LA TOILETTE DES ACTRICES
Ce qu'elle est. — Ce qu'elle n'est pas. — Ce qu'elle devrait être. — Les féeries et les revues de fin d'année.
Je signale encore, et en terminant, une réforme intérieure que je voudrais voir faire par MM. les directeurs de théâtres. Je veux parler de la toilette de leurs actrices , qui offense généralement et à la fois, la décence, la logitjue et le bon goiit. La
toilette d'une actrice fait partie de la mise en scène d'une pièce, et il est aussi ridicule de l'exagérer et de la dénaturer, que de changer arbitrairement l'aspect de la décoration exigée par l'ouvrage qu'on représente.
Je remarquais dernièrement les singulières toilettes portées par Mme Suzanne Lagier dans la Famille de Puyméné , pièce de M. Poussier déjà morte aujourd'hui, et que le théâtre du Gymnase nous avait servie sans doute pour nous punir d'avoir trop applaudiaux Pattes de mouches, ou trop ri au Voyage de M. Perrichon.
Au second acte de ladite pièce, Mme Lagier apparaît dans une robe de chambre blanche et bleue, aussi splendide qu'elle est de mauvais goût.
Au quatrième acte, la même Mme Lagier réapparaît dans une toilette grise,d'aussi mauvais goût qu'elle est splendide.
On m'a dit à cela que Mme Lagier jouant dans le drame de M. Poussier le rôle d'une lorette, devait en avoir la mise et la tenue. Je ne suis pas du tout de cet avis, et je trouve que la couleur locale, respectée à ce point, devient tout ce que vous voudrez qui n'est ni digne ni convenable.
Généralement le public juge beaucoup la vertu
des actrices sur h» robe qu'elles portent, et le public a grandement raison.
J'aborde ici un sujet scabreux, mais qui m'est inspiré par la toilette de pas mal de nos actrices, même les plus estimées ; on ne m'en voudra pas de cette sorte d'étude dans laquelle j'éviterai avec soin les personnalités et même les simples allusions. -- — I
Je disais donc qu'il est très facile de juger une I actrice sur la toilette qu'elle porte. Je sais d'à- \ vance que MlleX..., du théâtre de..., gagne 2,000 francs par an, et je la vois, dans une pièce nouvelle , afficher pour 10,000 fr. de dentelles et de diamants. Comment voulez-vous que j'aille supposer autre chose que celte naturelle et simple / vérité : Mlle X... a un amant I I
Les gens de théâtre, les actrices surtout, se plaignent beaucoup de l'espèce de pariatisme dans lequel on les relègue. Il en est qu'un ne reçoit pas, et qu'on ne va pas voir. Qui diable voudrait s'exposer à recevoir une dame, qui ne vit qu'au mi iieu d'un tas de gens oisifs et sans aveu, dans la société desquels elle perd le peu de distinction et d'éducation qu'elle a pu avoir? Qui voudrait rendre visite à une actrice qu'on a vue à peu |)rès nue"
B!BL!Oth::ca
Oftavien»»^
la veille dans une revue, ou vêtue d'une façon ridicule dans tel drame ou dans telle comédie ? Une femme que tout le monde montre au doigt , de laquelle tout le monde parle, et que tout le monde peut avoir et posséder moyennant plus ou moins de pièces de cent sous !
Donc Mlle X... a un amant. C'est sa robe de velours et son collier de pierres précieuses qui me le font plus que supposer.
En revanche, je sais bien que Mlle .... du Gymnase, qui est aussi simple dans sa mise qu'elle est distinguée et jolie, n'a pas et ne peut pas avoir d'amant.
Je sais encore que Mlle ... , de la Comédie- Française, qui mène l'existence la plus retirée au milieu de sa famille et de ses amis , et porte au théâtre les toilettes que les jeunes personnes les plus honnêtes portent partout ; je sais, dis-je, que Mlle ... n'a pas d'amant!
Mais comment voulez-vous que j'aille penser que Mlle..., de la Porte-Saint-Martin, qui porte des toilettes extravagantes et tapageuses.... ?
— Diable ! chroniqueur mon ami, gardez votre langue et retenez voire plume. La médisance est une grave chose qui conduit tout droit en police
correctionnelle, ce> fourches caudines des journalistes. Laissez ces dames promener leurs robes et leur honte au grand jour, et continuez prudemment à ne les apprécier que quand elles jouent ! Ce sont de bonnes personnes que Mesdames les actrices, mais il ne faut pas trop leur dire les grosses vérités qu'elles méritent, afin de ne les pas désabuser sur les vertus qu'elles s'improvisent!... Cela est d'un bon conseil. Je n'en persiste pas moins dans mon dire : La vertu des actrices se mesure beaucoup sur la longueur des robes qu'elles portent. Si au lieu d'étaler sur la scène des tenues ridicules et impossibles, des couleurs de robes inouies, des falbalas et des étoffes qui ne finissent pas, et qui couvrent le théâtre dans toute sa largeur ; si au lieu d'imiter dans leur toilette ces femmes qui nous marchandent nos plaisirs sur le trottoir, les actrices copiaient les grandes dames qui viennent les voir jouer, nous n'aurions pas à constater le progrès que fait chatiue jour cette misérable mode. Une actrice a-t-e!le à jouer le rôle d'une grande dame ? elle ne manquera pas de s'habiller comme une fille de hi rue ; elle exposera des robes à carreaux, à couleurs voyantes, à dessins ridicules, et d'une longueur de la Bastille à la
Madeleine ! Elles n'ont pas plus l'air là dedans de véritables grandes dames, que moi je n'ai l'air du pape ou du roi François II !.. .
Mais au moins celles-là s'habillent; ce n'est ni convenable ni joli à voir, c'est seulement ridicule. En revanche, il est certains théâtres où les choses se passent tout autrement.
Dans ceux-là, on ne joue ni comédies spirituelles, ni drames ennuyeux, ni vaudevilles amusants ; on y exploite un seul genre, la féerie et la revue de fin d'année, qui est une variété de la féerie. Ne les sortez pas de'là, c'est avec cela seulement qu'on fait de l'argent chez eux.
Ce genre bâtard se commande à certains fournisseurs spéciaux incapables d'écrire sur un sujet sérieux, mais fort habiles dans l'art de souder de mauvais jeux de mots à une pièce absurde. Ils se mettent quatre ou six pour faire la revue d'une année; ils découpent, rognent les nouvelles et les chroniques; attachent tant bien que mal une plaisanterie à un fait ennuyeux, répètent des choses rebattues, vieillies, usées, mais que le maillot rose et court de leurs a:ii'ices fait avaler au public comme de l'argent comptant. Le théâtre fait cent représentations, dues impleinent à l'exhibition de
ces dames et aux calembredaines ([u'elles débitent !
Allez donc leur proposer une pièce sérieuse, à ces directeurs-là î... Ah! vous serez bien reçus!... Les tribulations que vous avez souffertes auprès des grandes directions se renouvellent ici dans des proportions héroïques (1) !
Que leur parlez-vous de pièces sérieuses, quand les jambes nues de leurs actrices, et les sottises de leurs revues leur rapportent dix fois plus que la prose de Beaumarchais, les vers de Bouiihet ou les satires d'Augier?....
(1) Les mécomptes qu'éprouvent ceux qui songent à débuter dans la carrière dramatique, ont été racontés avec une grande finesse d'observation dans le Manuel du Vaudevilliste, Mais l'auteur qui s'adresse surtout aux jeunes gens, leur aj.prcnd la manière de /"a /re une pièce de théâtre, de la faire recevoir, jouer, réussir et prômirpar l^s journaux.
Certes, M. H. Desbordes, l'éditeur et l'annotateur de ce petit livre, peut ù!re un homme bien habile; seulement je demande il voir ceux qui ont réussi en employant son procédé, s'il n'ont eu que cela i)0ur réussir.
Dans ces théâtres, on engage des actrices, non pas pour leur talent, mais pour leur beauté ; non pas pour leur esprit, mais pour leurs mollets. On leur fait passer une sorte de révision ; et on ne choisit que celles dont les charmes semblent devoir subir avec succès, l'examen des lorgnettes. Ces actrices là, on ne les paie pas; bien plus, il en est qui paient la direction d'un théâtre pour avoir le droit de monter sur ses planches.
Elles ne savent ni se tenir, ni marcher, ni parler, ni chanter; mais elles sont jolies. Elles arrivent en scène en maillot, les épaules nues, les seins à peu près au vent, le visage fardé, les yeux allongés, les lèvres rougies, les mollets arrondis ; elles se posent dans la tenue la plus sale, la plus dégoûtante, une tenue qui semble appeler les lorgnettes les plus discrètes. Ce ne sont plus des actrices : elles se font marchandise, et se mettent en montre sur un théâtre avec le regard le plus provoquant et le plus lascif. Elles vous appellent, vous montrent, vous agacent, vous attirent ; et si dans la soirée elles ont trouvé un soupeur ou un amant, elles varieront à son endroit le mot connu de Titus.
Leur grand art n'est pas de faire valoir la pièce
d'un auteur, mais bien de se faire valoir ellesmêmes; leur théâtre n'est plus un théâtre; il devient un véritable marché, un caravansérail, une vente publique et autorisée de chair humaine à prix variable.
Mais si elles n'ont pas de talent, elles savent à merveille égayer une folle orgie, non par leur esprit, mais par leur langage osé et brutal, leurs saillies ordurières, leurs chansons de carrefour! Ce ne sont plus des femmes, ce sont de véritables goujats déguisés en actrices, et dont la vie misérable est une perpétuelle et lubrique mascarade !
Elles attirent à leur suite une troupe de jeunes gens sans mœurs et sans familles; de vieillards éhontés et dont les passions décrépites ont besoin d'excitants singuliers! La salle où elles jouent est remplie par tout ce monde bizarre de femmes à moitié publiques, de gandins blasés et de pères de famille en retraite que la satiété a chassés de leur ménage. Si parfois les honnêtes. gens mettent les pieds dans ces bazars, que je ne veux pas autrement qualitier, l'exposition qui suit le lover du rideau les fait fuir aussitôt.
Oui vraiment, voici l'art dan< quelques-uns de
nos théâtres ! Des femmes nues, et des calembredaines ignobles débitées à tout propos. Grandes, médiocres, petites actrices, toutes se remuent dans cette décadence générale. L'abus de l'absurde dans la toilette les a conduites à ce degré; un pas de plus elles suivront dans l'abîme ces impures des petits théâtres dont nous venons de parler. Elles n'ont pour se défendre contre cette chute presque inévitable, qu'à regarder autour d'elles comment se mettent les honnêtes femmes, et à se détourner prudemment quand passeront à leurs côtés ces filles perdues qui sillonnent nos boulevards 1 La mise des premières, si elles la suivent, empêchera qu'on ne les confonde trop souvent avec les secondes.
XIY