OU SE PRÉPARENT DE GRANDS EVENEMENTS
Le capitaine G-riffiths reconnut bientôt combien Valentin Guillois avait eu raison de ne pas perdre un instant pour amener les Peaux-Rouges à oublier leurs préventions, et à conclure un traité avec lui. -
A peine deux heures s'étaient-elles écoulées depuis le départ des Chefs Indiens, Griffiths, après s'être longtemps entretenu avec le Chercheur-de-Pistes, se préparait à monter à cheval pour rejoindre son camp, lorsque tout à coup arriva une estafette envoyée par le capitaine James Forster.
Cette estafette était venue avec une rapidité extrême; elle portait des nouvelles d'une très-grande importance.
John Griffiths ouvrit la dépêche d'une main fébrile, la parcourut rapidement des yeux et la passant à Valentin Guillois :
166 les ^ois-brûlés
— Lisez lui dit-il.
Cette dépêche annonçait que le colonel sir Georges Elliot, à la tête de six cents cavaliers, n'était plus qu'à huit lieues du Voladero de l'Ours Gris; qu'il marchait avec une rapidité extrême; que le lendemain proba-
blement ^atteindrait, vers onze heures du matin, avec ses troupes, le défilé de la Passée des Bisons.
— Que pensez-vous de cela? demanda le capitaine, lorsque Valentin Guillois lui rendit la dépêche après Tavoir lue,
— Je pense, mon cher capitaine, répondit le chasseur en riant, que nous avons bien fait de nous hâter, et que Dieu est pour nous.
— Oui, en effet, son doigt est visible en tout ceci, répondit le jeune homme avec émotion. Oh ! mon ami, ajouta-Ml en lui pressant chaleureusement la main, c'est à présent que je vois, que je comprends tout ce que je vous dois.
— Allons donc! dit affectueusement Valentin; oubliez-vous donc que vous avez sauvé ma fille adoptive ?
— Oui, répondit-il avec âme ; mais vous, mon ami, vous me sauvez plus que la vie, vous me sauvez l'honneur !
— Bon, bon, ne songeons plus à cela, dit gaiement Valentin; préparons-nous à faire notre devoir en gens de cœur; demain sera un gfand jour pour les confédérés de la rivière Rouge. Un mot avant tout.
— Parlez.
— De combien d'hommes disposez-vous?
— En tout?
— Non, prêts à mettre en ligne.
— Quatre cents environ; j'avais deux cent quatrevingt-dix hommes, le capitaine Forster ma amené un renfort de cent cinquante hommes; je laisserai une trentaine d'hom m es pour garder mon camp: je serai donc à la tête de quatre cents et quelques hommes,
— Fort bien, de leur côté les Peaux-Rouges sont à peu près aussi nombreux, peut-être même un peu plus; quant à moi, je mets à votre service deux cents chasseurs, les plus braves et les plus expérimentés de toutes les prairies du grand Fanvest, ce qui nous donne un millier d'hommes, presque le double de l'effectif de l'ennemi* Voulez-vous me permettre de vous soumettre un plan, ou pour mieux dire, une pensée qui m'est venue? je ne suis pas un grand stratégiste, mais j'ai été soldat en France, et j'ai une certaine expérience de la guerre du désert,
— Parlée, parlez! vous savez que je ne ferai rien sans votre assentiment.
— Vous auriez tort, mon idée peut être mauvaise,
— Je n'en crois pas un mot; mais d'abord voyons-la?
— Vous connaissez sans doute le défilé de la Passéedes-Bisons?
— Sur le bout du doigt.
— Très-bien; alors vous savez que c'est un large entonnoir de près d'une lieue de long, fortement encaissé entre deux montagnes boisées, dont les pentes sont assez rudes.
— Parfaitement,
— Vous savez aussi que ce défilé, du côté où il débouche dans la vallée de la Folle-Avoine, aboutit à des marécages profonds et d'autant plus perfides, qu'ils sont cachés sous une herbe verte et très-drue, et que ces marécages sont traversés par une chaussée large de vingt pieds à peine.
— Non; je vous avoue que j'ignorais complètement cette particularité.
— Un nombre infini de sentes, connues seulement des chasseurs, sillonnent ces marais dans tous les sens.
— Oh ! oh ! cette position est merveilleuse, il me semble ?
— N'est-ce pas ? Eh bien supposons que je m'embusqué moi avec mes chasseurs dans ces marais, qu'à une demi-lieue environ en avant du défilé, du côté de la plaine de la Folle-Avoine, j'établisse une barricade T solide derrière laquelle se placeront mes plus adroits tireurs ; supposons que la moitié de nos Peaux-Rouges, et la moitié, ou plutôt le tiers de vos Bois-Brûlés garnissent les deux pentes boisées du défilé; supposons de plus que le reste des Peaux-Rouges et la moitié des Bois-Brûlés s'embusquent en arrière du défilé, ce qui est facile ; enfin, que le reste . de votre troupe se place en arrière de la barricade afin de soutenir mes tirailleurs; les Anglais pénètrent dans le défilé?
— Ils sont accueillis par un feu roulant ?
— Non pas, rien ne bouge au contraire ; ils traver-
sent le défilé sans coup férir et débouchent dans la vallée; lorsqu'ils sont bien engagés sur la chaussée, de tous les points du marais dont ils ne soupçonnent pas r existence, la fusillade éclate; ils veulent débusquer les tirailleurs ; vous voyez d'ici la conséquence de ce mouvement : après avoir combattu comme des lions les ennemis insaisissables qui les déciment, car les Anglais sont braves et se battent bien, ils se résignent à reculer et à rentrer dans le défilé; c'est alors que les tirailleurs embusqués sur les pentes commencent à leur tour à les fusiller, tandis que vous les chargez en queue et que moi je les charge en tête. Que pensezvous de cette idée? en y réfléchissant, en la creusant avec soin il y a peut-être quelque chose à en faire?
— Mais, mon ami ! s'écria Griffiths avec enthousiasme, ce qu'il vous plaît de nommer modestement une idée est tout simplement un plan magnifique-
— Alors vous pensez qu'avec quelques modifications ?
— Je me garderai bien d'y rien changer ; les Anglais sont perdus sans rémission.
— Eh bien, sur ma foi ! dit le chasseur en se frottant joyeusement les mains, je vous avoue que telle est aussi ma pensée; 1 seulement je n'étais pas fâché d'avoir votre avis.
— Je suivrai ce plan depuis A jusqu'à Z ; il nous assure la victoire.
— Je suis charmé qu'il vous convienne ; maintenant retournez au plus vite dans votre camp, et à demain,
170 LES BÔÎS-BRÙLÉS
— A demain et merci; vous venez de compléter votre Oeuvre ; c'est à vous seul que je devrai cet éclatant succès. Merci encore une fois; je n'oublierai aucune des obligations que j'ai contractées envers vous ; sur ma foi, vous êtes mon bon génie. Oh! pourquoi ne vous ai-je pas connu plus tôt!
— Allez donc, éternel rabâcheur! dit en riant Valentîn, on vous attend avec impatience là-bas*
— C'est juste, je m'oublie ; à demain.
^- A demain !
Le capitaine se mit en selle et s'éloigna au galop, suivi par son escorte, qui depuis longtemps déjà attendait Tordre de partir.
Lorsque le capitaine eut Complètement disparu ainsi que son escorte, Valentin rentra dans la grotte; il avait hâte de voir dona Rosario, que depuis la veille il n'avait pas aperçue. '
La jeune fille était dans la première grotte assise entre son frère et don Gregorio Peralta, Harriett Durnbar était couchée à ses pieds, le Pelon accroupi devant le feu épiait les regards de sa maîtresse, afin de prévenir ses moindres volontés.
En apercevant Valentin, la jeune fille se leva vivement, accourut vers lui, et lui nouant les bras autour du cou, elle l'embrassa, en lui disant avec une moue charmante :
— Bonjour, père, c'est donc ainsi que vous oubliez votre fille? je ne vous ai pas ericore embrassé aujourd'hui; voyons, pourquoi ne vous ai-je pas vu plus tôt?
LE SAUT DE i/ÉLAN 171
— C'est bien malgré moi, chère enfant, répondit Valentin en lui rendant ses caresses ; mais don Gregorio et votre frère ont dû vous dire...
— Oui, oui, reprit-elle d'un air mutin, ils m'ont dit une foule de choses que je n'ai pas comprises; mais rien ne peut empêcher un père d'embrasser son enfant.
— Bien, Rosario, bien, ma sœur; gronde-le, il le mérite, s'écria don Luis en riant; sortez-vous de là, père?
— Le fait est que si vous vous mettez tous les deux contre moi, répondit Valentin avec bonhomie, je serai obligé de passer condamnation, et de m'avouer coupable.
— Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants, dit en riant don Gregorio.
* -^ Et qui ne l'aimeront plus et le rendront trèSrmalheureux s'il continue ainsi, dit dona Rosario de son air le plus mutin,
— Halte-là, petite sœur, tu vas trop loin! s'écria don Luis gaiement; je l'aimerai toujours quoi qu'il fasse.
^-Eh moi donc! fit-elle; il le faudra bien, puisque mon allié naturel m'abandonne si vite.
La causerie se continua ainsi pendant longtemps.
Dona Rosario avait une question sur les lèvres, mais elle n'osait pas la formuler ; Valentin riait sous cape et taquinait gaiement la jeune fille,
Le Chef entra.
— Ah ! voilà Curumilla, s'écria la ieune fille en lui tendant §pn front ; bonjour, Chef.
— Le Lis-Rosé sourit, il est content ; Curumilla est heureux; il aime le Lis-Rosé et le jeune Aigle.
— Nous le savons; nous aussi nous vous aimons, Chef; répondit-elle.
— Ah ! ah! vous voici, Chef, dit Valentin, d'où venezvous donc ?
— J'ai accompagné le Couteau-Rouge pendant une
lieue ; grand guerrier le Couteau-Rouge, il aime Valentin ; tous les guerriers contents, très-riches à présents; ils se battront bien contre les Habits-Rouges.
— Je l'espère.
— Oui, bien vrai, très-satisfaits; que veut le chasseur pâle à son ami ?
— J'ai un service à vous demander.
L'Indien se mit à rire.
— Un service, dit-il; Valentin et Curumilla, les doigts de la main, même volonté; que mon frère parle.
— Vous savez que demain il me faut quitter la grotte avec les chasseurs.
— Oui, pour battre Habits-Rouges.
— C'est cela ; mais je laisse ici don Gregorio, dona Rosario, et les pauvres femmes que nous avons si providentiellement sauvées.
— Curumilla comprend, pas de soucis, Valentin partir tranquille, emmener les guerriers ; le Chef demeurera au Voladero, il veillera sur la Tête-Grise, le Lis- Rosé et les Ciualts pâles. Rien arriver mauvais; Curumilla défendra le Lis-Rosé.
—Bien, Chef, je lé savais Reconnais votre cœur, merci.
LE SAUT DE i/ÉLAN 173
Et il lui serra la main.
— Pardon, dit Blue-Dewil, qui depuis un instant se tenait debout près de Valentin; si vous me le permettez, je resterai, moi aussi; je tiens à surveiller nos deux prisonniers, et surtout à prendre entière connaissance des papiers que Curumillam'a remis, ainsi que de ceux qui se trouvaient dans les poches des méchants drôles si lestement lynchés ce matin; ces papiers me semblent très-importants; ils me paraissent jeter un grand jour sur l'adroite machination si ténébreusement ourdie par don Miguel de Castel Léon,
— Vous resterez, mon ami ; mieux vaut que vous demeuriez ici ; et il ajouta en s'adressant au Chef : nous n'avons d'attaque d'aucune sorte à redouter; je vous laisserai quinze hommes, Chef, cela vous suffira complètement.
— C'est trop ; dit le chef en hochant la tête.
— Mieux vaut trop que pas assez, reprit Valentin en souriant; de plus il est probable, ajouta-t-il en lançant à la dérobée un regard à dona Rosario, que bientôt probablement l'expédition entreprise par don Octavio Vargas, je veux dire Benito Ramirez, sera teripinée; vous ne tarderez pas à le voir revenir, avec les huit ou dix hommes qu'il commande, et qui, je le crois, sont des Bois-Brûlés ?
— Oui, ce sont tous des Bois-Brûlés. '
— Très-bien; vous les garderez près de vous jusqu'à mon retour*
— Je les garderai,
Au nom de don Octavio Vargas, la jeune fille avait rougi; une vive émotion avait passé comme un nuage voilant le soleil sur sa charmante physionomie.
— > Don Octavio Yargas estdonc en expédition, père? demanda-t-elle avecune indifférence parfaitementjouée.
*— Oui, mon enfant, répondit-il avec un sourire ; il est à la poursuite de certains bandits que nous avons le plus grand intérêt à ne pas laisser s'enfuir dans les établissements; voilà pourquoi tu n'as fait que l'entrevoir; il est parti hier avec Curumilla, mais je l'espère, nous le reverrons bientôt, aujourd'hui peut-être; demain certainement,
«*» Curumilla est revenu, lui, mon père, comment se fait-il que don Octavio ne soit pas rentré avec lui; sans doute les personnes qu'il devait rencontrer ici ne l'intéressaient que fort peu? fit-elle avec une nuance marquée de mauvaise humeur.
r^ Ne l'accuse pas, mon enfant; s'il n'est pas ici, ce n'est probablement pas de sa faute.
*t* Pourquoi apcuserais-je don Octavio Vargas que jq connais à peine, mon père ? fit-elle d'un ton légèrement hautain; ce que je vous ai dit, n'est que par intérêt pour go jeune homme que vous semblez affectionner ; quanta moi pergonnellement, mon père, peu m'importe ce qu'il fait ou ce qu'il ne fait pas; il est parfaitement libre d'agir à sa guise.
-~ Vous êtes injuste pour ce jeune homme, chère enfant, il ne mérite pas d'être ainsi traité par vous; tous ici nous avons à accomplir des devoirs impérieux aux-
quels il nous est impossible de nous soustraire ; don Octavio accomplit en ce moment un de ces devoirs, bien contre son gré, j'en suis convaincu; peut-on lui garder rancune pour cela ?
— C'est vrai, mon père, j'ai tort, fit-elle avec des larmes dans les yeux ; je suis nerveuse, je ne sais ce que je dis ; pardonnez-moi.
— Vous pardonner, ma chère Rosario! fit-il en l'embrassant ; qu'ai-je donc à vous pardonner? quelle- faute avez-vous donc commise?
— Oh ! que vous êtes bon! murmura-t-elle, en l'embrassant à. son tour.
Puis elle s'éloigna toute rougissante, suivie d'Harriett Dumbar, et se retira dans la grotte qui lui servait d'appartement.
Valentin se leva, alluma un cigare, et quitta la grotte.
Don Gregorio Peralta qui avait entendu la courte conversation entre dona Rosario et Valentin, et que cette conversation avait semblé fort intriguer, se leva à son tour, et il arriva dans la forêt presque aussitôt que le coureurdes bois.
— Quel est donc cet homme que parfois vous appelez Benito Ramirez et parfois don Octavio Vargas, dont vous parliez tout à l'heure avec dona Rosario ? r demanda4-il à Valentin tout en tordant négligemment une fine cigarette de paille de maïs entre ses doigts.
Valentin se mit à rire*
— Mon cher don Gregorio, lui dit-il d'un ton de bonne
humeur, c'est tout un roman et un charmant roman, sur ma foi l'histoire I d'une passion pure, chaste et profonde; quand vous la connaîtrez, elle vous séduira et vous intéressera autant qu'elle m'intéresse moi-même.
— Je ne demande pas mieux que de la connaître, mon ami.
— Je vous la raconterai quand vous voudrez; don Octavio est un jeune homme d'une excellente famille mexicaine, colossalement riche, ce qui ne gâte jamais rien, et, ce qui est préférable à tout, doué d'une vaste intelligence et d'un grand cœur.
— Et ce jeune homme est ici pour dona Rosario?
— Pour elle seule.
— Il l'aime donc?
— Comme un fou; ne vous Tai-je pas dit?
— Mon cher ami, au lieu d'aller ainsi à bâtons rompus, si rien ne vous presse, pourquoi ne me raconteriez-vous pas tout de suite cette histoire, qui doit être fort intéressante?
— Je ne demande pas mieux, d'autant plus, je ne vous le cache pas, que j'aime beaucoup don Octavio Vargas et qu'il est mon favori.
— Eh bien racontez, mon ami ; je vous écoute. Valentin, sans se faire prier davantage, raconta alors
dans les plus minutieux détails l'histoire que le lecteur connaît déjà.
Don Gregorio Técouta avec la plus sérieuse attention, et sans l'interrompre une seule fois.
— Eh bien, comment trouvez-vous cette histoire? de-
manda à son ami le coureur des bois en terminant: n'est-elle pas intéressante?
— Elle est surtout charmante; répondit don Gregorio d'un air pensif; ce don Octavio n'est pas une âme vulgaire, c'est un homme d'élite ; son amour pour dona Rosario est véritablement un amour primesautier, émanant directement d'un cœur chaste et profond à la fois.
— Ainsi, mon jeune homme vous plaît ?
— Considérablement.
— Et vous croyez, comme moi, qu'il rendra notre chère enfant heureuse?
— Si cela dépendait de lui, certainement; mais à propos, cette nouvelle expédition pour laquelle vous nous quittez demain, est donc sérieuse?
— Tout ce qu'il y a de plus sérieuse, mon ami ; nous allons tout simplement attaquer un régiment de troupes anglaises, qui essayent de faire leur jonction avec d'autres troupes, venant de Queens-Boroug, dans la Colombie anglaise.
— Que me dites-vous là, mon ami?
— La vérité*
— Je le sais; mais quel intérêt avez -vous à vous mêler à tout cela, vous, l'homme par excellence du désert et des savanes?
— C'est précisément parce que je suis l'homme que vous dites, que j'ai un intérêt énorme à me mêlera cette affaire*
— Vous savez que je ne vous comprends plus du tout?
— C'est probable; mais vous allez me comprendre,
— Je ne demande pas mieux.
— Vous savez; ce qui est arrivé lors de la cession du
Canada par la France à l'Angleterre?
— Oui, je l'ai souvent entendu raconter par mes chasseurs, qui sont enragés après les Anglais,
— Eh bien, précisément; du croisement des deux races blanche et rouge sont venus ces sang-mêlés qu'on
nomme Bois-Brûlés.
— De rudes hommes.
— N'est-ce pas? Ces Bois-Brûlés se sont considérablement multipliés depuis cent ans; de plus, ils sont restés ce qu'ils étaient, c'est-à-dire, des demi-civilisés, intrépides chasseurs et trappeurs, fous de liberté, et professant pour les Anglais une haine implacable, Ils ont fondé plusieurs villages, avec le temps ces villages sont devenus des villes;, les Anglais ont alors voulu s'annexer ces populations; celles-ci ont regimbé, tout naturellement; de là une guerre terrible qui dure depuis dix ans, sans que les Anglais puissent réussir à les dompter; malgré leur faiblesse numérique, le triomphe des Bois-Brûlés est pour nous une barrière contre l'invasion du flot toujours montant de l'émigration, et la conservation de nos derniers territoires de chasse.
— Je comprends; mais là, franchement, croyez-vous à ce triomphe ?
— J'y crois fermement; il y a une fatalité contre la* " quelle on ne saurait réagir, mon ami; les Européens
ont accompli leur œuvre en Amérique; ils doivent, dans
le saut ï>e l'Élan 179
un avenir prochain, disparaître de ce sôï qu'ils ont initié à la civilisation, et qui aujourd'hui Vêtit être tout entier gouverné pat* Ses enfants. Leâ colonies européennes n'ont plus que quelques jours d'existence en Amérique; le Canada n'est plus attaché que par des liens très-faibles à l'Angleterre, à qui il coûte beaucoup plus qu'il ne lui rapporte. Dans vingt ans d'ici le Canada ou formera une république indépendante, ou s'annexera aux États-Unis ; ce n'est plus qu'une question de temps; le premier coup de marteau a été frappé contre la puissance anglaise par les Bois-Brûlés, ou les confédérés de la rivière Rouge, comme ils se nomment; les Anglais briseront leuî puissance contré ces ennemis que rien n'effraye, tienne tente, et qui ne veulent qu'une chose, mais la veulent bien : être libres.
— Amen, de tout mon cœur, mon ami; je suis entièrement de votre avis : l'Amérique doit être aux Américains, et le vieux monde aux Européens,
— A la bonne heure, c'est la doctrine deMonroë cela, et c'est la bonne; elle ne tardera pas a triompher > parce qu'elle est juste.
— C'est un combat sérieux que vous allez livrer?
— Très-sérieux, mon ami.
•— Comptez-vous emmener don Luis avec vous?
— Certainement; don Luis ne me pardonnerait pas de le laisser ici*
— Vous avez raison, mais dites-moi?
— Que désirez-vous?
— Je vous ai confié une lettre à la Nouvelle^Orléans?
— Celle de mon frère de lait?
— Précisément I/avez-vous sur vous ?
— Elle ne m'a jamais quitté, mon ami.
— Vous rappelez-vous nos conventions ?
— Oui, certes ; vous la remettre lorsque nous nous retrouverions au désert,
— C'est cela.
— Est-ce que vous désirez que je vous la rende?
— Je vous avoue que cela me ferait plaisir.
— C'est juste, on ne sait pas ce qui peut arriver.
— Oh ! mon ami ! s'écria-t-il vivement.
— Quoi de plus simple, mon ami ; je vais courir un grand danger. Je puis être tué. Par prudence, vous me réclamez cette lettre, vous avez raison.
— Oh ! je vous la rendrai.
— Oui, après ?
— Vous vous méprenez, mon ami ; je suis certain qu'il ne vous arrivera rien de fâcheux. Si je vous redemande cette lettre, que je vous rendrai bientôt, soyezen convaincu, puisqu'elle vous est adressée par notre malheureux ami, c'est par des motifs particuliers que, lorsque vous les connaîtrez, vous apprécierez, je n'en doute pas.
— Soit, mon ami.
Il sortit alors un portefeuille de la poche de son vêtement, l'ouvrit, en retira un papier cacheté, et le présentant à don Gregorio :
— Voici la lettre, mon ami.
— Merci, dit don Gregorio en prenant le papier, qu'il
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serra avec un air de satisfaction, qui intrigua beaucoup le Coureur des bois.
— Maintenant, écoutez- moi, reprit celai- ci : aussitôt après le combat, je vous enverrai le Castor et Pawlet, avec certaines instructions que je vous prie de faire exécuter à la lettre,
— Je vous le promets.
— Ils seront accompagnés d'une cinquantaine de chas- , scurs.
— Vous ne reviendrez donc pas ici?
— Non, pas tout de suite; c'est vous, au contraire, qui me rejoindrez.
— Très - bien. Mais pourquoi m'envoyer tant d'hommes?
— Vous le saurez. Je puis compter sur vous?
— Comme sur vous-même.
— Merci. Maintenant, je vous quitte. Voulez-vous être assez bon pour m'envoyer don Luis? je puis avoir besoin de lui.
— A l'instant, mon ami.
Ils se séparèrent.
— Pourquoi ra'a-t-il redemandé la lettre? murmura, dès qu'il fut seul, Valent in, tout songeur
De son côté, don Gregorio disait en se dirigeant vers la. grotte :
— Je veux qu'il soit heureux, quoi qu'il arrive !
En pénétrant dans le camp, Valentin appela quelques chasseurs, et il les chargea de rassembler tous leurs m ' li
camarades, auxquels il voulait faire une communication importante.
Les chasseurs se mirent aussitôt en mesure d'exécuter cet ordre.
En ce moment, don Luis arriva tout courant.
— Don Gregorio me prévient, mon père, que vous avez besoin de moi ; dit-il joyeusement.
— Besoin de vous n'est pas précisément le mot, mon cher Luis, répondit Valentin en souriant; seulement, je désirerais ne pas me séparer de vous sans vous prévenir, quoique ce ne soit que pour quelques jours seulement. Voilà pourquoi j'ai prié don Gregorio de vous envoyer ici. Je ne voulais pas vous en parler dans la grotte, votre sœur aurait pu entendre ; vous comprenez, cela lui aurait fait du chagrin; ce que je veux avant tout éviter.
— Comment me séparer de vous? mais c'est impossible, mon père ! s'écria le jeune homme vivement.
— Il le faut, mon enfant j vous avez entendu ce malin le rendez- vous qui a été donné devant vous. Demain probablement nous allons combattre. L'affaire sera sérieuse et...
— Comment? interrompit le jeune homme avec chaleur; c'est lorsque vous allez combattre, vous exposer à des dangers, risquer votre vie peut-être, que vous prétendez me retenir ici? oh! vous ne m'aimez pas, mon père !
— Au contraire, mon enfant; c'est précisément parce que je vous aime, que je ne veux pas vous exposer.,.
LE SAUT DE Ti ELAN 1 83
— Non, mon père, non ; ce n'est pas pour cela !
— Pourquoi serait-ce donc alors, mon cher Luis?
— Parce que vous vous figurez que je suis un enfant peureux, indigne de combattre à vos côtés, comme Ta fait si souvent mon père! s'écria-t-il avec explosion.
— Oh! mon cher Luis, pouvez- vous vous méprendre ainsi à mes intentions !... Je vous jure que l'intérêt seul de votre sûreté m'engage à vous parler ainsi que je le fais.
— Je ne discuterai pas avec vous, mon père; répondit le jeune homme avec une résolution froide. Je crois que ce que vous me dites, vous le pensez. Vous avez le droit de m'empôcher de vous accompagner; mais je vous le jure sur la mémoire sacrée de ma mère, rien ne m'empêchera de vous suivre, rien au monde! J'irai seul, et, quoi qu'il arrive, je ferai mon devoir de soldat.
— Mon enfant, réfléchissez.
— Je n'ai pas à réfléchir entre l'honneur et la honte, mon père; ma résolution est prise; elle ne changera pas.
Il y eut un silence.
— Vous êtes résolu à venir quand môme, Luis? dit le chasseur au bout d'un instant.
— Résolu, oui, mon père, répondit-il fièrement; et au fond du cœur vous m'approuvez, j'en suis sur, mon père.
Valentin ne put résister plus longtemps; d'ailleurs son intention était, de l'emmener avec lui, et s'il avait
parlé ainsi qu'il l'avait fait, c'était afin de connaître la pensée réelle du jeune homme.
— Eh bien! soit, lui dit-il en lui tendant la main; je consens, Luis; vous viendrez avec moi.
— Oh! merci, merci, mon porc! s'écria le jeune liommc en se jetant dans ses bras avec une impétuosité qui fit sourire le Coureur des bois.
Tous les chasseurs, obéissant à l'ordre de Valentin, s'étaient groupés au milieu^du camp, où ils attendaient, appuyés sur les longs canons de leurs rifles.
— Venez, Luis, dit Valentin en souriant; puisque maintenant vous faites partie de l'expédition, vous avez le droit de prendre part à ce qui va se passer.
Ils s'approchèrent alors du groupe qui s'ouvrit respectueusement devant eux, traversèrent les rangs, puis Valentin monta sur la table où il se lint debout; alors, ôiant son bonnet de fourrure, et promenant son regard sur la foule qui l'entourait muette et attentive :
— Mes compagnons ; dit-il avec un gracieux mouvement de tête ; je vous salue.
Toutes les tètes se découvrirent, tous les fronts s'inclinèrent.
— Valentin Guillois, nous vous saluons; répondirent les chasseurs d'une seule voix.
— Mes compagnons, je vous ai réunis ; reprit Valentin ; pour vous faire une communication importante ; je parle surtout pour ceux de vous qui ont été engagés en mon nom, à Saint-Louis du Missouri, par don Gregorio Peralla; les autres sont tues amis particuliers, ils ont
LB'-SÀTJT DE LKÏjàN 135
fait le serment de me suivre partout : je n'ai donc pas besoin de demander leur avis ; je compte sur eux.
— Oui, oui! s'écrièrent les chasseurs de Valentin. Celui-ci reprit :
' — Mes compagnons, nous sommes tous ici, Àméricains des Etats-Unis ou Français du Canada; je dois donc m'expliquer franchement comme avec des amis qui me sont chers, et qui savent combien, chaque fois que je le puis, je défends leurs intérêts.
— Oui! oui! s'écrièrent tous les chasseurs.
— Les Anglais du Canada font, vous le savez, depuis longtemps la guerre aux confédérés Bois-Brùlés de la Rivière Rouge; leur but apparent est de contraindre les Bois-Brùlés à se courber sous leur joug; leur but réel est de coloniser le pays des hautes herbes, les plaines de la Rivière Rouge, et de relier la Colombie et le Vancouver au Canada, par une ligne de forts elde cpmptoirs établis dans les montagnes Rocheuses. Vous comprenez, mes compagnons, quelles sont pour nous les conséquences fatalement désastreuses de ce plan terrible; s'il réussit, nos plus riches territoires de chasses sont supprimes par les Anglais; nous sommes ruinés et réduits h mourir de faim.
Une longue agitation suivit ces paroles; Valentin lui donna le temps de se calmer, puis il reprit :
— Je suis résoluàm'opposer à l'exécution de ce plan odieux qui, pour nous, est la mort; dit-il d'une voix forte; voilà pourquoi j'ai fait une double alliance avec les Peaux-Rouges et les Bois-Brûlés; demain une co-
lonne anglaise, partie du Canada, doit passer non loin de l'endroit où nous sommes, pour aller faire sa jonction avec une autre colonne partie de la Colombie ; mes alliés et moi, nous avons résolu d'attaquer cette colonne, de la détruire, puis de nous retourner contre l'autre et de la refouler dans la Colombie. Voulez-vous me suivre; c'est pour nous que nous allons combattre ?
— Oui, oui! s'écrièrent les chasseurs en brandissant leurs armes avec enthousiasme, sus aux Anglais!
— Que ceux qui veulent me suivre passent à ma droite, reprit Valent! n.
— C'est inutile ! s'écria TornTrick en grimpant sur la table à côté du chasseur, nous vous suivrons tous; d'ailleurs regardez.
Par un mouvement spontané, tous les chasseurs, sans exception, s'étaient rangés à droite.
— Merci, mes compagnons; reprit Valenlin; un mot encore.
Le calme se rétablit aussitôt.
— L'atFaire sera rude; choisissez donc parmi vous onze chefs solides : le premier pour commander en Chef; les dix autres pour avoir sous leurs ordres des détachements de vingt hommes.
— Le commandant n'est pas difficile à choisir, c'est vous! s'écria Tom Trick, Personne n'est capable de nous conduire comme vous le ferez; cl puis n'etes-vous point partout et toujours notre Chef?
La nomination de Valentin fut volée d'enthousiasme. -^ Je vous remercie, dit-il ; je me montrerai digne
de la confiance que vous me témoignez; maintenant choisissez les autres chefs, j'attends le résultat de votre délibération; seulement ne portez vos voix ni sur Curumilla, ni sur Blue-Dewil, ni surBenito Ramirez, ils ne peuvent faire partie de l'expédition.
La délibération commença ; don Luis s'y mêla avec cette ardeur juvénile qui le rendait si sympathique.
La discussion se prolongea pendant plus d'une heure; enfin Torn Trick s'approcha de Valentin, une liste à la main.
— Les Chefs sont élus, dit-il, en lui remettant le papier.
— C'est bien Je vais proclamer leurs noms, au fur et à mesure ils passeront à ma gauche, puis» ils me suivront pour recevoir mes dernières instructions. Écoutez.
Il se fit aussitôt un profond silence* Valentin lut:
— Belhumeur, le Castor, Navaja, Pawlet, Luis de Prébois-Crancé, Tom Trick, Jonhson,Leemann, Jansen, Mortier.
Chaque nom avait été salué par de vigoureux hurrahs.
Au nom de Luis, Valentin avait serré avec émotion la main du jeune homme, tout fier de cette éclatante distinction.
— Les choix sont bons, dit Valentin; maintenant, compagnons, nettoyez vos armes, prenez deux jours de vivres, faites les sacs, nous serons à pied; à trois heures du matin le départ; ce soir nous boirons un coup de
vieille eau-de-vie de France pour nous réconforter, et j'en ferai remplir les gourdes.
Il se retira au milieu des témoignages de joie des chasseurs, et rentra dans la grotte, suivi des dix nouveaux Chefs*
l'embuscade
La nuit était magnifique, mais glaciale; le ciel, d'un bleu profond sans un nuage, était semé d'une profusion d'étoiles éiincelanlcs; la lune, à son plein, semblait nager dans l'élher; l'atmosphère était d'une pureté qui permettait de distinguer les objets aune grande distance; il n'y avait pas un souffle dans l'air; pas un bruit dans les montagnes, dontles hauts sommets se dressaient majestueusement vers le ciel, en prenant aux rayons blafards de la lune les apparences les plus étranges et les plus fantastiques.
Dans la grotte un profond silence régnait; quelques hommes roulés dans des couvertures dormaient étendus sur le sol. . .
Curumilla, accroupi devant le feu, son fusil entre les
jambes, les coudes appuyés sur les genoux, la tête dans les mains, gardait une immobilité de statue.
Depuis plusieurs heures, il conservait cette position.
Dormait-il?
Nul n'aurait su le dire .
Soudain le Chef tressaillit, il releva la tête et jeta
autour de lui un regard investigateur.
. La claie qui servait de porte à la grotte où reposait dona Rosario venait de tourner doucement sur ellemême, et une délicieuse tête déjeune fille s'était encadrée dans rentre-bâillement.
Le bruit produit pa'r.Touverlure de la claie avait été presque imperceptible, et pourtant si légev qu'il fût, il avait suffi pour donner l'éveil à l'ouïe fine et exercée du Chef indien.
Ses regards se dirigèrent vers la jeuae fille ; il sourit et posa un doigt sur ses lèvres.
La charmante tête disparut et la claie se referma.
Alors Curumilla se leva, s'approcha de la fenêtre do la grotte et levant les regards vers le ciel, il demeura quelque temps à l'interroger avec une attention extrême.
Puis, lorsqu'il. crut être certain de l'exactitude du calcul mental auquel il s'était livré, il revint vers le feu, cl se penchant légèrement sur le premier dormeur, il lui appuya la main sur l'épaule, en murmurant à voixbasse :
— Levez-vous, Valentin, il est l'heure.
Le Coureur des bois se redressa aussitôt et en un instant il fut debout.
LE SAUT DE i/ÉLAN 191
Curumilla passa du premier dormeur au second et ainsi de suite jusqu'au dernier .
Tous furent prêts en quelques secondes.
Ces dormeurs étaient les nouveaux officiers élus pendant l'apres-dîner.
Valentinles réunit autour de lui.
— Compagnons, dit-il, il est deux heures et demie, faites manger un morceau et boire un coup d'eau-de-vie à nos camarades; il est malsain de se mettre en route l'estomac vide, par un froid piquant comme celui de cette nuit; seulement qu'on se hâte ; le départ est à trois heures précises.
Les dix lieutenants quittèrent aussitôt la grotte.
— Quant à vous, Chef, dit Valentin; vous savez ce qui est convenu; aussitôt que vous aurez reçu les renforts que je vousenverrai, vouslaisserez ici les femmes sous lagarde de dix hommes, et vaec les autres vous viendrez me rejoindre au Saut-de-1'Élan, sur la rivière Jourdan.
— Et donaRosario?
— Vous me l'amènerez; je ne, veux plus me séparer d'elle, pauvre chère enfant.
En ce moment on lui frappa légèrement sur l'épaule.
Il se retourna.
Dona Rosario était devant lui.
— Vous ne voulez plus vous séparer de moi, méchant
père; dit-elle avec une moue charmante; et vous alliez partir sans m'embrasser.
A cette apparition imprévue le chasseur ne put rc-
tenir un mouvement de surprise, mais se remettant presque aussitôt :
— Bien à contre cœur, ma chère enfant; mais pour rien au monde je n'aurais osé vous réveiller u cette heure de nuit.
— Eh bien! vous le voyez, je me suis éveillée toute seule ; et se jetant dans ses bras: mon bon père, ditelle les larmes aux yeux; depuis que je suis près de vous, je suis si heureuse! ayez pitié de moi; ne vous exposez pas trop; vous êtes si brave que je tremble en vous voyant partir ainsi pour combattre. Hélas! hélas! qu'est-ce que je deviendrais si vous mouriez? il me faudrait donc mourir, moi aussi? oh! je vous en supplie, conservez-vous pour les deux enfants que votre frère de lait vous a légués, et qui maintenant vous aiment autant que si vous étiez leur père!
— Pauvre chère enfant; répondit Valentin avec émotion; ne pleurez pas ainsi, je vous en supplie; vous m'enlevez tout mon courage. Ayez confiance en Dieu, chère enfant; il me protégera cette fois encore, comme il Ta toujours fait jusqu'à présent.
— Vous ne vous exposerez pas témérairement ; vous me le promettez? reprit-elle avec insistance.
— Je ferai mon devoir comme Chef et comme soldat, mon enfant. Mais le courage n'exclut pas la prudence, je ne m'exposerai aux coups de l'ennemi qu'autant qu'il le faudra pour donner l'exemple à mes compagnons. Adieu, mon enfant ; il est temps de nous sépa-
rer. Rentrez chez vous, je vous en prie ; il faut que je vous quille.
— Je vous obéis, mon père ; mais laissez moi vous embrasser une fois encore, une seule !
Valentin la serra dans ses bras ; malgré lui, il sentait ses larmes prêtes à couler.
— Adieu, mon père; je rentre, mais c'est pour prier Dieu.
— Oui, mon enfant, priez ; la prière console et fortifie; Dieu vous exaucera, vous êtes un de ses anges.
Il accompagna la jeune fille jusque chez elle, puis après avoir refermé la claie : .
— Oh ! que c'est bon d'être aimé ainsi! murmura-t-il, de ne plus être seul sur la terre, et de sentir baitre près du sien des cœurs aussi franchement dévoués.
Il essuya les larmes qui coulaient sur ses joues, et il rejoignit Curumilla.
Le Chef s'était détourné pour ne pas voir la faiblesse de son ami.
— Au revoir, Chef, lui dit Valentin ; vous amènerez avec vous doîia Rosario elles deux prisonniers. Ne l'oubliez pas.
— Pourquoi ne les a-t-on pas exécutés ici ?
— Non ; ce n'était pas possible. Il est important qu'ils soient jugés aii Saut-de-l'Élan.
Curumilla haussa les épaules, mais il ne répondit pas.
Les deux hommes quittèrent alors la grotte et se dirigèrent vers le camp, qu'ils atteignirent en moins de cinq minutes.
194 LES B0IS-BRULK3
La plus grande animation régnait dans le camp* Les chasseurs mangeaient et buvaient en se chauffant près des feux.
— Sommes-nous prêts, compagnons? demanda gaiement Valenlin.
— Quand vous voudrez? répondirent les chasseurs; nous n'avons plus qu'à boire le coup de rétrier.
— A la bonne heure ! nous allons avoir un bon temps pour marcher.
— Oui, dit en riant Belhurneur, nous ne serons pas incommodés par la chaleur.
— Ni par le soleil, ajouta Tom Trick, Cette saillie fit rire.
— Bah! dit Valentin, la marche nous échauffera.
— Espérons-le, car le besoin s'en fait diantreoaent sentir, répondit Belhumeur.
— Avez-vous fractionné la troupe en escouades de vingt hommes chaque, ainsi que je l'avais recommandé?
— C'est fait, commandant.
— Très -bien. A vos rangs, compagnons ; il est trois heures.
Les chasseurs se hâtèrent d'obéir. . — Nous ne prendrons pas la file indienne, reprit Valentiu; nous ne faisons pas la guerre aux Peaux-Rouges; nous n'avons pas autant besoin de cacher notre piste; cependant il ne faut pas pour cela négliger la prudence. Le principal est de dissimuler notre nombre. Pour cela, il nous faut former un tout compact et si
Le saut de l élan IÔ5.
bien emboîter le pas, qu'il soit impossible de nous compter. Vous m'avez bien compris ?
— Oui, commandant ; répondirent les chasseurs.
— Très-bien. Que les officiers se tiennent avec leurs détachements, afin d'être prêts h tout événement. Nous marcherons sur quatre de front.
Le mouvement fut aussitôt exécuté.
— Et maintenant, que Dieu nous vienne en aide ! En avant, marche! et silence dans les rangs! l'expédition est commencée.
Valentin serra une dernière fois la main du Chef, et il se plaça à la tête de sa troupe, qui s'ébranla aussitôt et s'éloigna rapidement, en marchant de ce pas cadencé adopté par les Indiens; et qui, mieux équilibré que notre pas gymnastique, leur permet défaire quatorze et quelquefois quinze kilomètres à l'heure, sans trop de fatigue.
Curumilla demeura immobile tant qu'il lui fut possible d'apercevoir la troupe des chasseurs; mais lorsqu'ils eurent disparu dans les méandres infmisdes sentes des montagnes, il retourna tout pensif à la grotte.
Le Cherciieur-de-Pisles possédait une connaissance approfondie des montagnes Rocheuses : pas une sente, pas un ravin, pas un rocher dont il ne sût la position exacte.
Les vieux chasseurs de la troupe, qui cependant avaient, eux aussi, une longue expérience de ces montagnes, et qui savaient quel était le but de cette longue marche, ne s y reconnaissaient plus ; ils se trouvaient complètement déroulés, tant Valentin leur faisait faire
196 LES BOIS~RItULÉS
de tours et de détours, auxquels ils ne co ai prenaient rien.
Ils avaient calculé que la plaine de la Polie-Avoine, était éloignée de seize lieues environ du Voladero de rours Gris, et le calcul élait exact par les chemins habituels; mais ces chemins, ou plutôt ces sentiers, Yalentin Guillois s'était bien gardé de les prendre; il y en avait d autres, connus probablement de lui seul, qui avaient le double avantage d'être très-praticahles, et de raccourcir considérablement le trajet; ce fut dans ceux-là que Valcntin s'engagea avec sa troupe.
Aussi, grande fut la surprise des chasseurs, lorsque un peu après sept heures du matin, précisément au moment où l'aube commençait à blanchir lo ciel de ses teintes nacrées, ils débouchèrent tout à coup dans la plaine de la Folle-Avoine, sans qu'aucun indice leur eût fait pressentir son approche.
Ils avaient fait, en quatre heures, un trajet qui par les voies ordinaires en aurait exigé près de six, et ils avaient gagné quatre lieues; c'était un beau résultat.
A'ulenlin *fil établir Je campement sous le couvert, afin de ne pas révéler sa présence aux coureurs ennemis, au cas où ils s'approcheraient jusqu'à la plaine, et il donna l'ordre d'allumer les feux, de faire le thé et de préparer le repas du malin.
Ce à quoi les chasseurs s'occupèrent aussitôt avec ardeur; cette longue et pénible marché leur avait considérablement ouvert l'appétit.
Valeniin résolut de pousser une reconnaissance aux environs; il se fit accompagner par don Luis, tout
joyeux de la nouvelle existence qu'il menait, et charmé surtout de faire partie de l'expédition.
Valentin voyait, non sans plaisir, celle ardeur du jeune homme, et le goût qu'il semblait avoir pour celle vie d'aventure.
Voici quel était l'aspect du paysage.
De tous les côtés des hautes montagnes couvertes d'immenses forêts vierges, de pins, de cèdres, de chênes lièges, et en général de toutes les essences qui se reproduisent dans les hautes latitudes; en bas une plaine traversée par une rivière, ou plutôt un torrent tombant en cascades des hauts sommets, et qui allait se perdre dans ces prairies factices, si perfides, et auxquelles au Mexique on donne le nom caractéristique de chinampas ; la vallée était çà et là, semée de bouquets d'arbres formant des espèces de remises, et couverte par l'herbe haute et poussant drue à laquelle elle devait son nom.
De tous les côtés, la plaine était cerclée par les montagnes, dont les pentes boisées allaient s'abaissant en pente douce; à chaque extrémité elle se terminait par un défilé assez long et assez large; celai de droite, dans lequel Valentin avait proposé d'établir l'embuscade, était le défilé de la Passée des Bisons ; celui de gauche, que les Anglais étaient obligés de franchir, après avoir traversé le premier,, était beaucoup plus étroit, plus long que 1* autre', de plus il faisait de nombreux détours, et s'élevait par une pente assez raide, ce qui le rendait fort dangereux.
En ce moment les vapeurs qui s'élevaient des marécages formaient un brouillard intense, et noyaient et confondaient tous les accidents du paysage.
Il était fort difficile de se diriger dans cetle brume épaisse; tout autre que le célèbre Chercheur-de-Pistes aurait été fort embarrassé.
Valentin, au lieu de descendre dans la plaine, avait maintenu sa position sur les hauteurs; i! longeait le couvert, marchant à coup sûr, grâce à cette espèce d'intuition, que lui avait donnée l'expérience, ot qui lui aurait fait trouver son chemin au milieu des ténèbres les plus épaisses.
Tout en marchant, le Coureur des bois s'entretenait avec son jeune compagnon, auquel il expliquait corn ment il fallait marcher, d'abord pour ne pas trop se fatiguer, et ensuite pour reconnaître sa route, soit en consultant Técorce des arbres, soit en étudiant la nature du sol, et d'autres indices encore qu'il lui enseignait, que le jeune homme écoutait avec la plus grande attention, et dont il faisait son profit.
— Mon cberenfant, dit Valentin, leseul moyen de bien se diriger au désert, c'est de ne rien négliger ; môme les choses en apparence les plus futiles, tout est indice, tout peut servir ; tenez, voyez ces branches froissées, ces autres brisées: il est évident que quelqu'un a passé là, mais qui? Voilà ce qu'il faut savoir; est-ce un homme, est-ce un animal quelconque? Qu'en pensez- vous?
— Je crois, mon père, que ce doit être un animal?
— Qui vous porte à le" supposer?
LE SAUT Dfî i/ÉLAtt 109
— Voyez, les branches sont brisées et froissées, jusqu'à une hauteur qui nedépasse point trois pieds; je conclus, qu'un animal, sans doule poursuivi ou lancé à toute course, aura fait là une trouée.
— Pas mai, mon enfant, le raisonnement est plausible, cependant il est faux; si vous aviez réfléchi» vous n'auriez pas conclu ainsi ; dans le désert on rampe autant qu'on marche, voici pour la hauteur; en sus» examinez les branches, elles sont violemment tordues et non pas brisées net, comme un animal aurait pu le faire .
— C'est vrai, dit le jeune homme; je ne l'avais pas remarqué.
— Il faut tout remarquer, c'est ainsi qu'on devient un bon coureur des bois; il est vrai que c'est un métier que vous ne ferez jamais, dit-il avec bonhomie.
— Peut-être, mon père, je me sens beaucoup de goût pour ce métier, au contraire.
— Tout nouveau, tout beau; ce feù passera, mon enfant; mais, pour en revenir à ce que je vous disais, ces branches ont été brisées par un homme, qui a rampé sous ce buisson; et, tenez, que vous disais-je? regardez celte empreinte? '
— C'est le pied d'un homme ! s'écria Luis avec surprise.
— Très-bien; examinez-le et dites-moi si ce pied est celui d'un Indien, d'un chasseur ou d'un traitant?
— Quant à cela, c'est impossible, père; tous les pieds* se ressemblent, Peaux-Routes cl chasseurs ne portonsnous pas la même chaussure ?
— C'est vrai, mais nous la portons autrement; la marche diffère; la conformation du pied n'est pas la môme; ceci est l'empreinte d'un Indien sur le 'sentier de la guerre.
— Comment, sur le sentier de la guerre ?
— Oui. Regardez un peu en arrière du talon, le sol semble balayé.
— C'est vrai, père.
— Ce sont les queues de loups que les grands Braves attachent à leurs mocksens qui ont laissé cette trace; elles se seront détachées et .auront traîne sur le sol ; maintenant regardez le pied, il est très en dedans; l'empreinte est plus visible au talon, parce que les Indiens posent toujours la pointe -du pied en premier; remarquez de plus comme le pouce est écarté des autres doigts, cela provient de la courroie qui retient la semelle du mocksen.
' — Tout cela est vrai, je le vois, je le comprends. Oh! que de choses à apprendre encore ; c'est égal, j'y parviendrai, j'en sais déjà plus maintenant qu'il y aune heure.
— Tenez, Luis, regardez a travers l^s arbres. Voici le campement des Peaux-Rouges.
— En effet, dit-il.
— Tenez, voici encore ce qu'il vous faudrait apprendre-
— Quoi donc, père?
— A imiter lé cri des animaux et des oiseaux, c'est une langue dans le désert. Écoulez-moi bien'
Il imita alors trois fois le cri de l'aigle gris avec une
telle perfection que bien que Luis fût prévenu, il s'y laissa prendre et leva machinalement la tête pour voir où était l'aigle qui venait de se faire entendre.
Val en tin se mit à rire.
Le môme cri fut immédiatement répété, et presque aussitôt le Couteau-Rouge et Anhimicki parurent.
Lorsque les premiers compliments eurent été échangés^Valentin cl don Luis acceptèrent l'invitation des Chefs et allèrent avec eux s'asseoir autour du feu du conseil.
Valentin accepta le calumet qui lui était présenté et commença à fumer.
Au môme instant, du coté opposé du camp, le cri de l'aigle gris résonna à trois reprises différentes.
Le Couteau-Rouge se leva, et suivi de Anhimicki, après avoir répondu au signal tous deux s'éloignèrent.
Bientôt ils revinrent en compagnie du capitaine Griffilhs et du capitaine James Forsler.
Lorsque tous les Chefs eurent pris place autour du feu du conseil, le Hachesto présenta au Couteau- Rouge le grand calumet chargé de morrichee ou tabac sacré.
Le calumet fit deux fois le tour du cercle, puis le Hachesto recueillit la cendre du (abac, la jeta vers le ciel en se retournant vers le midi et en disant ;
— Wacondah! inspire ta sagesse à tes enfants, le conseil-médecine est ouvert.
Puis il se retira à distance,
Le conseil commença,
La parole fut donnée au capitaine Griffiths, en sa qualité de commandant en chef.
Le Bois-Brulé expliqua alors son plan, c'est-à-dire celui que Valentin lui avait inspiré la veille; il n'y changea pas un mot.
Les Peaux-Rouges acceptèrent ce plan avec enthousiasme.
— Mainlenant, j'ai à vous annoncer deux bonnes nouvelles, continua Griffiths. Un chasspur blanc, arrivé cette nuit dans mon camp, m'a annoncé que les Peaux- Rouges de la colonie anglaise, alliés comme nous le sommes à des chasseurs blancs et à des Bois-Brûlés, ont surpris les troupes anglaises que le gouverneur de la Colombie envoyait à la rencontre du colonel sir Georges Elliot; ils leur ont infligé une si rude défaite que nous n'avons plus rien à redouter de ces troupes ; d'ici à longtemps ullesne pourront pas être en état de tenter une nouvelle expédition.
— Nous en ferons autant ici, dit le Couteau-Rouge.
— Cela ne fait pas de doute, appuya Valentin; avezvous des renseignements sur la marche des Anglais?
— Je me préparais à vous en donner, reprit Griffiths; ils sont campés à deux lieues d'ici ; ils se remettront en marche à dix heures pour traverser le défilé ; ils ignorent le sort des troupes avec lesquelles ils veulent opérer leur jonction.
— Très- bon, fit le Couteau-Rouge,
— Le Wacondah protège ses enfants, ajouta Anhimicki; il nous livre les Yankees.
LE SAUT LE i/ÈLAN 203
— 11 faut nous hâter de préparer l'embuscade, reprit le capitaine Griffnhs; la moitié de mes hommes sont déjà embusqués à l'entrée du défilé.
'< — Moi, je me charge de garnir le côté gaucho du défilé, de construire et de garder la barricade, et de remplir les marais de tirailleurs*
— Le Couleau-Rouge, avec ses guerriers, garnira le calé droit du défilé et mettra des tirailleurs dans les marais; ses guerriers sont venus à pied.
— Anhimicki ira avec la moitié de ses cavaliers s'embusquer auprès des Bois-Briilés à rentrée du défilé; l'autre moitié restera derrière la barricade avec les guerriers Bois-Bi ùlés du grand Chef.
— Quel sera le signal de l'attaque ? demanda le Chercheur-de-Pistes. . ,
— Le cri de l'aigle gris trois fois répété, répondit le capitaine Griffiihs.
— Mon frère le chef des Bois-Brûlés est un grand guerrier, dit le Couleau-Rouge; ses frères Indiens approuvent son plan, il est très- bon ; ils obéiront ponctuellement à ses ordres pour vaincre les Yankees de l'autre côté de l'eau (1), et prendre beaucoup de chevelures ; tous les guerriers Peaux-Rouges sont les grands braves de leur nation; ils se rient de la mort; mes frères pales les verront combattre.
— Nous connaissons la valeur des Peaux-Rouges et
(i)'Le mot Yankee n'est qu'une altération du mot English, que les Indiens ne peuvent prononcer. Les Indicnsdu Canada nomment encore ainsi les Anglais.
nous savons que nous pouvons compter sur eux.
— Oaah! dit Anhimicki, nos frères pâles seront salisfaits ; ils-combattent pour conserver aux Peaux-Rouges les grands territoires de chasse; les Sachemsles aiment; ils leur seront alliés fidèles.
Valentin Guillois se leva ; tous les autres chefs l'imitèrent.
La conférence se trouva ainsi terminée,
— Je vais rejoindre mes chasseurs, dit Valentin Guillois; le temps presse.
— C'est sur vous surtout que je compte, mon ami, mon sauveur! dit le capitaine Griffiths à Valentin en lut serrant chaleureusement la main.
. — Soyez tranquille, répondit en souriant le Chercbeur-de-Pistes, vous avez ma parole.
— Je n'ai que peu dfe confiance dans les Indiens; je crains quelque trahison de leur part.
— Vous avez tort, mon ami; ils se conduiront bien, je vous réponds d'eux; ils ont tout autant intérêt que nous au succès. Les Peaux-Rouges ne trahissent que ceux dont ils ont à se plaindre; ici le cas est tout différent; ils ont, au contraire, à se louer de nous; et, ne serait-ce que pour moi en qui ils ont pleine confiance et qu'ils aiment, ils feront leur devoir.
— Enfin, a la grâce de Dieu! D'ailleurs, nos deux troupes réunies suffiraient, au besoin, pour battre ces maudits habits rouges. •
— Oui, mais non pas pour les détruire; qu'y a-t-iî de vrai dans la nouvelle que vous avez donnée au con-
LE SALÎT DE i/ÉLAN 205
fiûil à propos des Indiens de la Colombie anglaise?
— Elle est de pure invention ; j'ai pensé qu'elle stinuilerait nos alliés.
— Vous avez eu raison ; la défaite du colonel Elliot empochera, soyez-en certain, la venue de ces renforls qui, la colonne détruite, seraient sans objet.
— Je le pense comme vous ; bon courage !
— Bon espoir!
Ils se séparèrent alors. Chacun se hâta de rejoindre son détachement, afin de préparer l'embuscade dans laquelle devait se prendre la malheureuse colonne anglaise.
Le brouillard était dans toute sa force; il était impossible de rien distinguer à quatre pas de soi; cette obscurité était très-avantageuse pour les confédérés; elle leur permettait d'opérer leurs mouvements avec la plus grande sûreté.
Pour ces hommes accoutumés à se diriger, non avec les yeux, mais presque avec le flair et certainement avec l'instinct infaillible des sauvages habitants des solitudes, le brouillard était bien plutôt un auxiliaire utile qu'un empêchement.
Après avoir embusqué une centaine de ses chasseurs sur toute la longueur de la partie gauche du défilé, Valen.tin Guillois était descendu dans la plaine.
11 avait d'avance choisi l'endroit où la barricade devait s'élever; c'était à portée de fusil de la sortie du défilé, à l'endroit où la chaussée était rendue trèsétroite par l'envahissement progressif des marécages qui la minaient des doux cotés.
206 LES BOIS-BRTJLÉS
Vingt-cinq chasseurs furent chargés de creuser une tranchée profonde et large de plus de cinq mètres, travail auquel ils se livrèrent avec une si grande ardeur qu'en moins d'une heure et demie cette chaussée fut creusée et envahie par l'eau, tandis que la terre battue à mesure formait un mur épais et solide consolidé encore par des abatis considérables d'arbres, enchevêtrés de telle sorte que les chasseurs, embusqués derrière, étaient complètement invisibles et pouvaient tirer à leur aise et presque sans coup férir.
A droite et à gauche de la barricade se trouvait un sentier qui, après maints détours, allait rejoindre la chaussée à portée de pistolet de la sortie du défilé; sur chacun de ces sentiers, mais invisibles, furent embusqués des cavaliers Bois-Brûlés et Peaux-Rouges; puis cinquante chasseurs commandés par le Castor, Pawlet et Mortier, et cent Peaux- Rouges allèrent s'embusquer silencieusement à droite et à gauche dans les marécages. Les chasseurs placés dans le défilé étaient commandés par Navaja, Johnson, Tom Trick, Jansen et Leemann.
Valentin Guillois avait conservé avec lui, à la barricade, les deux escouades commandées par Belhumeur et Luis, son fils adoptif, sur lequel il voulait veiller, afin de voir quelle contenance il ferait à cette première affaire.
La chaussée formait denombreux coudes, de sorte que non-seulement elle était invisible de la sortie du défilé, mais qu'il fallait être presque dessus pour Ta percevoir.
Valentin était convenu avec les tirailleurs du marécage d'un signal pour les avertir quand ils devraient commencer le feu.
Ce signal était le cri du Vautour fauve, répété trois fois.
A dix heures du matin, tous les préparatifs étaipnl terminés, toutes les mesures prises.
Vers dix heures et demie, le brouillard, enlevé par une rafale de vent, disparut comme un rideau de théâtre et démasqua le splcndide paysage de la plaine déjà tout ensoleillée.
Rien ne paraissait; tout semblait désert; un calme profond régnait sur cette majestueuse solitude, où tant d'hommes inconnus les uns aux autres, se préparaient à s'égorger avec une rage féroce, pour des intérêts mal définis; et dont un grand nombre d'entre eux ne comprenaient môme pas la valeur.
En ce moment un Peau -Rouge parut.
— Eh bien? lui demanda A'alentin.
— Les Yankees approchent; ils marchent fiers, calmes et résolus, répondit l'Indien.
— Se douteraient-ils de quelque chose? demanda vivement Valentin. Où sont-ils?
— Leur avant-garde n'est plus qu'à deux porlées de fusil du défilé*
— C'est bien; que mon frère retourne vers ceux qui l'ont envoyé; nous sommes prêts.
— Hugh ! dit l'Indien en grimaçant un sourire* Et il disparut.
Un peu en arrière de la barricade, Valentin Guillois avait fait conserver une de ces remises dont nous avons parlé plus haut. Cette remise était composée d'une quantité d'arbres énormes et d'une très-grande hauteur.
Sur un geste du Chercheur-de-Pistes, cinq ou six hommes jetèrent leur fusil en bandoulière et s'élancèrent sur ces arbres, au milieu desquels ils ne tardèrent pas à disparaître.
Ces chasseurs devaient à la fois servir de vedettes pour annoncer rapproche de l'ennemi et de tirailleurs.
Valentin fit la visite de la barricade afin de s'assurer que tout était en ordre et chacun à son poste; puis il revint au centre delà barricade où se trouvaient Belhumeur et Luis.
Il jeta un regard à la dérobée sur son fils adoptif.
Le jeune homme se tenait appuyé sur son fusil; il était un peu pâle, mais calme et résolu.
— Eh bien! mon enfant? lui demanda-t-il affectueusement; l'action ne va pas tarder à s'engager, comment vous trouvez-vous?
— Assez bien, mon père; j'éprouve, je vous l'avoue, une certaine émotion, une inquiétude nerveuse que je ne puis m'expliquer, mais cela se passera.
— Nous avons tous éprouvé la môme chose à notre première affaire; dit Valentin en souriant.
— Buvez un coup de vieille eau-de-vie de France; cela vous remettra, jeune homme, dit gaiement Belhumeur; dans dix minutes vous n'y penserez plus*
LE SAUT DE i/ÉLAN ' 209
— Non pas, je ne veux pas me donner un courage factice! répondit-il en souriant; je me crois brave, je vais bientôt savoir à quoi m'en tenir; cette émotion n'est que l'instinct de la conservation que Dieu a mis dans le cœur de l'homme qui s'éveille en moi ; mais la volonté, je l'espère, domptera bientôt cette révolte de la nature, et le premier moment passé, je ferai mon devoir, je le crois*
— Bien répondu, mon enfant, vous vous supposez brave, votre raisonnement me prouve que vous Têtes réellement; tous nous avons tressailli la première fois que nousavons vu le feu ; cependant nous nepasson s pas aujourd'hui pour des poltrons.
— J'affirme que Luis est brave et que bientôt il nous le prouvera; dit Belhumeuren riant.
— Merci, mon ami ; répondit le jeune homme en lui tendant la main ; j'essayerai de ne pas vous faire mentir.
En ce moment le cri de l'Aigle gris se fit entendre strident et prolongé.
— Bravo ! s'écria Belhumeur, sa main n'a pas tremblé dans la mienne. A la bonne heure, tout est dit maintenant!
Cependant le combat était vigoureusement engagé dans le défilé; la fusillade crépitait sans interruption; par instant elle semblait se rapprocher.
De temps en temps on entendait résonner comme un cri de défi le hurrah des soldats anglais.
Toula coup éclata comme un coup de tonnerre le
cri de guerre des Peaux-Rouges; la fusillade devint plus intense, des clameurs terribles s'y mêlaient par intervalles: cris de douleur, de colère et de triomphe.
Sir Georges Elliot était un vaillant soldat ; ce n'était qu'à contre-cœur qu'il s'était hasardé dans le défilé, et contraint par la nécessité; il n'y avait pas d'autre passage.
Il n'y avait pénétré avec sa colonne qu'après l'avoir fait reconnaître avec le plus grand soin parseséclaircurs ; le rapport de ceux-ci fut qu'il n'existait aucun danger, que le défilé était désert; qu'il n'existait aucune embuscade.
D'ailleurs cette embuscade, qui l'aurait tendue? t Sir Georges Elliot savait, ou plutôt croyait savoir, que le seul détachement que les confédérés possédaient dans cette région, était celui du capitaine John Griffilhs, fort de deux cents hommes au plus.
Le colonel anglais ne pouvait supposer que le capitaine Griffilhs fût assez fou pour oser avec un aussi faible contingent, attaquer une colonne de troupes réglées, forte de six cents hommes.
. Use décida donc à continuer sa route.
Tout alla bien d'abord ; les Anglais étaient parvenus presque à la moitié du défilé sans que rien de suspect vînt éveiller leurs soupçons; ils se considéraient déjà comme hors de danger, lorsque tout à coup, à un signal donné, sans qu'ils vissent paraître personne, une fusillade terrible éclata de tous les côtés à la fois.
La colonne s'arrôtapour faire face à l'ennemi; un
LE SAUT DE i/ÉLAN 211
instant la pensée lai vint de retourner sur ses pas; mais déjà l'avant-garde de la colonne débouchait dans la plaine; il n'était pas possible de l'abandonner.
Le colonel brandit son épée, se mit à la tête de sa troupe, cria : en avant! et la colonne s'élança à toute bride à la suite de son chef.
Ce fut en ce moment que les Peaux-Rouges jetèrent leur terrible cri de guerre, et que, Indiens et Bois- Brûlés poussèrent une charge h fond sur les derrières de la colonne.
Les cavaliers anglais passaient littéralement entre deux murs de feu.
Ils étaient fusillés à bout portant, sans riposte possible.
Enfin ils débouchèrent sur la chaussée. .
Ils respirèrent, ils se croyaient sauvés !
Ils étaient perdus!
Ce que Valentin avait prévu arriva; les Anglais voulurent débusquerles tirailleurs qui les visaient de derrière les buissons; ils roulèrent dans les marécages !
La lutte devint horrible; les Anglais enveloppés de toutes parts étaient venus se briser contre la barricade.
Ils se sentaient perdus; ils combattaient avec toute l'énergie du désespoir; aucun d'eux ne songeait à demander quartier.
Les cent ou cent cinquante survivants de la colonne, retranchés derrière les cadavres de leurs chevaux égorgés, continuaient une lutte héroïque qui ne pouvait se
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terminer que par leur mort; ils résistaient à toutes les attaques, muets, sombres et calmes comme des hommes qui ont fait bravement le sacrifice de leur vie et qui, certains de mourir, sont décidésà résister jusqu'au bout. . Tout à coup, Valentin Guillois, saisi d'horreur et de pitié pour une si sublime résolution, s'élança, suivi de Luis, en criant d'une voix qui fut entendue de tous ;
— Arrêtez! cessez de tirer!
Les chasseurs, les Bois-Brûlés et les Peaux-Rouges obéirent; tant il y avait d'autorité dans la voix de cet homme pour lequel ils professaient tous un si profond respect, et auquel ils savaient qu'ils devaient celte éclatante victoire.
Valentin Guillois s'avança alors vers les Anglais, son fils adoptif l'accompagnait; tous deux étaient sans armes.
Lorsqu'ils eurent atteint le rempart de chevaux.et de cadavres empilés, ils s'arrêtèrent.
— Que demandez-vous? dit le Colonel en baissant son épée.
— Nous venons vous offrir la vie.
— Nous ne la demandons pas ! répondit fièrement le Colonel ; nous voulons mourir !
— Nous voulons mourir ! répétèrent les soldats comme un sombre écho.
— C'est de la folie. Écoulez au moins mes propositions.
— Nous n'écouterons rien! répondit froidement le Colonel; vous nous avez lâchement surpris. Vous avez
assassiné nos camarades ; nous tomberons tous ici jus* qu'au dernier, mais en les vengeant !
— Vengeance ! s'écrièrent les soldats.
— Écoutez-moi, au nom du ciel! s'écria Valentin avec insistance ; je vous offre la vie sauve, la liberté.
— Retirez-vous; nous ne croyons ni à vos paroles, ni à vos promesses ; nous voulons mourir* Arrière f
Et il leva son épée.
Ce mouvement tout machinal fut interprété par les soldats anglais, qui s'y trompèrent, comme un ordre de recommencer le combat.
Une décharge éclata.
Luis se je.ta résolument devant Valentin, qu'il couvrit de son corps.
Il tomba frappé d'une balle destinée au chasseur.
A celte agression subite, qui fut considérée comme une trahison, le combat recommença avec un acharnement sans égal de la part des confédérés, et une résolu* tion opiniâtre de celle des Anglais.
Le premier mouvement de Valentin fut de relever le jeune homme.
Soudain il poussa un cri de joie : Luis se relevait seul; il était pâle comme un suaire, mais sans blessure*
La balle avait frappé de biais sur la plaque en cuivre du ceinturon du jeune homme, elle n'avait pu pénétrer. La commotion qu'il avait reçue l'avait renversé évanoui, ne respirant plus; mais quelques minutes avaient suffi pour le faire revenir à lui, heureux d'avoir sauvé la vie de son père adoptif.
Cependant les Anglais, pressés de toutes parts, tombaient les uns après les autres comme les épis mûrs sous la faux du moissonneur.
Ce n'était déjà plus un combat, mais un carnage, un massacre, une horrible boucherie.
Tout à coup, Luis aperçut le Colonel à demi renversé et se défendant avec désespoir contre quatre Bois- Brûlés ou chasseurs, qui l'attaquaient à la fois.
— Oh! je le sauverai! s'écria-t-il.
Et, bondissant comme un tigre au milieu de la mêlée, il s'élança vers le Colonel, et repoussant les assaillants :
. — Prisonnier à moi! s'écria- t-il en l'enlaçant dans ses bras,
— Arrière ! cria Valentin, qui l'avait suivi.
Les assaillants s'éloignèrent à la recherche d'autres victimes.
Le Colonel jeta un regard triste autour de lui.
Tous ses compagnons avaient succombé, seul il restait debout : il n'était plus entouré que de cadavres.
Il secoua la tête avec désespoir.
— Mes pauvres soldats! mes pauvres enfants! murmura- t-il en étouffant un sanglot.
— Venez, venez donc, monsieur ! lui dit Luis en essayant de l'entraîner, afin de le soustraire à l'affreux spectacle qu'il avait sous les yeux.
— Je vous remercie, généreux jeune homme; dit le Colonel en le repoussant doucement, et vous aussi , brave chasseur, ajouta-t-il en s'adressant à Valentin, je
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vous remercie du dévouement que vous me témoignez; mais il esl inutile. Regardez autour de vous : tous mes braves compagnons sont étendus là, autour de moi, morts, impitoyablementmassacrés. Je reste seul» je ne veux pas leur survivre. Adieu, et encore une fois, merci.
Et avant que les deuxhommes eussent eu le temps de l'en empêcher, le Colonel saisit un pistolet accroché à sa ceinture, le leva jusqu'à son front, lâcha la détente et roula sur le sol, le crâne fracassé, en murmurant ce dernier mot :
— Dieu !
Valentin et Luis furent épouvantés de cette horrible catastrophe; ils se hâtèrent de s'éloigner.
La \icloire des confédérés était complète; la colonne du Colonel George Elliot étaitanéantie.
De plus, un riche convoi de vivres et de munitions était tombé entre leurs mains.
Les Peaux-Rouges n'avaient pas réussi à faire un seul prisonnier; ils s'en dédommagèrent en scalpant impitoyablement les cadavres.
Seul le Colonel, grâce à Luis, qui se hâta de l'enterrer, aidé par Belhumeur, échappa à cette suprême injure.
Par les soins de Valentin, la sépulture fut donnée à toutes les victimes de cette effroyable hécatombe humaine.
Grâce aux excellentes mesures qui avaient été prises, les pertes des confédérés furent presque nulles*
Entre morts et blessés, ils perdirent à peine trente hommes.
Comme toujours en. pareille circonstance, les Peaux- Rouges furent les plus éprouvés.
Les confédérés campèrent sur le champ de bataille.
Le lendemain ils se séparèrent.
Les Peaux-Rouges s'éloignèrent pour se rendre sur leurs territoires de chasse, aussitôt après le partage du butin.
James Forster, à la tôle de trois cents hommes, se dirigea du côté où les troupes de la Colombie devaient venir; il était porteur d'instructions secrètes que Griffiths lui avait confiées.
Valentin envoya à la grotte du Voladero de l'Ours gris cinquante hommes commandés par le Castor, auquel Valentin fit des recommandations particulières.
Puis John Griffiths et Valentin Guillois, confondant leurs deux troupes, prirent de compagnie la direction du Saut-dc-l'ÉIan, sur la rivière Jourdan.
Il va sans dire que Luis accompagnait son père adoplif.
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