‹ Le sceauChapitre 4 sur 12 · MÈRE MARGUERITE-MARIE · texte numérisé non relu

MÈRE MARGUERITE-MARIE

La tâche de Bénédicte n'était pas simple. Madame TAbbesse la résumait en deux mots : sa sœur et ses Sœurs. Mais ces deux mots embrassaient plus de soucis, de préoccupations et d'angoisses qu'elle n'en pouvait porter. Sur le conseil de Madame, elle avait appelé à son aide, en ce qui touchait Renée, l'expérience et le sens de la vie de Mme de Suze, la vieille amie de leur mère. Éclairée par cette indulgence souriante, elle évitait les écueils d'un zèle sans sagesse, les reproches, les allusions. La lumière se ferait d'elle-même dans le cœur de la jeune femme, gardée par ses enfants, et par la sollicitude avertie de sa sœur. Le rôle de Bénédicte était un rôle de

vigilance, de patience et de support, mais lourd, parfois, si contraire à son sens de netteté et de Tordre, qu'elle arrivait à en êi excédée jusqu'aux larmes.

Pour ses Sœurs, la tâche était à la fois pi douloureuse et plus consolante. Les réunio du dimanche les gardaient toutes dans ] mailles étroites de la vie ancienne. On y mi tait en commun les épreuves et les difllicult que les cœurs paisibles d'autrefois ignoraiei que les cœurs meurtris d'aujourd'hui pouvaie affronter grâce à la sollicitude très en éveil leurs mères et de leurs sœurs. Madame suiv tout, contrôlait tout, d'aussi près qu'à Ta baye. Elle apportait à résoudre les questio difficiles ce mélange de bon sens et de sai teté qui faisait de son autorité le modèle d gouvernements. Certes, les épreuves mat rielles ne manquaient pas ! Rentrées dans leu familles, celles des pauvres petites convers qui n'avaient pu trouver tout de suite de l'o vrage, ou qui y demeuraient inhabiles, renco traient souvent la mauvaise volonté hargneu

ettracassière, les reproches d'une misère dont on vient réduire le pain, ces colères d'affamés semblables aux grondements de chiens qui se disputent un os...

Quelques-unes se heurtaient à des écueils imprévus. Sœur Jeanne, que Marguerite- Marie accueillait avec tant de joie, déplacée et malheureuse à l'office, où on l'envoyait chaque fois que Marguerite dînait avec ses parents, offusquée de la grossièreté des domestiques, avait dû abandonner le voisinage de la jeune moniale pour servir une vieille exigeante et incommode. Là, du moins, elle trouvait la sécurité avec le respect. Ces difficultés de la première heure étaient réelles; d'autres venaient s'y joindre, à mesure que le monde et les sécularisées prenaient contact. Habituées à la douceur et aux égards, à un travail fatigant sans doute, mais réglé, sans imprévu, et en général toujours le même, les petites Sœurs étaient étourdies par le ton, les caprices et les fantaisies de leurs nouveaux maîtres. On les jugeait souvent sans initiative

et maladroites : le public pieux commençait à récriminer contre le service des expulsées. De là une difficulté réelle à trouver des places et une recrudescence de gêne. Le côté matériel demeurait malgré tout le moins inquiétant pour le Val des Lys. Le groupement mettait en une communauté fraternelle les échecs, les insuccès, les chômages. Aucune des moniales ne pouvait éprouver une impression réelle de délaissement et, bien que chacune dût vivre de son travail, les plus aisées venaient naturellement en aide aux autres.

Le péril moral s'affirmait bien autrement redoutable. A mesure que les jours bénis de l'abbaye allaient s'éloignant, le malaise intérieur croissait. L'impulsion, ardente au début, se ralentissait aux obstacles de la route. Par l'ordre de l'Abbesse, chacune des moniales devait employer ses journées de telle sorte qu'il ne s'y glissât pas cinq minutes de répit. Mais ces occupations, ces bonnes œuvres elles-mêmes ne convenaient pas aux aptitudes de ces contemplatives. Elles essayaient de

s'adapter au milieu, de vivre sur ce nouveau terrain : et, comme des plantes de serre transportées au grand air, elles s'étiolaient et languissaient. Les mêmes plaintes, avec un accent divers, arrivaient de partout à Madame l'Abbesse. L'héroïque femme répondait à tout, relevait les courages qui fléchissaient, versait l'huile et le vin sur les plaies ouvertes, et gardait pour le Seigneur seul le secret d'une douleur qui devenait écrasante.

Chaque directrice de groupe la secondait de son mieux : les nobles créatures ne fléchissaient pas, au moins au dehors; mais parfois, le soir venu, Bénédicte, Roselyne, Hildegarde^ les autres, devant tant d'efforts en apparence stériles, ne trouvaient plus à offrir à Dieu que la parole de leurs psaumes : Jusques à quand? Mais le lendemain, après la messe, après l'action de grâces fervente, chacun reprenait sa croix. Bénédicte allait de l'une à l'autre. Mère Agnès ne sortait plus, retenue sur son fauteuil par des rhumes sans fin et une petite fièvre constante. Le médecin de la mai-

son ne cachait plus ses alarmes. Et celle-] celle qui s'en allait, c'était la plus heureuse ( un sens; elle achevait de se consumer pr du tabernacle, cloîtrée, silencieuse, séparé Hilda, qui avait préféré le Val des Lys Jouarre, le cher Jouarre de son enfance, cause de son manque d'aptitudes pour l'éd cation, était jetée en pâture à trois cents e fants du peuple, pour lesquels sa culture rai née semblait inutile et perdue. Ah ! les class de l'abbaye! les cours de cinq ou six, où l'i expliquait Cicéron ou Tacite, les étud calmes, d'où l'âme sortait sereine, rafraîcl et comme désaltérée par une source pure, étaient-elles? Les tracasseries des inspe teurs, le vacarme assourdissant des enfan les programmes primaires, tout ce qui aur à peine arrêté une institutrice de trempe moi fine la rebutait, l'efïarait. Une autre, n'aya pas la moitié de sa valeur, aurait faitmerveill elle échouait presque et offrait à Dieu cei humiliation avec sa souffrance dans un b de zèle et pour des enfants.

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Marguerite- Marie enfin, dont la détresse d'ordre plus intime était, suivant l'expression de Madame, le devoir présent de Bénédicte. Pour elle et avec elle, pour soutenir cette âme douloureuse et charmante, Bénédicte s'était fait inscrire au dispensaire de la Croix- Blanche. Mais les cadres débordaient; on avait dû les renvoyer à six mois. C'était, en attendant, les patronages, les catéchismes, toutes les œuvres importantes où Bénédicte la guidait, pour la garder, pour l'entourer de l'atmosphère de l'abbaye que tout le monde essayait de lui faire oublier ou renier.

Tout le monde, c'était surtout Mme Gauthier, la jeune belle-mère, frivole, mondaine et, sous un vernis léger, vulgaire d'âme et de ton. Elle se parait volontiers de sa belle-fille, dont la beauté blonde et frêle de vierge des Primitifs mettait en valeur, par contraste, son opulente beauté brune. Elle l'aimait à sa manière, la choyait, la gâtait, en parlait partout avec des éloges et des soupirs. Bénédicte l'avait évitée pendant des mois; mais un des

matins où elle venait chercher Marguerite, la jeune femme tomba sur elle à l'improviste en élégant déshabillé, gaîment, les mains tendues, et, après les banalités d'usage :

« J'étais si désireuse de vous voir, chère mademoiselle! Vous me permettez de vous faire entrer ici, dans ce boudoir? Je m'excuse de ce désordre. Mais je déjeune avec ma petite belle-fille chaque matin, pour surveiller son régime; nous finissons à peine, vous êtes si matinale! Ne pensez-vous pas que vous l'êtes trop? Et moi qui voudrais user de votre haute influence pour ramener ma belle-fille à des habitudes plus raisonnables! »

Bénédicte écoutait, sans un signe, ce babillage léger comme un gazouillement d'oiseau. Sa gravité en imposait. Mme Gauthier reprit après un instant :

— Ce n'est pas nous qui avons fait sortir Marguerite et l'avons arrachée à l'asile de son choix. Des événements, douloureux sans doute, mais absolument indépendants de notre volonté, sont intervenus. Ne faudrait-il

pas en tirer le meilleur parti possible? Ma belle-fille a vingt-deux ans. Elle ne peut passer sa vie à pleurer un état de chose qui n'existe plus. Elle ne peut être ici une perpétuelle fausse note. Pour son père, pour moi, il est extrêmement pénible qu'elle se tienne en dehors de nos réunions toutes simples; ou, lorsqu'elle consent à y venir, qu'elle y paraisse comme un ange exilé. Cela lui va très bien : elle est si jolie ! Mais à la condition que cela ne dure pas trop longtemps.

— Je comprends, madame, répondit froidement Bénédicte. Notre petite Sœur doit être en effet très déplacée dans le milieu plutôt mondain qui est le vôtre. C'est une des inquiétudes de Mme l'Abbesse et de nos amies, qui jugeaient ce retour au foyer imprudent. Peut-être vaudrait-il mieux pour Marguerite une pension dans quelque maison religieuse encore debout.

— Mais enfin, mademoiselle, reprit Mme Gauthier d'un air moins doux, vous conve- ^nez bien qu'il faut adopter un genre de vie

qui soit à peu près celui de tout le monde? Je sais que vous y mettez vous-même un tact infini, que vous accompagnez les vôtres dans leurs parties de campagne avec le lieutenant de Suze, qui a toujours eu pour vous, ce n'est un secret pour personne, la plus discrète admiration. Je demande seulement à Marguerite de faire comme vous.

— Nous avons des devoirs précis, madame, dit Bénédicte sans relever l'allusion légère. C'est à la conscience de chacune de décider jusqu'où elle peut aller. Mon âge écarte de moi les dangers que pourrait rencontrer ma petite Sœur.

— Votre âge vous laisse tout aussi séduisante, interrompit vivement Mme Gauthier qui comptait deux ans de plus. Mais je ne sais à quels devoirs vous faites allusion. Le Saint- Père, condescendant au malheur des temps, a relevé de leurs vœux toutes les sécularisées. Cette mesure, d'une si parfaite sagesse, n'est ignorée de personne.

— Nous l'ignorons toutes, madame, répon*

dit Bénédicte avec fierté. Jusqu'à la dernière de nos Sœurs converses, toutes savent que nos vœux nous lient jusqu'à la mort — et au delà de la mort.

— C'est très beau, appuya ironiquement la jeune femme. Mais s'il en était ainsi, on n'implorerait pas le secours de ma belle-fille pour une de nos anciennes femmes de chambre, une sécularisée, que j'avais dû congédier par suite de son incapacité totale. Elle se meurt à l'hôpital, après avoir passé je ne sais où. Naturellement, je lui ai interdit d'y aller. A défaut du sens de vos engagements, j'ai celui des convenances.

Bénédicte ne réprima pas un tressaillement douloureux.

— Je ne nie pas les défections : la grande responsabilité en revient à ceux qui ont jeté sans défense, aux pires dangers, des âmes trop faibles ou trop naïves ; elle revient, pour une part aussi, à ceux qui, le pouvant, ne les ont pas défendues. Mais ces chutes ne sont une surprise ou un scandale pour personne.

Il y a toujours des apostats, hélas! auprès des martyrs.

— Oh! les martyrs! N'est-ce pas un peu excessif? Elles n'ont toutes qu'à rentrer dans la vie commune, et voilà tout. Pour me résumer, ajouta-t-elle d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre aimable, je vois que je n'ai aucun secours à attendre de vous? Et que, loin de décourager ma fille, vous l'encourageriez plutôt?

Et comme Bénédicte ne répondait pas, jugeant inutile de prolonger ce débat, Mme Gauthier acheva :

— J'avoue que vous m'étonnez et que me voilà dans un complet désarroi. Je croyais remplir, et au delà, mes devoirs envers une jeune fille, entrée au couvent contre la volonté de son père, en l'accueillant au retour et la traitant comme ma propre fille. Je ne lui laisse pas former un désir. Une large aisance me permet de fermer les yeux sur les dons — excessifs parfois — qu'elle envoie de tous côtés aux pauvres filles qu'elle a connues dans son cou-

vent, et qui sont maintenant sur le pavé. Je ne lui demande en retour que d'être pour son père et pour moi une joyeuse enfant sans soucis, de nous permettre de penser à son avenir ; et il paraît que je me trompe, que je n'agis pas comme je le devrais? Mais le monde n'en juge pas ainsi^ heureusement!

Bénédicte retint un sourire : il y avait dans tout cela un fond de sagesse humaine qui n'échappait pas à son bon sens; il y avait aussi, malgré la frivolité de la forme, une recherche réelle d'affection. Mais ce souci du jugement du monde l'amusait, malgré qu'elle en eût, et lui sembla une arme bonne à prendre.

— Je croirais, observa-t-elle doucement, que, en ce qui concerne notre petite Sœur, il y a une question plus grave qu'une question de bien-être ou même d'affection : c'est le^ respect d'un état d'esprit et de conscience qui vous échappe. Mais je conviens, madame, que tout cela n'est pas simple, et que je dois vous sembler mauvais juge en ma propre

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cause. Si vous m'y autorisez, je demandera Mme de Rieux, votre cousine, qui nous arr ces jours-ci, de vous dire sa pensée là-dessi je pourrai même vous conduire chez la m quise de Suze, dont les jugements fc autorité.

— C'est cela! C'est cela! » s'écria la jeu femme avec empressement. Elle était folle titres, et Mme de Suze représentait pour e la partie fermée, inaccessible de la société Maguelone. Grâce à sa belle-fille, aux ce seils à demander pour elle à la marquise, e y aurait ses entrées. Cette nature frivole vulgaire était plus sensible à cette considé: tion qu'à la hauteur morale de Bénédic Elle ajouta, subitement radoucie :

« Il est bien entendu que, tant que M; guérite sera avec vous ou vos amies, je . permets tout, même l'hôpital : le monde le pi difficile n'aura rien à reprendre avec de pare chaperons. Je vais vous confier mon aumôi pour cette malheureuse. »

Elle appela : « Marguerite ! Marguerite !

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et enveloppa d'un regard connaisseur la jeune moniale qui entrait, vêtue d'un tailleur de coupe irréprochable. « J'espère, observat-elle aimablement, que te voilà mise suivant tes goûts de simplicité. Mlle Saint-Brice ellemême semble t'approuver : et ce qu'elle est difficile ! » Une moue d'enfant souligna sa pensée. Bénédicte regardait en effet la religieuse à la silhouette élégante, la jeune bellemère dans ses dentelles et ses rubans, le chocolat encore servi sur la petite nappe bordée de guipures, la femme de chambre qui suivait Marguerite, un manchon et une cravate de loutre à la main, tout cet ensemble de bienêtre et de luxe : et par un étrange rappel d'images sa pensée se reportait à un épisode, encore proche de leur vie monastique. Elle revoyait les vastes lavoirs des sous-sols, où les moniales savonnaient le linge, en grands tabliers, en sabots, les bras nus dans l'eau glacée. Elle avait été chargée d'initier Sœur Marguerite-Marie à la rude besogne; et elle

se rappelait encore la paix heureuse de ce

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visage, sa gaîté dans le grand silence, à l'éclaboussement de Teau, ou dehors, à la joie saine du vent, faisant claquer les draps, faisant claquer les coiffes, au-dessus de la longue prairie tendue de fils de fer. Qu'y avait-il donc, là-bas, pour qu'une telle joie sortît des plus humbles choses? Ici ce n'était plus le même sourire; et à peine hors du salon, la gaîté factice et voulue de Marguerite-Marie tomba tout à coup.

— Entrons un instant au patronage, voulezvous? Il n'y a personne; je ne peux pas vous parler ainsi, dans les rues, et à la maison, à présent, c'est impossible. Que vous a dit ma belle-mère? Je suis sûre qu'elle n'a pas osé aller jusqu'au bout. Vous ne savez pas où elle veut en venir par ses manœuvres savantes?

Mère Marguerite- Marie parlait avec effort, son charmant visage tendu par l'émotion; et à peine à l'abri, à peine la porte du patronage fermée sur elles, elle se jeta dans les bras de Mère Bénédicte et fondit en larmes.

— Calmez-vous, ma sœur chérie, répétait Bénédicte; vous savez que je ne suis rien, ici, que je tiens la place de Madame notre bienaimée Mère seulement pour les choses exté-

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Heures. Si vous préfériez ne vous confier qu'à elle?|lui écrire directement?

— Non! Oh! non! J'étouffe. J'ai un tel besoin que vous m'éclairiez. Je ne vois plus où je vais. Je crois bien faire, et puis je suis accablée de remords. Jusqu'ici, sous un prétexte ou sous un autre, je me dérobais toujours aux fêtes de la maison. Mais quelle raison invoquer pour refuser un goûter, et annoncé si vite, si brusquement, la veille au soir, une robe que l'on m'apporte sans même que je l'aie essayée, etc. ? Je plaisais à ma bellemère dans cette robe blanche où je me trouvais si mal à l'aise. Elle m'amena chez mon père, qui la remercia de me mondaniser un peu, et nous descendîmes au salon. A ce prétendu goûter de deux ou trois, il y avait bien une trentaine de personnes; on m'entoura pour me féliciter de revenir au nombre des vivants. Je me sentais dans une situation fausse, ridicule, prise dans un engrenage dont j'étais trop faible pour me dégager. Que faire? Je n'ai aucun recours. Ma correspondance

est surveillée, Madame ne peut plus m'écrire directement; on m'enlève, pour les raisons les plus futiles, à nos réunions du dimanche. Ma belle-mère ne les veut plus chez nous, parce que nos pauvres petites Sœurs ne doivent pas être reçues dans son salon. Faut-il se révolter? Dire non à tout? Blesser tout le temps? ou avoir l'air de faire quelque concession? Comment décider à moi toute seule des choses si compliquées? Oh! que Mère Marie-Agnès est heureuse ! Elle aura bientôt fini î

Bénédicte essayait de la calmer doucement, avec l'impression que quelque chose de plus pénible restait à dire, et, affectueusement, elle l'embrassa.

— Ce n'est pas tout, continua Marguerite- Marie, cachant son visage dans ses mains, ce n'est pas tout, hélas ! A une allusion de ma belle-mère j'ai compris que ce prétendu goûter était un piège. » Elle acheva d'un trait : « C'était une entrevue. Elle veut me marier. »

Bénédicte la serra contre elle d'un geste de protection maternelle. La jeune moniale

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releva son visage qui avait rougi jusqu'à la racine des cheveux ;

— Je ne sais comment j'ose prononcer ces mots, dit-elle. Je ne peux pas vous expliquer. Je n'ai ressenti de tout cela que de l'horreur; mais seulement parce qu'on m'en a parlé, seulement parce que quelqu'un a pensé à moi ainsi, il me semble que je ne suis plus la même, et que quelque chose en moi est profané. Je crois que je suis comme Eve quand ses yeux se sont ouverts. C'est ce qu'il y a d'horrible dans notre situation. Autour de nous on a perdu le sens du respect. Nous sommes sans défense. Il me semble que Dieu nous a abandonnées. J'ai des tentations de révolte, de doute... Vous souvenez-vous du « Jardin fermé », le nom chéri de notre abbaye? C'était la réalité, et le symbole aussi. Et maintenant, c'est comme le dit le prophète : « Tu livres tes enfants à l'étranger qui passe. » — Non, non, rien n'est livré, rien n'est perdu, protesta Bénédicte avec force. Ce sont nos âmes elles-mêmes qui se gardent ou qui

se livrent. Ceux qui nous entourent n'y peuvent rien. Le jardin fermé est en nous : Madame nous le disait tant! Il faut bénir Dieu, au contraire, de ce qu'il nous permet ainsi de le prouver au monde.

— J'ai redit le soir les antiennes de notre Profession, continua Mère Marguerite. Jamais je ne m'étais sentie plus à Dieu, jamais avec autant de force, — mais jamais, hélas! avec moins de douceur. — Ces paroles splendides dans notre chœur, devant l'autel, au milieu des moniales, ou dans la solitude pauvre de nos cellules, sonnent si mal au milieu de ce luxe, de ces fanfreluches mondaines! Il me semble qu'elles revenaient vers moi bien plus comme un reproche que comme une bénédiction.

— Oh! ma petite Sœur, est-ce qu'elles n'habitaient pas des palais, nos grandes devancières, Agnès, Cécile, Paule, Marcelle? Est-ce que les plus suaves de nos antiennes n'ont pas retenti d'abord dans le luxe de Rome? « Que mon cœur soit toujours pur.

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afin que je ne sois pas confondue. » « Je l'ai vu, je l'ai aimé, je Lui ai donné mon amour? » Sainte Cécile portait toujours l'Évangile sous la robe de pourpre des patriciennes. Et tant d'autres, tant de moniales, princesses ou reines, et tout à Dieu bien avant leur entrée dans le cloître. Qu'est-ce que le dehors pour Celui qui veut être adoré en esprit? Est-ce que vous ne sentez pas que cette horreur des choses humaines, c'est Lui qui vous l'envoie?

— Mais je suis si seule, si désemparée, reprit la jeune moniale. Je n'ai plus ni énergie, ni force morale. Je suis énervée par trop de bien-être et de luxe. Aussi, s'il fallait recommencer les mêmes luttes ce soir, dem.ain, je préfère m'en aller, quitter la maison, me placer n'importe où comme institutrice ou dame de compagnie. Mais entendre cela de nouveau, je n'en ai pas le courage.

Bénédicte réfléchissait, regardait le ravissant visage. Serait-elle plus à l'abri, hélas! dans une demeure étrangère? Et une pensée

se faisait jour dans son intelligence droite et haute.

— Est-ce que ce jeune homme est chrétien?

— Oh! oui. C'est le frère de Jeanne de Monlovier, dont Madame nous parlait comme d'une postulante possible.

— Eh bien! Devant lui, dites ce que vous êtes, ce que vous voulez demeurer. Il se retirera de lui-même.

— Moi? protesta timidement Marguerite.

Mais je n'oserai jamais !

— Vous le ferez. Vous avez assez d'énergie pour cela. Vous serez délivrée ainsi de l'obsession présente, et, pour l'avenir, Mme de Suze et Mme de Rieux interviendront.

— Oh! si elles interviennent, si elles persuadent à ma belle-mère de me laisser tranquille « parce que cela se fait », je suis sauvée, répondit Marguerite en retrouvant son sourire espiègle. Mais que dira Madame? Aurait-elle jamais prévu quelque chose de semblable?

Elle se calmait, s'apaisait par degrés :

— Quel poids de moins j'ai sur le cœur! Ce qui tue, c'est de ne pouvoir s'ouvrir à personne. J'ai bien essayé, avec le confesseur où m'a menée ma belle-mère ; mais il ne m'avait pas comprise, j'ai dû m'expliquer très mal... Que je me sens mieux! Il y a un dîner dimanche. Les Monlovier y seront sûrement. Vous viendrez lundi, vous me promettez? Et vous prierez pour moi? On ne se doute pas de ce que nous tramons : mais tout de même, ce ne sera pas commode!

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