné lieu à ce que cet auteur y met sur leur compte, et il n'y a rien à craindre pour leur honneur de la part des sauvages. — La Hontan ne pouvait pas ignorer ce qui est de notoriété publique en ce pays ; mais il voulait égayer ses mémoires, et pour y réussir, tout lui était bon. On est toujours sûr de plaire à certaines gens, quand on ne garde aucune mesure dans la liberté qu'on se donne d'inventer, de médire, et de s'exprimer sur certaines matières."
C'est le lieu de citer les remarques si judicieuses de M. Ferland : " A l'appui des témoignages rendus à la pureté des mœurs de nos ancêtres, nous citerons une autorité qui ne peut être soupçonnée de flatterie : ce sont les registres mêmes où furent inscrits presque tous les baptêmes qui se firent dans le gouvernement de Québec jusque vers l'année 1672. Sur six cent soixante-quatorze enfants qui furent baptisés, depuis l'an 1621 inclusivement, jusqu'à l'année 1661 exclusivement, on ne compte qu'un seul enfant illégitime.
" Depuis 1661 jusqu'à 1690, on rencontre le nom d'un seul autre enfant né de parents inconnus. En sorte que, dans l'espace de soixante-neuf ans, au milieu d'une population composée de militaires, de marins, de voyageurs, de nouveaux colons, deux enfants seulement sont nés hors du légitime mariage de leurs parents.
" Ces chiffres fournissent une réfutation péremptoire des calomnies inventées par les La Hontan et quelques aventuriers de même aloi contre la réputation de nos aïeules canadiennes. "
Le lecteur comprendra facilement pourquoi nous insistons sur ce point.
Il s'agit de notre honneur à nous tous, car nous descendons de ces premières femmes du pays. En aidant à creuser le sillon, elles n'ont pas eu seule-
ment l'ambition des produits matériels, mais avant tout elles ont généreusement cultivé, pour elles et pour toute leur descendance, la noble plante de la vertu.
Au sein de leurs fatigues, de leurs combats, de leur abandon, je dois dire, nos habitants ont été pour la plupart vertueux, sobres et honnêtes ; les filles du roi, en devenant leurs épouses, les ont secondés dans tous leurs efforts, et ont créé dans notre patrie une race pure et généreuse, pleine de foi vive et de fervente piété ; c'est ce qui forme encore pour toutes nos campagnes notre gloire la plus précieuse.
Dès 1654, la sœur Morin, de l'Hôtel-Dieu, écrivait au sujet de l'honnêteté et de la charité canadiennes ce qui suit :
" Rien ne fermait à clef, ni les maisons ni les coffres, ni les caves, tout demeurait ouvert, sans que personne eût à se repentir de sa confiance. Ceux qui jouissaient de quelqu'aisance s'empressaient d'aider les autres, et leur donnaient spontanément, sans attendre qu'ils réclamassent leurs secours, se faisant au contraire un plaisir de les prévenir et de leur donner cette marque d'affection et d'estime."
Plus tard, en 1721, le Père Charlevoix écrira : " Toute l'île de Montréal ressemblait à une communauté religieuse. On avait eu dès le commencement, une attention particulière à n'y recevoir que des habitants d'une régularité exemplaire ; ils étaient d'ailleurs les plus exposés de tous aux courses des Iroquois, et ainsi que les Israélites au retour de la captivité de Babylone, ils s'étaient vus obligés, en bâtissant leurs maisons et en défrichant leurs terres, d'avoir presque toujours leurs outils d'une main et leurs armes de l'autre, pour se défendre d'un ennemi qui ne fait la guerre que par surprise ; ainsi les alarmes qui les tenaient toujours dans la crainte, avaient beaucoup servi à conserver leur innocence et à rendre leur piété plus solide."
Les personnes les plus recommandables se dévouaient au choix des épouses, nous l'avons déjà dit ; c'est ce qui fait écrire à M. Benjamin Suite {Histoire des Canadiens-Français, IV, p. 117) : " Un bureau formé de femmes infiniment respectables du Canada : la Mère de l'Incarnation, Mlle Mance, madame Bourdon et madame d'Aillebout, supportées par des personnes pieuses de la cour et de la bourgeoisie de France, c'est plus qu'il n'en faut pour garantir nos mères canadiennes contre toute accusation. L'influence de l'esprit religieux dans
le choix de ces filles avait été prépondérante. Les Jésuites, sans pitié pour eux-mêmes, ne l'étaient pas davantage pour les autres, surtout lorsqu'il s'agisait de la morale ; on ne peut qu'applaudir à cela. Les Sulpiciens de même. Des femmes comme la Sœur Bourgeois, la Mère de l'Incarnation, Mme Bourdon, Mme d'Aillebout, Mlle Mance sont, plus que la femme de César, à l'abri de tout soupçon."
C'est des mères canadiennes que M. Napoléon Bourassa a tracé le superbe tableau suivant :
" Partout, à côté de leur mari, on les voit exposées à tous leurs dangers, surprises par les Iroquois pendant qu'elles recueillent au champ la moisson, ou préparent à la cabane provisoire le berceau des générations qui se précipitent, elles portent des armes à ceux que l'ennemi assaille à l'improviste, elles défendent victorieusement nos forts et nos palissades pendant que les hommes courent vers d'autres points menacés, elles subissent la torture à côté de nos martyrs, elles sont ravies et retenues en captivité pendant des années, en captivité chez les Iroquois, sous des huttes d'écorce d'où elles reviennent plus intrépides et plus respectées. A Ville-Marie, un jour, on voit surgir tout autour de l'enceinte, au milieu des éclarcis formés par les nouveaux défrichements, des bandes d'Iroquois ; ils se précipitent sur les colons occupés aux
travaux des champs. Ceux-ci, désarmés, ne voient de salut que dans la retraite. Mais les sauvages peuvent entrer avec eux dans les retranchements, il n'y a plus d'hommes à l'intérieur pour les défendre. Une femme, Mme Duclos, voyant le danger, charge sur ses épaules un faisceau d'armes et court le porter aux fuyards que rejoint déjà l'ennemi. Armés, ils se retournent, ils combattent, ils vainquent, et Ville-Marie est sauvée.
" A Verchères, deux fois, le fort complètement vide d'hommes valides, surpris par des bandes sauvages, fut sauvé par le sang-froid, l'intrépidité et l'intelligence des châtelaines du lieu ; par Mme de Verchères d'abord, et par sa fille, deux ans plus tard. Ces femmes assemblées à Pimproviste armèrent tous les enfants de fusils, déchargèrent les canons et, couvertes d'uniformes de soldats, se présentant à toutes les meurtrières, sur tous les points menacés, elles semblèrent légion aux yeux de l'ennemi, qui s'enfuit effrayé et vaincu" (Nos Grand'mères, pp. 63 et suivantes).
Cette admirable description met sous nos yeux de hauts faits historiques, et quoiqu'ils ne se rattachent pas directement à nos plages, il est nécessaire de les connaître pour établir de plus esi plus la force, la noblesse de nos origines.
Les prodiges de valeur, en ces temps, étaient quotidiens, et le fait seul de se trouver disséminés tout le long de notre rive pour cultiverle sol, en élevant de nombreux enfants dans la crainte du Seigneur en dépit des surprises et des misères de toutes sortes, ce fait, dis-je, suffit à établir la gloire de nos aïeux.
Disons que toute la population puisait alors le courage et l'énergie à bonne source.
Les missionnaires, les messieurs de Saint-Sulpice, ayant à leur tête un évêque comme Mgr Laval, marchaient dans tous les sentiers à la lumière de la colonne du feu divin ; le petit peuple élu dont nous avons l'honneur de descendre, les suivait avec une foi profonde et une parfaite soumission.
Outre les filles envoyées par le roi, les mères se recrutèrent parmi les personnes attirées à Ville- Marie par les prêtres du séminaire pour alimenter les communautés naissantes.
Bon nombre d'entre elles, après un essai de la vie du couvent, se décidèrent à retourner dans le monde, où elles créèrent des foyers exemplaires de vertus ; ce qui faisait écrire à la sœur Morin, de l' Hôtel-Dieu : " Dieu le permit ainsi, pour peupler la nouvelle colonie et lui donner des mères de famille remplies de son esprit et de son amour."
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En même temps que Louis XIV envoyait des iilles recommandables dans notre pays, il pressait Mgr Laval d'user de toute son influence pour que les garçons se mariassent à dix-huit ans et les filles à seize (Faillon, Archives du Séminaire, III, 217). Il affecta une somme de trois mille livres à la formation des mariages. Sur cette somme ses officiers devaient donner vingt livres aux garçons se mariant à vingt ans et au-dessous, et vingt livres à chaque fille s'établissant le plus tard à seize ans.
Comme la perspective d'une nombreuse famille pouvait effrayer les colons dans ces premiers temps parsemés cLe difficultés, le roi eut la généreuse idée d'assigner, en 1669, par une ordonnance spéciale, une pension de trois cents livres aux pères de dix enfants, et une de quatre cents à ceux qui en auraient douze.
Voici ce que fit le conseil souverain de Québec en rapport avec cette bienfaisante ordonnance du roi (Du lundy, vingtième octobre 1670. Jug. et dèl. du Con. Souv., I, p. 638). Il ordonna aux pères de dix enfants d'avoir à représenter à l'intendant de justice, police et finances le nombre de leurs enfants au mois de juin et de juillet de chaque année, lequel après en avoir fait la vérification, leur ordonnera le paiement des dites pensions, moitié comptant et l'autre année en fin de chaque année." Faisant allu-
sion à l'argent donné aux garçons et aux filles mentionnés plus haut, le conseil décrète : " Ce qui sera appelé le présent du roi — et que ceux des habitants qui auront le plus grand nombre d'enfants soient toujours préférés aux autres, si quelque raison puissante ne l'en empêche et qu'il soit établi quelque peine pécuniaire applicable aux hôpitaux contre les pères qui ne marieront point leurs enfants à l'âge de vingt ans pour les garçons et de seize pour les filles."
Ces sages dispositions établirent les familles sur des bases solides de dévouement et de respect, et leur inculquèrent des sentiments de v générosité pour embrasser la vie matrimoniale dans le printemps de la jeunesse, sans se préoccuper outre mesuré de ses difficultés.
C'est là le secret de l'accroissement moral et rapide de nos habitants ; c'est ce qui a fait leur force nationale pendant que les rayons du soleil fécondaient leurs champs. Les bras vigoureux venaient vite s'ajouter aux autres avec la même foi dans les âmes et l'amour généreux dans tous les cœurs. Les rangs de nos paroisses allongeaient à vue d'œil, le travail et le courage surmontant tous les obstacles ; nos belles campagnes, à l'ombre de leurs clochers, formèrent ainsi nos héritages.
On comprendra mieux encore la formation de notre population rurale en montrant qu'elle eut dé puissants protecteurs parmi des hommes descendant de familles nobles de France, et aussi parmi ceux qui furent anoblis pour leurs services signalés.
Des titres honorifiques furent décernés, non pour établir une distinction hautaine et exigeante, mais pour protéger l'action saine de l'habitant, l'encourager et l'éclairer au besoin.
C'est ce qui fait écrire à M. Benjamin Suite au' sujet des familles de notre noblesse canadienne : " L'introduction de ces personnes dans le Canada comblait un vide ; à part les cultivateurs, groupe essentiel de la colonie, il fallait quelques hommes de profession, quelques gens habitués aux affaires, non pas du commerce, mais de l'administration en général, et comme les habitants ne pouvaient encore tirer de leurs rangs cette classe dont ils devaient plus tard fournir tant d'excellents sujets, ils furent heureux de se voir aidés par des familles bien disposées et qui, ayant leur fortune à faire comme le commun des mortels, se mirent à l'œuvre avec eux, oubliant leur noblesse de sang et de rang, si toutefois elles sortaient de ce milieu, ce qui, nous le répétons, n'est point prouvé, sauf
peut-être dans deux ou trois cas " (Histoire des Canadiens- Français, III, p. 77).
Louis XIV motive ses lettres de noblesse en faveur de Nicolas Juchereau de Saint-Denis, en disant que son père "fut l'un des premiers qui s'attachèrent uniquement et suivant nos intentions à faire des établissements considérables et à travailler au défrichement et à la culture des terres."
Le roi fait la même remarque au sujet de sieur Aubert de Lachesnaye : " D'autant qu'il a employé des sommes très considérables pour le bien et l'augmentation de la colonie et particulièrement au défrichement et à la culture d'une grande étendue de terres, en divers établissements séparés, nous avons cru que nous devions le traiter favorablement et lui donner des lettres de noblesse" (Faillon, Histoire de la Colonie française, III, p. 221).
Nous le voyons, la protection du grand monarque s'étendait sur tout le pays, et en entourant le foyer domestique des vertus chrétiennes, il en assura le bonheur et l'agrandissement, en y imprégnant l'amour ineffaçable de la France.
Aujourd'hui cet amour est encore vivace dans toutes nos campagnes où l'on ne saurait avoir une fête quelconque sans un drapeau qui le caractérise.
Complétons ce que nous avons dit au sujet de notre noblesse canadienne en ajoutant les judicieuses réflexions de M. Benjamin Suite :
" Ce qui manque ordinairement aux colonies nouvelles, c'est une classe dirigeante et intéressée pour son compte au bien-être des habitants. Colbert saisit cette vérité du premier jour de son administration. Sur les bases déjà solides de nos familles rurales,' il plaça la noblesse de talent et de bonne volonté, et pour que l'on comprît bien son intention, il appela à ce rang supérieur une dizaine de Canadiens, susceptibles de l'honorer dans leurs personnes ou dans leurs enfants. Dès lors, tout marcha avec ordre à la satisfaction générale. A Chartier de Lotbinière, Rouer de Villeray, les d'Ailleboust, les Juchereau, les Leneuf, les LeGardeur, les d'Amour, les Denys, les Robineau de Bécancour, les Gourdeau, qui étaient venus isolément de France avant 1650, portant des noms de noblesse ou regardés comme tels, il ajouta, par choix judicieux, une phalange de gentilshommes, la plupart militaires, qu'il induisit à faire souche en Canada pour y perpétuer le sentiment français, en un mot édifier une nouvelle France.
" Un siècle de travaux et de combats glorieux atteste la valeur de ce présent royal, fait par un grand ministre à l'humble colonie des bords du
Saint-Laurent. La religion et la patrie en retirèrent un grand bénéfice. A la faveur de ce s3Tstème, nous avons pu exister comme nation et soutenir des luttes qui rappellent les beaux temps de la Grèce et de Rome. Ceux qui, de nos jours, prononcent avec mépris ou indifférence le mot noblesse sont trop enclins à se représenter les choses du moyen âge ou des pays à moitié barbares. Rien de cela ne s'est reproduit parmi nous, il y a eu solidarité, attachement mutuel entre l'habitant du Canada et sa noblesse. ~Ne l'oublions jamais, car c'est une des plus belles pages de nos annales" (Histoire des Canadiens- Français, Y, p. 102).
Tout en admettant l'existence de notre noblesse canadienne et les précieux services qu'elle a rendus au pays, il ne faut cependant pas lui donner de trop grandes proportions, — en acceptant à l'appui de ses opinions ou plutôt de ses désirs la particule " de".
Comme règle générale on doit dire que le " de " provient d'une localité ou d'une terre.
Grand nombre de nos habitants portent la fameuse particule, tels les Lefèvre de Belle-Isle, Couillard de PEspinay, Lemaître de Lottinville, Guyon de Buisson, Tarry de la Haye (Suite, V, p. 105).
A part de rares exceptions, notre noblesse a été, aux premiers temps de la colonie, ce que sont les titres accordés par notre gracieuse souveraine à nos citoyens distingués.
Nos ancêtres ont été décorés naguère à raison des services rendus et pour les inciter à en rendre à l'avenir de plus précieux.
A la tête de tous ces serviteurs insignes de la patrie se trouve M. Boucher.
M. de Lauzon voulut récompenser son zèle pour le bien général de la Nouvelle-France en lui obtenant des lettres de noblesse en 1661.
En 1667, Talon proposa au ministre cinq noms méritant des titres honorifiques : Jean G-odfroid, Charles Le Moine, Simon Denis, Mathieu Amyot, et Louis Couillard.
M. de Tracy proposa de son côté : Jean Bourdon, Jean Juchereau, Denis-Joseph Ruette d'Auteuil et Pierre Boucher.
Comme nous venons de le dire, ce dernier avait déjà été anobli en 1661.
" Quant aux Canadiens, écrit M. Benj. Suite, qui furent anoblis ou que la profession des armes nous fait connaître, tels que Le Moyne de Maricourt, Boucher de Mverville, Hertel de Cournoyer, Godefroy de Roquetaillade, Trottier de Beaubien, Sabrevois de Bleury, il y a lieu de croire qu'ils
avaient emprunté ces noms à des localités ou à des familles de France dont ils tenaient à conserver le souvenir" {Histoire des Canadiens-Français, V, pp. 103-105).
Ces détails relatifs à notre noblesse ne sont pas étrangers à mon sujet ; ils éclairent nos origines, et en révèlent les beautés.
Depuis 1663, notre pays est placé sur une base de solidité durable.
La population, peu nombreuse encore, va s'accroître sous une influence enfin protectrice de ses vrais intérêts. Les guerres retarderont ses progrès, mais la lutte deviendra moins funeste ; la traite ne sera plus l'unique objet en vue.
La Mère de l'Incarnation exprime l'opinion ou plutôt l'espoir de son temps, après le voyage de M. Boucher en France pour exposer au roi Louis XIV les besoins et l'avenir de notre pays, en disant que " l'on peut faire en ce pays un royaume plus grand et plus beau que celui de France. C'est le sentiment de ceux qui disent s'y connaître."
Grâce au travail constant et si patriotique de M. Benj. Suite, il nous est donné de puiser les renseignements les plus précieux dans Y Histoire véritable et naturelle des mœurs et productions du pays de la Nouvelle-France, vulgairement dite le Canada.
Les extraits de ce petit livre écrit par un des pères les plus bienfaisants de la patrie, le sieur Boucher, nous montreront la condition de notre agriculture dans ses commencements.
On peut dire que les difficultés à vaincre par l'habitant ont été si ardues, qu'elles ont laissé chez lui des traces profondes.
" La plupart de nos habitants qui sont ici, écrit M. Boucher, sont des gens qui sont venus en qualité de serviteurs, et après avoir servi trois ans chez un maître, se mettent à eux ; ils n'ont pas travaillé plus d'une année qu'ils ont défriché des terres, et qu'ils recueillent du grain plus qu'il n'en faut pour les nourrir. Quand ils se mettent à eux, ils ont peu de chose ; ils se marient ensuite à une femme qui n'en a pas davantage ; cependant, en moins de quatre ou cinq ans, vous les voyez à leur aise, s'ils sont un peu gens de travail, et bien ajustés pour des gens de leur condition."
Ces lignes font comprendre les heureuses conséquences des dispositions royales mentionnées plus haut. Du moment que les colons purent librement se livrer à la culture, ils se lancèrent dans cette voie avec courage, et en quelques années ils obtenaient des rendements merveilleux sur cette terre si féconde. On voit aussi par ces paroles qu'une
l)onu e aisance régnait dans les foyers parce que les dépenses étaient en rapport avec les revenus.
On fabriquait à la maison tout ce qui était nécessaire au ménage et aux habits. Heureux temps, où, d'après le témoignage si véridique du sieur Boucher, nos ancêtres étaient à leur aise et bien ajustés pour des gens de leur condition !
Les habits qu'ils revêtaient, étaient complètement l'œuvre de leurs mains. Leurs toiles, leurs flanelles, leur literie, leurs étoffes étaient en honneur dans les maisons du bon vieux temps, maisons si bien adaptées aux rigueurs du climat.
C'était une fierté légitime pour l'habitant d'avoir bâti sa demeure, pour l'épouse d'avoir taillé et cousu les vêtements de tous les siens. En jetant les regards sur eux et sur les autres, ils pouvaient se dire avec contentement qu'ils avaient tout gagné par leurs fatigues et leur industrie, et qu'ils ne devaient rien au marchand.
Les temps sont malheureusement bien changés...
La tuque, souvenir de Normandie, régnait alors sur les têtes. Le luxe l'a chassée, comme la toile et les bottes sauvages.
C'est un malheur, écrit M. Benjamin Suite. Il a raison.
Cette coiffure avait tant de sens pratique, et même de beauté réelle, que la mode l'a choyée de-
puis quelques années. Dans nos campagnes, il nous reste quelques bons vieillards qui la chérissent encore; pour nos jeunes, il leur faut autre chose.
Dans ces temps où la modestie et le confort s'alliaient si bien ensemble, l'étoffe grise était entourée de considération, et pour cause.
Les gentilshommes, assimilés aux habitants, s'en servaient avec bonheur. L'exemple en avait été donné par le sieur de Maisonneuve pendant tout son séjour à Ville-Marie, ce qui fait écrire à M. Faillon : " Quoique dans les occasions où il devait paraître comme gouverneur, il fut toujours vêtu ainsi que le demandait son rang, et montrât beaucoup de dignité dans toute sa personne, son habit ordinaire était le même que celui des simples habitants, un capot de serge grise à la mode du pays." " Il est regrettable que depuis quelques années, écrit avec raison M. Benjamin Suite, un luxe mal appliqué et souvent ridicule, ait répandu dans nos campagnes les tissus à bon marché que les villes nous fournissent pour affubler le peuple d'un faux air de rentier ruiné " (Histoire des Canadiens- Français, III, 120).
Notre étoffe du pays, communément grise, dès ce temps avait des nuances plus ou moins foncées.
Jusqu'à ces dernières années un bon nombre de curés étaient heureux de se procurer de cette étoffe
canadienne noire pour leurs soutanes et d'autres habits de la froide saison.
M. Ferland dit au sujet des couleurs d'habits, que " le bleu semble avoir été la couleur favorite des premiers habitants de Montréal. Ce goût paraît s'être conservé pendant longtemps ; encore au commencement de ce siècle, les bonnets des gens de la campagne étaient bleus dans le district de Montréal, tandis qu'ils étaient rouges dans celui de Québec, et blancs autour des T rois-Rivières." Ce qui fait dire à M. Benjamin Suite : " Qui se serait attendu à voir le futur drapeau tricolore sur la tête des sujets de Louis XIV ! "
Il est bon de donner ici des détails sur les produits du sol.
Ce que M. Boucher en raconte nous fait voir que l'agriculture prospérait sur un plan uniforme, qui n'a guère varié depuis son temps jusqu'à ces dernières années.
Quant à la fécondité du sol, elle a toujours été reconnue.
La relation de 1653 dit à ce sujet : " Pour ce qui est de la fertilité des terres, elles sont ici de bons rapports. Les grains français y viennent heureusement, et nous pouvons en cela nous passer des secours de la France, quelque nombre que nous soyons ici. Plus il y aura d'habitants, plus serons-
nous dans l'abondance. Le bétail et les lards sont une douceur au pays, qu'autrefois on n'osait espérer." " Après trois ou quatre années de labours, écrivait la Mère de l'Incarnation, en 1654, les terres sont aussi bonnes et, par endroits, meilleures qu'en France. L'on y nourrit des bestiaux pour vivre et pour avoir des laitages."
" Dans mon voyage de France, écrit M. Boucher, je rencontrai quantité de personnes qui me demandaient si le blé venait en la Nouvelle-France et si l'on y mangeait du pain. C'est ce qui m'a obligé à faire ce chapitre pour désabuser ceux qui croient que l'on ne vit en ce pays-ci que de racines comme l'on fait aux îles Saint-Christophe. Ils sauront donc que le blé froment y vient très bien ; et on y fait du pain aussi beau et aussi blanc qu'en France. Les seigles viennent plus que l'on ne veut, toutes sortes d'orges et de pois y croissent fort beaux, et l'on ne voit pas de ces pois véreux pleins de cossons, comme on voit en France ; les lentilles, la voisse, l'avoine et le mil y viennent parfaitement bien ; les grosses fèves y viennent bien aussi, mais il y a de certaines années qu'il y a des grosses mouches qui les mangent quand elles sont en fleur. Le blé sarrasin y vient aussi ; mais il arrive quelquefois que la gelée le surprend avant qu'il soit
mûr. Le chanvre et le lin y viennent plus beaux et plus hauts qu'en France."
Après ces détails l'auteur fait allusion aux grains et aux légumes cultivés par les sauvages, puis il parle de "l'herbe à la reine, ou pétun, dont ils font leur tabac, car les sauvages sont grands fumeurs et ne se peuvent passer de pétun."
Cette manière de parler indiquerait que l'usage du tabac était de son temps plus généralement rérandu parmi les sauvages que chez les colons.
Ces derniers cependant ne tardèrent pas à se livrer à la culture du pétun, et en peu de temps devinrent des fumeurs acharnés. Chaque habitant canadien choisit un bon coin de son petit domaine pour y faire pousser à plaisir son tabac et en faire une bonne provision.
Quoi qu'en disent les contempteurs de cette plante offerte par les sauvages à la reine de la civilisation, il ne faut pas faire un trop grand reproche à nos aïeux de l'avoir accueillie avec faveur, et de nous l'avoir léguée avec un soin vigilant. Elle a été bienfaisante pour eux sous le rapport de la sociabilité, et leur a fourni un moyen bien innocent de rompre la monotonie des longues soirées en égayant un peu leur existence.
Quant aux légumes, M. Boucher écrit : " Toutes sortes de navaux et de rabioles, betteraves, carottes,
panais, cercrfis et autres racines viennent parfaitement et bien grosses. Toutes sortes de choux y viennent aussi en leur perfection, à la réserve des choux à fleur que je n'y ai point encore vus. On n'a point encore planté ici d'arbres de France, sinon quelques pommiers qui rapportent de fort belles pommes et en quantité, mais il y a peu de ces arbres. Il y a une autre espèce d'arbre qu'on appelle érable, qui vient gros et haut, le bois en est fort beau, . nonobstant quoi on ne s'en sert à rien qu'à brûler ou pour emmancher des outils, à quoi il est très propre à cause qu'il est extrêmement doux et fort. Quand on entaille ces érables au printemps, il en dégoutte quantité d'eau qui est plus douce que de l'eau détrempée dans du sucre, du moins plus agréable à boire."
Ces paroles nous indiquent que nos ancêtres ont appris à se servir de l'eau d'érable dès les premiers temps de leur arrivée, et ils ont vite atteint un succès très avantageux à ce sujet, au point que le sucre du pays a toujours joui de la plus belle réputation pour sa saveur et son goût exquis.
M. Boucher nous décrit les maisons des anciens habitants comme suit :
" De quoi sont bâties les maisons ? Les unes sont bâties toutes de pierres, et couvertes de planches en aix de pain, les autres sont bâties de colombages
ou charpente, et maçonnées entre les deux ; d'autres sont bâties tout à fait de bois ; et toutes les maisons se couvrent comme dit et de planches."
Bon nombre de ces maisons sont encore heureusement debout et sous bien des rapports elles surpassent en confort réel les nouvelles résidences de nos habitants d'aujourd'hui.
En parcourant les détails précédents sur l'agriculture de nos pères, le lecteur a dû. remarquer une lacune : le cheval n'est pas là pour les travaux.
Dès 1609, il y avait des chevaux en Acadie, puisque M. Rameau écrit que, à la " Prée ronde," on élevait des poulains ; mais ce ne fut qu'en 1665 que les premiers chevaux arrivèrent en Canada.
Les paroles de M. Boucher établissent ce fait : il dit dans son histoire publiée à Paris en 1664 : " Y a-t-il des chevaux dans le pays ? Je réponds que non. N'y a-t-il pas des prairies pour faire du foin ? L'avoine n'y vient-elle pas bien ? Parfaitement bien, et il y a de très belles prairies, mais il est assez dangereux d'avoir le foin tant que les Iroquois nous feront la guerre, et surtout aux habitations des Trois-Rivières et de Montréal ; car les faucheurs et les feneurs sont toujours en danger d'être tués par les Iroquois. Voilà la raison pourquoi on fait moins de foin quoique nous ayons de belles et grandes prairies, où il y a de très bonne herbe
propre à ce faire. Mais il y a encore une autre raison qui empêche d'avoir des chevaux : c'est qu'il coûterait beaucoup pour les faire venir de France ; il y a peu de personnes qui aient de quoi à faire ces dépenses ; et d'ailleurs on craint qu'étant venus, les Iroquois ne les tirent comme ils font de nos autres bestiaux, ce qui serait bien fâcheux à celui qui aurait fait la dépense de les faire venir. Et puis, on espère toujours que notre bon roi assistera ce pays-ci, et qu'il fera détruire cette canaille d'Iroquois."
Ce récit montre évidemment la facilité d'entretenir et de propager le cheval, ce noble et indispensable compagnon, je puis dire, de tout bon agriculteur.
Le regret qu'il n'eût pas été importé plus tôt perce à travers ces lignes de M. Boucher.
ISTul plus que lui n'en sentait le besoin, mais ayant à implorer des faveurs, il se montre disposé à expliquer toutes les négligences par la férocité des Iroquois.
En mentionnant " les autres bestiaux " il nous fait voir que deux ou quatre bœufs promenaient lentement la charrue de nos ancêtres.
En 1651 la Mère de l'Incarnation écrivait : " Quatre bœufs qui font notre labour, traînent les matériaux de bois et de sable."
Dès les premières années de la colonie les familiers de l'étable et de la basse-cour avaient été introduits à Québec, puisque Sagard en parlant du Cap Tourmente disait que " les Hyvernaux de Kébec (ceux qui y passaient l'hiver, les hivernants) y vont prendre et amasser le foin en ces grandes prairies (en la saison) pour le bestial de l'habitation " {Grand voyage au pays des Hurons, page 53).
Puis dans son histoire du Canada, le même auteur publie la lettre du Père Denis Jamay au sieur des Boues, grand vicaire de Pontoise,' où l'on voit : " Nous avons amené un âne et une ânesse pour notre commodité, nous nourrissons aussi des pourceaux, un couple d'oies masle et femelle, sept paires de volailles, quatre paires de canes '' (page 60).
Dans la description du petit couvent consacré en l'honneur de Dieu et de Notre-Dame des Anges, Sagard dit qu'il a admiré l'instinct naturel de quelques petits cochonets (sauf respect) (Histoire du Canada, pp. 162-169).
" Il y a un autre logis, écrit le même historien, au-dessus de la terre haute en lieu fort commode, qui a été bâti par le défunt Hébert, où sa femme et ses enfants nourrirent quantité de bétail qu'il y avait fait passer de France."
Le Journal des Jésuites dit en 1646 : " Le treize partit la barque qui portait des bœufs, etc., au P. Buteux aux Trois-Rivières " (page 58).
Pour le mois de mars 1647 (page 81), voici ce qu'il raconte : " Ce mois, tout le bois de la charpente de notre maison fut apporté sur la neige par nos bœufs."
Tout cela indique la présence, dès les premières années de la colonie, de tous les animaux de la ferme ; le cheval seul manquait.
Pour le voyage, les habitants du pays n'en souffraient pas beaucoup jusqu'à ce que les routes intérieures commencèrent à s'ouvrir ; ce qui n'eut lieu que vers 1663.
Ils allaient à pied d'une habitation à l'autre, sans craindre comme nous les longues courses ; c'étaient de rudes marcheurs, ou bien, lançant à l'eau les jolies barques façonnées de leurs mains, ils battaient les eaux de nos neuves de leurs avirons sous leurs gais refrains.
Enfin en 1665, le 10 juillet, jour mémorable, douze chevaux arrivaient à Québec, " les premiers envoyés de France par le roi," écrit M. Faillon [Histoire de la Colonie française, III, p. 222).
Ce dut être un beau jour pour les jeunes, ^t surtout pour les vieux du pays, car ils les désiraient depuis longtemps.
Si on leur avait dit que la peur des Iroquois les avait empêchés de venir plus tôt, ils auraient trouvé moyen de les défendre.
Yoici comment le Père Le Mercier décrit cette arrivée {Bel. de 1665, p. 25) :
" Le seizième jour de juillet arriva le navire du Havre portant les chevaux dont le roi a dessein de fournir ce pays. Nos sauvages qui n'en avaient jamais vu, les admiraient, s'étonnant que les orignaux de France (^car c'est ainsi qu'ils les appellent) soient si traitables, et souples à toutes les volontés de l'homme."
Il y eut un second envoi de chevaux en 1667, puis un autre en 1670. Ils furent distribués aux gentilshommes du pays comme suit : " Une jument à M. Talon, deux juments avec un étalon à M. de Chambly, une à M. de Sorel, une à M. de Contrecœur, une à M. de Saint-Ours, une à M. de Varennes, deux juments à M. de Lachesnaye, une à M. de Latouche, une à M. de Repentigny, enfin la douzième à M. Le Ber (Faillon, Histoire de la Colonie française, III, p. 222).
Colbert, dans une lettre à M. Talon, en date du 11 février 1671, écrit : " Je tiendrai la main à ce qu'il soit envo}ré en Canada des cavales et des ânesses, afin de multiplier ces espèces si nécessaires à la commodité des habitants."
Ces divers animaux se multiplièrent, en effet, prodigieusement pour le bien-être de toute la colonie. De Repentigny et de Lachenaie ils sont arrivés bien vite à Saint-Joseph de la Rivière-des- Prairies, pour se répandre dans toute notre paroisse dès son début.
Le cheval canadien descend de ces premiers chevaux envoyés dans le pays par le roi. Pendant de longues années il a formé une des races les plus avantageuses sous tous les rapports, et malheureusement presque disparue de nos jours.
Je le peindrai comme suit : petit mais robuste, aux jarrets d'acier, avec une crinière abondante et flottant au vent, aux yeux vifs et saillants, dressant toujours des oreilles sensibles au moindre bruit, partant comme l'éclair, filant jour et nuit avec le même courage, en frémissant sous son harnais ; et, avec sa fougue naturelle, bon, doux, affectueux, traçant son chemin avec le plus fin instinct pour revenir sûrement à son logis. Tels étaient les chevaux de nos pères ; ils semblaient avoir reçu de Dieu une part de leur énergie et de leur vaillance avec tout ce qu'il fallait pour les aider dans leurs généreux desseins.
Avant que la mission de la Nouvelle-Lorette fût établie, Mgr Laval avait fait l'acquisition de l'île Jésus du sieur Berthelot en cédant à ce dernier les
droits que Sa Grandeur avait sur l'île d'Orléans ; et comme l'île d'Orléans avait beaucoup plus de valeur, M. Berthelot s'engagea à payer 25,000 francs de compensation.
L'île Jésus ayant été affectée à l'entretien du Séminaire de Québec, il s'ensuivit qu'elle fut habitée par des familles que les MM. de ce Séminaire dirigeaient vers leur seigneurie.
Le recensement de 1681 montre quatre familles dans l'île Jésus : Michel Buisson, Olivier Charbonneau, Guillaume Lebel, et Léonard Etier, vingtsept habitants en tout.
En 1698, il y en avait quarante-deux ; vers 1721 il y avait à l'île Jésus au delà de cent familles (Benj. Suite).
En bien peu d'années la population de tous les environs prit un accroissement considérable, ce qui explique les raisons pressantes du transport de notre mission au Lac. Elle se trouva bientôt entourée de tous côtés par la population blanche, et comme il y avait tant de belles terres tout le long de notre rivière, il était bien désirable de les livrer à une culture intelligente et profitable pour l'avantage des nouveaux colons.
Le livre terrier du Séminaire de Saint-Sulpice contient une note à ce sujet.
Au n° 1095, il est dit: "Les sauvages qui sont au lac des Deux-Montagnes étaient établis sur la devanture de ce terrain du côté de la rivière des Prairies vers l'an 1700. Les seigneurs avaient retiré ci-devant en faveur des dits sauvages, plusieurs terres par eux auparavant concédées à différents particuliers." Ce qui prouve que le Séminaire avait fait tout en son pouvoir pour isoler la mission de la Nouvelle-Lorette des habitants ; mais à l'époque où nous en sommes, vers 1721, les concessions de terres étaient rendues au domaine actuel du côté de Saint-Michel.
Le n° 1095 du livre terrier le décrit comme suit : " Le domaine et la forest des Seigneurs contenant 12 arpents de large sur le bord de la rivière des Prairies sur environ 25 de profondeur, et au bout «d'iceux environ 25 arpents de large sur environ 60 en toute la profondeur non concédés, jusques aux terres de Sainte-Marie."
Il est facile de voir par cette description que lors du départ des sauvages les douze arpents faisant face à notre rivière se trouvaient disponibles, ils ont été partagés en quatre terres, avec réserve du côté de la rivière pour la formation d'un village, comme l'explique le livre terrier, page 172.
" Le village du Sault-au-Récollet est établi sur un terrain réservé par les seigneurs au-devant des terres désignées dans le livre terrier de l'île, sous les nos 1095-97-98-99, le dit terrain compris entre la rivière et la rue Notre-Dame ou le chemin du roi.
Ces quatre terres se rendaient à la rue Notre- Dame et le village fut d'abord formé uniquement de résidences construites sur des lots réservés pour cette fin par les seigneurs, jusqu'à ce que les propriétaires de l'autre côté de la rue se fussent décidés à en faire autant.
Nous ne connaissions jusqu'à présent que la rue Notre-Dame de notre grande ville sans nous douter que nous en avions une si près de nous. Qu'elle soit désormais plus en honneur, puisque son pieux souvenir se rattache au début de notrerparoisse.
Ce ne fut qu'en 1738 qu'une autre terre fut concédée à la suite des quatre mentionnées plus haut à un nommé Casail dit la Lime, concessionnaire de 3 arpents sur 26, le 17 mars 1738, dit le livre terrier. C'est celle occupée plus tard par M. Joseph Beauchamp, et vendue à M. Basile Pesant dit Sans-Quartier, qui la céda à son fils Ovila.
En 1740 une des deux terres suivantes fut concédée au sieur Simon Sicard, qui la cède à Antoine Brousseau en 1741.
La terre adjacente est acquise par Antoine Brousseau, fils du précédent, en 1830, d'un nommé Joseph Arel.
Ces deux terres forment encore la propriété de la famille Brousseau.
La concession faite ensuite et la plus rapprochée de la mission est celle de M. François Dagenais, fils de François. Elle a été primitivement occupée par un nommé Barthélémy Dubois dit Brisebois, qui l'avait acquise le 1er août 1722 {Livre terrier).
La superbe propriété qui fait la limite de notre paroisse et occupée aujourd'hui par messieurs Charles et Philéas Pesant, est une des plus anciennes concessions des seigneurs sur la rivière des Prairies.
D'après le livre terrier elle a été accordée à un nommé Pierre Hogue, propriétaire de 4 arpents sur vingt, sans contrat de concession, et dont il s'est désisté en faveur de Charles Tardif, et au dit Tardif concédée par les seigneurs le 18 septembre 1680, doit par an 6 deniers tournois par arpent, et un demi-minot de blé pour chaque 20 arpents.
Comme cette propriété longe un cours d'eau, il était tout naturel de l'assigner plus tard pour la limite entre la paroisse du Sault et celle de la Rivière-des-Prairies.
La terre de la famille Léonard est cependant encore plus ancienne que celle dont nous venons
de parler, puisque d'après le livre terrier, elle fut concédée à un nommé Couvert dit des Lauriers, le 16 mars 1678.
Les seigneurs n'accordèrent de concessions plus haut sur la rivière qu'en 1702, comme on le voit par le livre terrier : " Terre concédée en 1702 à Julien Corbet dit Larose, puis vendue à un Deseignes vers 1701, puis cédée à Pierre Cardinal en 1705, puis enfin abandonnée aux seigneurs en 1710, lesquels la concèdent à Thomas Hurst, dont nous avons parlé au chapitre précédent, fait captif par les sauvages de notre mission à Dearfield en 1704 ou 1705.
Cette terre est aujourd'hui occupée par M. Louis Dagenais.
Vient ensuite la terre occupée par M. Paul Lemay, ancien maire de notre paroisse. Elle fut primitivement concédée à Pierre Thibault dit Léveillée, le 3 juin 1714.
Puis en 1718, deux concessions sont accordées par les seigneurs; la terre occupée aujourd'hui par M. Joseph Giroux est prise par le sieur Jean Charetier, et celle cultivée aujourd'hui par M. Narcisse Fortin est accordée au sieur Louis Dieker.
En 1719 la terre occupée présentement par M. Joseph Larchevêque, était cédée au sieur François Vachon, moyennant la rente ordinaire de 10 sols, J minot de blé chaque 20 arpents (livre terrier).
Il résulte de l'état des concessions du livre terrier des seigneurs que nous venons de produire, que toutes les terres le long de notre rivière se trouvaient occupées vers 1722. Par conséquent la présence du prêtre était nécessaire ici, ce qui fut cause que la chapelle de la mission resta ouverte au culte jusqu'à ce que l'on jugea nécessaire de bâtir la première église paroissiale.
Voici ce que nous lisons au sujet de l'île delà Visitation dans le livre terrier " L'île de la Visitation où se trouvent quelques emplacements, est située au-dessous de la chute appelée le Sault-au-Récolletr vis-à-vis de l'église du lieu d'où elle tire son nom. Elle communique à celle de Montréal par le moyen d'une digue de pierre de 330 pieds de longueur sur 90 pieds de largeur, que les seigneurs ont fait bâtir pour y faire des moulins. Les emplacements sur cette île ont été bornés par Jean Delisle, arpentés les 2 et 3 septembre 1768." Le premier emplacement y fut concédé à Ignace Lemay, le 12 décembre 1768, et finalement, en 1865, cédé à Louis Bezeau par donation de sa mère (Livre terrier). En 1769, les seigneurs avaient déjà disposé de dixhuit emplacements sur cette île.
Les messieurs du Séminaire avaient eu vsoin de réserver tout le terrain occupé par le fort, la chapelle, la maison des missionnaires qui devaient ser-
vir de presbytère pendant de longues années, le petit couvent des sœurs de la Congrégation et le cimetière des sauvages, qui s'étendait le long de la rivière, en arrière de l'église actuelle, et comprenait tout le jardin du nouveau presbytère.
Cène fut qu'en 1749, lorsqu'il fut question de bâtir la première église paroissiale qui est encore la même, sauf le portique et une addition à l'ancienne sacristie, que les seigneurs concédèrent légalement le terrain dans ce but.
Au ii° 1095 du livre terrier, il y a la note suivante à ce sujet : " La Fabrique du Sault concessionnaire de 4 arpents en superficie, le 13 août 1749, (Mtre Donzé) à raison de 1 sol de cens par an le tout." Je recueille une autre note au même livre. " Le 18 mai 1792 (M. Papineau), le Séminaire a concédé à la même Fabrique 15 arpents en superficie (y compris les quatre arpents de la première concession du 13 août 1749), à raison de un sol de cens par an pour tout le terrain, avec réserve, que si la fabrique concède des emplacements, les emplacements seront chargés de six sols de cens par toise carrée. Cette dernière concession est spécialement affectée à la subsistance du curé et de ses successeurs.
Vers la même époque (1749), la plus grande partie du même n° 1095, de l'autre côté de la rue
Notre-Dame, comprenant une superficie de 168 arpents, est concédée au sieur Joseph Arel, moyennant une rente annuelle de 10 sous et un demiminot de blé par 20 arpents. C'est la propriété sur laquelle est placé le noviciat des révérends Pères Jésuites. Elle fut achetée en grande partie par M. Berthelet, dont la générosité a donné naissance aux plus belles œuvres de charité, et puis par Mgr Vinet. (Ensaisiné gratis, le 11 septembre 1849, devant Mtre Lacombe, lit-on au livre terrier.)
Les registres et les archives conservés à la voûte du presbytère et qui nous ont été légués dans l'ordre le plus parfait, ne remontent qu'à l'année 1736 ; il ne faudrait cependant pas en conclure que l'origine de notre paroisse doive être fixée à cette date.
Nous venons de l'établir par le livre terrier des seigneurs de l'île, dès 1722, toutes les terres étaient concédées le long de la rivière des Prairies, et celles de la côte Saint-Michel, jusqu'au domaine des MM., étaient également livrées à la culture.
Ainsi la terre voisine du domaine en descendant la côte Saint-Michel, avait été donnée, en mars 1718, à un nommé Louis Lefèvre du Chonquet, " comme compensation, dit le livre terrier, d*Un terrain dont il se disait frustré sur la rue Notre- Dame, qu'il disait manquer à son emplacement et
avoir été cédé par les seigneurs, à son préjudice, aux sœurs de la Congrégation."
C'est aujourd'hui la terre paternelle de la famille Robin dit Lapointe.
Dès 1701 deux terres non loin de là étaient occupées par des habitants portant les noms de Michel Dizen dit Sans-Crainte, et de François Thé venin dit Rencontre. Il est permis de supposer que le premier avait affronté l'ennemi sans broncher, et que le second était bon à la rencontre.
Quoi qu'il en soit, à l'époque où la mission de la Nouvelle-Lorette devait être transférée au Lac, il y avait clans tous les environs de nombreuses familles de cultivateurs, trop éloignées des églises pour être privées des bienfaits du saint ministèredans la chapelle.
Ajoutons à cela qu'un bon nombre de familles indiennes restèrent en arrière, comme il arrive toujours chez les sauvages, quand il faut les déloger ; quelques-unes même vécurent dans le domaine jusqu'à une époque assez rapprochée de la nôtre,, ce qui décida les messieurs de Saint-Sulpice à continuer les offices à la chapelle pour l'utilité de tous,, jusque vers 1730.
Une heureuse trouvaille me mit sur la voie de recherches au sujet de la continuation de la desserte de la chapelle : c'est une vieille cloche mise
au rebut dans un coin où je ne m'attendais certes pas à la trouver.
Son aspect éveilla ma curiosité, je dois dire mon respect, surtout lorsque, en la retournant, je vis en lettres distinctes et fort bien gravées : " Moyne m'a fait, 1732,— et plus bas, 350."
On pourra peut-être dire que cette cloche, après quelques années de service ailleurs, aurait pu finalement être expédiée ici.
Après mûr examen, j'ai constaté que la plus petite cloche sonnant aujourd'hui en tête de notre carillon, est la plus ancienne cloche.
Elle a sonné à la chapelle de la mission.
Vers 1732, une plus grosse cloche a été ajoutée à cette petite, et quand la nouvelle église fut construite, elles furent toutes deux installées au clocher, en 1751.
Cent ans plus tard elles furent placées dans un des deux clochers (Est) remplaçant le clocher unique de l'ancienne église.
Dans la chronique paroissiale, rédigée par M. F. Rochette, curé de cette paroisse de 1870 à 1890, il est dit de cette cloche : " Elle doit peser à peu près 200 lbs. Elle a dû être donnée, car on ne trouve rien dans les comptes qui fasse voir qu'elle a été portée au chapitre de la dépense ; on ne peut trouver non plus l'acte de la bénédiction. Elle a
pu avoir un assez joli son ; mais aujourd'hui (1878) elle semble annoncer qu'en sonnant depuis si longtemps, elle a fini par donner une note trop vieillie pour ne pas dire fêlée. Nous croyons qu'elle date depuis le commencement de la paroisse, après le départ des sauvages."
Quand les trois nouvelles cloches bénites le 18 août 1880 furent installées au clocher est, on ne voulut pas placer cette ancienne cloche au clocher opposé, parce qu'elle ne s'accordait pas avec les nouvelles. De là sa condamnation au coin obscur, d'où il m'a été donné de la retirer.
Pleins de reconnaissance pour ses volées sympathiques aux anciens berceaux comme aux vieilles tombes, mes principaux paroissiens avec moi l'avons placée en un clocher voisin. Là elle est seule, élégamment logée, sonnant les heures de prière et de méditation des enfants du bienheureux de Montfort, au noviciat de Saint-Gabriel.
Mgr l'Evêque de Québec nomma successivement des prêtres pour desservir la paroisse du Sault depuis le déplacement définitif de la mission jusqu'à 1736, époque à laquelle Saint-Sulpice en reprit l'administration pour un bon nombre d'années. C'est ce qui appert par des lettres conservées aux archives de l'archevêché de Québec. . La première est datée du 20 septembre 1730 et est
adressée à M. Girouard, prêtre à Montréal ; la voici textuellement :
" Monsieur,
" Puisque vous ne pouvez plus desservir les habitants de la baie des Chaleurs, je vous confie ceux des paroisses du Sault-au-Récollet et de la Rivière-des-Prairies. J'espère que dans cette desserte, vous suivrez les traces de votre prédécesseur ; je ne puis rien vous demander de mieux, et que vous desserviez les deux paroisses ad tarniim. Vous ferez en sorte d'y arriver au 1er d'octobre prochain.
" Je suis, etc.,
" Jean-François, Ev. de Québec."
M. Girouard ne desservit cependant pas notre paroisse. M. Prévost, curé de Saint-Mcholas, fut nommé à sa place.
" Québec, 25 sept, 1730.
" A M. Prévost, prêtre, curé de Saint-Nicholas. " Monsieur,
" Vous serez curé dans l'île de Montréal, mais non pas à la Longue-Pointe ; un nouvel incident a
dérangé notre premier plan. Vous pourrez toujours vous rendre à Montréal et là M. le Grand Vicaire vous donnera votre mission.
" Je suis, etc.,
" Jean François, Evêque de Québec."
La lettre suivante indique clairement que M. Prévost fut nommé à la cure du Sault-au- Récollet.
" Longueuil, 30 sept. 1733.
" A M. Ohaboillez, prêtre.
■" Monsieur,
" La présente est pour vous apprendre votre nomination à la cure du Sault-au-Récollet, où vous remplacerez M. Prévost. Vous exercerez dans cette cure révocable à volonté les pouvoirs communs aux curés du diocèse.
" Je suis, etc.,
" P., Evêque de Québec."
Les deux premières lettres ont dû être rédigées par Mgr Dosquet, qui administrait le diocèse par procuration, puisque Mgr Mornay ne vint jamais à
Québec. Quant à la dernière, elle porte la signature de Mgr Pierre-Herman Dosquet, devenu titulaire du siège. Il était prêtre de Saint-Sulpice et fut sacré à Rome par Benoît XIII le jour de Noël
La première lettre prouve ce que nous avons dit au sujet de la desserte non interrompue de la chapelle, puisqu'il y est parlé de prédécesseur. On y voit aussi que les paroisses du Sault et de la Eivière-des-Prairies étaient alors desservies par le même prêtre, comme il est facile de le constater par les registres.
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