‹ Le sceauChapitre 3 sur 12 · CHEZ RENÉE · texte numérisé non relu

CHEZ RENÉE

« Ma chère Bénédicte,

« J'ai vos longues pages, j'ai votre lettre; et comment avoir le courage de vous gronder, puisque enfin vous vous soumettez au Seigneur, et vous acceptez sa croix? Il y aune forme spéciale d'amour que nous devons Lui donner à chaque phase nouvelle de notre vie : nous ne le savons pas à l'avance, à cause de la part de mystère qui accompagne toujours le plan divin. Il faut adorer et suivre le Maître sans savoir où II nous mène; et vous le faites maintenant. Je ne m'étonne pas du grand abattement du début. Vous étiez emportée, passive, par la force de la tempête, et votre santé elle-même devait avoir fléchi. Deman-

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dez pardon à Dieu, et allez de l'avant. Vous avez les enfants ; vous aurez le dispensaire bientôt; organisez cela de façon à écarter ces longues heures inutiles où votre cœur s'épuise dans ses regrets. Je voudrais qu'en vous éveillant, le matin, vous ne puissiez pas envisager une heure libre jusqu'au soir. Cela, et une prière intense, je ne connais pas d'autre moyen pour vous tenir debout. Multipliez les réunions qui vous sont si bonnes. J'écris à vos sœurs. Vous n'avez qu'à marcher avec chacune d'elles dans la voie où vous êtes engagée. Mais veillez sur la santé de cette pauvre petite Marie-Agnès ; est-ce qu'elle ne tousse pas? Qu'elle voie un médecin avec vous à la première alerte. Je reçois de partout des nouvelles excellentes au point de vue de Dieu, car l'amour et la fidélité de ces enfants ne se démentent pas; mais chacune a sa croix spéciale et lourde, si lourde, ma pauvre enfant, que j'en vois quelques-unes écrasées sous le poids... »

L'Abbesse entrait ici dans des détails d'un

SUPER FLUMINA BABYLONIS m

ordre intime sur chacune des Sœurs, partout éprouvées. Elle poursuivait :

« J'en viens à votre œuvre personnelle. Que vous êtes prompte au découragement, ma pauvre Bénédicte ! « Vous ne servirez à rien; «vous n'êtes qu'un obstacle. » Non. Vous ferez l'œuvre du Maître, mais à ses heures et non aux vôtres. Sortez de vous-même. Occupezvous de Renée davantage. Ce cœur froissé s'ouvrira quelque jour et vous dira tout; et alors, mon enfant, agissez avec des ménagements infinis. Ne niez pas des travers évidents chez M. Saint-Brice; ils m'ont frappée moi-même, tristement, en pensant à Renée; 'diminuez-les si vous pouvez, mais ne les niez pas; vous ne feriez qu'exaspérer le mal. N'es- 'sayez pas davantage de lancer votre sœur dans une dévotion excessive et qui ne tiendrait pas. Croyez-en mon expérience : il faut la garder Dar ses enfants. Une femme délicate comme ^'otre sœur, ne trouvant pas en son mari l'idéal êvé, court grand risque de le chercher ailleurs, >i elle n'est pas prise tout entière par la

sainte tâche maternelle. Rendez les enfants indispensables; mettez-les de plus en plus dans sa vie. Faites cela avec le tact qui est en vous, mais avec la volonté d'arriver : et si Dieu vous aide, vous aurez fait ainsi, sans l'avoir cherché, une œuvre grande et sainte. « Tenez votre cœur en haut. Ne vous repliez pas sur vous-même. Aimez chaque jour un peu plus que la veille Celui qui vous a choisie et séparée. Merci des détails intimes de votre lettre. Courage! Vous êtes en bonne voie. Que sont vos souffrances au prix de ce don unique d'être à Lui? A Dieu. Qu'il vous garde. Je n'ai plus de vie personnelle depuis qu'on m'a séparée de mes enfants.

« •{• Bertrane RoYER, abbesse. »

Bénédicte relisait cette lettre pour la dixième fois peut-être, depuis une semaine. Elle l'avait communiquée à ses sœurs, en tout ce qui les regardait : mais elle restait perplexe et inquiète au sujet de Renée. Loin de se prêter à aucun rapprochement, celle-ci

semblait fuir sa sœur et s'irriter de ses avances. Leur vie demeurait séparée, comme au début, mais les heures où elles étaient ensemble paraissaient augmenter entre elles un état de gêne. La veille encore, à propos d'un incident sans importance, à table. Renée s'était emportée; plus tard, se retrouvant seule avec Bénédicte, elle s'était répandue en un flot de paroles amères sur sa situation et sur son mari.

— Puisque nous sommes appelées à vivre ensemble, avait-elle dit, il vaut mieux t'en parler une fois pour toutes, afin d'éviter les plaidoyers inutiles. Je sais qu'aux yeux de tous il est irréprochable : bon mari, bon père, homme d'œuvres, avocat célèbre, après avoir été numéro 3 a l'Ecole polytechnique. Tu vois que je connais le boniment : mais ma vie avec lui est odieuse. Ce n'est pas plus sa faute que la mienne. Comme dit Bourget, on a eu le tort de travailler ensemble deux bois différents; et le plus fragile casse. Il rendrait une autre femme très heureuse, quelqu'une des Vaul-

tier, par exemple. C'aurait été le comité d'admiration mutuelle et le débinage de tout le genre humain : car tu sais, ces gens-là, malgré leur dévotion, ils ne respectent rien : clergé, couvents, amis; ils pensent se hausser en faisant ainsi, je crois, et c'est tout le temps la rancune de quelque vanité blessée. Charles adore ça; les Suze eux-mêmes y passent, et ton abbesse, ma pauvre amie^ qui ne devait pas bâtir, qui ne devait pas recevoir de novices, etc., etc.

Et comme Bénédicte blessée au cœur, mais essayant de se dominer, voulait arrêter sa sœur, dire combien Charles l'aimait, quelles grandes qualités faisaient oublier ses petits travers, Renée avait éclaté :

— Mais, Bénédicte, il est insoutenable! Il n'est même pas élevé. S'il s'emporte, il a des expressions impossibles; s'il veut faire de l'autorité, il est brutal : même avec les enfants, il ne les punit pas, il les bat. C'est l'indélicatesse faite homme! Et ses prétentions à l'élégance avec cela! Tu te souviens miss

Kemble : « Le tact est une élégance morale. » Il l'a oubliée, celle-là... Et les autres aussi, petit comme il Test, avec ses airs importants!... Et lorsque je me dis que je n'ai que cet être pour vivre, si je ne m'étourdissais pas, je me désespérerais. Mais, sois tranquille ! Il ne le croira jamais. Il ne le comprendra jamais! Il m'accusera, il accusera toute la terre, mais cela n'atteindra pas son ineffable contentement de lui-même.

Et Renée s'en était allée sans attendre de réponse. Elle n'avait pas paru au déjeuner, prétextant une migraine. Saint-Brice était venu dix fois prendre de ses nouvelles. Bénédicte l'avait croisé dans le cabinet de toilette de sa sœur, inquiet, triste, bousculant Lolotte au passage, d'une façon si violente que la petite jetait des cris perçants. Il s'excusa devant sa belle-sœur : « Cette petite faisait du bruit. » jEt déjà, son excellent cœur reprenant le jdessus, il consolait l'enfant, la comblait de caresses. « Ne fais pas de bruit pour maman. » Que faire? Cet incident insignifiant était tout

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l'homme. La Fontaine a dû écrire « l'Ours e1 l'Amateur des jardins » pour les êtres épris e1 maladroits.

Bénédicte repassait tous ces menus faits en elle-même, ne sachant à quoi se résoudre. Elle tenait toujours à la main la lettre de Mme l'Abbesse. Une grâce de force semblait sortir de cette écriture virile. Oui. Bénédicte se reprochait de vivre en dehors des siens dans son désir de retraite ; il fallait sacrifier sa vie séparée; il fallait aller vers celle qui ne l'appelait pas, et l'aider.

Bénédicte s'agenouilla et pria. Puis, faisant un effort, elle franchit le salon de sa mère, le salon aux hautes boiseries sculptées qu'elle aimait tant autrefois, et, s'annonçant d'un coup léger, elle entra dans le petit salon de Renée. Elle n'y avait pas mis les pieds depuis son arrivée : un murmure de voix l'arrêta sur le seuil, mais il était trop tard pour reculer.

— On ne vous voit jamais, Bénédicte! dit Jean de Suze joyeusement. Quelle bonne for-

une que vous n'ayez pas su que j'étais là! /ous ne seriez pas entrée!

— Nous nous sommes connus trop jeunes, ean, pour que vous me gêniez beaucoup, dit Bénédicte simplement. Mais, en effet. Renée Lvait été souffrante ce matin, et je croyais [u'elle était seule.

— Mais tu vois bien, je suis seule, je ne eçois pas. Jean n'est personne.

Était-ce bien Renée, la Renée irritée de la ^eille? ou la Renée mélancolique et languis- ;ante du matin, cet être de sourire, de joie, l'une grâce d'enfant? Elle penchait la tête en )arlant, avec cette expression d'un charme ndéfinissable qui faisait dire à la vieille comesse de Suze : « Je crois que tu ensorcelerais un saint ! »

— C'est bien la peine que je me morfonde \ vous lire Ibsen, si vous faites ce cas de moi, iit Jean en riant. Bénédicte, vous avez de Donnes nouvelles de Mme l'Abbesse ? J'ai une :elle admiration pour elle !

Le grave visage de Bénédicte se détendit.

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La veille, Renée l'avait cruellement blessée en lui répétant les critiques de Charles et des Vaultier sur cette femme admirable, l'éternelle revanche des médiocres sur ceux qui les dépassent.

— Vous l'admirez, n'est-ce pas? dit-elle avec émotion. Et vous ne la connaissez que par le dehors! La vie était si lumineuse av( elle !

Elle s'arrêta, s'étant promis de ne pas parlej d'elle-même :

— Pourquoi Marguerite n'est-elle pas ici^ Jean? Est-ce qu'elle n'est pas revenue? if

— Le mois prochain seulement. Elle a un culte pour vous, Bénédicte, et un culte pour vos Bénédictins. Je ne sais lequel de* deux l'emporte.

Un domestique apporta le thé. Bénédicte eut un léger mouvement de retraite.

— Titine, dit Renée avec une câlinerie d'en* fant, prends une tasse de thé avec nous, veuxtu? Ce sera si amusant, comme autrefois. Nous oublierons tout ce qui nous assomme,

cela nous détendra un peu, comme lorsque nous étions jeunes filles; veux-tu?

Bénédicte hésita un instant. Puis elle s'assit entre eux, avec l'impression rapide qu'il valait mieux qu'elle fût là.

— Je ne saurai plus, ma chérie, dit-elle, II y a des années!...

— Tu prendras ton thé sans sucre, dit Renée la servant joyeusement; ça t'enlèvera tous tes remords. Nous ne te regarderons pas. Et pourtant, tu es plus jolie que jamais. Vous ne trouvez pas, Jean? Vous l'admiriez tant quand elle avait huit ans, que vous lui faisiez monter Gretel. Je criais : « Moi ! moi! » C'était toujours elle. J'en était jalouse.

— Tu ne m'as pas fait rester pour entendre ces folies ? interrompit Bénédicte toute rougissante. Tu sais bien que je n'existe plus.

— C'est ce qui est horrible! Vous ne trouvez pas que c'est horrible, Jean? En pleine vie, être comme morte...

— Non, dit le jeune officier qui ne riait plus. De très loin, de très bas, je sens qu'elle

dit vrai. Après la Profession à laquelle nous avons assisté, je ne puis la comprendre que comme elle est, au-dessus de la terre. I

— ■ Et au-dessus de nous par conséquent. Vous voyez bien, c'est comme lorsque vous la grimpiez sur Gretel autrefois. Nous devions la regarder d'en bas.

— Mais, Renée, qu'est-ce que je t'ai fait? demanda Bénédicte avec reproche. Tu ne pourrais pas parler d'autre chose?

— Ah! vois-tu, laisse-moi dire ce qui me passe par la tête, et me détendre, et respirer. Ça me change. Jean est mon seul ami. Quand nous étions petits et que je pleurais sur mon devoir d'allemand, il me disait : « Mais après, nous rirons avec Marguerite. » Marguerite m'abandonne un peu. Mais lui, non. Et c'est si bon de rire un peu! Tu tomberas malade, toi qui ne ris jamais.

— Je n'ai pas besoin de rire, dit doucement Bénédicte.

— Oh! je sais, tu n'as besoin de rien, ni sortir, ni voir personne, ni recevoir des

amis. Et moi, j'ai besoin de tout et de tous.

— C''est délicieux pour tout et pour tous, déclara Jean. Naturellement je me mets dans le tas.

— Naturellement, appuya Renée avec une douceur hautaine. J'ai un besoin de vous terrible. Qui me lirait Ibsen? ou Tolstoï? ou Maeterlink? Ce n'est pas Charles, n'est-ce pas? Il bâille en regardant les titres.

— Je croyais que Charles aimait beaucoup la lecture? interrompit Bénédicte.

— Certainement. Son journal, le sien bien entendu, les autres ne sont bons que pour les esprits médiocres. Et puis M. de Bonald ou Brunetière, ou des gens aussi amusants que ça. C'est comme lorsque tu me proposes le Traité de la perfection chrétienne,

— Te l'ai-je proposé? J'étais mal inspirée ce jour-là.

— Tu ne l'as pas dit peut-être, expliqua Renée en riant, mais quand je te vois, j'y pense, et alors ça me fait le même effet. Car vous savez, je suis sûre que je la scandalise,

Jean. « Une femme ne doit avoir besoin que de son mari et de ses enfants. » Je suis sûre qu'elle se tient pour ne pas me jeter à la tête cet axiome écrasant.

— Non, fit Bénédicte avec une tendresse profonde. Je sais que tu es une enfant à tes heures, ma petite Renée; mais je sais aussi que tu n'as vraiment besoin au monde que des petites, comme ma Mère n'avait besoin que de nous. Il faut voir ton âme à travers les mots. Et je me sauve, c'est mon heure avec Lolotte. Amenez-moi Marguerite, Jean.

Un silence gêné pesa un instant entre Jean et Renée. Ce fut la jeune femme qui le rompit la première.

— Qu'est-ce que nous lisions tout à l'heure ? demanda-t-elle légèrement. Vous souvenezvous?

— Brand, répondit Jean de Suze, nous avions presque fini. Mais nous n'avons pas le temps de reprendre. Vous serez au concert chez les Guérart, lundi? On y fera une musique étonnante.

— Oui, affirma Renée qui semblait absente; vous y allez, n'est-ce pas? Mais où en étionsnous restés de Brand?

— Au moment où les jeunes gens descendent de la montagne après avoir rencontré le prophète. C'est ravissant, tout le passage : a Le soleil s'est voilé. .. »

— Ah! oui! C'est cela! Je cherchais. C'est une liaison d'idées si étrange! Donnez-moi le livre.

Elle le prit et le feuilleta une minute, debout devant la table à thé, exquise à voir, toute claire aux premières ombres du crépuscule, son visage pensif penché sur les pages.

— Ah! voilà, dit-elle en relevant la tête. Lorsqu'il veut reprendre la conversation commencée, elle n'écoute plus. Elle suit par la pensée le prophète qui lui a parlé de Dieu. Voilà : « Elle n'e?itend plus^ pour avoir entendu d'autres paroles obscures mais plus hautes. »

Elle s'arrêta. Jean écoutait silencieusement. Il écoutait encore, longtemps après que la voix chantante s'était tue. Et Renée

aussi semblait suivre quelque pensée inconnue qui s'imposait à elle, qui l'oppressait. Elle secoua la tête d'un mouvement vif, comme pour chasser un souci importun. Un sourire d'un charme étrange entr'ouvrit ses lèvres.

— Je pense qu'elle entendait encore, dit-elle.

LE JOURNAL DE RENÉE

Jeudi. — Si je faisais mon journal, moi aussi, comme Bénédicte? Car, évidemment, elle raconte sa vie heure par heure à son abbesse : les enfants disent qu^elle est à son bureau toute la journée. Ce doit être si curieux d'arrêter au passage ce qu'on sent, de l'analyser, de le préciser, là, devant soi! Et alors, à les regarder ainsi à fond, les choses, légères, impalpables, qui vous ont émue ou qui vous ont charmée, ont l'air de prendre corps, d'être plus réelles. Tout ce qui passe, tout ce qui vous entoure, et jusqu'à un parfum, jusqu'à un sourire, tout influe sur vous, presque insensiblement, sans qu'on sache pourquoi... Mais Bénédicte sait. Elle sait où mène chaque

acte, chaque mouvement. Tout tend à un but unique : que ce doit être insupportable! Elle veut à tout prix devenir parfaite... Pauvre petite! Quelle horrible vie! Oh! mon Dieu, la mienne n'est pas plus gaie! Je vais au hasard, prenant tous les lambeaux de joie qu'elle repousserait... et au bout de tout il me semble que je pleurerais, je pleurerais sans fin...

Samedi. — Il y a des jours d^un ennui mortel; mais il y a d'autres jours que Bénédicte ne connaîtra jamais, et si émouvants! Le ciel était tout à l'heure comme je l'aime : sombre, avec de grandes rafales de vent, et ces teintes violentes des soirs qui, au bord des nuages, ont quelque chose de si lointain, de si tragique! A ces moments-là, il me semble que ma vie se dédouble, que ce n'est plus moi, la poupée qui va et vient et rit, et papote, que j'entrevois des gouffres de joie et de passion, une vie profonde, encore endormie, qui ne demande qu'à s'éveiller...

Jean m'a donné des violettes. Et mainte-

nant il fait délicieux dans le petit salon si clos, si intime, avec le parfum de fleurs qui s'effeuillent...

Pourvu que Charles n'ait pas l'idée de venir troubler le bien-être délicieux où je suis pour me raconter encore une de ces sottes histoires où il a toujours le beau rôle : « Il a confondu un tel, il a réduit tel autre au silence. » On doit bien se moquer de lui en dehors de leur comité d'admiration mutuelle ! Il ne s'en doute pas. Il y a, je crois, quelque diable familier pour voiler aux gens l'effet qu'ils produisent.

Et dire qu'un mari peut être le bonheur? Ou alors l'obstacle au bonheur. Il n'y a pas de milieu, hélas ! et l'on va vers cette terrible alternative, au hasard, sans savoir. Et quand on s'est trompée, comme moi, est-ce qu'on peut refaire sa vie?

Dimanche. — L'obstacle? Oui, puisque je suis liée, là, et je ne peux pas avoir autre chose. Mais, dans l'ordinaire de la vie, il n'est pas gênant. Il travaille toute la journée, et

moi je m'amuse et je sors toute la journée aussi! Nous ne risquons pas de nous rencontrer! Il est vrai que, lorsque nous nous retrouvons, il essaie de rattraper le temps perdu; et comme j'ai l'horreur des comédies sentimentales et que je coupe court tant que je peux, il me fait une tête impossible, pour montrer combien il est malheureux. Malheureux de quoi? De ce qu'il m'ennuie? Ah! ça oui, par exemple, mais il ne s'en rendra jamais compte. Pourquoi a-t-il voulu m'épouser avec cette rage? Je le sentais bien, moi, que ça n'irait pas; même pendant nos fiançailles, j'avais envie de bâiller rien qu'à le voir entrer. Tout le monde s'y est mis : vertus, esprit chrétien, famille, situation (et je pense, surtout, sans me le dire, fortune), tout défilait devant moi. Et l'on me répétait qu'il m'aimait. Avec ce mot, à dix-huit ans, on vous ferait aller je ne sais où. J'ai cédé. Bénédicte revient au même refrain de ce grand amour, mais ça ne prend plus... Ou du moins, si, car j'ai l'horreur d'être injuste. Je sais qu'il m'aime à sa

manière, et que c'est un honnête homme — le mari brave homme, de Grasset, toujours — et qu'il n'a aucun tort. Mais puis? A mes yeux, il a le tort qui le dispense de tous les autres : il est lui.

Mardi, — Jean vient nous prendre samedi en auto, avec les enfants et Bénédicte, pour laller passer la journée chez sa mère. Je ne sais comment Bénédicte, qui écarte toute idée îde distraction, semble trouver ce projet à son gré. Charles a des affaires à plaider; sa situaion grandit chaque jour; il ne viendra pas. Tant mieux. Je veux dire tant mieux que sa situation grandisse. Oh! la bonne journée de /acances! Il me semblera revenir à dix ans en irrière. Je mettrai cette robe empire d'une si olie couleur bise que Charles déteste (c'est oujours ainsi pour ce qui me plaît ou ce qui ne va bien); c'est si élégant les robes très :laires avec des fourrures ! Et Mme de Suze lime que tout soit harmonieux : mes robes de nariage ont été choisies par elle; j'étais

habillée comme par une fée. Que c'est loin! Jean était au Tonkin, alors. Je l'avais perdu de vue depuis son baccalauréat, — depuis mes douze ans, — et il me faisait horreur avec ses grosses mains rouges tachées d'encre. Lui, à ce qu'il paraît, m'adorait; quand j'allais goûter chez sa sœur, il arrachait les cerises de mon chapeau pour s'en faire des reliques. Puis il m'avait oubliée, ensorcelé par une petite fleuriste qui parlait de se suicider pour lui. Le général envoya son fils se guérir au Tonkin. On racontait à demi mots ces histoires édifiantes, lors de mon mariage.

Mercredi. — On dirait que Bénédicte n'aime plus Jean. Elle va s'ennuyer, c'est sûr. Il est vrai qu'elle aura Marguerite et les enfants, les inséparables. Quelle idée drôle elle a eue de prendre ce rôle d'institutrice, chez rnoi, et de mêler les petites à tout ce que nous faisons, à tout ce que nous disons. Maintenant je ne peux même plus flâner en paix; elles sont toujours là. Je les adore, pauvres mignonnes,

mais c'est bien gênant. Mademoiselle avait au moins des heures régulières. Avec Bénédicte, c'est justement lorsque je désirerais être seule, etque je condamne maporte, qu'elle les amène. Impossible de finir avec Jean les pièces commencées, de prendre une tasse de thé tranquillement. On dirait que c'est une gageure. Viendra-t-elle samedi? Mais elle ne va nulle part.

Je ne peux pas mettre ma grande capeline de velours noir, ce serait ridicule pour la campagne. Je mettrai mon béguin qui est si drôle... Jean trouve que j'ai l'air tout à fait Kate Greenaway, là dedans. C'est vrai : et que c'est amusant de se sentir encore si jeune!

Vendredi. — Jean sera là de très bonne heure, demain : je vais faire coucher les petites tout de suite après le dîner. Qu'il avait l'air content, tout à l'heure! Pourtant il ne me Ta pas dit. Nous ne disons jamais rien de nousmêmes. J'ai l'effroi des mots qui viendraient

naturellement, si une sorte de pacte de silence n'était pas entre nous. Maman disait toujours qu'une femme délicate ne parle pas; il est vrai qu'elle disait aussi qu'on ne doit pas entendre, pauvre maman ! Et moi, j'entends si bien dans le silence! Mendelssohn a dû écrire ses romances sans paroles pour des cœurs comme le mien, profonds et frivoles.

Dimanche. — Je voudrais mettre un peu d'ordre dans mes pensées : c'est un véritable chaos. Je m'étais promis une journée de plaisir; et je rentre avec un tourbillon d'idées importunes. Où est-ce que j'en suis? C'est une grande conversation avec Mme de Suze qui m'a troublée. Je sais bien que c'était la meilleure amie de maman, et qu'elle a le droit de tout me dire... Mais jamais je n'aurais cru!... Pour la première fois, elle m'a parlé d'elle, et son histoire est si jolie !

Tout le début de la journée avait été exquis. L'auto illait comme le vent, dans un ciel clair, entre les arbres couleur de rouille. J'avais vu,

au regard admiratif de Jean, que j'étais en beauté. C'est toujours ainsi quand je suis contente; les petites, délicieuses, en blanc et en rose, ne se tenaient pas de joie : et Bénédicte elle-même semblait moins absente.

L'accueil de nos amies fut charmant, et tout allait à ravir, quand Marguerite eut le mauvais goût de mettre la conversation sur mon mari et ses perfections : or, là où je suis très libre, dès qu'on le nomme je tombe sur lui comme les gamins quand ils parlent de leur pion. Ça me soulage. Quand nous avons été seules, Mme de Suze m'a grondée en souriant : Maman n'aurait pas aimé, maman n'aurait pas voulu. Je me suis révoltée. C'était facile à maman, la plus heureuse des femmes, ou à Mme de Suze qui avait toujours adoré le général : mais moi! Et j'allais, j'allais, disant tout ce que j'avais sur le cœur : il y en avait lourd! Elle a laissé passer ce flot de paroles et m'a fait asseoir sur une chaise basse, maternellement, à ses pieds. Elle caressait mes cheveux, comme la pauvre maman faisait.

Mon Dieu que les vieilles femmes sont exquises, quand elles acceptent d'être de vieilles femmes !

Je regardais ces boucles blanches, tout cet ensemble frêle et distingué ; je regardais le cadre harmonieux qui l'entourait, le plafond à poutrelles, la haute cheminée, le lit à colonnes et le grand christ au-dessus du prie-dieu; en face de moi, le portrait du général, si beau avec ce regard loyal dont je me souviens bien. Dans ce cadre de tradition, et de ces lèvres de cette amie de ma mère, j'acceptais sans résistance des paroles inattendues. J'étais devenue cramoisie, d'abord; mais puis, j'avais envie de l'embrasser. Et pourtant elle me grondait :

« Cela ne va pas, ma petite enfant. Tu es en pleine crise. Tes lectures, ton allure, tes toilettes (oh ! cet amour de béguin pourtant!), tout cela n'est plus dans la ligne. Mais ne t'imagine pas que c'est quelque chose de bien particulier; nous avons toutes, ou presque toutes, notre heure de folie, ou au

moins notre heure d'ennui, ce qui à mon sens est pire. Je n'y ai pas échappé. C'est pourquoi je te comprends bien. Pense donc! Au lieu du vol dans les nuages, de l'adoration aveugle, de l'encens rêvé, on trouve — ou du moins je trouvai — un excellent homme de mari, très réel, très vivant, avec ses petits travers, ses gros défauts même, sans rien de soupirant ou de romanesque. Il s'emportait pour la moindre contrariété et sa rude franchise me mettait souvent dans un cruel embarras, effarait nos amis et me froissait à tout coup. Il avait de ces expressions de soldat dont je crois que j'ai pris une bonne moitié, par la suite. Mais alors comme il me choquait ! Tu dis que je l'aimais? Oui, si tu veux; dans tous les cas, c'était un pauvre sentiment, pareil à celui que nous avons toutes pour celui qui nous envoie nos premières fleurs, ou nous dit d'abord qu'il nous aime... et encore le général, même pendant nos fiançailles, était peu sentimental. Je ne savais pas découvrir ce grand cœur sous la brusquerie qui le

voilait, par une sorte de timidité ou de pudeur que j'étais à cent lieues de soupçonner. Bref, six mois après mon mariage, j'étais désenchantée, la vie me pesait, je n'avais goût à rien ; tout ce qui me venait de lui m'était insupportable. L'excellent homme n'y voyait goutte, et naturellement il accumulait gaffe sur gaffe, pestant contre les nerfs, me demandant dix fois le jour si j'étais malade, et tirant de ses poches, à chaque fois qu'il rentrait, des bonbons ou des violettes, qu'il m'offrait gauchement, comme on donne un joujou à un bébé qui boude.

(( Ma tristesse et mon dédain en redoublaient. Il voulut alors que nous sortions, et il remplit la maison de monde pour me distraire. Je n'étais pas coquette, mais à ce qu'il paraît j'étais jolie en ce temps-là, presque autant que toi aujourd'hui. On me le dit, et je le crus, et je commençai à y prendre goût. L'un des amis de mon mari, un officier de dragons, me charma entre les autres. Je crois qu'il était vraiment épris, et artiste, poète à ses heures, musicien surtout. Tu vois d'ici comment ma

pauvre tête tourna, et s'il eut tôt fait de sup^ planter un mari aussi terre à terre que le mien ! Jamais je ne fis autant de musique, et toujours, bien entendu, de la musique d'ensemble. Je me rappelle aussi que je m'étais vouée au bleu, pour une certaine robe bleue, dont il raffolait. Je pensais à lui sans cesse, et quand mon général — mon capitaine plutôt — faisait quelqu'une de ses incartades accoutumées pour un déjeuner en retard, ou un ordre mal transmis, je me réfugiais en esprit dans l'adoration du petit X... qui, lui, ne savait plus si son âme lui appartenait quand je paraissais. » Avec quel intérêt je l'écoutais! Je gardais les mains frêles dans les miennes, et par un étrange dédoublement je me voyais dans un demi-siècle, très vieille aïeule à mon tour, et redisant une histoire de cette sorte à mes petits-enfants. Ce petit dragon! Il devait être charmant...

Mardi, — Naturellement Bénédicte m'a interrompue. Cela tourne à la scie ! Cette

fois, je mets le verrou. Je ne veux pas passer un mot de cette jolie histoire; et c'est amusant! On dirait que j'écris un roman, comme mon amie Sybille qui a tant d'esprit.

Mme de Suze continua :

« Si mon mari voyait ce manège, ou s'il ne le voyait pas, je ne le sais point. Dans tous les cas, il ne changea rien à ses allures, prenant ce que je lui disais sur mes faits et gestes, ne me questionnant pas, n'ayant pas l'air de s'étonner de trouver son ami au salon. Quelquefois, je le voyais soucieux, mais quand je l'interrogeais, par politesse, il me répondait en riant. Je le jugeai d'essence trop grossière pour s'apercevoir de sentiments si éthérés. Je passai outre. Que te dire? Ce fut court. Les femmes de notre sorte ne peuvent pas aller bien loin. Les romanciers actuels nous représentent des affolées et des névrosées qui trompent, qui mentent, qui s'abaissent aux pires vilenies. Elles ne sont pas de notre monde — je veux dire du monde honnête, que ce soit celui des épiciers ou le nôtre, —

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et je ne sais dans quel milieu malsain ils les trouvent. Avoue que tes amies, comme les miennes Tétaient, sont des femmes, pas sans défaut certes, mais soucieuses d'elles-mêmes et pures, parce qu'elles sont délicates. Ça y est, ou ça n'y est pas. Et l'on a beau se révolter, on sent si bien qu'on est seulement un anneau de la chaîne qui va d'une sainte mère à l'innocence des enfants ! On ne fait pas ces discours au moment, c'est sûr. Mais on a ces convictions dans le sang, et l'on évite la chute instinctivement, comme l'on évite la boue. C'est le même geste. Mais je t'ennuie... »

Ah ! non, elle ne m'ennuyait pas ! Je la sens si bien cette chaîne de la tradition : Seulement je pensais que les gens qui n'ont pas de conscience sont heureux. Mais je ne l'ai pas dit, je la suppliai de continuer.

« J'abrège. J'avais un malaise qui allait croissant (oh ! pas moi !). Ça commençait à ne plus aller du tout : des silences, des soupirs; bref, un jour, le dragon se permit quelques mots

trop vifs : j'écoutai grisée à demi. Mais lorsque je fus seule, parmi ces objets familiers, devant ce christ qui avait appartenu à ma mère, il me prit un dégoût de moi insoutenable : je te le disais, l'impression qu'on va enfoncer dans la boue. Je fis une prière de toute mon âme, à la fois au bon Dieu et à ma mère; puis tout droit, sans me donner le temps de réfléchir, j'allai trouver mon père qui commandait le corps d'armée, et je lui demandai une garnison lointaine pour le petit X... Je ne sais si mon père comprit. L'ordre de départ arriva dans la semaine... »

Je m'écriai : « Oh ! Madame, comment avezvous pu? » Mais elle ne m'écoutait pas, elle disait :

« Il me semble y être encore ! Le pauvre X. . , se désola, s'inclina, et partit. J'avais refusé de le recevoir, me sentant trop faible pour affronter ces adieux. La porte venait de se fermer, et j'étais à mon métier, essayant de broder la chaise où tu es assise en ce moment. Mon mari entra en coup de vent : « Quelle

« diable d'idée avez-vous eue, Hedwige, de «faire permuter ce pauvre X...! Je quitte « votre père. Il me dit que c'est vous qui lui « avez transmis la demande de changement? « X... vous avait priée de faire ça? Il ne m'en « a pas parlé. Je tombe des nues ! »

« Je ne répondis pas. Mes mains tremblaient tellement que j'essayais en vain d'enfiler mon aiguille. Mon capitaine était toujours en face de moi, droit comme un terme, et cela dura peut-être une minute qui me sembla éternelle. Et alors, brusquement, comme il faisait tout, il prit ma tête dans ses mains et me regarda dans les yeux. A la distance d'un demi-siècle je sens encore ce regard, si loyal et si bon, qui ne demandait rien, mais qui comprenait. Et lui, fier et froid, qui évitait dem'embrasser de peur de m'être à charge, il me planta le plus franc, le plus profond baiser d'homme : « J'ai foi en vous, ma petite. » Je répondis bravement ; « Vous le pouvez. » Je crois bien qu'il avait les yeux humides, et tu ne t'étonneras pas si je te dis que je lui rendis son

baiser... Ce fut tout. Il n'y eut entre nous ni une explication, ni même une allusion à ces choses. Il ne devint pas plus parfait peut-être, ni plus patient ni plus doux; mais j'avais découvert ce grand cœur (je me suis laissé dire qui avait fait une découverte de même sorte) et j'avais pour lui, dès lors, des trésors d'indulgence. Lui m'adorait et me passait tout. Nous allâmes ainsi dans la vie, nous aimant et nous supportant. Je l'ai pleuré, tu as vu comment. Je le pleure encore. Il savait que ce serait ainsi quand il m'a quittée. Dieu m'avait donné le bonheur^ dans la vraie route. Mais je ne me suis pas pardonné d'avoir gaspillé de belles heures. »

Chère noble femme! Comme je la remerciai! Moi aussi j'aurais adoré le général... Mais Charles n'est pas le général.

«Je ne l'adorais pas, me disait-elle en souriant, lorsque je pleurais pour le petit X..., et je croyais bien aussi avoir manqué ma vie. Je ne nie pas les défauts très réels de ton mari; mais enfin, ma petite enfant, c'est ton i

mari comme le général était le mien, tu ne peux pas sortir de là. Tires-en le meilleur parti possible.

« — Ah ! la chaîne, alors?

« — Non, mais le devoir, le droit chemin clair devant soi, la vie saine, honnête, sans arrière-pensée, avec la volonté de faire ce qu'on doit parce qu'on le doit. S'il te faut pour cela un peu d'abnégation, un peu d'esprit de sacrifice, demande à Dieu de t'aider, et mets-toi à l'œuvre. Tu trouveras bientôt ta récompense. Et puisque tu recueilles avec ce respect l'expérience de mon vieil âge, croismoi, on a toujours quelque chose de bon à tirer, même de l'homme le plus ingrat, quand on l'aime. Si tant d'êtres sont restés incultes, ou grossiers, ou médiocres, c'est parce qu'ils ont eu trop froid pour s'épanouir. Essaie de mettre autour de toi un peu de bon soleil. »

J'étais mécontente de moi, mais heureuse au fond, comme si un souffle pur chassait un air irrespirable. Au retour, Bénédicte paraissait radieuse.

Mercredi, — Pauvre Bénédicte! Est-ce qu'elle me pèserait parce qu'elle personnifie ce devoir qu'on me prêche? Et la belle route claire où il faut que je marche ? Car ces paroles de ma grande amie ne s'effaceront pas. Elles ne s'effaceront plus, je crois. Je comprends les âmes qui ont été bouleversées par un mot. On dirait que Bénédicte est le commentaire vivant de ce mot. Si je me décidais à ne plus songer uniquement à moi, et à sacrifier un peu de mes rêves, ce serait parce que je la vois mener, sans une plainte, sa vie d'éternel renoncement. Je me révolte, mais à la longue c'est un investissement lent; on dirait que je rougis de moimême, et qu'elle m'entraîne à sa suite. Depuis qu'elle est là, dans son silence, et rien qu'à la voir vivre sans vouloir l'avouer, je les entends « les paroles obscures, mais plus hautes ». Et voilà pourquoi je la vénère, et pourquoi elle me pèse tant, aussi, pauvre chère...

Jeudi, — Un jour bien, un jour mal. Elle veut commencer son stage au dispensaire et

m'emmener. Ce n'est pas possible. Je ne peux pas être prête à huit heures. J'irai deux ou trois fois pour lui faire plaisir. Et voilà que, justement, quand je serai seule, Jean va passer son congé de Pâques chez sa mère. -J'avoue que le moment est choisi! Je m'ennuierai à mort. Bénédicte, naturellement, est obligée de laisser une partie des leçons des enfants. Elle ne devait pas s'en charger pour en abandonner la moitié au bout de quelques semaines. Que la vie est assommante! Je n'aime rien de ce que j'ai à y faire, rien que d'être choyée, gâtée, comprise jusque dans mes caprices, et leur éternelle sagesse m'écrase.

Mercredi. — Je n'ai plus une seconde. Mais je m'ennuie moins. Bénédicte a gardé la partie la plus ingrate; je n'ai qu'à faire réciter les leçons des petites, une dictée par-ci, par-là, et de temps en temps les emmener promener avec moi. Ce sont leurs jours de fête. Elles sont si délicieuses ! Lolotte saute autour de

moi quand je mets mon chapeau; et Marthe est si tendre : « J'aime quand il n'y a que vous, maman ! — Mais tu aimes bien tante Didite aussi? — Oh! oui, mais elle ne sait pas embrasser comme vous. » ^

On dirait qu'elles m'aiment davantage depuis que Bénédicte est là. ^

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