PARTICULIER
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, Curumilla avait quitté la grotte, dans le but de reconnaître les étrangers signalés par le Castor et qui, selon lui, d'après la direction qu'ils suivaient, devaient passer à une centaine de pas à peine du Voladero de l'Ours gris.
Le Chef était un guerrier très-prudent; jamais il ne sortait de la grotte ou y rentrait sans fouiller avec soin les environs, afin de s'assurer qu'aucun espion n'était embusqué au milieu des rochers, dans le but de découvrir l'entrée de la forteresse des chasseurs.
Cette fois comme toujours, l'Indien, avant de s'éloigner, procéda à ses investigations habituelles.
Au bout de quelques minutes de minutieuses recherches, ses sourcils se froncèrent tout à coup, et il
LE SAUT DE i/ÉLÀN 119,
se baissa vers la terre ; il venait de découvrir, à peine marqué sur l'humus formant le sol à cet endroit, l'empreinte nettement dessinée d'un pied humain, invisible, pour d'autres yeux moins clairvoyants que les siens.
Le Chef examina cette empreinte pendant quelques secondes avec la plus sérieuse attention ; ce n'était pas la marque d'un pied indien, ni la trace d'un mocksens, c'était le dessin d'un soulier garni de clous, semblable à ceux que portent les gens qui habitent les établissements de la frontière ; les chasseurs de Bisons et les coureurs des bois, ne se servent pas de cette chaussure lourde et fatigante ; tous ont adopté le mocksens beaucoup plus commode et plus léger dont se servent les Peaux-Rouges .
Les Bois-Brûlés eux aussi, ont adopté cette chaussure.
Il n'y avait donc pas de doute à avoir ; un émigrant, un des bandits du capitaine Kild, était venu là et cela, il y avait peu de temps, car l'empreinte était encore toute fraîche.
D'où venait cet homme ? où aUait-il ?
Voilà ce qu'il fallait savoir.
Quant à ce qu'il était, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute pour Curumilla.
C'était un espion des marchands d'esclaves,
Seulement les recherches étaient loin d'être ifaciles.
Excepté un espace de cinq ou six pieds carrés, où l'Jmmus s'était amoncelé dans le creux d'un rocher, partout jusqu'à une très-grande distance, on ne trouvait que des pierres et la roche vive.
Cependant le Chef ne se découragea pas.
C'était un trop habile batteur d'estrade pour ne pas être au courant de toutes les ruses du désert.
Cette empreinte isolée se trouvait sur la limite extrême du désert, la pointe du pied était tournée vers la forêt.
Curumilla, en remarquant cette direction, se mit à rire silencieusement selon son habitude.
— Trop de ruse, murmura-t-il; pas assez de finesse, bon pour visages pâles, pas tromper Indien I
Il s'étendit sur le sol et rampant comme un serpent, . il se mit à explorer le terrain pouce à pouce, ligne à ligne.
Après unlong examen fait, pour ainsi dire, à la loupe, le chasseur aperçut sur le rocher, à sept pieds environ de l'empreinte et, directement dans sa direction, une ligne d'un noir plombé, excessivement tenue, ressemblant à une éraflure faite par un instrument en fer qui aurait légèrement glissé.
Le chef sourit, et revint sur ses pas.
* Un arbre immense s'élevait sur l'extrême limite du couvert et lançait ses branches dans toutes les directions; une de ces branches se trouvait au-dessus juste de l'empreinte.
Curumilla leva les jeux vers cette branche et l'examina; mais elle n'offrait, en apparence, rien d'extraordinaire. Le chasseur indien hocha la tête et sembla réfléchir un instant.
Tout à coup il se leva, s'approcha de l'arbre et, après
- ■ -- __ m | BJ1 | m 1 n -i ■ -«i^ *-^>^^^h^^^^B4«-^^^^^^^v
en avoir -fait le tour, il se mit à grimper résolument après.
Il ne lui fallut que deux ou trois minutes pour atteindre les branches, là, il s'arrêta et regarda attentivement autour de lui.
Un sourire de satisfaction orgueilleuse plissa ses lèvres ; il s'avança sur la branche qui se trouvait dans la direction de l'empreinte et, arrivé à un certain endroit, il s'arrêta; il venait de reconnaître une place où Técorce était légèrement écorchée, comme par le frottement d'un objet quelconque.
Il descendit aussitôt de l'arbre ; tout lui était explique.
Un, ou plusieurs hommes étaient venus, en passant d'arbre en arbre jusqu'à la limite du couvert ; les traces de leur passage étaient parfaitement visibles dans les branches froissés et tordues.
Ces hommes, arrivés à-la limite du couvert, voyant ■qu'ils ne pouvaient aller plus loin, avaient passé une corde, un lasso probablement, autour de la branche la plus forte et la plus avancée vers les rochers ; puis ils s'étaient laissé glisser sur le sol en prenant la précaution de se retourner du côté de l'arbre.
Une fois à terre, il, ou ils, s'ils étaient plusieurs, au moyen d'un long bâton ferré, avaient sauté sur les rochers par un bond prodigieux; de là, la ligne d'un noir plombé aperçue par le chef. >
Maintenant où était cet homme ou ces hommes? cela n'inquiétait que très-médiocrement Curumilla ;il savait
qu'il le ou les retrouverait facilement; ils pouvaient se blottir au milieu de cet immense chaos de rochers, mais il leur était impossible de s'échapper ; de l'autre côté de ces rochers- il y avait un précipice d'une profondeur immense; ce que sans doute ignoraient les espions, qui se trouvaient ainsi, sans le savoir, positivement dans une impasse, ou pour mieux dire, un traquenard.
Le Chef, après avoir examiné son fusil, s'avança en rampant vers les rochers au milieu desquels il se glissa, regardant de tous les côtés, et s'arrêtant par intervalles pour prêter l'oreille aux plus légers bruits.
Il atteignit enfin un endroit où il pouvait d'un seul regard embrasser toute l'étendue des rochers.
Alors il eut devant les yeux un spectacle étrange, qui le remplit de surprise, presque d'admiration.
Deux hommes avaient attaché solidement un lasso autour d'une roche, précisément au-dessus de la large fissure servant de fenêtre à la grotte, où les chasseurs étaient réunis; l'un de ces deux hommes s'était attaché le lasso autour de la ceinture et avec une audace véritablement effrayante, il s'était suspendu au-dessus de l'abîme insondable du Voladero, dans le hut de voir ce qui se passait dans la grotte.
Au moment où Curumilla les aperçut, l'homme attaché au lasso remontait au niveau du sol, et aidé par son compagnon, il venait de poser le pied sur la plateforme.
Curumilla lui laissa le temps de bien reprendre son
LE SAUT DE i/ÉLÀN 1 23
équilibre, et pendant qu'il s'occupait à détacher le lasso qui lui serrait la ceinture, le Chef épaula son fusil dans la direction de son compagnon, celui qui l'avait aidé à remonter, et lâcha la détente.
Le bandit, blessé en pleine poitrine, fit un bond énorme et disparut dans le gouffre béant en poussant un horrible cri d'agonie.
Le Chef, après avoir placé une nouvelle cartouche dans son fusil pour remplacer celle qu'il avait si bien employée, s'avança, saris se presser, vers le second bandit, qui le regardait s'approcher en tremblant de tous ses membres, et donnant les signes de la plus grande épouvante.
— Mon frère est las, dit le Chef dès qu'il fut près de lui ; très-fatigant d'être pendu par la ceinture à un lasso; très-dangereux aussi, lasso peut se casser et alors on tombe dans le gouffre.
Le bandit le regardait sans paraître comprendre ce qu'il lui disait.
Curumilla se mit à rire.
— Bon se reposer après grand travail, reprit-il; mon frère, bien tranquille, se reposera longtemps.
Tout en parlant ainsi Curumilla avait débarrassé le bandit de ses armes qu'il avait jetées dans le précipice; ensuite il avait détaché le lasso ; puis, sans que le bandit songeât à résister, il s'était rais à le garrotter avec une adresse et une habileté qui témoignaient d'une longue expérience-
Enfin lorsque son prisonnier fut dans l'impossibilité
de faire le plus léger mouvement, il le bâillonna avec le plus grand soin, et l'enlevant sur ses robustes épaules avec autant de facilité que s'il n'eût été qu'un enfant, il transporta le bandit dans une fente de rocher, où il était impossible de rien voir, autour de soi, et le posant à terre avec précaution :
— Là, dit-il, bien tranquille, personne dérangera; dormir en attendant; Chef reviendra bientôt, à revoir.
Il laissa là le bandit; jeta un regard circulaire sur l'immense étendue de pays qui se déroulait devant lui; puis il descendit de la plate-forme du Voladero, et plaçant son fusil sous le bras gauche, à la mode indienne, il se mit définitivement à la recherche des cavaliers qui lui avaient été signalés ; fort satisfait en apparence du résultat de sa première opération.
Le Chef marchait résolument en avant; seulement il marchait à la mode indienne ; c'est-à-dire sans suivre aucune sente tracée, à vol d'oiseau, sans jamais s'écarter de la ligne droite.
Cette manière de voyager a beaucoup de bon; d'abord elle abrège considérablement le chemin, et par conséquent supprime les détours et diminue les distances; seulement elle n'est pas à la portée de tout le monde; il faut avoir un jarret de fer et une vigueur peu commune, pour voyager de la sorte; ne pas craindre le vertige et posséder une sûreté de coup d'oeil, et une souplesse dans les pieds, comparables aux chamois, aux chèvres et aux assathas, pour se risquer ainsi sur les pentes les
plus abruptes et les corniches les plus étroites ; sus- . pendu comme en équilibre au-dessus des profonds abîmes.
Le Chef, sans paraître même y songer, se jouait avec une audace extraordinaire des difficultés, en apparence insurmontables qui, à chaque instant, se d ressaient sur ses pas; rien ne pouvait ralentir sa marche d'une rapidité extrême ; aussi en une heure et demie au plus, avaitil accompli un trajet qui, à tout autre que lui, aurait nécessité trois et même quatre heures.
Il était environ onze heures lorsqu'il déboucha dans une clairière assez vaste, traversée par un ruisseau peu profond; ses eaux, d'une transparence extrême, fuyaient avec un doux murmure, sur un lit de cailloux, entre deux rives bordées de nénuphars et autres plantes aquatiques.
Le Chef explora la clairière d'un regard perçant; puis satisfait, sans doute, du calme profond qui régnait autour de lui, il ramassa du bois mort, l'entassa en forme de bûcher à une légère distance du ruisseau, et alluma du feu ; puis, au bout de quelques instants, lorsque ce feu fut bien pris, il ouvrit sa gibecière, en retira quatre ou cinq magnifiques pommes de terre, qu'il glissa sous •la cendre; forma un large lit de braise ardente sur lequel il posa plusieurs tranches de venaison et, allumant son calumet, il s'accroupit sur le sol auprès du feu et se mit à fumer tranquillement, son fusil posé à terre à portée de sa main*
Une vingtaine de minutes s'écoulèrent ainsi; tout en
fumant, le Chef surveillait attentivement la cuisson de ses tranches de venaison, qu'il retournait de temps en temps avec la pointe de son couteau; enfln lorsque son déjeuner lui parut cuit à point, le chasseur retira de sa gibecière une galette ou deux de biscuit et une assiette de bois.
Il commença par enlever les pommes de terre qui avaient cuit tout doucement sous la cendre; il les pela avec soin et les posa près de lui sur une feuille en guise de plat; il retira ensuite les tranches de venaison, les disposa proprement sur l'assiette de bois, et se disposa à entamer son déjeuner,
Au moment où il allait porter le premier morceau à sa bouche, un léger bruit se fît entendre sous le couvert; le Chef sourit comme s'il se fût attendu à ce qui allait se passer, et il tourna légèrement la tête.
Un chasseur venait d'émerger du couvert et s'avançait à pas de loup, le canon du fusil en avant et le doigt sur la gâchette, — Hug! dit Curumilla, sans s'émouvoir.
— Le Chef 1 s'écria avec surprise le chasseur qui n'était autre que notre vieille connaissance Pawlet
— Mon frère est le bienvenu; reprit le Chef en montrant d'un geste hospitalier le feu et les vivres*
Pawlet désarma son fusil, le redressa et s'approchant vivement de l'Indien, il lui tendit la main en lui disant d'une voix cordiale :
— Bonjour, Sagamore, je suis heureux de vous rencontrer.
— Mon frère le chasseur partagera la venaison de son ami? reprit gracieusement Curumilla.
— Volontiers, Chef, je ne ferai pas de cérémonies avec vous qui êtes un vieil ami; d'autant plus que je meurs de faim; répondit le chasseur qui s'installa joyeusement en face de Findien.
Tous deux attaquèrent alors les vivres auxquels ils livrèrent un brillant assaut ; cependant lorsque son appétit fut à peu près calmé, le chasseur rompit le silence, que jusque-là il avait religieusement gardé, pour se livrer à son opération masticatoire.
— Savez-vous, Chef, dit-il, que c'est un bien heureux hasard qui me fait vous rencontrer, je commençais à ne plus trop savoir où j'allais.
— Le chasseur est dans la bonne direction ; son ami l'attendait.
— Comment, Chef, vous m'attendiez? ce n'est pas possible ?
— Curumilla, bons yeux, a vu beaucoup de cavaliers; il a dit, bon, Pawlet revient au Voladero ; le Chef ira au-devant de lui; mon frère voit.
— Parfaitement, Chef, je suis forcé de me rendre à l'évidence, mais je ne comprends pas. '
— Qu'est-ce que mon frère ne comprend pas?
— Dame, nous devions revenir trois, nous revenons cent; comment le Chef a-t-il pu savoir que son ami était parmi les cavaliers?
— Pawlet est très-joyeux; il plaisante avec son ami; très-bien ,
— Mais non, Chef, je ne plaisante pas le moins au monde; je ne comprends pas du tout comment vous m'avez reconnu.
— Le chasseur a rencontré la Tête-Grise dans la montagne; il s'est joint à lui pour lui servir de guide; voilà.
— C'est la pure vérité, Chef, mais comment pouvezvous savoir cela?
— Curumilla, bons yeux, il a vu la Tête-Grise et le jeune Condor des Andes, que la Tête-Grise a retrouvé; grande joie pour Valentin quand il verra le fils du Grand- Aigle.
— Tout ce que vous dites est vrai, Chef.
— Curumilla n'a pas la langue fourchue; il est venu au-devant de son ami pour le guider à son tour.
— Vous avez eu une excellente idée, Chef; je yous en remercie du tond du cœur; et, là-bas, qu'y a-t-il de nouveau ?
— Nouvelles très-bonnes, mon frère verra.
Pawlet n'insista pas, il connaissait le Chef; il savait qu'il était impossible de l'obliger à dire ce qu'il ne voulait pas.
— Pourquoi Pawlet seul ici? reprit Curumilla au bout d'un instant.
— Je marche en batteur d'estrade pour reconnaître le terrain et choisir le lieu de la halte ; nos amis sont encore à une lieue en arrière.
— La clairière bonne pour la halte.
— Parfaitement; nous nous y arrêterons; sommesnous encore bien loin du Voladero?
Curumilla leva les yeux vers le ciel et sembla se livrer à un calcul mental, puis il répondit à son compagnon :
— Cavaliers ne pouvoir suivre chemin indien, obligés beaucoup de détours; arriveront au Voladero au coucher du soleil.
— Très-bien, fit le chasseur en se frottant les mains; vous resterez avec nous, n'est-ce pas, Chef?
— Curumilla restera avec ses frères les chasseurs pâles, répondit l'Indien avec un geste rempli de majesté; il a promis de leur servir de guide, il tiendra sa parole.
— Alors tout va bien; je puis allumer les feux, dit gaiement le chasseur.
— Son frère l'aidera, fit Curumilla.
lisse mirent aussitôt à ramasser du bois mort, ce qui n'était pas difficile, la clairière en était remplie.
En moins d'une demi-heure, une dizaine de feux assez éloignés les uns des autres furent allumés et lancèrent joyeusement leurs longues gerbes de flammes vers le ciel.
Puis ce devoir accompli, les deux hommes reprirent gaiement place, l'un près de l'autre, devant le feu allumé d'abord par Curumilla, et se mirent à fumer tranquillement en attendant l'arrivée de la caravane.
Leur attente ne fut pas de longue durée, dix minutes plus tard, les premiers cavaliers pénétraient dans laclairière.
Ce fut une joyeuse surprise pour don Gregorio Peralta, et une grande joie pour don Luis lorsqu'ils aperçurent Curumilla.
Tous les chasseurs connaissaient depuis longtemps le Chef; c'était à qui lui ferait le plus de fête.
Lorsque le Chef eut répondu à toutes les félicitations, rendu toutes les poignées de mains que Ton s'empressait de lui donner, libre enfin de ses mouvements, il s'approcha de don Gregorio Peralta et de don Luis, qui attendaient avec une vive impatience, que leur tour vînt de renouveler connaissance avec lui.
Don Luis en apercevant le vieux et fidèle compagnon de son père, l'ami de celui à qui il devait sa délivrance et celle de sa sœur, car bien qu'il ignorât ce qui s'était passé, cette délivrance pour lui ne faisait pas un doute ; don Luis, disons-nous, en proie a une vive émotion se jeta, les yeux pleins de larmes, dans les bras de cet homme, qu'il considérait comme faisant partie de sa famille.
L'impassibilité du Chef ne tint pas devant un aussi éclatant témoignage de reconnaissance de la part du jeune homme; pour la première et dernière fois de sa vie peut-être, il sentit rouler des larmes dans ses yeux, et couler le long de ses joues, sans qu'il essayât de les retenir, ou de les essuyer.
Il rendit au jeune homme les caresses que celui-ci lui prodiguait, et d'une voix que l'émotion faisait trembler :
— Ooah ! dit-il, le Condor des Andes, est bien le fils du Grand- Aigle! son cœur est bon; le Wacondah sourit en le voyant, ce sera un grand guerrier dans sa nation; il a le cœur du Lion et l'âme de la Colombe, terrible et
doux à la fois; Curumilla est heureux de le voir; il l'aime comme il aimait son père ; comme il aime Valentin.
Lorsque la première émotion fut enfin calmée, les trois hommes s'assirent à l'écart, autour du feu de Curumilla; don Gregorio Peralta, que dévorait une secrète inquiétude, demanda au Chef ce qui s'était passé.
Celui-ci, loin de se renfermer dans la réserve qu'il avait montrée envers Pawlet, ne fit aucune difficulté pour raconter à don Gregorio et à don Luis tout ce qui s'était passé et tout ce que Valentin avait fait depuis son arrivée dans les montagnes Rocheuses.
Ce récit, fait dans les plus grands détails, causa une vive joie aux deux hommes.
— Je vais donc revoir ma sœur! s'écria don Luis avec émotion ; je vais aussi connaître cet homme, si bon, si généreux, à qui notre père nous a légués, ma sœur et moi, comme à un second père, et qui ne s'est encore révélé à nous que par des bienfaits si grands, que la reconnaissance et le dévouement le plus absolu ne suffiront jamais à nous acquitter noblement*
— Valentin aimait le Grand- Aigle et le Lis-Rosé ; il aime ses enfants, qu'il considère comme étant les siens; pas de reconnaissance envers un père ; amour filial suffit.
— Oui, vous avez raison, Chef, s'écria vivement le jeune homme ; c'est véritablement de l'amour filial que j'éprouve pour Valentin Guillois, pour mon second père !
— La Tête-Grise ne raconte ra-t-il pas au Chef corn-
ment il est parvenu à retrouver et à sauver le jeune Condor des Andes? demanda Curumilla.
— Si, je vais tout vous dire, Chef; et vous verrez que dans toute cette affaire, autant pour doîîa Rosario que pour don Luis, il y a réellement quelque chose de providentiel.
— Le Wacondah est grand et bon, répondiuil douce* ment en levant le bras vers le ciel; il aime et protège les bons cœurs; que la Tête-Grise parle, les oreilles d'un Chef sont ouvertes.
Don Gregorio, à son tour, raconta alors dans tous ses détails les émouvantes péripéties de son voyage à Saint- Louis du Missouri, et la façon, réellement extraordinaire, dont il avait retrouvé don Luis et avait obtenu qu'il fût immédiatement remis en liberté.
Curumilla prêtait la plus sérieuse attention à ce récit; lorsque don Gregorio arriva à l'épisode de la révolte des noirs de la plantation de Josuah Lewis, le visage du Chef, qui s'était rembruni, sembla s'épanouir,
— Hug! dit -il enserrant la main du jeune homme avec une énergie fébrile; jeune tête, grand cœur; le Condor des Andes ne peut vivre qu'en liberté, l'esclavage n'est pas fait pour lui.
Mais, lorsque don Gregorio Peralta arriva à la scène du théâtre et à la vengeance éclatante que, devant tous, le jeune homme avait tirée de son bourreau, l'enthousiasme du Chef ne connut plus de bornes; il tremblait de tous ses membres, ses regards lançaient de fulgurants éclairs.
LE SAUT DE i/ÉLAN 133
Il se leva, en proie à une surexcitation étrange, saisit le jeune homme dans ses bras e1, le serrant à l'étouffer , en même temps qu'il l'embrassait avec passion :
— Bon, s'écria-t-il, le jeune aigle ressemble à son père, encore plus de cœur que de visage; il est terrible aux méchants, doux pour les bons et les malheureux ; Valentin Guillois sera fier d'un tel fils, Curumilla aussi sera son père.
Puis le Chef s'accroupit de nouveau, cacha sa tête dans ses. mains, et sanglota pendantjquelques minutes.
Les deux hommes étaient confus et attristés de cette émotion extraordinaire chez un tel homme; leur inquiétude était grande ; ils craignaient presque un malheur, et n'osaient se communiquer leurs appréhensions.
Mais après quelques minutes, le Chef releva la tête ; son visage avait repris toute sa froide dignité et son impassibilité indienne, dont il ne devait plus se départir désormais. ,
— Hug, dit-il, que la Tête-Grise pardonne; Curumilla vieillit ; il a le cœur d'un enfant, quand on lui parle de •si belles actions ; maintenant c'est fini, que mon frère continue.
Don Gregorio reprit alors son récit, qu'il termina sans que le Chef l'interrompit une seule fois.
— Je crois, dit-il en terminant ; que maintenant que nos deux enfants sont délivrés, il est probable que les chasseurs que j'ai engagés vont nous devenir inutiles.
— Peut-être, répondit Curumilla en hochant la tête.
ni ,8
— Que voulez-vous dire, Chef?
— Rien, reprit-il.
— Cependant vous semblez ne pas partager mon opinion ?
— Curumilla est un Chef, il ne parle que lorsqu'il le faut ; la Tête-Grise ne le sait-il pas ?
— Je sais que vous êtes très-discret, Chef, et que si vous ne me répondez pas autre chose, c'est que probablement vous ne jugez pas convenable de le faire.
— Très-bon.
— Puisqu'il en est ainsi, avant que de prendre une détermination quelconque, j'en causerai avec Valentin Guillois.
— Ooah ! la Tête-Grise parle bien ; Curumilla, Chef, Sagamore dans sa nation; Valentin, seul Sagamore des chasseurs pâles, lui dire ce que convient faire.
— Je vous comprends, Chef, je suivrai donc votre conseil.
— Tête-Grise, grande sagesse.
La conversation continua ainsi pendant quelque tempSi
Curumilla raconta comment, lorsqu'il avait quitté la grotte du Voladero de l'Ours Gris, il avait trouvé une piste, et comment cette piste lui avait fait découvrir deux bandits, dont il avait tué l'un, garrotté et mis l'autre en lieu sûr, afin de le retrouver au retour.
Don Luis ne se lassait pas d'écouter parler Curumilla, pour lequel il éprouvait une sympathie et une admiration profondes.
Le Chef était le premier Indien qu'il voyait ; jusqu'alors il s'était figuré les Indiens, comme étant assez semblables aux nègres, et occupant un degré inférieur sur les échelons de la grande échelle de la famille humaine.
Il se figurait que c'étaient des sauvages ivrognes et pillards, sans aucune notion du bien ou du mal; essentiellement voués aux instincts des brutes au milieu desquelles ils vivaient; ne se rapprochant de l'homme que par la forme extérieure, et n'étant en réalité que des bêtes féroces, incapables d'un sentiment de générosité,
La vue du Chef, si calme, si posé, si aimant, si beau, si loyal et surtout si véritablement sage, bouleversait toutes ces idées préconçues ; il ne savait plus ce qu'il devait croire, ou ne pas croire; mais il se figurait que Curumilla était une exception heureuse à la règle générale, et que les autres Indiens étaient bien réellement tels qu'il l'avait cru d'abord.
Il ne -demeura pas longtemps dans ce doute; par leur conversation, Don Gregorio et Curumilla lui firent bientôt comprendre que les Indiens ne se distinguaient des blancs que par la couleur de la peau, mais, qu'en réalité ils avaient les mômes passions, les mêmes vertus et les mêmes vices, que tous les autres membres de la grande famille humaine,
Certitude qui causa au jeune homme, nous devons le constater, un vif sentiment de plaisir.
L'heure de se remettre en marche arriva; le campement fut abandonné.
Curuiûilla avait pris la direction de la colonne, qu'il guidait avec une adresse et une habileté remarquables.
Au bout de trois heures de marche, les chasseurs n'étaient plus qu'à une demi-lieue environ du Voladero, dont la masse sombre et accidentée se détachait en vigueur sur le ciel, et dominait tous les pics environnants.
— Je crois, mon vieil ami, dit affectueusement don Luis, que nous ne tarderons pas à arriver au Voladero.
— Dans une heure; pas avant; répondit froidement Curumilla.
— Comment, tant que cela?
— Oui, au coucher du soleil.
— Mais voyez donc, nous en sommes tout près?
— Mon fils le croit,
— Mais, il me semble, Chef?
— Mon fds se trompe.
. je partage Tavis du Chef, dit don Gregorio.
— Visages pâles, grande médecine, petite expérience,
— Que voulez-vous dire, Chef, je ne comprends pas?
— Le chef veut dire, mon cher Luis, dit don Gregorio en riant, que, nous autres blancs, nous sommes théoriquement très-savants, mais que dans la pratique nous sommes de grands ignorants; je vous avoue que je partage un peu son opinion.
— Voilà qui est flatteur pour nous! fit le jeune homme en riant.
— Voulez- vous en avoir une preuve?
— Ma foi, oui, je ne demande pas mieux.
— Eh bien, priez le Chef de vous expliquer comment
nous sommes en réalité assez éloignés du Voladero, que vous vous imaginez être si rapproché,
— Vous entendez, Chef, voulez-vous me faire ce plaisir?
— Le jeune Aigle plaisante, il le sait aussi bien que Curumilla.
— Je vous assure que non.
— Expliquez, expliquez, Chef, reprit don Gregorio ; Luis dit la vérité; les jeunes gens ont besoin de leçons, celle-là lui servira.
Curumilla regarda le Chacarero, et sur un signe que celui-ci lui fit en souriant, il se tourna vers le jeune
homme.
— Que mon fils écoute, lui dit-il; mon fils est jeune, son regard n'est pas encore accoutumé aux montagnes, il voit mal; dans les montagnes les grandes masses absorbent les petites qui disparaissent; les accidents de terrain rendus invisibles, empêchent la perspective réelle; les hauts sommets, se faisant, pour ainsi dire, des gradins étages sans solution de continuité, forment presque corps avec eux et se posent ainsi au premier plan; ce qui annihile les dégradations de lumière indispensables pour se rendre bien compte des distances véritables qui existent d'un point à un autre ; ainsi, que mon fils regarde ; ne voit-il pas, d'instant en instant, se détacher de la masse et s'en trouver maintenant assez éloignés, des accidents de terrain qui ily a dix minutes, un quart d'heure à peine, semblaient former corps avec la montagne du Voladero ?
— En effet, Chef, je ne me rendais pas compte de cela, maintenant je comprends. C'est cependant facile, comment se fait-il que je n'y ai pas songé, Chef?
— Parce que mon fils est jeune, répondit en souriant Curumilla; il ïi'a pas encore pris' l'habitude du désert; ses yeux ne voient pas bien, ils sont trop accoutumés à l'horizon rétréci des villes; l'expérience pourra seule lui apprendre à bien se servir de ses yeux.
— C'est parfaitement- juste, dit le jeune homme en riant; l'expérience me manque; mais je* 'crois qu'elle me r viendra bientôt, si Valentin Gruillois et vous, vous consentez à m'instruire et faire de moi un homme.
— Bon, qu'importe cela à mon fils? le jeune Aigle est riche ; il est habitué à l'existence des villes en pierre des visages pâles ; la vie du devoir serait trop pénible et trop dure pour lui.
— C'est possible ; mais cette vie d'aventures doit avoir des charmes étranges ; on se sent vivre dans les hautes
* savanes ; on a jeté loin de soi les liens avec lesquels la civilisation garrotte si étroitement les membres de sa grande association ; on est libre, on est son maître ! s'écria-t-il avec enthousiasme; et l'on est heureux, parce que loin des hommes, de leurs basses méchancetés, de -leurs mesquines rivalités et de leurs lâches trahisons, on -vit sans crainte sous le regard de Dieu ! Les fatigues et les souffrances -ne sont rien, que l'assaisonnement indispensable aux joies ineffables que réserve à ~ceux à qui il est permis d'en jouir, cette existence de liberté sans limites f
— Allons, allons, caliuez-vous, tête folle I dit en riant don Gregorio ; cette existence ne sera jamais la vôtre, heureusement pour vous, et pour ceux qui vous aiment.
— Qui sait? dit gaiement le jeune homme, - qui sait? ;
Curumilla l'examina un instante la dérobée, hocha la tête et se tut.
Il y eut un silence qui se prolongea assez longtemps entre les trois interlocuteurs.
On continuait toujours à marcher bon pas; bien qu'il fût à pied, Curumilla allait aussi rapidement que les cavaliers; don Gregorio lui avait offert un cheval, mais le Chef l'avait refusé, il préférait marcher.
Le soleil baissait rapidement à l'horizon; la nuit commençait à monter des vallées, et à envahir les plateaux inférieurs*
— Avec quel plaisir je vais embrasser Valentin ! dit don Gregorio.
— Et moi donc! s'écria vivement don Luis.
— Valentin n'est probablement pas au Voladero; dit Curumilla.
— Commentai est absent? s'écrièrent les deux hommes avec un vif désappointement,
— Encore un retard ! ajouta douloureusement don Luis.
— Est-il donc en expédition ?
— Il rentrera dans la soirée, mes frères le verront ; dit Curumilla, sans répondre à la question de don Gregorio.
— Vous nous le promettez, Chef? s'écria le jeune homme.
— Curumilla ne ment pas, ce qu'il dit est; Valentin rentrera ce soir à la grotte, il faut être patient; que mes frères continuent à marcher, Curumilla les rejoindra bientôt.
— Où allez-vous donc?
— Chercher le prisonnier.
Il disparut au milieu des rochers; au bout de dix minutes, il était de retour, portant son prisonnier sur son épaule.
Quelques instants pius.tard, on atteignit la grotte.
Valentin Guillois était absent. 1 Le lecteur sait où il était allé, et pour quel motif.