‹ Le Saut de l'élanChapitre 4 sur 7 · DANS LEQUEL ON APPLIQUE LA LOI DE LYNCH · texte numérisé non relu

DANS LEQUEL ON APPLIQUE LA LOI DE LYNCH

La première entrevue fut des plus touchantes.

Valentin Guillois, en voyant le fils de son ami, si beau, si fief et si brave, ne pouvait s'empêcher de Tadmirer ; dès le premier moment, il se sentit pris pour le jeune homme } non-seulement d'une vive sympathie, mais d'une profonde amitié.

Pour la première fois, depuis bien des années, le Chasseur, en serrant dans ses bras les deux enfants de son frère de lait, se sentit réellement heureux.

Lorsque son émotion fut un peu calmée, Valentin présenta le capitaine John Griffiths à ses amis, en proclamant hautement devant tous l'immense service que lui avait rendu le chef des Bois-Brûlés; les chasseurs lui firent alors l'accueil le plus sympathique, *

Un camp fut établi, devant la grotte, pour les chas-

seurs amenés par don Gregorio, et les Bois-Brûlés du capitaine Grifiiths.

Puis les deux prisonniers furent mis en lieu de sûreté, mais enfermés séparément ; nous disons les deux prisonniers, parce que, en sus du bandit que Curumilla avait surpris, le capitaine Griffiths, à la prière de Valentin Guillois , n'avait fait aucune difficulté de lui livrer Brown ; il n'était pas d'ailleurs fâché de s'en débarrasser'; on l'avait amené, solidement attaché, en travers sur une des mules chargées des bagages de dona Rosario.

Le souper fut très-gai; seulBenitoRamirez, ou plutôt don Octavio Vargas, faisait tache dans la joyeuse réunion ; non à cause de sa tristesse, mais par sa mine mélancolique.

Dona Rosario avait à peine semblé l'apercevoir et n'avait échangé avec lui qu'un regard, un seul ; c'était bien peu, pour un amour aussi profond que celui du jeune homme.

Mais Octavio Vargas n'était pas une nature vulgaire; rejeté sur le second plan, et en apparence négligé par celle qu'il aimait, il avait pris son mal en patience, comprenant qu'il fallait céder °le pas aux affections de famille et aux épanchements de l'amitié, sachant bien que son tour ne tarderait pas à arriver, et qu'alors il serait amplement récompensé par la jeune fille de cet apparent abandon.

Après le souper, dona Rosario fut conduite par Va-* lentin lui-même, dans une grotte spécialement pré-

parée pour elle, et dont, par ses ordres, on avait fait une délicieuse retraite ; après avoir mis un baiser au front de la jeune fille, il se retira, la laissant en compagnie de sa dévouée camériste et surtout amie, Harriett Dumbar.

Aussitôt, sans que personne le lui eût ordonné, Léon, le fils du Gambucino, avait étendu une peau de loup devant la claie fermant la grotte servant d'appartement à la jeune fille; et s'était établi, sentinelle volontaire, pour veiller sur son sommeil, et être prêt à exécuter les ordres qu'il lui plairait de lui donner.

Quant à don Luis et à don Gregorio, Valentin leur avait dit gaiement:

— A la guerre comme à la guerre, mes amis, voici des fourrures, un amas de feuilles odorantes : il fait chaud, une nuit est bientôt passée ; vous êtes fatigués, dormez; demain nous causerons ; ce soir, vous avez besoin de repos

Curumilla avait disparu aussitôt après le souper, en compagnie de Pawlet et du Castor, qui était dans le ravissement des magnifiques cadeaux que son camarade lui avait remis de la part de don Pablo Hidalgo,

Le Chef indien, auquel aucun événement, si grave qu'il fût, ne pouvait faire oublier les affaires sérieuses que, sansr cesse, il roulait dans sa pensée, avait probablement conçu quelque nouveau projet à l'exécution duquel il avait d'abord associé Pawlet et le Castor ; mais auquel, après avoir quitté la grotte , il adjoignit don Octavio Vargas , qu'il rencontra , mar-

chant au clair de la lune comme une âme en peiue, afin de se distraire des pensées tristes qui le tourmentaient.

Le jeune homme avait accueilli, avec un mouvement de joie, la proposition du Chef ; c'était un moyen efficace de donner le change à ses pensées.

Les quatre hommes, après s'être un instant consultés à voix basse, se- mirent définitivement en marche et bientôt ils disparurent dans la nuit.

Nous les abandonnerons provisoirement, et nous retournerons dans la grotte.

Tous les chasseurs dormaient, étendus eà et là, sauf Belhumeur, Navaja et Blue-Dewil, qui fumaient silencieusement, accroupis devant le feu, et Valentin Guillois et John Griffiths, qui, retirés à l'écart, causaient à voix basse avec une certaine animation.

Cette conversation secrète entre les deux hommes se prolongea fort avant dans la nuit; il était plus d'une heure du matin lorsqu'elle se termina par ces mots adressés par Valentin Guillois au capitaine Griffiths :

r— Mon cher capitaine, les dettes d'honneur sont comme les dettes de jeu, elles se payent dans les vingtquatre heures; d'ailleurs, le temps presse d'après ce que vous m'avez dit?

— C'est vrai, fit le capitaine avec un sourire assez mélancolique; il presse môme beaucoup.

— Eh bien, laissez-moi faire, roulez-vous dans votre manteau et dormez sur les deux oreilles, reprit-il en lui serrant la main; à votre réveil, il y aura du nouveau.

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— Que voulez-vous faire?

— Ceci me regarde, mon ami ; à bientôt et bon espoir. Valentin se rapprocha alors du feu; le Gambucino et

Belhumeur dormaient, seul Blue-Dewil veillait encore.

— Où donc est le Chef, demanda Valentin?

— Je ne sais, répondit Blue-Dewil; aussitôt après le souper, il est parti en compagnie de Pawlet et du Castor.

— Bon, il rumine quelque projet, laissons-le agir à sa guise, les bénéfices seront pour nous, dit gaiement Valentin ; le Chef est trop sage pour agir à la légère.

— J'ai un mot à vous dire, voilà pourquoi j'ai résisté jusqu'à présent au sommeil.

— C'est donc grave?

— Très-grave, vous allez en juger.

— Attendez donc un ihstant, je suis à vous. Holà, Belhumeur, Navaja! éveillez-vous, paresseux!

— Bon! paresseux, parce que Ton dort la nuit! dit en riant Belhumeur, tout en se frottant les yeux; il n'y a que vous pour avoir de pareilles idées, Valentin.

— Voilà! dit le Gambucino, en bondissant sur ses pieds.

— Mes compagnons, reprit Valentin, sellez, je vous prie, trois chevaux tout de suite ; et choisissez-les bons, nous partons.

— A la bonne heure, si c'est pour une expédition, c'est plaisir, dit Belhumeur.

Les deux chasseurs quittèrent alors la grotte.

— Maintenant je vous écoute, reprit Valentin, en s'adressant à Blue-Dewil.

146 LES BOIS-BRULKS

— Curumilla a fait un prisonnier aujourd'hui, dit r ex- lieutenant du capitaine Kild.

— Oui, il me Ta dit.

— Savez-vous quel est ce prisonnier?

— Comment le saurais-je? Je ne l'ai même pas vu,

mon ami.

— C'est vrai, d'ailleurs vous ne l'auriez pas reconnu; eh bien, je le reconnais, moi.

" — Ah ! ah ! qui est-ce donc? {

— Votre ennemi mortel, selon toutes probabilités.

— Vous êtes certain de cela?

— Je crois l'être.

— Ainsi, selon vous, ce serait...

— Don Miguel Tadeo de Castel Léon.

— Il serait possible 1 oh ! ce serait trop de bonheur ! gardez-vous de le laisser échapper I il faut redoubler de vigilance!

— Rapportez-vous-en à moi pour faire tout ce qui convient, vous savez que j'ai l'habitude de ces affaireslà.

— C'est vrai, dit en riant Valentin.

En ce moment Belhumeur reparut.

— Les chevaux sont prêts ; on vous attend, dit-il à Valentin.

— C'est bien, répondit-il, me voici, et il ajouta en s'adressantà Blue-Dewil: Veillez, pendant mon absence.

— Mes mesures sont prises ; soyez tranquille, monsieur, je réponds du prisonnier.

Valentin jeta un dernier regard du côté du capitaine;

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John Griffiths, enveloppé dans son manteau^ s'était endormi le dos appuyé contre la paroi de la grotte.

Le chasseur sortit suivi de Belhumeur.

En traversant le camp des chasseurs de Don Gregorio, Valentin aperçut Tom Trick et Johnson, causant ensemble avec une certaine animation.

Il s'approcha d'eux et les salua,

— Eh mais ! s'écria Tom Trick, voici maître Valentin ; il nous mettra d'accord, lui.

— Qu'y a-t-il donc? demanda Valentin.

— Pas grand'chose, répondit Johnson; cependant je crois que Tom Trick a eu tort de ne pas vous demander l'autorisation*

— Mais puisque cela pressait* double mulet! s'écria

Tom Trick avec colère.

— C'est égal, quand on est engagé, on ne doit rien faire sans l'autorisation de ses Chefs, je ne connais que cela; riposta nettement l'autre; nous ferions de belle besogne si chacun s'avisait d'agir à sa guise.

Tom trick se sentait serré de près par la logique de son adversaire, il ne savait trop que répondre ; mais bientôt il crut avoir trouvé un argument sans réplique et s'écria d'un air triomphant:

— C'est vrai, Valentin Guillois est notre Chef, don Gregorio nous l'a dit assez souvent,et il aurait oublié de nous le dire, que ce serait tout de même; mais Curumilla est un Chef aussi, Valentin est là pour me démentir ; dans bien des expéditions que nous avons faites avec lui, il nous a souvent répété : Obéissez à

Curumilla comme vous le feriez à moi-même, hein I que dis-tu de cela, ergoteur?

— Mes compagnons, fit Valentin, 'il me semble que mieux vaudrait que l'un de vous m'expliquât en deux mots ce dont il s'agit, de cette façon je pourrais vous mettre d'accord.

— C'est juste, vous avez raison, maître Valentin, dit Tom Trick; pour tors vers huit heures du soir, le Chef a quitté le camp en compagnie de Pawlet, du Castor et d'un autre que je ne connais pas; il allait tenter quelque coup de main, c'est sûr*

— En effet, je le sais, interrompit Valentin en souriant, le Chef n'aime pas rester à rien faire ; continuez.

— Ah ! bien, alors si vous le savez, cela va tout seul, reprit le chasseur; c'est bon, voilà que, un peu après minuit, Pawlet arrive tout courant et tout effaré : Mes enfants, nous dit-il, quarante hommes tout de suite par ordre de Curumilla, surtout hâtez -vous, cela chauffe .

— Vous les avez donnés ? s'écria vivement Valentin.

— A l'instant ; est-ce que j'ai mal fait?

— Non pas, au contraire ; si Curumilla a fait demander ce secours, c'est qu'il en avait un besoin pressant.

— Oui, il n'est pas homme à déranger les gens pour rien, surtout lorsqu'ils sont fatigués et qu'il le sait*

— Très-juste; il y a-t-il longtemps que ce secours • est parti ?

Une heure environ, tous à pied, et ils dévalaient h

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travers les sentes comme une troupe de bisons effarouchés; il fallait les voir courir, je ne vous dis que cela, master Valentin.

— Très-bien, compagnon ; vous avez raison tous les deux, vous Tom Trick, vous avez bien fait d'obéir à Tordre de Curumilla, qui est un autre moi-même, et vous, Jonhsqn, avez bien agi, en soutenant en véritable chasseur qu'il faut de la discipline et ne jamais rien prendre sur soi ; ainsi, mes compagnons, vous voilà d'accord et bons amis, je l'espère ; au revoir et bonne garde.

Il s'éloigna, et se dirigea vers l'endroit où les chevaux attendaient. Dix minutes plus tard, Valentin Guillois et ses compagnons s'éloignaient à toute bride.

La nuit s'écoula paisiblement.

Au lever du soleil, les chasseurs se levèrent et commencèrent à vaquer à leurs occupations ordinaires du matin.

Don Gregorio et don Luis furent assez étonnés de ne pas apercevoir Valentin Guillois.

Blue-Dewil, à qui ils -s'informèrent, leur dit que Valentin avait quitté la grotte vers une heure du matin en compagnie de deux chasseurs et qu'il ne tarderait pas, selon toutes probabilités, à être de retour.

Les deux hommes, assez peu satisfaits de ce renseignement un peu vague, se rendirent dans leur camp afin de s'assurer que tout était en ordre.

Ils y trouvèrent John Griffiths, surveillant les travaux du matin de ses hommes, et s'informant des événements de la nuit.

Tout à coup un grand bruit se fit entendre au dehors et on aperçut une nombreuse troupe de Peaux-Rouges qui arrivaient au galop ; en tête de cette brillante cavalcade s'avançait Valentin Guillois, ayant à sa droite Belhumeur et à sa gauche Navaja le Gambucino.

Le gros des cavaliers fit halte à une portée de pistolet du camp.

Valentin Guillois, Belhumeur, Navaja et une dizaine d'Indiens que Ton reconnaissait pour des Chefs, continuèrent seuls à s'avancer.

Les chasseurs ouvrirent l'entrée du camp, puis ils se rangèrent à droite et à gauche, afin de recevoir les arrivants avec les honneurs auxquels leur rang leur donnait droit.

Lorsque Valentin et les chefs Indien? eurent pénétré dans le camp, le Chercheur-de-Pistes les invita gracieusement à mettre pied à terre.

— Mes frères les Sache ms sont les bienvenus dans mon camp, dit-il avec courtoisie; ils sont chez leur ami.

Puis il procéda aux présentations des principaux chasseurs : don Gregorio, don Luis, etc. ; lorsque le tour de John Griffjths arriva, il le prit par la main,

— - Voici le grand Chef des Bois-Brûlés, dit-il ; nous nous étions mépris sur son compte : il confirmera 4 mes frères ce que je leur ai dit en son nom ; je le tiens maintenant pour un véritable ann des Peaux-Rouges.

-^ Il ne saurait en être autrement, dit le capitaine en s'inclinant avec un affectueux sourire ; les Bois-Brûlés

n*ont pas oublié leur origine, ni ce que leurs pères ont dû à la généreuse protection des Peaux-Rouges.

Les Sachems s'inclinèrent avec une courtoisie un peu froide,

— Les Sachems, 1 ! dit le Couteau-Rouge au nom des autres Chefs, sont les frères et les amis du grand Chasseur pâle, ils ont cru à sa parole et ils sont venus pour entendre les paroles du Chef des Bois-Brûlés, tout prêts à enterrer la hache entre eux et lui s'ils ont eu tort et se sont mépris sur ses intentions ; les Sachems n'en veulent qu'aux Blancs pillards qui envahissent leur territoire ; ils sont prêts à la paix comme à la guerre.

John Griffiths s'inclina et fit un pas en arrière*

Il en avait été dit assez dans une première entrevue ;

une question aussi sérieuse ne pouvait être discutée

qu'en conseil.

— Pendant que mes jeunes hommes prépareront la hutte dans laquelle aura lieu le grand conseil-médecine, les Chefs prend ronïplace autour du feu ; ils fumeront le calumet avec lui, et partageront la venaison, et l'eau de feu des chasseurs.

Les Sachems s'inclinèrent et allèrent s'accroupir auprès du feu, en compagnie de Valentin, de don Luis, de don Gregorio, de Blue-Dewil et de quelques-uns des principaux chasseurs.

Belhumeur, à qui Valentin avait fait connaître ses intentions, s'occupa de faire exécuter ses ordres; le plus important était de ne pas laisser soupçonner aux Peaux-Rouges l'existence des grottes et des souterrains;

tous les chasseurs sans exception se rendirent donc au camp; seules les femmes demeurèrent dans les grottes, mais avec injonction expresse de ne pas se risquer au dehors; du reste l'annonce seule de la présence des Peaux-Rouges, suffît pour les engager à la prudence et à retenir leur curiosité.

Pendant qu'une vingtaine de chasseurs s'occupaient activement à construire la hutte du conseil, d'autres, conduits par Navaja, allèrent fraterniser avec les guerriers indiens demeurés au dehors, et leur porter tous les rafraîchissements dont ils pouvaient avoir besoin.

Ces guerriers, au nombre d'une cinquantaine environ, appartenant à diverses tribus et marchant sous le Totem de différents Chefs, s'étaient déjà installés; ils avaient allumé du feu, mis leurs chevaux au piquet et établi un camp provisoire.

Les Sachems, tout en conservant cette impassibilité de commande, masque éternel destiné à dissimuler leurs sentiments, ne laissaient pas. dans leur for intérieur d'éprouver une surprise extrême; tout ce qu'ils voyaient les étonnait étrangement ; ils étaient loin de s'attendre à voir Valentin Guillois à la tête d'une troupe aussi considérable de ces chasseurs blancs, dont

ils avaient depuis longtemps appris à redouter l'adresse et l'indomptable courage ; tout cela rehaussait encore le Chercheur-de-Pistes dans leur esprit et leur faisait comprendre l'importance de son alliance.

Sous le coup de cette impression favorable aux projets du chasseur, les manières des Indiens d'abord un

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peu sèches et un peu guindées, s'adoucirent peu à peu, et ne tardèrent pas à devenir courtoises et même gracieuses.

Un incident imprévu acheva de les rendre tout à fait cordiales.

Soudain de grands cris de joie s'élevèrent à l'entrée du camp, et une nombreuse troupe de chasseurs déboucha de la forêt, ayant à sa tête Curumilla, Pawlet et le Castor,

Ces chasseurs conduisaient au milieu d'eux une quinzaine d'individus aux faces patibulaires, couverts de sang et de boue, et pour la plupart blessés.

— Attachez ces chiens à des piquets, et veillez sur eux jusqu'à ce qu'on décide de leur sort, dit Curumilla.

Cet ordre fut aussitôt exécuté.

Le Chef vint alors s'asseoir auprès du feu, entre deux des principaux Sachems Peaux-Rouges, qui s'écartèrent avec empressement pour lui faire place, et se hâtèrent de lui présenter leurs calumets.

Le Chef accepta d'abord celui d'Ahnimicki dont il tira quelques bouffées de fumée, puis il le lui rendit avec un sourire de remerciaient, et prit celui que lui tendait le Couteau-Rouge.

Tout le monde faisait silence ; les chasseurs s'étaient respectueusement groupés en arrière et formaient un large cercle autour des Chefs.-

Curumilla fuma le calumet jusqu'à ce que le tabac fût consumé, puis il secoua la cendre sur l'ongle du

pouce de sa main gauche, jeta cette cendre dans le feu et rendit le calumet au Couteau-Rouge.

Quelques minutes s'écoulèrent ensuite pendant lesquelles Curumilla sembla.se recueillir, puis il releva la tête et étendant le bras droit en avant :

— Que mes frères écoutent, dit-il, un Chef va parler.

Tous les assistants s'inclinèrent silencieusement.

— Curumilla. connaissait le nouveau camp des pirates des montagnes ; il savait dans quelle position presque inexpugnable le chef de ces voleurs et de ces chiens des Visages-Pâles avait établi ce nouveau camp; mais Curumilla est un Sagamore, le Wacondah le protège, il sourit à ce qu'il fait pSrce qu'il sait que Curumilla ne défend jamais que les causes justes; aidé par ses jeunes hommes et un certain nombre des guerriers Bois-Brûlés du capitaine Griffîths, qui lui ont prêté un concours très-loyal et très-utile dont il les remercie, il est parvenu, en rampant comme un serpent, à s'introduire dans le camp des pirates qui dormaient du sommeil de l'ivresse. Le combat a été terrible, le carnage horrible et sans pitié, deux Bois-Brûlés et un chasseur sont morts, plusieurs blessés légèrement, à la vérité; mais le camp a été brûlé, tous les pirates tués, excepté trois qui ont réussi, protégés par Maboya, l'esprit du mal, à s'enfuir dans les ténèbres ; les seuls survivants je les ai amenés ici, pour que les Chefs prononcent sur leur sort; les richesses entassées dans le camp, et qui proviennent des rapines de ces misérables,

sont tombées entre mes mains. Le Chercheur-de-Pistes décidera ce qu'il convient d'en faire. J'ai dit. Il y eut un silence,

— Quels sont les bandits qui se sont échappés? de-* manda Valentin au bout d ? un instant, mon frère lpg connaît-il? '

— Curumilla les connaît, répondit le chef; ce sont les plus coupables. Le premier est l'homme nommé le car pitaine Kild, l'autre, un bandit nommé Lingot, et le troisième, un simple pirate, mais ils sont isolés, ils ont tout perdu, sauf leurs armes; les fontes en fer=blanc, toutes gonflées des papiers et des colliers de Kild, sont entre les mains de Curumilla; les loups sont libres, mais ils ne peuvent plus mordre, leurs dents sont arra* chées; bientôt il seront forcés comme des taureaux sauvages. Dix guerriers Bois-Brûlés, commandés par un vaillant chasseur pâle, nommé Benito Ramirez, se sont mis à leur poursuite ; ils ne tarderont pas à s'emparer d'eux.

— Chef, dit alors Valentin d'une voix grave, je vous remercie de l'immense service que vous avez rendu à la cause de l'humanité, en purgeant le désert de cette horde de bandits et de misérables, qui étaient la terreur du désert. Les richesses que vous avez conquises et qui proviennent d'une source impure, ne sauraient demeurer entre nos mains; on nous accuserait de n'avoir attaqué ces bandits que pour nous en emparer' et pour en jouir; il ne faut pas qu'un tel et si odieux soupçon puisse nous atteindre.

— Non, non! s'écrièrent tous les chasseurs; nous n'en voulons pas.

— Elles saliraient nos mains, continua Valentin Guillois; on ne peut donc leur donner qu'une seule destination : nos frères Rouges ont surtout eu à souffrir des déprédations et des rapines de ces misérables ; offrons-leur ces richesses qui leur appartiennent presque, et qui s'épureront en passant par leurs mains ; consentez- vous à cette donation, compagnons?

— Oui ! s'écrièrent les chasseurs d'une seule voix ; Valentin a raison, que tout le butin- soit donné à nos alliés, les Peaux-Rouges.

— Mes frères les Sachems ont entendu, que décident-ils ?

— Les chasseurs pâles sont braves et généreux, dit le Couteau-Rouge; Valentin aime véritablement les guerriers Peaux-Rouges, il est plus que leur allié, il est leur ami, leur frère* Les Sachems sont honorés de recevoir ce riche cadeau de la main des chasseurs pâles, ils l'acceptent et ils' se souviendront de la générosité et de la loyauté du grand chasseur des visages pâles. J'ai dit.

Tous les autres Sachems baissèrent affirmativement

la tête.

— Que tous les ballots soient immédiatement transportés au campement de- nos frères les guerriers rouges ; dit Valentin,

Belhumeur se leva, fit signe à quelques chasseurs de le suivre, et il s'éloigna aussitôt.

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Il y eut un nouveau silence.

Ce fut Valentin Ghiillois qui le rompit.

Il se leva et s' adressant aux Chefs Peaux : Rouges et à ceux des chasseurs assis autour du feu :

— Il nous reste un dernier devoir à remplir, dit-il d'une voix triste, un devoir terrible, mais que l'humanité nous ordonne de ne pas différer : les prisonniers sont là, blessés, sanglants, attendant que nous décidions de leur sort; leur situation est affreuse; il est de notre devoir de la faire cesser le plus tôt possible. Vous savez de quels crimes odieux ces hommes se sont rendus coupables ; c'est à vous, mes amis et mes alliés, qu'il appartient de décider de leur sort. Parlez, prononcez leur arrêt; et s'adressant au Couteau- Rouge : à vous d'abord, Chef.

Le Couteau-Rouge et tous les autres Chefs Indiens, excepté Curumilla, furent pour la torture et la mort au milieu de souffrances horribles; Curumilla et les autres Chefs Blancs pour la mort sans tortures.

Valentin s'adressa alors aux chasseurs groupés en arrière.

— Le lynch ! s'écrièrent-ils d'une seule voix.

— C'est bien, dit Valentin, ils mourront; mais les voix étant plus nombreuses pour la mort simple et d'ailleurs nous autres, visages pâles, n'ayant pas la coutume de torturer nos ennemis, et l'humanité nous ordonnant de ne voir dans la mort d'un coupable qu'un acte de justice et non une " vengeance, les prisonniers seront soumis à la loi du juge Lynch et pendus jusqu'à

ce que mort s'ensuive. Qu'on prépare tout pour l'exécution.

On se leva.

Les arbres ne manquaient pas ; au bout de dix mi- , nutes les ordres de Valentin Guillois étaient exécutés.

Les* prisonniers furent amenés au pied des arbres destinés à servir de poteaux. Ils ne firent aucune résistance; ils étaient tellement abattus qu'ils ne semblaient même pas avoir conscience du sort qui les attendait; ils se laissèrent jeter autour du cou le fatal nœud coulant, sans paraître même s'en apercevoir.

• Les arbres choisis étaient deux chênes immenses, aux branches desquels des lassos avaient été passés.

Il y avait dix-sept prisonniers.

Lorsque tout fut prêt, que les chasseurs se furent placés sur les lassos afin de les hâler tous à la fois en courant, Valentin Guillois étendit le bras et d'une voix triste :

— Que Dieu ait pitié de ces malheureux, dit-il ; œil pour œil, dent pour dent, telle est la loi terrible des prairies; que justice soit faite ! Lynchez !

A peine ce dernier mot fut-il prononcé que les dixsept prisonniers semblèrent s'envoler dans les airs tant leur ascension fut rapide. '

Pendant deux ou trois minutes les misérables s'agitèrent dans les dernières convulsions de l'agonie, puis leurs mouvements se ralentirent; ils demeurèrent immobiles."

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Pendant vingt minutes, les assistants de cette justice expéditive demeurèrent sombres et muets autour des deux chênes qui portaient de si horribles fruits.

Puis, au bout de ce temps, certains que ces malheureux étaient bien morts, Valentin fit un signe .

Les lassos glissèrent sur les branches et les cadavres retombèrent doucement sur le soL ' Une large fosse avait été creusée à l'avance.

Les cadavres furent enlevés et portés dans cette fosse où on les étendit tout habillés les uns auprès des autres, sans même se donner la peine de fouiller dans leurs poches; mais au moment où la terre allait être rejetée sur les corps des condamnés, Blue-Dewil se pencha à Foreille de Valentin et lui dit quelques mots à voix basse.

— C'est juste, répondit celui-ci ; et s'adressant aux chasseurs : Retournez les poches de ces malheureux, dit-il; si vous trouvez des papiers, apportez-les moi.

Cet ordre fut exécuté avec assez de répugnance.

Toutes les poches des bandits non-seulement contenaient des sommes considérables en or que les chasseurs refusèrent de s'approprier et qu'ils jetèrent en en tas sur le sol, mais encore tous portaient sur eux des liasses de papiers.

— Avais-je raison? dit Blue-Dewil en les prenant des mains de Valentin. et les serrant précieusement.

— C'est vrai,*mon ami, je ny avais pas songé; répondit le chasseur d'un air triste.

Laterre fut rejetée sur la fosse; on y plaça de grosses

pierres afin d'en éloigner les bêtes féroces ; et tout fut dit pour ces misérables.

Sur un signe de Valentin, un chasseur ramassa dans son zarapé l'or dédaigné et le lui apporta.

— Que mon frère partage cet or entre les Sachems, dit Valentin au Couteau-Rouge; il est à lui et à eux.

Le Chef ne se fit pas prier pour accepter ce riche butin, dépouille in extremis des misérables qui venaient d'en payer de leur vie la possession; séance tenante, l'or fut partagé entre tous les Chefs dont les regards étincelaient de convoitise.

Puis, cela fait, on revint près du feu.

Le repas du matin était prêt, repas somptueux cette fois.

Valentin Guillois connaissait les Peaux-Rouges ; il savait comment il fallait les traiter, pour en obtenir ce qu'il désirait.

Une table grossière avait été confectionnée avec quelques planches clouées sur des pieux plantés en terre; cette table était couverte de venaison, d'énormes pâtés, de jambons d'ours, de conserves de toutes sortes que Ton n'avait eu qu'à faire chauffer, de monceaux de biscuits, etc., etc., et ce qui acheva de charmer les Sachems et faillit leur faire perdre leur impassibilité, d'une foule de bouteilles de vin, de rhum, de visky et de liqueurs de toutes sortes.

Sur l'invitation gracieuse de Valentin, les Sachems et les autres convives prirent place sur des bancs confectionnés de la même façon que la table et le repas com-

mença, servi par des chasseurs; à la prière de Valentin, ils avaient consenti à remplir cet office.

La gloutonnerie et l'ivrognerie des sauvages sont proverbiales ; ces hommes qui, lorsqu'ils sont sur le sentier de la guerre ou sur celui de la chasse, supporteront, sans se plaindre, les plus grandes privations et se montreront d'une sobriété extraordinaire, lorsqu'ils trouvent l'occasion de manger ou de boire à leur volonté, oublient toute retenue et se livrent à des excès honteux.

Ce qu'ils engloutissent de vivres et de boissons passe toute croyance; ils semblent insatiables; tant qu'il reste quelque chose à manger ils ne s'arrêtent pas; si fâcheuses que doivent en être, pour eux, les conséquences, ils oublient tout pour.se livrer, avec une frénésie que rien ne contient, à ces deux passions réellement bestiales.

Mais Valentin Guillois poursuivait un but qu'il voulait atteindre ; il avait agi en conséquence.

Le repas était copieux ; rien n'avait été négligé pour en faire un véritable festin ; mais tout avait été calculé de façon, la capacité des convives étant bien connue, de ne pas leur laisser dépasser, en vivres et en boissons, une certaine limite, qui n'était plus, peut-être, complètement du sang-froid, mais qui pour des hommes comme les -Peaux-Rouges n'était pas encore de l'ivresse.

A un moment donné les convives s'aperçurent avec désespoir que tout leur manquait à la fois; ils n'avaient

plus une seule bouchée à se mettre sous la dent, plus une goutte de vin ou de liqueur pour apaiser leur soif.

Valentin s'excusa le mieux qu'il put ; il avait prodigué toutes ses provisions pour faire honneur à ses hôtes; il ne lui restait absolument rien.

Bon gré, mal gré, les Sachems furent contraints d'accepter ces excuses, d'ailleurs ils avaient formidablement bu et gloutonnement mangé; ils prirent leur mal en patience, et même ils poussèrent la*courtoisie jusqu'à remercier Valentin et à le plaindre de ne plus avoir rien de toutes ces bonnes choses, qu'il leur avait si généreusement offertes.

Précisément en ce moment, et comme pour couper court à cet incident si regrettable pour les Sachems qui ne se trouvaient qu'à demi rassasiés, un chasseur vint avertir Valentin que la hutte du conseil était enfin complètement terminée,

Valentin attendait cette nouvelle avec une vive impatience, il se hâta de prévenir les Sachems,

Ceux-ci voyant qu'il leur était impossible de continuer à boire ou à manger, se décidèrent enfin à se lever de table et à tenir ce que Ton appelle un grand Conseil médecine.

Nous avons eu déjà l'occasion, dans plusieurs de nos précédents ouvrages, de détailler tout au long les cérémonies usitées dans ces conseils qui sont considérés comme très-importants par les Peaux-Rouges; nous ne le§ retracerons donc pas ici; nous nous bornerons

à constater que le but que se proposait Valentin Guillois fut complètement atteint.

Les Sachens, séduits par la générosité de Valentin Guillois, et encore sous le coup de l'excellent re^ pas qu'ils achevaient à peine de manger, écour tèrent avec une bienveillance marquée les observations, du reste fort justes et fort vraies, que leur donna le Chef des Bois-Brûlés; ils comprirent que loin d'avoir en lui un ennemi, ils trouveraient, au contraire, un ami très-utile ; comme, grâce h Dieu, les Peanx r Rouges ne sont pas des politiques de parti pris, à la mode européenne, que lorsqu'ils ont tort, ils ne font aucune difficulté de l'avouer et de le reconnaître franchement, les Sachems, entraînés de plus par un éloquent discours de Valentin, non-seulement firent la paix avec les Bois-Brûlés, mais encore, apprenant que ceux-ci faisaient la guerre aux Anglais, leurs plus redoutables et leurs plus implacables ennemis, ils contractèrent séance tenante une alliance offensive et défensive avec le capitaine Griffiths ; alliance dans laquelle Valentin Guillois voulut entrer, ce qui porta au comble la satisfaction des Peaux-Rouges.

L'alliance conclue, Valentin informa ses alliés de ce qui se passait; et de l'importance, pour le succès de leurs projets, de prendre immédiatement l'offensive, afin de surprendre l'ennemi par un coup de vigueur qui le déconcerterait et lui ferait perdre tous ses avantages.

La délibération fut longue, enfin on tomba d'accord.

164 LES BOIS-ERULKS

Il fut arrêté que le lendemain, deux heures après le coucher du soleil, tous les contingents.Rouges, Boisbrûlés et Blancs se réuniraient au Val de laPolle-Avoine pour élire les chefs principaux et marcher en avant contre l'ennemi.

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