‹ Le Scandale au théâtreChapitre 8 sur 24 · DIRECTEURS ET AUTEURS · texte numérisé non relu

DIRECTEURS ET AUTEURS

Reformes à introduire. — Les jeunes auleurs. — Les auteurs inconnus. — Le salon directorial. — Deux exemples. — M. Victorien Sardou. —M. Louis d'Assas.

Il me semble qu'un directeur intelligent, habile, mais surtout hardi, pourrait facilement introduire dans son théâtre de très grandes réformes, et mettre un terme aux abus que nous avons seulement indiqués.

Et certes, nons sommes loin de les avoir indiqués tous! un volume entier suffirait-il pour signaler aux hautes intelligences qui président aux destinées de nos théâtres, les fautes, les erreurs, les sottises et les criants abus qui se commettent chaque jour en leur nom ? Nous ne le croyons pas. Que quelqu'un soit assez avisé pour écrire un jour ce livre, pour publier franchement sa pensée sur toutes les choses que nous laissons ici, et avec intention, dans l'ombre et dans l'oubli, et vraiment il y aura de quoi proposer une révolution entière dans les administrations théâtrales.

Nous parlions tout à heure des tendances actuelles de nos théâtres, qui jouent depuis quelques années les pièces à femmes, dont nous ne saurions assez condamner l'introduction sur nos scènes. Aux objections faites, un directeur, nous opposait la grande question : l'argent.

Mon Dieu, nous sommes un peu de l'avis de ce directeur; mais il nous semble encore qu'en apportant de grandes modifications et de grandes réformes dans la machine administrative en général, un directeur pourrait faire de l'art et du beau, sans s'exposer pour cela à des faillites que tous déclarent aujourd'hui inévitnbles.

Le système régnant est absurde tel qu'on l'applique à toutes choses, et cela aussi bien pour la réception des pièces que pour l'engagement des artistes. Les unes sont exclusivement commandées aux mêmes faiseurs, auxquels on donne de grosses primes en dehors des droits fixés; les autres sont trop absolument sacrifiés à quelques grandes et rares individualités qui absorbent à elles seules les quatre sixièmes de la recette, et écrasent de leur supériorité réelle ou de convention leurs camarades, qui paraissent mauvais, mis en contact avec un célèbre voisinage.

Chaque théâtre paraît avoir adopté un auteur spécial, ou du moins quelques auteurs spéciaux qui fournissent à tour de rôle les grandes |)ièces de l'année. C'est ainsi que MM. Denncryet Dugué accaparent la Gaîté et l'Ambigu; que M. Meurice tient la scène à la Porte Saint-Marlin, pendant que M. Léon Lava, fait les délices du public bonace du Théâtre Français. M. Feuillet, est devenu l'auteur fivori du Vaudeville, et M. Dumas fils, le préféré du Gymnase. A des époques fixes ces noms apparaissent flamboyants sur l'affiche et le succès les accompagne. A la suite de ces astres brillants, se place M. Barrière, qu'on trouve un peu partout

avec toutes sortes de collaborateurs. Quand ces messieurs sont occupés, pris ouabsents, on aencore recours à M. Scribe ou à M. Dumas père, les vétérans du théâtre.

Dans les théâtres tout à fait secondaires, nous trouverons à l'ordre du jour les noms de MM. Cogniard, Labiche, Martin, Monnier, L. Thiboust qui apparaissent périodiquement aussi sur les affiches des Variétés et du Palais Royal. L'Odéon seul, qui a cependant ses grands faiseurs, MM, Louis Bouilhet et Ponsard, ouvre son théâtre à des jeunes gens, à des inconnus, ou bien à des moins favorisés, bien que célèbres déjà.

Le répertoire moderne tourne perpétuellement dans ce même cercle de noms. Les grandes pièces, sur le succès desquelles compte vivre le théâtre, sont l'œuvre des vétérans; les pièces en trois actes se donnent aux auteurs qui représentent l'âge mûr ; les autres se partagent les petits livrets, les petits vaudevilles et les levers de rideau. Les générations se succèdent ainsi sans espoir de progrès, parceque les directeurs se tracent une marche et une série d'habitudes, qu'il se lèguent entre eux sans espoir de retour, puisqu'ils y trouvent leur fortune.

Et comment voulez-vous que le théâtre moderne

progresse au milieu de cette inertie et de ce parti pris ? Comment voulez-vous du nouveau, du jeune, du vrai, quand vous confiez vos pièces à vos marchands de littérature patentés, qui vous servent depuis vingt-cinq ans le même drame habillé de diverses façons? Et surtout, comment voulez-vous que vosjeunes auteurs se forment et deviennent un jour les fermes appuis du répertoire chancelant ?

Qui vous les présente ceux-là? Est-ce à leur esprit, à leur talent qu'ils doivent d'abord leur entrée chez vous ? Non pas. Vos auteurs ordinaires, auxquels ils servent de gâcheur s, \ou.s les amènent un beau jour, et vous leur donnez à brocher sur celte recommandation, un médiocre petit lever de rideau. Au lieu d'encourager chez eux un talent naissant, des idées jeunes et vivaces, l'avenir, la jeunesse, la force et la vie, vous les forcez à se traîner à la remorque des routiniers vos fournisseurs. Ils étaient pleins d'espérances, pleinsdavenir ; vous en faites des impuissants avant l'âge.

Et qu'un jour, aujourd'hui peut-élre, fatigués des œuvres rebattues de vos faiseurs, vous vous disiez sagement : Mais Dumas passe, Denneiy s'use, Scribe est usé ! Vous viendrez alors trouver ces sous-faiseurs, auteurs jusqu'à cejour de vos pièces

légères, de vos remplissages et de vos levers de rideau ; vous leur demanderez une de ces œuvres émouvantes et passionnées, brillantes et sensées, comme vous voudriez pouvoir en jouer quelquefois^ et vous ne trouverez rien !

Cet esprit qu'ils avaient, vous l'avez gaspillé et perdu ! cette force, vous l'avez tuée; cette jeunesse, vous l'avez anéantie ! et vous n'avez plus devant vous que de jeunes caducs incapables d'une idée qui ait le sens commun, et d'une pièce qui vaille quelque chose ! Vous leur avez appris à confectionner des Mémoires de Mimi Bamboche ou des Revues de fm d'année, et je vous demande un peu ce que vous vous voulez qu'ils vous donnent de bon et d'honnête après la perpétration d'une semblable littérature ?..

Mais, si au lieu de ne recevoir chez vous que les ouvrages de messieurs vos auteurs, ou ceux de leurs amis qu'ils vous présentent, vous introduisiez dans vos théâtres quelques noms nouveaux,, quelques œuvres d'inconnus; croyez-moi, vous auriez peut-être moins de routine et plus de succès! N'existe-t-il pas de par le monde une quantité de jeunes littérateurs obscurs et malheureux qui ont peut-être écrit des chefs-d'œuvre ?

Vous allez me dire que tout le monde croit avoir écrit un chef-d'œuvre, et que s'il vous follait lire tous les manuscrits qu'on vous présente, votre existence de directeur n'y suffirait pas. On a déjà vingt fois fait cette objection et cette réponse. Vous savez mieux que moi ce que cela vaut. Les faiseurs de pièce ne pullulent pas à ce point que toutes ne se puissent lire. Instituez, vous directeur, une commission composée d'artistes, de gens de lettres, de journalistes ; lisez une pièce par jour de celles qui vous seront apportées. Vous en aurez ainsi plus de trois cents par an. Faites un choix dans ce nombre, et certes vous en trouverez qui vaudront dix et vingt fois les inepties que vous jouez chaque soir!

Et combien de ces pauvres jeunes gens meurent de faim au milieu de leurs illusions et de leurs manuscrits! Combien, croyant trouver un accueil hospitalier, ont apporté chez les concierges des théâtres des livrets qu'on ne leur a jamais rendus ! Combien, tremblants et timides, sont venus chercher une réponse qu'on n a pas faite, pleins d'un espoir peut-être injustement déçu !. ..

Les compterez-vous ces Gilbert, ces Chatterton du théâtre? Leur nombre est immense et accroit

tous les jours. Et pourtant, ceux-là, ils ont puisé dans les ennuis, dans la misère, dans les déceptions, celte force, cette expérience, cette vigueur nécessaire pour la conception des œuvres sérieusesl Ils ne sont pas comme vos jeunes auteurs nés dans du coton, élevés dans la plume! Ils n'ont pas grandi dans les boudoirs des lorettes, ni écrit leur première pièce sur les genoux d'une femme joyeuse, et avec la certitude d'être joués quand même!

La vie de ceux-là, n'a été qu'une joie, une folie, une débauche! aussi savent-ils peindre à merveille le monde bizarre dans lequel ils ont vécu. Mais parlez-leur de grandes et fortes idées, dé littérature, d'esprit sérieux ; vous n'avez plus personnel vos jeunes auteurs, sur l'avenir desquels vous comptez, sont tous, à peu d'exceptions près, des gandins blasés et incapables !

Mais parmi les inconnus, pour un qui arrive, cent tombent dans le ruisseau !

Et ceux que vous accueillez, comment parviennent-ils jusqu'à vous, directeur? Est-ce parce que vous avez lu ou apprécié leurs pièces ? parce que vous avez reconnu en eux un talent sérieux ; parce que vous les avez reçus, que vous leur avez

parlé, qu'ils vous ont communiqué leurs p-nsées et leurs espérances?

Oh ! que non pa?, par exemple !..

Qui donc est assez naïf, assez simple encore, pour penser qu'un directeur reçoit les auteurs inconnus, ou bien qu'il lit leurs manuscrits?

Vous désirez voir un directeur de théâtre ? Voici la petite comédie bien simple, mais bien vieille déjà, que l'on va vous jouer à cette occasion.

Un auteur inexpérimenté, jeune et novice, a fait une pièce. Il court frapper à la porte d'un théâtre.

— M. le directeur? demande-t-il.

Il est, je suppose, trois heures. Un huissier propre,médaillé, poli, et qui sait son rôle, est chargé des introductions et des réceptions. Il connaît tous les visages de ceux que peut recevoir son maître. Or, voici la consigne:

— Je n'y suis pas pour ceux qui ne sont ni M. Dennery, ni M. Scribe, ni M. Dumas, ni les journalistes en renom, ni les banquiers, ni les grands artistes, etc.. Recevoir très gracieusement les porteurs de manuscrits; prendre leur petit rouleau avec une promesse mielleuse, mais en fait

de visite les renvoyer aux calendes grecques I — M. le directeur ne reçoit pas à cette heure, répond l'aimable suppôt de la direction, il n'est visible qu'à midi.

L'auteur revient le lendemain à Theure indiquée ; on 1 e prie de repasser le surlendemain à trois heures. Au bout de huit jours de courses inutiles, le pauvre garçon laisse son manuscrit, que souvent il ne reverra jamais.

Puis un jour, un auteur ami de la direction, et qui peut à loisir visiter les cartons du théâtre, extraira ledit manuscrit, l'emportera, le lira, et en tirera une pièce qui aura grand succès, et qui lui rapportera beaucoup de gloire et beaucoup d'argent !

Ceux que vous avez joués, vous, directeurs, ont eu aide et protection. Une main amie ou puissante les a menés jusqu'à vous, et vous avez pris et fai représenter leurs pièces, non pour eux, mais par amitié ou par respect pour ceux qui vous les ont offerts ou imposés.

Régie générale, on n'arrive au théâtre que par la protection. Mais ayezdu talent comme Molière, et soyez pauvre comme Job, vous êtes bien sûr de mourir de faim sur votre fumier!

Et pourtant parmi ces pauvres dédaignés et oubliés, combien souvent ont un talent véritable c L sérieux !

Deux exemples bien opposés et bien récents doivent être d'un grandenseignement pour les directeurs.

En 1855, je crois, M. Victorien Sardou, l'auteur très justement applaudi de Monsieur Garât, des Pattes de Mouche et récemment des Femmes fortei, iit recevoir à l'Odéon une pièce en trois actes et en vers: la Taverne des Etudiants. La chute fut éclatante; la pièce sifïlée à outrance ne reparut jamais sur l'affiche, et on n'entendit plus parler de l'auteur.

Longtemps après cette aventure, M. Sardou se maria; il vit chez sa femme MlleDéjazet. L'illustre artiste, aussi bonne qu'elle est grande comédienne, et ce n'est pas peu dire, accueillit le poète malheureux, l'encouragea; puis comme elle allait ouvrir le théâtre qui porte son nom, elle demanda une pièce à l'auteur oublié. Cette pièce a été un grand succès : les Premières armes de Figarol Depuis, M. Sardou est devenu un écrivain célèbre : on joue ses pièces au Gymnase ; on va les jouer aux Français, et il peut prétendre cer-

tainement un jour aux honneurs académiques.

Mais franchement, avec tout son talent, toute son habileté scénique, toute sagaîté, tout son esprit très fin et très distingué, M. Sardou serait-il arrivé sans le secours de Mlle Déjazet? Nous ne le croyons pas. M. Sardou eût fait comme tant d'autres: les Pattes de Mouche resteraient sans doute encore oubliées dans les cartons du Gymnase, et le Vaudeville n'eût jamais joué sa jolie comédie les Femmes fortes]

L'autre exemple est triste; son dénouement est une histoire d'hier.

Il y a quelques années, un jeune gentilhomme, M. Louis d'Assas, écrivit une comédie en vers j La Vénus de Milo. L'Odéon, le plus hospitalier et le plus favorable aux jeunes gens, d'entre tous les théâtres de Paris, accueillit le jeune homme el l'ouvrage. Là, commencèrent ses tribulations. L'ouvrage fut répété, su, presque joué, puis rejeté à une autre saison.

L'année suivante, la pièce fut distribuée d'une manière beaucoup moins heureuse pour l'auteur, qu'on fit attendre des mois entiers. On avait des engagements avec M. Laferrière, Mlle Thuillier, M. Ponsard, M. Bouilhet; il fallait bien donner le pas à tous ces gens-là 1

Enfin, après une attente très longue, le jeune auteur vit jouer sa pièce; elle eut un honorai^le succès; elle renfermait de très beaux vers, de très généreuses idées, et promettait beaucoup [)0ur l'avenir de M. d'Assas.

Mais, quelques jours après la première représentation,l'acteur principal, M. Guichard, tombe malade; et voilà la pièce reléguée dans l'oubli . On ne fait pas doubler le rôle ; mieux que cela, l'artiste se rétablit et la pièce n'est plus en question. Alors papier timbré, assignation, huissiers et menaces; M. d'Assas use sa santé et sa bourse, et meurt tout-à-coup d'épuisement et d'ennui au moment même où le succès de la Vénus de Milo semblait assuré.

Aujourd'hui la pièce reste au répertoire, et compte parmi l'une des meilleures qu'ait jouées rOdéon.

Ah! si les directeurs et les libraires entendaient sensément et logiquement leurs all'aires, laisseraient-ils mourir ainsi les auteurs d'avenir, ou deviner par les autres ceux qui peuvent être les appuis et les gloires de la littérature et du théâtre?

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