‹ Le Sault-au-RécolletChapitre 15 sur 28 · PAROISSE · texte numérisé non relu

PAROISSE

Curés sulpiciens au Sault-au-Récollet. — M. Jean-Baptiste Désenclaves, iDremier curé sulpicien. — Son arrivée à Montréal.— Sa nomination au Sault. — Sa générosité. — Premiers actes aux registres. — M. Désenclaves passe en Acadie. — Il est fait prisonnier. — Il va mourir au Limousin, lieu de sa naissance. — M. Guillaume Chambon lui succède. — Pierre Kalm, naturaliste suédois, décrit son excursion au Sault. — L'église du Sault est construite. — Légende. — Liste de souscription. — Générosité de M. Chambon. — Tableaux.— Sa mort. — La part de la fabrique et des paroissiens dans la construction de l'église. — Bancs. — Consécration de l'église. — Visites épiscopales. — Ciboire. — Croix. — Crosse. — M. Jean-François Pélissier de Féligonde, troisième curé sulpicien. — Sa naissance. — Son arrivée à Montréal. — Ses travaux. — Quête de l'Enfant Jésus. — Bedeau.— Chantres. — Vente des objets de la quête. — Pain bénit. — Réchaud. — Mort de M. de Féligonde. — M. Simon- Louis de Perthuis, quatrième et dernier curé sulpicien. — Sa naissance. — Ses travaux. — Sa mort.

Ce fut un temps bien rude et plein d'âpres angoisses,

Que le commencement de ces belles paroisses

Qu'on voit s'échelonner aujourd'hui sur nos bords.

Quand, du haut du vaisseau qui s'ancre dans nos ports

L,e voyageur charmé se pâme et s'extasie

Au spectacle féerique et plein de poésie

Qui de tous les côtés frappe ses yeux surpris,

Il est loin, oui, bien loin de se douter du prix

Que ces bourgs populeux, ces campagns prospères

Et leurs riches moissons coûtèrent à nos pères !

Louis Fréchette (Première Saison).

M, Jean-Baptiste Désenclaves est le premier curé dont le nom apparaît sur les registres en notre possession.

Il arriva ici vers le commencement de janvier 1736 et y exerça les fonctions curiales jusqu'à la fin de novembre de la même année.

M. Jacques Viger, dans ses notes historiques, dit à son sujet : " Le manuscrit du Séminaire écrit Jean-Baptiste des Eclaves, quoique ce monsieur signât, par modestie peut-être, Désenclaves aux registres paroissiaux."

M. Rousseau, qui s'y entend en ces matières, explique la chose en disant : " Le " de " n'est pas un signe absolu de noblesse. Des Enclaves ne désigne que la localité. Il y a plusieurs villes ou bourgs en France qui s'appellent Enclaves, les Enclaves, etc., comme Abonville ou d'Abonvdlle."

Nous avons fait plus haut la même remarque au sujet de la fameuse particule " de ", que l'on est exposé à admettre trop facilement comme preuve certaine d'un titre de noblesse. Quoi qu'il en soit nous ne craignons pas d'affirmer que M. Désenclaves a ennobli sa vie par un ministère des plus généreux.

Venu ici, suivant le manuscrit du Séminaire, en 1728, il fut d'abord placé à Sainte- Anne (5 janvier 1729), puis au Sault-au-Récollet " (J. Viger, Saber-

daché). Sa grande charité apparaît dès la première page du livre des délibérations de notre fabrique. Il y est établi que le premier marguillier en charge, le sieur Jean Turcot, n'ayant pas assez au chapitre des recettes pour couvrir les dépenses, " la plus grande partie de ce qui appartient à l'église est laissée à la charge de M. Désenclaves, qui a fourni beaucoup plus que ne pouvait le revenu de la dite fabrique du Sault-au-Récollet. Ainsi signé :

" Désenclaves, prêtre.

" Chambon, prêtre miss, au Sault."

Il n'est pas sans intérêt de dire que le premier baptême mentionné sur nos registres est celui de Marguerite Roy, fille de Louis Roy dit Portelance et de Angélique Hallaire (11 janvier 1736).

La première sépulture est à la date du 29 janvier 1736 : »" A été enterrée dans l'église, Marie Drouet, décédée du jour précédent, âgée de soixante-sept ans, mariée à Pierre Degenais."

Le premier mariage, célébré le 17 avril 1736, est celui de Mathurin Martinot et de Marie-Joseph te David. Ces noms se sont perpétués jusqu'à nos jours, et bon nombre de nos familles actuelles s'y rattachent.

M. Jacques Viger écrit encore ce qui suit au sujet de M. Désenclaves : " Touché d'un nouveau

zèle, il trouva bon de passer missionnaire à l'Acadie en 1736. L'abbé de l'Isle-Dieu, agent à Paris du clergé et des communautés du Canada et de la Louisiane, nous fait voir M. Désenclaves vivant et desservant en Acadie, avec le plus grand zèle, d'abord en 1749, puis en 1752. Il nous apprend enfin que, en 1761, consumé d'années et de travail, il est repassé en France, peut-être en 1760, et s'est retiré dans sa province, avec 400 livres que M. le ministre Berryer, dit-il, lui a fait délivrer en passant par Paris pour se rendre dans son pays natal, et dans le diocèse de Limoges, dont il était originaire. Mais, continue l'abbé, il est extrêmement pauvre, fort âgé et infirme, et par conséquent, il aurait grand besoin d'une petite ressource dont près de trente ans de service dans nos missions le rendent très digne" (Correspondance inédite de Vabbè de VIsle-Dieu avec le ministre secrétaire d'Etat. J. Viger).

A la suite de plusieurs de ses confrères, M. Jean- Baptiste Désenclaves se dévoua au salut des Acadiens.

M. l'abbé Casgrain, dans un récent ouvrage qui ne fait qu'ajouter à ses immenses mérites d'historien, révèle au public les travaux apostoliques des enfants du Vén. M. Olier en Acadie.

Tous les détails qu'il fournit sur leurs œuvres de zèle et de dévouement, joints à ceux que nous avons racontés au sujet de notre mission et de l'administration des nombreuses paroisses de l'île de Montréal, établissent que la communauté de Saint-Sulpice s'est généreusement associée aux sacrifices et aux gloires les plus pures de la Nouvelle- France.

M. Désenclaves était depuis longtemps en Acadie, lors de l'ignoble attentat de juin 1765, et sur les pages émues du Pèlerinage au pays d'Évangéline, M. l'abbé Casgrain nous montre ce missionnaire dans l'éclat de sa bravoure.

Il a passé 24 ans de sa vie sur les plages acadiennes. Ses exemples, son zèle constant ont contribué au bonheur et au progrès de cette race d'élite ; il a partagé ses joies, encouragé ses succès pendant de longues années, comme il a pleuré ses larmes, puisqu'il a été traîné en captivité avec ses chers Acadiens.

C'est dans cette association à leurs grandes infortunes, que M. Désenclaves a contracté les germes de la maladie qui a mis fin à sa généreuse existence.

Il fut fait prisonnier au moment de lav destruction des derniers foyers acadiens au cap de Sable, au mois d'avril 1756, et conduit à Boston.

" L'abbé Désenclaves, écrit M. Casgrain (Évangêline, 282), fut retenu prisonnier jusqu'en 1759, où il fut envoyé en France. Souffrant de la poitrine depuis plusieurs années, et épuisé par de continuelles secousses, il alla mourir peu après dans le Limousin, d'où il était natif. Les tragiques événements dont il avait été témoin lui causèrent une telle tristesse, qu'il avait résolu de n'en point parler et de chercher à en oublier jusqu'au souvenir. C'est luimême qui nous l'apprend dans une lettre qu'il écrivait de Honfleur (8 mars 1759) à l'évêque de Québec, et dans laquelle il exhalait une dernière plainte contre la corruption de l'administration française en Amérique, contre cette foule de " petits gentilshommes qui ne subsistent que par les bienfaits de Sa Majesté très chrétienne, ne pensant qu'à faire leur bourse aux dépens du public et des particuliers, ne veulent pas faire un pas pour défendre une place, dont la prise entraîne après elle la ruine des plus belles espérances de la France, et la désolation d'environ seize cents familles, par la perte des biens, de la liberté, et même de la vie pour le plus grand nombre ; mais désormais j'y penserai le moins que je pourrai et en parlerai encore moins ; sur la fin de mes jours, je ne dois plus penser qu'à prier pour tous les états."

C'est dans ces sentiments d'oubli charitable et de généreux pardon que M. Désenclaves arriva au terme de sa vie de zèle et de sacrifice.

M. Guillaume Chambon, prêtre de Saint-Sulpice, succéda à M. Désenclaves au Sault-au-Récol • let, où il exerça le saint ministère pendant vingt ans.

Il était né à Montferrand, en Auvergne, le 23 mars 1709, suivant les notices des prêtres par M. ^oiseux. Ordonné prêtre le 4 avril 1733, il arriva au Canada le 19 juillet de la même année, et fut chargé de notre paroisse le 1er octobre 1736.

Il doit en être considéré comme le vrai fondateur, puisque ce fut par ses soins, son zèle et sa générosité que l'église fut construite au lieu qu'elle occupe aujourd'hui.

Les renseignements puisés au livre terrier des seigneurs de l'île de Montréal, ont mis sous nos yeux l'état de la paroisse au point de vue des habitations, de la culture et de la formation du village.

Il y eut successivement partage des terres entre les fils des mêmes familles, et de nouveaux lots furent concédés aux environs de l'église, des deux côtés de la rue Notre-Dame, en descendant la rivière.

Le village n'augmenta vers le haut de la paroisse que lorsque le chemin venant de la ville fut changé.

Dès les premiers temps de la Nouvelle-Lorette, ce chemin venait atteindre le côté ouest du domaine des messieurs de Saint-Sulpice qu'il longeait sur toute son étendue jusqu'à la rue Notre-Dame.

Il y avait une descente directe à la rivière ; elle passait entre la palissade clu vieux fort et la salle actuelle des habitants.

Là, pendant longtemps la traverse à l'île Jésus se faisait en bac jusqu'à la construction du pont Jean Vaux ou plutôt Jean Viau, du nom de son propriétaire.

Vers 1849 nos registres nous montrent l'inauguration d'un nouveau pont au même endroit.

La société des Deslisle, Vinet, J. Le Moine venait de se former. La glace ayant détruit le pont, il fut construit plus haut. La compagnie finit par acquérir le pont Lachapelle, en haut de notre paroisse, ce qui lui assura le monopole de toutes les traverses. Les routes venant de la ville furent alors dirigées vers ces ponts, et le chemin longeant notre rivière fut tracé, ce qui donna lieu à de nouvelles concessions de terres.

Un naturaliste suédois, Pierre Kalm, fut envoyé par son gouvernement, en 1749, pour faire des observations sur notre pays.

Citons quelques détails intéressants qu'il écrit lui-même sur notre localité.

" Ce matin (23 septembre 1749) je suis allé au Sault-au-Récollet, village situé à trois milles français au nord de Montréal, pour en observer et décrire les plantes et les minéraux, et surtout pour cueillir des graines de différents végétaux. Près de la ville, le chemin est bordé d'habitations de chaque côté, mais, plus loin, le pays est boisé et d'un niveau inégal. Le sol est ferme et contient de la pierre composée et une espèce de pierre à chaux grise. Les routes sont mauvaises et presque impraticables pour les voitures légères. Un peu avant d'arriver au Sault-au-Récollet, le pays est découvert, et offre au regard une longue suite de champs, de prairies et de pâturages.

" Une grande croix est érigée sur le chemin, et le gamin qui m'a servi de guide à travers le bois, me dit que là fut enterrée une personne qui a fait de grands miracles.

" A midi nous étions arrivés au Sault-au-Récollet, petit village situé sur un bras de la rivière Saint- Laurent, dont le courant est très violent entre l'île

de Montréal et l'île Jésus. Son nom lui vient d'un accident qui est arrivé à un frère Récollet, appelé Nicolas Viel, en l'année 1623. Il descendait dans un bateau avec un sauvage converti et quelques autres sauvages de la nation des Hurons, dans le but de se rendre à Québec ; mais comme il passait en cet endroit de la rivière, le canot chavira et il se noya ainsi que son néophyte. Les sauvages, qui furent soupçonnés, au reste, d'avoir causé volontairement l'accident, nagèrent jusqu'au rivage, emportant avec eux ce qu'ils purent sauver des effets du moine, épaves ou dépouilles qu'ils ne vendirent jamais.

" Le pays, aux alentours, est rempli de pierres, et la culture ne fait que d'y commencer. Les vieillards se souviennent d'avoir vu, couverts de grands bois, tous ces champs, ces prairies et ces pâturages.

" Les prêtres disent que la contrée était autrefois entièrement habitée par des Hurons convertis. Quand les Français pénétrèrent dans cette partie du pays, ces Indiens vivaient sur une haute montagne à une petite distance de Montréal ; mais les colons, à force d'instances, finirent par les décider à leur abandonner la place, et à transporter leurs cabanes dans une autre localité. C'est alors que les sauvages vinrent s'établir au Sault-au-Récolletr

où, plus tard, on leur construisit l'église qui existe encore, et où ils assistent actuellement et depuis une longue suite d'années à l'office divin. Les français s'étant accrus en nombre dans l'île de Montréal, le désir de l'avoir tout entière pour eux seuls s'empara naturellement d'eux et ils s'efforcèrent d'engager les Indiens à leur vendre cette terre du Sault, comme ils avaient déjà fait de l'autre, et d'aller planter leur tente ailleurs ; après maints pourparlers, ils réussirent encore au gré de leurs désirs, et les sauvages, dont au reste le voisinage est peu désirable à cause de leur ivrognerie et de leur vie nomade et paresseuse, quittèrent le pays pour aller se fixer au lac des Deux-Montagnes, où ils sont encore et où ils ont une belle église en pierre. Celle du Sault-au- Récollet est un vieil édifice en bois d'apparence décrépite ; mais l'intérieur vaut mieux que le dehors et les Français y suivent les offices religieux. D'ailleurs, on ne tardera pas à bâtir une église neuve ; la pierre qui devra entrer dans sa construction est déjà rendue sur les lieux " (Mémoires de la Société historique de Montréal. Voyage de P. Kalm, analysé et traduit par M. W. Marchand, page 219).

Ce récit du voyageur Kalm est plein d'intérêt pour nous, car il confirme les faits glorieux décrits

dans les premiers chapitres de notre histoire. Certaines variantes au sujet du père Viel, de l'année de sa mort et des circonstances qui l'accompagnèrent, sont dues à l'ignorance des origines parmi la population.

Si le voyageur eût consulté les prêtres missionnaires au sujet de ces détails, comme il paraît l'avoir fait à l'égard des origines et du développement de la mission, il est certain que son récit eût été plus exact.

La chapelle de la Nouvelle-Lorette qu'il décrit "comme un vieil édifice en bois, d'apparence décrépite, dont l'intérieur valait mieux que le dehors," servait aux offices religieux depuis un peu plus de 50 ans. M. Chambon en était chargé depuis treize ans quand Mgr de Pontbriand ordonna de construire une nouvelle église, dans le mandement qui suit :

" Nous, Henri Dubreuil de Pontbriand, aux habitants de la paroisse du Sault-au-Récollet.

" Salut et bénédiction.

" Votre église, nos très chers frères, menace une ruine si prochaine et par là est si peu décente, que nous aurions été obligé de défendre d'y célébrer les saints mystères, si on ne nous avait pas assuré

qu'elle pourrait durer encore une année. Nous vous ordonnons de profiter de ce temps pour bâtir une nouvelle église, au delà du fort, environ à un arpent de la maison seigneuriale, dans l'endroit où nous l'avons marquée conjointement avec M. Norman, notre grand vicaire, en présence de M. Chambon, qui aura soin d'y faire planter incessamment une croix. M. Norman nous a assuré un terrain et donné verbalement, dans cet endroit, quatre arpents en superficie, pour l'emplacement de l'église, du presbytère, du cimetière lorsqu'on y bâtira, et doit désigner le dit terrain d'une manière particulière. Il nous a même promis de laisser pendant quelques années votre pasteur dans la maison seigneuriale, pour ne pas vous surcharger en vous mettant dans la nécessité de bâtir une église et un presbytère dans le même temps. En conséquence de ce que dessus, nous avons ordonné de faire un plan et un devis qui sera approuvé de notre grand vicaire ; deuxièmement de le faire autoriser par qui il appartiendra pour nommer des syndics à l'effet de faire une répartition, laquelle on aura soin de faire homologuer ; toutes ces précautions sont nécessaires pour pouvoir contraindre certains esprits qui ne se prêtent jamais au bien publie.

" Enjoignons au Sieur Curé de prendre incessamment de M. Norman l'acte pour l'emplacement de

la dite église, et de nous en envoyer une copie en bonne et due forme, l'exhortant à se prêter autant ■qu'il pourra à cette bonne œuvre et à y donner les mêmes soins qu'il s'est donnés pour donner les vases sacrés et les ornements nécessaires à la dite église.

" Sera le présent mandement lu et publié au prône de la grande messe et copie d'icelui en bonne forme à nous envoyée.

" Donné à Montréal, dans le cours de nos visites, sous notre seing et celui de notre secrétaire, le 30 juin 1749.

" t H.-M., Évêque de Québec.

" Pour Monseigneur,

" Sarault, Secrétaire."

Ce mandement fait voir que dès cette époque, la loi de répartition pour construire les églises était en vigueur dans notre pays. Elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours, et est contenue dans le chapitre XVIII des Statuts Refondus du Bas- Canada.

M. Chambon ne crut pas à propos de bénéficier des avantages de cette loi, et il préféra faire simplement appel à la générosité de ses paroissiens.

J'ai sous les yeux la liste de la souscription faite parmi eux par leur zélé pasteur.

Le frontispice avec les tours ont été construits cent ans plus tard, en 1851, sous l'administration de Mgr Vinet.

La liste de souscription donne les noms de 54 habitants pour la côte Saint-Michel et de 74 pour le bord de l'eau, 128 souscripteurs en tout.

La recette pour la côte Saint- Michel se monta à 2440 frs 10 sols.

Et celle du bord de l'eau se monta à 4400 "

Faisant une somme totale de . 6840 frs 10 sols, six mille huit cent quarante francs dix sols.

Cette somme est certifiée par les paroles suivantes : " Avéré le présent mémoire, ce 23 août 1755, Chambon, Ptre Missionnaire," ce qui indique que les sommes souscrites ne furent complètement collectées qu'à cette époque.

Les travaux commencèrent tout de même dès 1749, et l'édifice fut terminé au moins extérieurement et livré au culte en 1751. Notre église dans son état primitif, avait une longueur de 130 pieds sur 45 de largeur ; et la sacristie mesurait 3Ô pieds de long sur 20 de large. M. Chambon dirigea luimême tous les travaux.

L'esprit légendaire a toujours orné de son pinceau naïf et religieux les origines de nos paroisses et surtout la construction de nos temples.

Il y a dans ces récits des aïeux un témoignage de leur piété et de leur foi.

Comme ils attendaient de Dieu tout secours et toute bénédiction, ils admettaient facilement des choses prodigieuses ; et ils les racontaient ensuite aux enfants, aux petits-fils. Plus tard, quand l'âge avait fait blanchir* les cheveux, le vieil habitant, pendant les longues soirées d'hiver, redisait les récits du passé, avec des variantes qui prenaient tout de suite l'apparence de la vérité.

C'est ainsi que la légende du diable traînant les pierres pour la fondation des églises a été répandue en plusieurs endroits.

M. le curé Chambon lui-même, m'a-t-on raconté, dans la difficulté où il était de trouver des mainsd'œuvre, força le diable au travail sous la forme d'un cheval blanc qu'il brida avec la plus grande dextérité.

Il avait eu trop de peine à lui imposer cette tâche pour ne pas en profiter le plus longtemps possible. Aussi il recommandait chaque jour aux travailleurs de ne pas être effrayés des accès de rage, des furieuses ruades, quand les naseaux en

feu et l'écume ruisselant sur tout son corps, il traînerait les plus énormes pierres comme de légers copeaux.

Mais surtout prenez bien garde de ne jamais lui ôter la bride ; telle était l'injonction du bon curé, dit la légende.

Or un malade requit un jour les services du pasteur ; il lui fallut s'absenter. O jour néfaste ! le cheval endiablé venait de faire son plus beau tour de force.

Il avait roulé la plus grosse pierre du chantier et l'avait rendue à sa place ; les maçons n'avaient plus qu'à la cimenter, juste au point principal.

Ah ! les vieux se le rappellent !

Mais imaginez qu'un imbécile, pris de je ne sais quelle compassion pour ce cheval haletant, épuisé, écumant sous un soleil de feu, ne perdit pas de temps, arracha la bride.... — Vision ! — Disparu ! — Plus de cheval blanc ! — Au moins la grosse pierre était en place. Chose étonnante î jamais depuis elle n'a pu être ûxée.

On a essayé mortier d'automne, d'hiver, de printemps, ciment de toute espèce, elle est restée mobile jusqu'à nos jours. Allez voir.

Ainsi parlent encore les bons vieux.

Ils ajoutent même que le curé Chambon, aussi habile artiste que bon prêtre, afin de perpétuer le

souvenir de ce prodige, peignit très bien le fameux cheval blanc avec ses prodigieuses allures, et que le tableau a toujours été conservé avec le plus grand soin.

Je connaissais le récit, mais je ne me doutais pas qu'il fût répandu au loin avec le caractère du sérieux, quand un jour m'arriva un bon nombre de touristes, voyageurs de New- York.

Après avoir fait plusieurs fois le tour de l'église, et avoir examiné minutieusement les murs, etc;, un 'd'eux s'approcha de moi et dit qu'étant de passage à Montréal, pendant la chaude saison, ils avaient voulu profiter de l'occasion (we made it a 'point) pour venir examiner la pierre de fondation qui n'avait jamais pu être affermie (textuel) ; et, comme je répondais, en souriant, qu'elle n'existait pas, il me supplia de montrer au moins le tableau du fameux cheval blanc aussi conservé en la sacristie.

J'eus réellement de la peine à convaincre à ces personnes qu'il n'y avait là qu'une légende basée sur aucun fait plausible, et j'avoue que je demeurai fort surpris de voir nos légendes rendues si loin, si accréditées, me promettant de raconter le fait un de ces jours.

Je ne puis m' empêcher d'exprimer le regret que ces touristes n'aient pas eu l'idée de motiver leur visite sur nos plages par l'étude de faits plus importants et plus précieux de notre histoire.

Voici l'état de la dépense pour la construction de notre église, tel que M. Guillaume Chambon l'a rédigé lui-même :

Payé à Guilbault : 2200

Payé à Asselin, Valade : pierre de

taille et travail au fourneau 210

A Joseph Valade 2000

A Bonin la croix 136

A Delorme, menuisier 760

A Lécuyer, pour bois 300

Pour les manœuvres. — Charriages, y

compris les vivres 4600

Pour les clous 200

Pour 5 caisses vitres 175

Pour la couverture 652

A Langlois, forgeron 225.10

Pour 4 serrures 60

Pour fer-blanc 24

Pour mastic 80

Pour 42 chandeliers 24

Total de la dépense 11656.10

" Partant la dépense excède la recette de la somme de 4816, " dont M. le curé a fait les avances, et les laisse à la paroisse en cas de mort ou de changement.

(Signé) Chambon, prêtre."

Il est facile de voir par cette liste que Asselin et Joseph Valade fournirent la pierre de taille et la chaux pour faire le mortier, puisque leur travail au fourneau est rétribué.

Cette pierre de taille entoure encore les châssis de notre église, comme elle ornait les châssis et la porte de l'ancienne façade.

La croix dominant le clocher à double lanterne, fut faite par un nommé Bonin et coûta 136 francs, comme l'indique le même état de dépenses.

Elle a été placée, lors de la construction du nouveau portique, au-dessus du sanctuaire actuel.

Suivant l'usage, les lanternes du clocher furent couvertes en fer-blanc, du coût de 24 francs, dit la liste.

Quatre serrures y sont mentionnées.

La première fut fixée à la grande et unique porte du devant de l'église.

Cette porte était surmontée d'un cintre élégant, ornée d'une corniche avec un châssis rond dont les vitres rayonnaient avec symétrie pour aboutir au même point au-dessus du centre de la porte.

Deux jolis pilastres corinthiens supportaient le cintre et la corniche et ornaient la porte sur toute sa longueur.

Heureusement tout ce beau morceau de sculpture sur bois a été conservé. Il forme le frontispice

de la petite chapelle-reposoir des SS. Anges, sise sur un terrain donné à la fabrique par la famille David.

M. Chambon avait eu la générosité de fournir les fonds pour les dépenses de construction jusqu'au montant de 11,656 livres 10 sols, etmême*aprèstous les argents collectés de ses bons paroissiens, il fit remise à la fabrique de la somme de 4,816 livres qu'il ne réclama jamais, ni pendant, ni après son séjour au Sault.

Il y avait une porte sur le côté est de l'église près de la façade. Elle servait à la sortie journalière des fidèles.

Il est encore facile de voir la place qu'elle occupait avant d'être murée lors de l'érection de la nouvelle façade.

Une autre porte se trouvait vers le bas de l'église ; c'est la même qui existe encore pour communiquer par le chemin couvert avec la quatrième porte qui était celle de la sacristie. Rien n'a été changé à cette dernière.

Nous plaçons ainsi les quatre serrures du coût de 60 francs dont parle le mémoire.

Je voudrais décrire leur solidité à l'épreuve des mains robustes qui leur ont infligé tant de secousses

retentissantes, sans oublier les fameuses clanches à demi-rotation, munies de poignées oblongues où la

main des vieux pouvait trouver un consolant point d'appui.

Ajoutez au haut de ces portes des cordes fixées sans trop d'apprêt, passant sur un petit rouleau de bois dégrossi, et promenant le long des cadres un

Église paroissiale en 1749.

poids lourd et allongé, pour fermer en dépit des vents, et vous aurez une idée assez exacte de ces portes anciennes.

Notre église, avec les proportions que le zèle de M. Chambon lui avait données, devait être une des plus belles du pays.

L'intérieur fut terminé graduellement par ses successeurs jusqu'à M. Périneau (1806), qui y mit la dernière main.

M. Chambon néanmoins, aidé de ses paroissiens et surtout avec son argent qui lui venait de France, disposa son église d'une manière assez convenable pour y faire les offices régulièrement dès 1751.

Il fit fermer la voûte surbaissée telle qu'on la voit aujourd'hui, sans pouvoir y mettre aucun ornement et il érigea les trois tombeaux d'autel, décorés plus tard sous l'administration de M. Poujet, en

Il se procura à Paris le tableau de la Visitation,

copie de mérite réel d'un des deux peintres Mi-

gnard, car ils étaient deux frères, Nicolas et

Pierre Mignard, vivant à peu près à la même époque, de 1608 à 1696.

Je n'ai pu m'assurer sur quel modèle le copiste a travaillé.

M. Olier, ayant désigné le mystère de la Visitation comme une dévotion qui devait toujours être en grand honneur dans sa compagnie, il est tout naturel que ses enfants en fondant une nounouvelle église, aient demandé et obtenu pour patronne la sainte Vierge dans l'accomplissement

du devoir de charité ardente envers sa cousine sainte Elisabeth.

M. Chambon fut donc fidèle à cette idée du vénérable fondateur en installant au-dessus du maîtreautel, ce beau tableau dû à sa générosité.

Sur la demande des principaux habitants de la côte Saint-Michel, il se procura un tableau de leur patron. La toile est d'une valeur artistique bien inférieure à celle de la Visitation ; elle est, je présume, d'une main habituée à manier autre chose que le pinceau d'un artiste.

Elle coûta quand même 153 frs 12 sols, d'après la reddition des comptes de 1755.

Le tableau de la bonne sainte Anne a dû sortir du même atelier que le précédent, c'est la même manière. Il apparaît sur les comptes du marguillier en charge Louis-François Hervé pour la même année et coûta 54 " (Livre des dél.) Son apparition aux premiers jours de notre église est une preuve de la belle dévotion à sainte Anne, appelée â se répandre dans le pays d'une manière si bienfaisante.

Il resterait à parler des deux autres toiles, sainte C atherine, du côté de l'évangile, et sainte Agnès, du côté de l'épître.

Ces deux tableaux, évidemment, sont anciens. Après quelques modifications bien légitimes, ils ont

mérité l'honneur d'être conservés parmi les bonnes reliques du passé.

En 1751, les murs de l'église étaient à l'état brut, ceux de la sacristie de même.

Il n'y avait que des planchers et les meubles de première nécessité ; c'est ce qui déterminait, dès ce temps, la part que devaient prendre dans les constructions d'églises les paroissiens et les fabriques.

Tout l'extérieur, châssis, clocher, porte, planchers, tombeaux d'autels, meubles indispensables, ce qui, en un mot, rendait une église strictement livrable au culte, était la part des habitants ; le reste fut laissé aux fabriques.

Les paroissiens étaient invités par messieurs les curés ou missionnaires à construire leurs bancs avec le bois qu'ils se procuraient eux-mêmes.

Ils les confectionnaient de leur mieux pour venir les placer, sous la surveillance de leur curé, à la suite les uns des autres, en rangées doubles le long d'une grande allée au centre de l'église, ou en rangées simples sur tout le parcours de deux petites allées latérales.

Le premier de ces bancs ainsi construit était celui du seigneur dans toutes les églises de la Nouvelle- France.

Il était placé du côté de l'épître, en tête des autres, pour indiquer sans doute que lé seigneur

devait apparaître comme un modèle pour tous ses consitaires dans la pratique des vertus chrétiennes.

Nous pouvons dire que, bien généralement, le seigneur de nos paroisses a été entouré de respect et d'affection sincère, qu'il méritait en s'associant à toutes les œuvres pieuses et charitables.

Le banc du seigneur n'a jamais eu sa raison d'être dans les églises paroissiales de l'île de Montréal, vu que les MM. de Saint-Sulpice, représentés par leur supérieur, en étaient les véritables seigneurs.

A peu près au centre de l'église se trouvait le banc-d'œuvre, différent des autres par sa structure plus élégante et plus confortable.

Faisant face à la chaire, il avait sur son prie- Dieu, ressemblant à un petit autel, un crucifix et deux chandeliers de haute dimension et souvent de beauté remarquable.

C'était là que les marguilliers, choisis pour coopérer dans toutes les œuvres d'administration paroissiale, prenaient régulièrement leur place.

La présence du crucifix et des deux lumières leur indiquait qu'ils devaient agir, comme le pasteur, par amour pour le Christ, et à la lumière de la foi.

Si la population augmentait, on construisait un ou deux jubés au bout et même tout autour de

l'église pour y mettre des bancs, toujours dans les mêmes conditions.

De cette façon, les habitants avaient leur place dans le lieu saint, comme ils avaient choisi leurs terres sur le sol de la patrie.

Or, de même qu'ils soutenaient leurs femmes et leurs enfants de leur généreux travail sur leurs terres, ils voulaient aussi nourrir leurs âmes de la prière et des sacrements dans le temple de Dieu, où ils s'étaient assuré une mense permanente et indestructible.

C'est pour cela qu'ils avaient façonné ces bancs avec tant d'application et de piété.

Aussi la coutume, les règlements de fabrique et partant la loi du pays les laissèrent entre leurs mains, et il fut de tout temps compris qu'ils formaient la part la plus sacrée de l'héritage des familles.

Il est beau de voir toute la descendance des aïeux se succéder sous le toit béni, sur ces mêmes sièges où les pieuses réflexions du présent s'unissant aux souvenirs du passé, forment une prière non interrompue à travers tous les âges.

Les fils et les filles des mêmes pères prient de la sorte au même endroit où plus tard leurs héritiers viendront s'agenouiller.

Un certain nombre de ces bancs de famille se sont perpétués dans nos églises.

Du moment que les fabriques se sont chargées de la réparation ou de la construction des bancs, elles en sont devenues propriétaires et elles les ont loués aux conditions fixées par leur conseil.

La première vente des bancs dans notre église ne rapporta que 167 francs 10 sols, et lors du départ de M. Chambon, elle avait atteint 618 francs.

M. Chambon eut la consolation de voir consacrer son église le 12 juin 1752, par Mgr Henri- Marie Dubreuil de Pontbriand. Nos archives nous ont laissé peu de détails au sujet de cette cérémonie, mais il est permis de supposer qu'elle se fit avec la plus grande solennité, d'autant plus que c'était un événement rare à cette époque.

Notre-Dame de Québec est la première église consacrée au pays, le 11 juillet 1667, par Mgr de Laval.

Sa Grandeur consacra ensuite l'église des Ursulines en 1669 ; vint ensuite la consécration de l'église de la Sainte-Famille, dans l'île d'Orléans, en 1749, par Mgr H. -M. de Pontbriand, puis le même évêque consacra notre église en 1752.

Voici le décret épiscopal de consécration : " AnnoDominimillesimo septingentesimo secundo die duodecima mensis junii ego Henricus Maria Dubreuil de Pontbriand sextus episcopus Quebecensis consecravi Ecclesiam et altare hoc in honorem beatœ Marise Virginis sub titulo ejusdem Visitationis, et reliquias sanctorum martyrum Fulgentis et Pudentianse in eo inclusi sub sigillo meo et singulis X ti fidelibus hodie unum annum et in die anniversario consecrationis hujusmodi ipsum visitantibue quadraginta dies de vera indulgentia in forma Ecclesise consueta concessi.

" H. M., Episcopus Quebecensis."

" Nous avons remis l'anniversaire de la dite consécration au jour de la fête de la consécration des églises, qui se chôme ou se chômera dans le diocèse le même jour et an que dessus.

" H. -M., évêque de Québec."

(Registre paroissial pour 1752, pp. 36 et 37).

Voici la traduction :

" L'an du Seigneur, mil sept cent cinquante-deux, le douzième jour du mois de juin, nous, Henri- Marie Dubreuil de Pontbriand, sixième évêque de Québec, avons consacré l'église et son autel en

l'honneur de la Bienheureuse Vierge Marie sous le titre de sa Visitation, et nous avons inséré dans le dit autel les reliques des saints martyrs Fulgence et Pudentienne, sous notre sceau, et nous avons accordé pour ce jour, un an, et à l'avenir pour le jour anniversaire de sa consécration, quarante jours de vraie indulgence, pour chacun des fidèles dans le Christ qui la visiteront suivant la forme usuelle de l'Eglise."

C'était la quatrième fois que Nos Seigneurs les évêques visitaient notre localité.

D'après les registres de la Nouvelle-Lorette conservés à Oka, il appert que Mgr de Saint- Vallier visita notre mission une première fois le 26 juin 1697 et une seconde fois le 21 juin 1714. La troisième visite pastorale eut lieu à la date du 16 juin 1749, sous l'administration de M. Chambon, quoique les comptes de la fabrique aient été approuvés le 10 juillet 1742, à Montréal, par Mgr de Pontbriand, qui ne put cette fois se rendre au Sault {Livre des dêl. de la Fabrique, 1742, 3 Vss).

A l'occasion de la visite pastorale de 1749, un incident est à noter.

M. Chambon explique que 224 francs ont été envoyés en France, dont 75 pour chaux, 24 pour une croix de procession, et 122 francs pour un

ciboire en argent, le tout approuvé comme suit par Sa Grandeur: uVu et approuvé dans le cours

de nos visites, ce 16 juin 1749.

" H. M., évêque de Québec,

" Saeault, secrétaire."

Ce ciboire en argent, ainsi que la croix de procession, ont été heureusement conservés jusqu'à nos jours.

Les souvenirs de leur long et divin usage n'ont fait qu'ajouter à leur valeur.

Il est facile de comprendre la joie éprouvée par M. Chambon à cette époque si mémorable. C'était la plus belle récompense qu'il pouvait recevoir de son zèle sans bornes pour le progrès et le bonheur de notre paroisse, qu'il dirigea pendant vingt années consécutives.

Rappelé au séminaire de Montréal en octobre 1756, il ne perdit jamais de vue sa chère église du Sault-au-Récollet.

Il avait tant souhaité de finir son ornementation qu'il eut la générosité d'y pourvoir dans le dernier acte solennel de sa vie.

Il laissa par testament des fonds pour cette fin, puisque le livre des délibérations de notre fabrique fait voir en 1773 une somme de 1420 livres,

" que M. Montgolfier a payée à la fabrique, sur le compte de M. Chambon, dont quitte."

Ce digne prêtre conserva donc jusqu'à son dernier soupir le plus sincère dévouement à l'œuvre paroissiale du Sault.

Le choix d'un terrain spacieux, le site de l'église, tout a été prévu par son esprit clairvoyant, afin de faciliter un heureux développement et permettre aux successeurs de faire ici un des plus beaux établissements religieux du pays.

Depuis 1756, le séminaire utilisa les précieuses qualités de M. Chambon dans la fonction d'économe, jusqu'à sa mort arrivée vers le 18 août 1768.

Comme je viens de parler des visites pastorales de notre localité, je ne dois pas omettre un détail historique qui s'y rattache : il s'agit d'une crosse épiscopale qui a toujours été conservée dans la sacristie avec le plus grand soin.

M. Plinguet, curé du Sault en 1836, a recueilli de ses prédécesseurs la tradition que cette crosse servait aux premiers évêques de Québec quand ils visitaient notre paroisse.

Obligés de s'astreindre au canot d'écorce ou de se servir de barques déjà encombrées de provisions, destinées aux postes où elles devaient s'arrêter, les évêques ne prenaient avec eux que le strict

nécessaire pour l'accomplissement de leurs augustes fonctions.

L'auteur de la notice biographique de Mgr Laval dit au sujet de sa visite épiscopale : " Cet homme, grand par sa naissance et plus encore par ses vertus, faisant la visite de son diocèse, était mené dans un petit canot d'écorce par deux paysans sans aucune suite que d'un ecclésiastique et sans rien porter qu'une crosse de bois, qu'une mitre fort simple, et que le reste des ornements nécessaires à un évêque d'or, comme le disent les auteurs en parlant des premiers prélats du christianisme."

Mgr de St-Vallier et les autres évêques ont dû agir d'après les mêmes motifs de sainte humilité.

Il est à supposer que cette crosse en bois, en répondant à leur désir, les exemptait de plus de surcharger la voiture destinée à les conduire de Montréal au Sault par des chemins bien souvent très mauvais.

Elle était, jusqu'à ces dernières années^ de couleur jaune, le papier d'or qui la couvre présentement lui ayant été adapté pour servir à Mgr Bourget lors de l'exposition de son corps dans notre église, avant d'être transporté dans le caveau de sa cathédrale ; ce qui ajoute une grande valeur à cet objet déjà si précieux.

Mgr Fabre, qui avait le plus profond respect pour les saintes choses du passé, après avoir examiné l'attestation écrite au sujet de cette relique, ne voulut plus se servir d'autre crosse pour l'accomplissement de ses fonctions dans notre église paroissiale.

Nous avons donc en notre possession un objet vénérable qui ne peut qu'augmenter en valeur en ajoutant au souvenir de nos saints évêques du passé celui de ceux qui ne manqueront pas de marcher sur leurs traces.

C'est le moment de parler des anciens parements d'autel, qui, tout en étant au rebut, n'en méritent pas moins une mention honorable sur les pages de notre histoire.

S'ils avaient été mieux traités, les dessins apparaîtraient encore dans toute la beauté de leur exécution.

Ils sont dus à l'habileté de la vénérable Mère d'Youville.

En un temps où le procès de sa béatification se poursuit et promet de se terminer heureusement, c'est un honneur pour nous de conserver au trésor de notre sacristie certains travaux accomplis par cette femme si éminente en vertu.

M. Jean-François Pélissier de Féligonde succéda à M. Guillaume Chambon, en octobre 1756.

Il était né à Clermont, le 15 mai 1725, et il arrivait à Montréal le 5 septembre 1755.

Chargé de l'administration de notre paroisse jusqu'au mois d'octobre 1764, il s'appliqua à augmenter, autant que possible, les revenus de sa fabrique, et en 1760, la reddition des comptes montrait un excédent des recettes sur les dépenses, de 4272 frs 17 sols, ce qui lui permit de faire des travaux importants à la sacristie, dont on n'avait pu s'occuper jusqu'à cette époque.

Il y est fait mention d'une première menuiserie " du coût de 150 frs et d'une seconde de 462 frs ; " pour la forme de tout ouvrage, de 230 frs ; pour " la pose de l'autel de la dite sacristie, 373 frs."

Cet état indique assez clairement que la sacristie fut, dès ce temps, disposée à peu près comme elle est de nos jours, avec son autel, son vieux confessionnal et ses meubles.

Notre église, comme du reste celles de tout le pays, n'avait qu'un modique revenu à l'époque où. nous sommes arrivés.

Nos premiers curés pouvant disposer de quelques ressources patrimoniales, purent hâter son achèvement, tandis que la plupart des autres églises n'avaient que le strict nécessaire.

Malgré leur état de gêne, les habitants donnaient

généreusement, et ils payaient alors la dîme à leur curé avec la plus scrupuleuse fidélité.

A mesure que la circulation de l'argent augmenta, les quêtes des dimanches, surtout celle de la fête paroissiale, les rentes annuelles des bancs vinrent créer un fonds plus abondant pour les fabriques.

La quête la plus fructueuse était celle de l'Enfant-Jésus.

Elle prit son nom du temps où elle était faite, quand l'Église, célébrant la naissance du divin Sauveur, Jésus enfant est exposé à la vénération des fidèles.

La visite paroissiale se fait encore presque partout à la campagne à la même époque, et elle a conservé jusqu'à nos jours sa primitive beauté.

Avec quel plaisir, quel légitime orgueil le marguillier conduisait naguère M. le curé !

Il choisissait la plus belle carriole et son cheval le mieux dressé.

Il le revêtait de son harnais de prédilection, surmonté de ses grelots les plus sonores, faisant son apparition de grand matin, souvent par un froid intense, et en dépit de formidables avalanches de neige.

Le capot d'étoffe grise, avec le fameux capuchon, la ceinture fléchée et les bottes sauvages

s'affirmaient à ce temps dans toute leur importance.

Voyez avec quel soin il installe M. le curé en voiture, comme il l'enveloppe précieusement dans ces robes de carriole si chaudes.

Il inspecte tout, soulève le harnais, promène sa main sur la crinière du beau cheval, lui dégage les yeux, puis il part avec bonheur en tête du cortège, en promettant du beau temps et un joli succès.

Vient ensuite la voiture du second marguillier.

C'est lui qui recueille les viandes, la laine, les pains de sucre, le savon et même le tabac ; il ne refuse rien.

Enfin le troisième marguillier occupe le dernier traîneau, muni d'une boîte haute et longue ; les habitants y déposeront les divers grains de leur offrande sur tout le parcours de la visite.

Il s'agissait de commencer à l'extrémité du rang le plus éloigné de la paroisse, ce qui fournissait une longue course. N'importe, les chevaux étaient vifs et forts ; on arrivait bien vite au but.

Quelle réjouissance !

Voyez la joie sur toutes les figures de la belle maisonnée, quand M. le curé franchit le seuil de cette enceinte déjà bénite de sa main, et où son œil contemple plusieurs générations dont les éphémé-

rides de joie et de deuil sont intimement liées à son ministère.

Oui, le beau spectacle quand les vieux parents, le fils aîné, sa femme, les petits enfants s'agenouillent aux pieds du pasteur.

Ils se relèvent avec joie pour recueillir ses pieux accents, autour du poêle familial, contribuant sa part de la visite par un feu dont on se souvient.

S'il y a des malades, des infirmes, ils sont consolés. Les petites dissensions sont apaisées, les misères secourues, la paix est rétablie.

Pendant ce temps les petits enfants sont proprement assis suivant leur âge, et le frais tressaillement de leurs joues de rose indiquent qu'ils attendent quelque chose de M. le curé : une petite image, une médaille.

Il faudra recevoir de la main droite en disant merci ; la mère est là pour y voir.

Tout cela se fait trop vite, il semble ; et puis sur un signe de M. le curé, le marguillier ramène poliment sa voiture à la porte et, après un gros bonjour, on file chez le voisin.

Tout de suite les femmes donnent au second marguillier de la laine, des morceaux de lard, etc., pendant que le jeune marié dépose au troisième traîneau un minot ou deux de blé ou d'avoine, bon an, mal an, donnant quelque chose pour Dieu qui

le rend toujours au centuple. De père en fils, c'est comme cela.

A quelque distance suit le bedeau.

Je n'ai pas à décrire l'utilité, l'importance de ce personnage si intimement lié au ministère sacerdotal.

De tout temps il a été entouré de considération.

Il faut dire que plusieurs bedeaux ont légué leurs noms à la postérité, à raison des côtés saillants de leur esprit parfois très rusé, comme aussi de leurs précieux services.

Nos bedeaux et nos chantres furent longtemps sans salaire. Le bedeau eut toujours la tournée dans notre paroisse jusqu'à ces dernières années. En 1780, il reçut en sus de la quête à domicile 40 livres 10 sols.

Les chantres commencèrent la même année à recevoir un salaire de 30 livres par an, chacun, sans casuel. Jusque-là ils avaient chanté au lutrin pour la seule gloire de Dieu et l'édification du prochain. A mesure que les revenus de fabrique s'accrurent, les salaires furent aussi augmentés.

Aux deux extrémités du sanctuaire de nos églises, près de la table sainte, se trouvaient naguère deux installations spéciales existait encore

en plusieurs endroits, et où la sculpture sur bois a parsemé des beautés de décor du plus haut mérite.

Du côté de l'évangile se trouvait la stalle de M. le curé, ornée de jolis dessins d'architecture descendant souvent de la voûte, pour former comme un élégant baldaquin au-dessus d'un siège plus élevé et plus précieux que les autres.

Vis-à-vis se trouvait le lutrin proclamant son importance au saint lieu, par sa forme haute, solide, et souvent surmontée de quelque emblème du divin psalmiste.

Ne soyez pas étonné de son volume, le graduel et l'antiphonaire reposant majestueusement sur les deux côtés, demandent de la force et un fidèle appui.

De chaque côté se trouvent les prie-Dieu des chantres, complétant, avec le lutrin, une disposition symétrique de décor et de sculpture avec le côté opposé.

La partie supérieure du lutrin a été conservée ici, c'est le pupitre que l'on place chaque dimanche devant le célébrant pour les vêpres.

Les superbes in-folio (Parisiis apud Franciscum Hubertum Magnet, Via nova Divse Marire, Sub signo Crucis aurese, M. DC. XCV), dans leur reliure solide et au ton monastique, sont précieusement conservés au salon du presbytère.

L'abandon de ces vieux livres de chant fait regretter les délices qu'ils causaient dans le temps passé.

Tous les objets de la visite paroissiale étaient conservés chez M. le curé jusqu'au jour de la vente sur la place de l'église.

Au jour fixé, le plus habile de la paroisse en verbiage montait à la boîte aux criées, et présidait aux enchères.

Or, il est bon de dire que ces enchères, sans avoir les ennuyeuses formalités des affermages importants, en gardèrent néanmoins les principales allures encore en honneur parmi nous, et considérées comme indispensables.

Ainsi l'objet est offert, l'un enchérit sur l'autre ; et arrivé à un certain prix, le plus haut enchérisseur attend avec anxiété. Le crieur répète le prix une fois, répète encore, deux fois ; enfin, trois fois, adjugé.

Ce mode est l'abrégé de ce qui était en vogue dans le pays en 1663 et les années suivantes. Lisez au premier volume des Délibérations et jugements du Conseil souverain de Québec, pages 39 et 40 ; seulement au lieu de dire une fois, deux fois, trois fois, on allumait successivement trois feux uu Et ne s'étant présenté plus haut enchérisseur, a été allumé

le premier feu pendant lequel il n'y a pas eu d'enchères.

" Et a été allumé le second feu pendant lequel il n'y a eu aucune enchère ; et a été allumé le troisième et dernier feu, et a été enchéri par le dit Sieur, et attendu qu'il n'y a pas eu plus haut enchérisseur, et le 3e feu s'est éteint, le conseil a adjugé."

La reddition des comptes pour l'année 1738 fait mention de l'item suivant : " Pour deux amendes de ceux qui n'ont point donné le pain bénit, 4 livres," ce qui indique que le pain bénit était obligatoire à l'église paroissiale.

Cette pratique séculaire dans l'Eglise perpétuait le souvenir des agapes primitives et symbolisait la participation de toute l'assistance au banquet divin. Elle a fini par être mal comprise et circonvenue par les efforts d'un faux zèle ; la vanité lui a donné son coup de mort.

Elle donna lieu aux rivalités parmi les paroissiens et devint une source de difficultés et de discordes que la cérémonie de paix aux balustres était loin de faire disparaître.

Dès 1645, le Journal des Jésuites signale ce malheureux état de choses (page 22 >.

" Le pain bénit du dimanche fut transporté au lundy, jour de la Circoncision. Monsieur le Gou-

verneur le donna. Il y eut quelque parole ensuite, à qui on le donnerait après lui, et il fut trouvé plus à propos de le donner aux marguilliers, M. Griffarcl et M. des Chastelets, et puis commencer par le haut de la côte de Sainte-Geneviève comme par une rue ; puis revenir par en bas, comme par une autre rue, et continuer de la sorte. Le Père Vimont en dressa un catalogue."

Cette précaution du Père Vimont arrêta pour un temps les difficultés, mais bientôt il fut question de la toilette du pain bénit.

Les dames se chargèrent naturellement d'épingler les festons.

Citons le Journal des Jésuites (1646, p. 29) :

" Le dimanche devant la Septuagésime, Madame Marsolet devant faire le pain bénit, désira le présenter avec le plus d'appareil qu'elle pourrait ; elle y fit mettre une toilette, une couronne de bouillons de gaze ou de linge, à l'entour. Elle désirait y mettre des cierges et des quarts d'écus aux cierges, au lieu d'écus d'or, qu'elle eût bien désiré y mettre ; mais voyant qu'on ne lui voulait point permettre, elle ne laissa pas de le faire porter avec la toilette et la couronne de bouillons ; mais devant que le bénir, je fis tout oster, et le bénis avec la même simplicité que j'avais fait les précédents, et particulièrement celui de M. le Gou-

verneur, crainte que ce changement n'apportast de la jalousie et de la vanité."

On -le voit, le pauvre pain bénit courait déjà des dangers sérieux ; c'est encore étonnant qu'il ait pu résister à de si perpétuels murmures.

Dans nos campagnes, on y allait avec beaucoup plus de modération ; les habitants étaient animés d'une piété réelle à ce sujet, et pour notre paroisse, la dépense seule ralentit le zèle. Aussi nos curés, sans vouloir tout de suite en rinir avec l'usage, favorisèrent son abolition.

Les comptes du marguillier François Bourguignon sous l'administration de M. de Féligonde, en 1759, montrent un item de 72 livres pour un réchaud.

Il est à propos de comprendre cette expression au point de vue historique.

Durant nos hivers vous êtes confortablement assis à l'église sans vous préoccuper du froid régnant au dehors. Vous êtes-vous demandé comment nos ancêtres pouvaient suivre, sans feu, les offices les plus longs ?

Les églises dans leur temps n'étaient pas finies, pour la plupart, et quand elles étaient une fois terminées, le froid y régnait en maître, il n'y avait certainement pas de poêles.

C'est ce qui fait écrire à M. Benjamin Suite : " Les églises furent privées de poêles jusque vers l'année 1800. Le prêtre qui célébrait tenait une chaufferette sur l'autel ; quelques paroissiens avaient des chaufferettes sous les pieds. Les poêles des forges de Saint-Maurice, qui datent de 1730 au moins, attendirent près d'un demi-siècle le privilège d'entrer dans la maison du bon Dieu {Histoire des Canadiens-Français, III, p. 118).

Mais comment supporter le froid ? Le réchaud du bon curé de notre paroisse, porté au chapitre des dépenses pour 1759, explique pour le pasteur.

Quant aux fidèles, la calotte couvrait la tête des hommes ; de chaudes coiffes protégeaient celle des femmes.

Il est intéressant de voir ce que le Journal des Jésuites dit à ce sujet.

A propos des cendres de l'année 1616, le journal s'exprime comme suit (page 34) :

u On avait adverti qu'elles ne se mettraient ni sur les calottes ni sur les coëffes des femmes, mais qu'il fallait présenter les cheveux."

La calotte était donc en usage alors parmi les simples fidèles, et de bons vieillards l'ont gardée avec soin. Les prêtres à l'église, en dehors du saint sacrifice, se servaient de leur camail, préser-

vant leur tête et leurs épaules de l'atteinte trop sévère du froid.

Les Pères de Quen et Druillettes "vinrent même de Silleri à Québec, dit le journal des Jésuites (page 22) pour les stations du jubilé de 1645 " en surplis et dominau (camail) " en un temps grandement froid."

Mais voici une citation qui établit clairement la fonction du réchaud.

Au sujet de la célébration de Noël 1646, le journal des Jésuites dit (page 74) : " Le temps fut si doux qu'on n'eut pas besoin de réchaud sur l'autel pendant toutes les messes."

C'était donc une habitude dès ce temps d'avoir un réchaud sur l'autel ; le célébrant s'en servait afin d'accomplir ses augustes fonctions.

Il y eut cependant des essais pour chauffer l'église à Québec, ce qui fait dire au journal des Jésuites (page 98) au sujet de la fête de Noël de 1647 : " Il y avait trop de chaudières à l'église de la messe de minuit, deux suffisent avec celle de M. le gouverneur, et elles furent allumées trop tard, de sorte qu'il les fallut faire oster ; il y en avait 5 ou 6."

Évidemment le feu était mis au bois dans ces chaudières longtemps avant les offices ; la fumée montait à la voûte, et les braises dans les 5 ou 6

chaudières jetaient une chaleur sinon suffisante, du moins de nature à consoler.

M. Pélissier de Féligonde, après avoir exercé les fonctions curiales dans notre paroisse pendant six ans, fut rappelé au séminaire de Montréal à la fin de septembre 1763. .

Il aida au ministère, et même il fut curé d'office de Notre-Dame jusqu'en 1765.

Il fut alors chargé par M. Montgolfier, supérieur de Saint-Sulpice, et vicaire général, de la direction des Sœurs-Grises. C'est lui qui, après le déplorable incendie de l'hôpital de la Mère d'You ville, du 18 mai 1765, fut chargé de conduire les sœurs et leurs pauvres à l'Hôtel-Dieu.

" Elles y furent accueillies, écrit M. Faillon, avec tous les témoignages de la charité la plus sincère par les religieuses de Saint-Joseph, qui logèrent les sœurs, pour cette nuit, à l'infirmerie et les pauvres dans la salle royale " (Vie de Mme d' Youville, 214).

C'est aussi M. de Féligonde qui recueillit les dernières volontés de la vénérable Mère d'Youville.

Il mourut au séminaire, le 21 avril 1779, à l'âge de cinquante-deux ans.

Durant l'administration de M. de Féligonde, le pays passa sous l'administration anglaise, après des années d'héroïque résistance. Du haut de la

chaire il fit entendre les accents de douleur navrante de Monseigneur de Pontbriand au sujet de l'effroyable situation du pays.

" Tout semble nous manquer à la fois, écrivait le saint évêque, et jamais la colonie ne s'est trouvée dans un état si critique et si dangereux. Jamais nous n'avons été si dépourvus, et menacés d'une manière si vive, si universelle, si opiniâtre. C'est véritablement aujourd'hui plus que jamais que nous devons dire que notre unique ressource est le secours puissant du Seigneur " {Mandement de 1759).

De nombreuses et ferventes prières montèrent vers les cieux dans tous les sanctuaires, afin de sauver l'honneur du drapeau de la France, et de lui conserver ce sol arrosé des sueurs et du sang de ses plus nobles enfants.

Tous les Canadiens, depuis quinze ans jusqu'à soixante, faisaient partie de la milice.

" Les habitants, ditGarneau, conservaient la confiance d'autrefois, et l'ardeur nécessaire pour faire de vigoureux soldats.

" Ils ne chancelèrent jamais ; ils montrèrent jusqu'à la fin une constance et un dévouement que les historiens français n'ont pas toujours su apprécier, mais que la vérité historique, appuyée sur des pièces officielles, irrécusables, ne permet plus aujourd'hui de mettre en doute."

Les statistiques fournies par M. Benj. Suite (Histoire des Canadiens-Français, VII, p. 47), établissent qu'ils abandonnèrent généreusement leurs foyers, leurs travaux et qu'ils fournirent un contingent de défense si fort, que M. Rouillé, ministre de la marine, disait :

" Le Canada a au moins quinze mille hommes de milice en état de porter les armes, sur lesquels on peut compter en tout temps/'

Le Sault-au-Récollet fournissait pour sa part 85 hommes, pris au sein de ses 58 familles, formant une population totale de 257 personnes en

Le concours généreux des habitants pendant cette rude et déplorable guerre, fut unanime, universel dans toutes les paroisses des gouvernements de Québec, de Montréal, et des Trois-Rivières ; ce qui fait émettre à M. Rameau, l'ami le plus éclairé et le plus sincère de notre pays, l'opinion irréfutable, que nos habitants " formaient en ce pays une race d'élite à laquelle rien n'a manqué, excepté la fortune et le concours de la mère patrie."

M. Simon-Louis de Perthius succéda à M. de Féligonde, et ce fut le dernier des MM. de Saint- Sulpice, chargé de notre paroisse.

Il était né dans le diocèse de Viviers, le 24 août 1716. et il arriva à Montréal au mois de juillet

Dès le mois d'octobre suivant, il fut nommé curé de Sainte-Anne du bout de l'île, où il demeura jusqu'en 1747. De là il passa à la cure de la Pointe- Claire, dont il fut le curé pendant quatorze ans. Rappelé au séminaire en 1761, il fut nommé, deux ans plus tard, à la cure du Sault-au-Récollet, en octobre 1763.

M. de Perthuis arrivait au moment le plus critique.

Les conséquences de la défaite du pays par l'armée anglaise, se faisaient sentir partout. Les travaux des champs avaient été complètement négligés ; et quoique la paix eût été proclamée, le peuple canadien avait raison de redouter un règne d'oppression et de fanatisme.

Tous ceux qui avaient occupé des postes élevés dans l'administration, s'enfuyaient vers la France, pour laquelle ils avaient si vaillamment combattu, laissant les habitants de l'infortunée colonie dans la plus pénible anxiété.

" L'ordre fut donné dit Grarneau, dans les instructions royales (du 7 septembre 1763), d'exiger des Canadiens le serment d'allégeance. M. Goldfrap

secrétaire du gouverneur, écrivit aux curés que, s'ils refusaient de le prêter, ils se préparassent à sortir du Canada.

Les autres habitants devaient aussi, sous peine d'expulsion, prêter le même serment et souscrire les déclarations d'abjuration " (Garneau, Histoire du Canada, II, p. 397).

En entendant proférer de si cruelles menaces, les prêtres se levèrent pour protester, avec respect et fermeté mais fidèles à Dieu avant tout.

Ils s'appliquèrent à maintenir le calme, à apaiser les colères, à consoler les âmes, à soutenir les courages.

Véritables prêtres de Jésus-Christ, ils ne voulurent pas abandonner leurs ouailles. Ils partagèrent les chagrins navrants de leur défaite, de leur écrasement, comme ils avaient nourri les espérances de leur triomphe.

Les armes étaient déposées, mais le régime militaire régnait partout.

" Par un heureux effet des circonstances, dit Glarneau, le peuple et le clergé se trouvèrent unis d'intérêt et de sentiment, et sous le règne de l'épée, l'expression de la morale évangélique devint la loi de chacun" (II, p. 392).

Quand les curés virent que le ciel avait décidé du sort de la patrie, que le drapeau blanc ne devait

plus briller à leurs yeux, en dépit de leur profonde tristesse, ils se soumirent et prêchèrent l'obéissance et la loyauté.

Les Canadiens écoutèrent la voix émue des disciples du Christ, pardonnant comme leur divin Maître, et malgré les hésitations, les hontes, les refus, les exactions, de concert avec leur clergé, ils ont inauguré un triomphe lent mais sûr, toujours patriotique, jamais déloyal, qui a fini par assurer nos droits et nos libertés, en même temps que l'admiration et le respect de la fière Albion.

C'est cette vérité que vient de proclamer si éloquemment sir Wilfrid Laurier.

" Nous sommes aujourd'hui près de deux millions, nous avons conservé notre langue, nos institutions, notre religion. Vivant avec les fils de la vieille Angleterre, nous formons avec eux une nation. Tous les droits qu'ils ont, nous les avons ; ce qu'ils sont, nous le sommes. Tous ensemble nous sommes la nation canadienne" (Discours au banquet des Canadiens de Paris).

Les comptes de notre fabrique montrent en ces temps une notable diminution. Par bonheur pour nous, Saint-Sulpice continuait ses largesses avec la même générosité, quoique le général Amherst refusât de reconnaître la légitimité de ses biens. Les

Sulpiciens partagèrent en cela le sort des Jésuites et des Récollets (Grarneau, II, 375).

Mais ce qui mérite les plus grands éloges, c'est qu'ils nous restèrent, à la ville comme à la campagne, maintenant leurs œuvres et la foi qu'ils avaient si noblement implantée dans le cœur de nos aïeux.

Pendant que personne ici ne pouvait contribuer à l'embellissement de notre église, M. Montgolfier, supérieur de Saint-Sulpice, et vicaire général, apportait à M. de Perthuis un généreux secours de 1420 frs.

C'était la somme laissée par M. Chambon, dont nous avons déjà parlé, pour contribuer à l'achèvement de l'intérieur de notre église.

L'argent avait été placé en lieu sûr, comme nos archives l'expliquent : u a été payée par M. Montgolfier, à la dite fabrique, la somme de 1420 livres à l'acquit de feu M. Chambon, provenant de la succession du nommé Louis Divelec dit Quimper" (Liv. des dél. 1773, page 15).

En 1773, M. Marchand, ayant quitté la cure de la Rivière-des-Prairies, M. Perthuis fut obligé de desservir les deux paroisses jusqu'en 1775.

Ce surcroît de labeur contribua beaucoup à affaiblir sa santé et, malgré les efforts de son zèle, il fut obligé d'abandonner complètement le saint

ministère pour se réfugier au séminaire où son état s'aggrava de plus en plus.

Après avoir quitté le Sault au commencement d'août 1775, il mourut au séminaire le 18 du même mois (Livre des dél., vol. I, page 15).

Divers messieurs de Saint-Sulpice continuèrent les dessertes de M. de Perthuis jusqu'au 14 janvier 1776. M. Montgolfier vint alors présider une assemblée de fabrique, et, comme les dépenses excédaient les recettes, M. le supérieur expliqua qu'il y avait un montant d'argent de 2,602 frs dont la fabrique serait redevable à la succession de M. Perthuis, et dont au dit nom je lui fais don et remise aussi bien que de quelques remises à faire sur les comptes de la dernière année ". (Signé) Montgolfier (Livre des dél. 1776, page 15).

Ces détails confirment de plus en plus ce que nous avons dit de la constante générosité de MM. de Saint-Sulpice à notre égard ; que notre sincère reconnaissance perpétue le souvenir de leurs bienfaits ! . . .

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