‹ Le Sault-au-Récollet [microforme]Chapitre 22 sur 92 · CHAPITRE TROISIÈME LE PÈRE NICOLAS VIEIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME LE PÈRE NICOLAS VIEIL

Le Père Nicolas Viel, premier martyr canadien. — Son œuvre. — Déplorable froideur des associés du roi et de ses conseillers. — Départ du Père Viel. — La traversée. — Périls menaçants. — Scène émouvante sur mer. — Son arrivée à Québec. — Le Frère Sagard. — Voyage du Père Viel et du Frère Sagard au pays des Hurons. — Les dangers. — Les privations. — Le petit couvent au pays des sauvages. — Le Frère Sagard est rappelé. — Le Père Viel est obligé de quitter. — La descente sur la rivière des Prairies. — Il est précipité dans le dernier saut. — La croix de l’île de la Visitation.

Jeune et noble héritier du zèle apostolique,

Que le seul dévouement pousse vers l'Amérique, Intrépide exilé, missionnaire ardent,

Que l'espoir du martyre, un jour, en t'arrachant De la famille en deuil et du natal rivage,

Attire vers les bois de mon pays sauvage.

M. l'abbé ROUQUETTE, Poète créole louisianais,

Le Père Nicolas Viel, voilà le héros de nos plages.

Il me tardait d’en arriver à cette glorieuse per-

sonnalité pour faire revivre sa mémoire et la sortir de loubli.

Peu de personnes connaissent même son nom.

Sault-au-Récollet, c’est sans doute une fondation des bons Pères Récollets, ils sont demeurés là, leur nom est resté à l’endroit : voilà la version la plus répandue.

Établissons, par des documents certains, la vérité historique à ce sujet. Occupons-nous du passage de cet homme dans notre pays, de cet évangélisateur intrépide, de ce premier martyr canadien.

Pécipité dans le dernier saut de notre rivière, il devient notre patron, et tons les habitants de nos rives doivent non seulement le connaître, mais faire vivre son souvenir dans tous les foyers et vénérer sa mémoire.

Le Père Paul Le Jeune résumait les hautes vertus du Père Viel en ce peu de mots : “ II était tenu pour un grand homme de bien ” (Relation de 1634, p. 92).

[1 nous reste fort peu de renseignements au sujet de ce fameux missionnaire, et après de nombreuses recherches, je suis forcé de dire comme M. Émile Chevalier au sujet de l'historien Sagard : “ J’ai cherché, scruté, fouillé, remué, repassé livres, manuscrits, papiers, et de lui je ne sais que son œuvre” (Sagard, Préface).

L'œuvre du Père Viel diffère de celle de Sagard

en ce que ce dernier à confié au papier ses

observations, bien précieuses sans doute, et que

LA

notre héros, après “être effacé du monde en franchissant le seuil de son couvent, augmente encore son mérite et le prix de ses premiers sacrifices, en les couronnant par l’immolation de sa vie. Le frère laïc rehausse sa position au point de vue humain, je puis dire, et il mérite une place de première importance, comme historien, quand il s’agit des origines de notre pays. Le Père Nicolas, au contraire, s’amoindrit autant qu’il le peut. Il franchit la mer avec générosité, ne cherche pas même à séjourner à Québec. Il s'enfuit au pays des Hurons, il y demeure deux ans, et ne le quitte que par un motif de zèle, pour mourir en route.

À plusieurs reprises, les Pères Récollets avaient repassé la mer pour solliciter des secours en faveur de leurs missions naïissantes ; ils ne rencontèrent que refus ou indifférence de la part des membres de la compagnie marchande. C’est ce qui fit écrire à Sagard :

“ Messieurs de la Compagnie furent fort aises, de voir le bon Père Joseph, comme une personne de créance, et d'apprendre de lui-nême le succès de son voyage, du bien qu’il leur faisait espérer pour le spirituel et temporel du pays et du zèle qu’il avait pour la conversion des sauvages ; néanmoins, avec tout cela, il ne put obtenir d’eux autre chose qu'un remerciement de :.. travaux, et une réité-

‘ation de leur bonne volonté, À l'endroit de nos

Pères, sans autre effet. C’est ce qui obligea ce bon Père de chercher ailleurs le secours qu’il n'avait pu trouver en ceux qui y étaient obligés, et de penser à son retour en Canada, en la compagnie du Père Paul Huet, puisque de parler de peuplades et de colonies, était perdre temps et glacer des cœurs déjà assez peu échauffés, jusque, à ce qu’il pit à Notre- Seigneur, inspirer lui-même les puissances supérieures d’y donner ordre, puisque les subalternes n’y voulaient entendre, et ne s’intéressaient qu'a leur intérêt propre ” (Sagard, 132).

Champlain constatait lui aussi la même déplorable froideur des associés et surtout de la part du roi, de ses conseillers, quand il adressait au ciel la plus fervente prière, le priant d’émouvoir le cœur de notre roi, et nos seigneurs de son conseil, pour y contribuer de ce qui est nécessaire de leur assistance, afin d'amener ces pauvres sauvages À la connaissance de Dieu, dont lhonneur reviendra À sa Majesté, la grandeur et l’accroissement de son état, et l’utilité à ses sujets, et la gloire de tous ces desseins, et labeur À Dieu seul auteur de toute perfection, à lui done, soit honneur et gloire. Amen” ( Champlain, 1616, p. 108).

Voilà le vœu de l’âme du grand Champlain. Il fait parfaitement saisir la situation. Plan vaste,

richesses certaines, variées, nombreuses ; champ

np

res $ # 2% a"

ouvert à toutes les saintes énergies, pour la cause de Dieu, pour la gloire de la France, et la civilisation des nombreuses tribus errantes.

Ce n’était pas à ses yeux un rêve, mais bien une divine entreprise.

Hélas ! presque tous ses projets à l'honneur de la religion et de la patrie furent renversés par Pinditférence et la cupidité.

Les religieux répondaient généreusement À l'appel de Champlain, et sacrifiaient tout pour assurer le succès d’une si noble cause.

Habitués à mendier pour leur propre vie, ils mendièrent pour celle des autres. Ils recueillaient les aumônes des parents, des amis, et reprenaient le chemin des dangers de la mer, de l’exil et du martyre.

Le Père Viel fut désigné au mois de mars 1623, après avoir longtemps sollicité son départ.

Le fameux historien Sagard, auquel nous empruntons les plus précieux renseignements, fut appelé à le suivre. ‘“ Notre congrégation se tenant à Paris, écritl (vol. I, p. 113), nos Pères, touchés et illuminés de cet esprit divin qui conduit les apôtres entre les peuples gentils, donnèrent aux Pères Nicholas Viel, et à moi, d’aller secourir nos frères, qui seuls, avaient la mission de la conversion du Canada.

…... nn ,

“ Comme enfants et sujets de la sainte Église, après nous être recommandés à Dieu et invoqué la bénédiction du Saint-Esprit, nous pûmes recevoir celle de Mgr le nonce résidant à Paris, lequel approuvant notre zèle et favorisant notre pieux dessein, nous octroya toute Pautorité et puissance qu'il pouvait avoir dans l’étendue de toutes les terres canadiennes, s'offrant encore de lui-même d’en écrire À Sa Nainteté et d'obtenir d’Elle pour nous sa bénédiction apostolique, et tout pouvoir de sa part par une bulle expresse, si le navire frété et déjà tout prêt à faire voile ne nous eût contraints à un humble remerciement, et nous contenter de sa bonne volonté et du pouvoir que nous donnait Sa Seigneurie sans nous mettre en peine d'autre écrit.

“ Munis de sa bénédiction, des conseils et de l'autorité d’un si grand prélat, nous reçûmes aussi celle de notre R. P. provincial, et partîmes de notre couvent de Paris, le dix-huitième jour de mars, l'an 1623, à l’apostolique, à pied et sans argent, selon la coutume des pauvres mineurs Récollets, et arrivâmes À Dieppe en bonne santé, où, à peine pâmes-nous prendre quelque repos, qu’il nous fallut embarquer le même jour avant minuit avee un vent assez bon.”

Ces hommes avaient bien un courage héroïque

pour affronter la mer dans le seul but de convertir

des âmes à Dieu. Il n’y avait pas que les tempêtes à redouter: des pirates sillonnaient les mers en tous sens, s’attendant à croiser des navires chargés de provisions et de riches fourrures.

“De même, écrit Sagard (vol. I, page 120) que la terre a ses laronnaux, voleurs et brigands, la mer a ses pirates, écumeurs de mer et forbans, et si les uns sont bien méchants sur la terre, les autres ne leur cèdent en rien sur les eaux.” Nos missionnaires avaient À surmonter un autre danger non moins redoutable, celui du fanatisme, ‘Ils ne s’en plaignent pas trop ; il est facile cependant de le constater par certaines remarques de notre historien qui ne manquent pas de sel. Parlant d’un poisson qui lui était offert, “ ce poisson, dit-il, n’était point trop à mon goût, à cause de mon dégoût, mais beaucoup moins la discourtoisie d’un chirurgien huguenot qui seul avait le soin de nous assister, car nous n’en pouvions tirer une seule parole, non pas même ceux de sa prétendue religion, que ne pouvait approuver sa mauvaise, déréglée et mélancolique humeur, qui domine d'ordinaire en ceux qui ont l’Âme assise en mauvais lieu ” (vol. I, page 119).

La mer, à plusieurs reprises, devint menacante,

terrible, au point que le pauvre vaisseau, ballotté

en tous sens, resta le jouet des flots pendant de longs jours. Quelle anxiété !

Il y a péril partout, mais que dire de celui qui sévit sur cette onde sans rivages, au bruit des flots écumants, des vents déchaînés, tordant les mâts. brisant, déchirant tout !! Le bon Père Nicolas l’accueillit avec calme et résignation, priant Dieu et récitant dévotement son office à genoux (Sagard, t. I, p. 125).

Une scène déchirante vint ajouter aux émotions ‘ausées par la mer en furie. Le premier de mai,

suivant l’habitude, l’équipage fit résonner les airs

dun feu d’arquebuse ; malheureusement, un mate-

lot inexpérimenté fut blessé à mort. Le Père Viel lui prodigua les soins de son ministère en disposant son âme à paraître devant Dieu.

Après lui avoir donné l’onction sainte, il recueillit avec tendresse son dernier soupir, et puis l’infortuné fut glissé sur la planche funèbre et abandonné à la mer, Que de réflexions durent surgir à l’esprit de nos religieux en ce moment ! Une analogie frappante s’établissait entre cet ensevelissement et la arrière de sacrifices qu’ils avaient embrassée, Déjà morts à eux-mêmes, ils offraient leur vie pour l’évangélisation des enfants de la forêt, soupirant après la gloire du martyre. Non, jamais on n’ap-

préciera à sa juste valeur le dévouement de ces

sa

Page 1