‹ Le sceauChapitre 5 sur 12 · A L'HOPITAL · texte numérisé non relu

A L'HOPITAL

Le lundi vint.

— C'est fait, s'écria joyeusement Marguerite-Marie dès qu'elle aperçut Bénédicte. Vraiment Dieu m'a aidée. Comment me suis-je troublée d'une chose aussi simple? Je suis descendue à ce dîner le cœur battant. Mon père et ma belle -mère attendaient avec anxiété; mais j'avais l'air si naturel, si sûr de moi qu'ils se rassurèrent mutuellement d'un signe. Que disent-ils maintenant? Je n'en sais trop rien ; mais j'y ai puisé un argument auquel ils ne pourront répondre. Un homme délicat et informé n'acceptera jamais de briser des engagements aussi graves. J'ai très bien vu le mouvement instinctif de recul. C'était la tra-

duction polie du mot « défroquée » qu'on jette dans le peuple à celles de nous qui tombent. Donc, M. de Monlovier, correct et courtois, parlait de mon voyage en Terre sainte; et ma belle-mère, y voyant sans doute le moyen de nous isoler et de nous rapprocher, me demanda de lui montrer les albums. Jeanne m'interrogea sur mes impressions au Saint- Sépulcre. J'appelai le Seigneur à mon aide. C'était le moment : « Je n'ai eu qu'une impression au monde qui dépasse celle-là en intensité, ai-je dit : c'est celle de ma Profession religieuse. » Et comme Jeanne manifestait son étonnement, croyant que je n'avais été que novice, je répondis en expliquant ce qu'était cette profession éternelle, nous marquant d'un sceau irrévocable et sacré. Je donnai les détails magnifiques du Pontifical. Je ne me reconnaissais plus, d'oser parler ainsi tout haut et si longtemps, mais je ne pouvais pas évoquer ces souvenirs sans être soulevée audessus de moi-même. En vain ma belle-mère essaya de protester : « Mais le Pape relève

de ces vœux! » Cette intervention appela la parole définitive : « Jamais aucune de nous ne consentirait à en être relevée. » Jeanne me regardait stupéfaite; dans cette robe mondaine, un éventail à la main, j'étais une moniale ! Elle me dit presque bas : « Mais alors, tout ceci ? — C'est déplacé, n'est-ce pas ? Je le sens, mais j'obéis, et j'attends que Dieu nous rende un abri. »

Ma belle-mère essaya en vain de changer

de conversation : c'était fini. Fini? Non. Dès

que j'ai pu me sauver, Jeanne m'a suivie dans

ma chambre, épanouie, radieuse : « Vous

m'apprendrez ce que je dois faire pour me

'.préparer, pour être digne de partir avec vous

«quand on vous rappellera. Je n'avais pas osé

vous parler jusqu'ici; à entendre Mme Gau-

.thier, j'avais jugé la situation — et vous, et

|vous, pardon mille fois ! — d'une façon si dif-

jférente. J'en ai honte! Vous me permettez

Sl'horrible mot? T'avais cru à une sorte de

Teniement du passé. Je comprends tout depuis

que je vous ai entendue; et vous sentez bien

que pour moi la persécution est un attrait de plus. » Ainsi l'épreuve tant redoutée ne servira qu'à préparer à Dieu une conquête nouvelle. Et ce qu'il y a de plus fort, c'est que l'enthousiasme de Jeanne fait presque oublier à ma belle-mère la déconvenue du mariage manqué. « Ces jeunes filles se sont comprises ! Je laisse ces chères petites à leurs confidences! — Pensez donc : les Monlovier! Cela sonne d'un air de bravoure! Je ris, ma Sœur chérie, mais vraiment il me semble que je sors d'un cauchemar. Que vous avez dû prier pour moi! Et quel bonheur de rendre quelque chose au bon Dieu en nous occupant de cette pauvre sécularisée. Nous allons à l'hôpital tout de suite? »

Et comme Bénédicte faisait un signe d'assentiment, la jeune moniale ajouta : « Je n'ai jamais vu d'hôpital, ce doit être horrible; et surtout d'être là, perdue parmi les autres, avec le passé de la vie religieuse, et avec de tels remords! Mais elle ne résistera pas sans doute? Elle reviendra au bon Dieu tout de suite? »

Le premier aspect de l'hôpital n'avait rien de lugubre ou de répugnant. Des jardins s'étendaient à l'entrée, bordaient les grands pavillons, les entouraient de leurs arbres et de leurs fleurs. L'air et la lumière entraient à flots par les baies ouvertes. Des envolements de cornettes s'entrevoyaient à chaque détour des chemins. Les convalescents, assis sur des bancs, se chauffaient au soleil. Le por- :ier objecta que, la visite des professeurs l'étant pas terminée, personne ne pénétrait dans les salles; mais sur la présentation de eurs cartes, il fit accompagner les jeunes emmes au premier étage. Tout au bout de a salle, dans le cabinet vitré de la Sœur, elles ittendirent.

Barthez finissait sa visite, entouré d'un flot

d'étudiants dont il était l'idole. Ces jeunes gens lui avaient fait, il y a quelques jours à peine, à l'occasion de sa décoration, une de ces ovations follement enthousiastes qui comptent parmi les récompenses de ces grands ouvriers de la pensée. Il les aimait, lui aussi, et apportait à son enseignement cette conscience et cette probité honorées de tous. La double rangée de lits sans rideaux laissait, au milieu, un large passage à ce flot mouvant. De l'endroit où se tenait Bénédicte, sous la lumière crue du matin, les lits bas, étroits, uniformément blancs, ressemblaient à une suite de pierres tombales; mais comme dans un Campo-Santo de Pise ou de Gènes, les mal ensevelis sortaient à demi de leurs sépulcres, dégageaient le haut de leurs corps, leurs visages décharnés ou blafards. C'était une évocation émouvante et funèbre que Bénédicte écarta péniblement.

Immédiatement suivi de son chef de clinique et de son interne, en blouse comme lui, le maître s'approchait de chaque lit et s'arrê-

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tait, faisant quelques questions à ses élèves, à la malade elle-même ou à la Sœur. La patiente se dressait, attentive et anxieuse, attendant comme un oracle chaque mot sorti de ces lèvres. Le plus souvent, ce n'était presque rien, une observation rapide, une indication brève en termes barbares; il passait, et la malade retombait avec cette impression découragée, ou déçue, que ces hospitalisées traduisent partout dans les mêmes termes : « On ne s'occupait pas d'elles, on ne leur disait rien. »

Mais parfois l'étrange visage tourmenté, qui évoquait l'image de quelque alchimiste du Moyen Age penché sur un alambic.^ semblait ramasser la pensée dans une contraction puissante. La barbe, à moitié blanche déjà, se redressait; un mouvement machinal de la main assujettissait les lunettes d'or. Les questions se succédaient, toujours plus spécialisées, toujours plus précises, allant d'une marche irrésistible vers un but que lui savait, que la patiente ignorait, mettant à néant d'un

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mot une donnée fausse, rectifiant un renseignement inexact; on eût entendu voler une mouche dans ce duel entre le clinicien et le mal qu'il fallait dépister, mettre au grand jour avant de le combattre. L'auscultation suivait, dans un silence d'église; tous les yeux se fixaient instinctivement sur le visage incliné du maître, où la lumière intérieure rayonnait à travers l'immobilité voulue du masque, à travers les yeux fermés. Et enfin venait l'exposition claire, nette, magistrale, ce grand don de vulgarisation qui mettait une lueur dans les plus pauvres cervelles de ses auditeurs, leur rendant accessibles les diagnostics les plus délicats, les liaisons d'idées les plus ardues. Il avait ce don de voir loin, ce don souverain de voir juste avec une rapidité déconcertante, réservé aux privilégiés de l'esprit. Une impression de puissance extraordinaire se dégageait de cet homme, du «patron», comme l'appelaient ses étudiants. Bénédicte se rappelait involontairement la prédiction du savant professeur Courty, à l'aube de cette

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carrière brillante : « Barthez ira loin... » Il approchait de la sortie maintenant, et de ce lit n" 20 qu'elles étaient venu chercher. A l'inverse des autres, la malade ne fit aucun mouvement, ne tenta pas de se relever. Même elle détourna son visage lorsque le maître se pencha vers elle avec bonté. Un mutisme obtiné suivit seul les questions répétées de Barthez : et brusquement, comm.e sous une poussée, le corps se tendit dans une rigidité complète; la face s'injecta; la respiration sembla s'arrêter. Au bout de quelques ins- :ants ce furent des convulsions horribles du /isage que le bras replié tâchait en vain de /oiler; et ces convulsions s'étendaient maintenant à tout le corps, qui tremblait et se tordait lans un spasme hideux; la langue tuméfiée )endait hors des lèvres, sanguinolente, ra- ■agée par les dents. Bénédicte regardait avec épouvante; instinctivement, elle s'était mise evant Mère Marguerite-Marie qui cachait sa ête dans ses mains. Encore quelques minutes t la malade tombait dans une sorte d'éva-

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nouissement. On la laissa seule, une vessie de glace sur la tête.

Les étudiants s'étaient dispersés. Barthez, un peu en arrière, questionnait la Sœur sur cette nouvelle venue; et Bénédicte, fille et sœur de médecins, qui le connaissait et l'admirait depuis l'enfance, essaya d'obtenir quelques renseignements. Elle le suivit jusqu'à sa voiture : « Ceque vous avez vu n'est qu'une crise d'épilepsie, dit-il; mais elle est très malade, et minée encore plus moralement que physiquement. Son mutisme, et cette sorte d'horreur qu'elle a, seulement à être regardée, montrent qu'elle a conscience de son état : mais ce sont de tristes histoires, je n'aime pas beaucoup vous voir là. Enfin, arrangez-vous avec la Sœur. » Ils convinrent alors d'un jour pour Mère Agnès; une grande bonté et une grande pitié détendaient ce visage, en achevaient la beauté morale.

Bénédicte revint à la hâte vers la jeune moniale qu'elle avait confiée à la Sœur de Saint-Vincent de Paul. Elle retrouva Mar-

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guérite penchée sur le lit, questionnant doucement la malade qui la suivait du regard sans répondre. La pauvre petite s'épuisait en inventions charitables, en tendres paroles, offrant le secours de sa belle-mère, des livres intéressants, se proposant à revenir. Ne recevant aucune réponse, elle plaça discrètement dans la main crispée des bonbons, un bouquet de violettes. Quelque chose comme une émotion passa sur le visage de la malade; elle entr'ouvrit les lèvres, et déjà Marguerite- Marie répondait par un sourire aux premières paroles, qui ne pouvaient être que des paroles de bénédiction ou de repentir. « Allez-vousen, dit durement cette femme, allez-vousen. »

L'impression de la jeune moniale fut si pénible que ses yeux se remplirent de larmes.

— Il ne faut pas vous troubler ainsi, observa la Sœur, entraînant Marguerite dans sa joyeuse bonté. C'est le mal qui lui fait dire cela. Elle n'y est pour rien, la pauvre fille. Elle ne vous veut pas aujourd'hui? Eh bien!

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elle vous voudra demain ou après. Le diable serait trop content si on se décourageait pour si peu! Et celle-là, vous savez, je crois qu'il la tient bien.

— Je reviendrai seule, dit Bénédicte avec une nuance d'embarras. Ce serait trop pénible pour ma petite compagne.

— Oh! vous savez, pénible ou non, ici, nous n'y regardons pas de si près. Il y a trop de besogne et il y a trop de douleurs. Il nous faut courir de l'un à l'autre, sans savoir ce que ça nous coûte. Je crois que nous allons au ciel à coups de balai.

Les yeux clairs riaient sous les grandes ailes de la coiffe. Les moniales la regardaient avec admiration mais sans bien comprendre : et pourtant elles savaient bien ce qu'était dans l'Église la floraison des vocations spéciales et des dons différents. La sœur de charité se mouvait à l'aise au milieu des déchéances physiques et morales, le cœur ouvert à l'espoir, et plein de pitié. Elle était plus jeune que Marguerite elle-même et de dix ans plus jeune

que Bénédicte. Et il ne venait à l'esprit ni de Barthez ni des autres qu'elle se trouvât déplacée au milieu de ces dévoyées ou de ces perverties. Elle écoutait leurs histoires avec patience, les laissait entrer dans les détails qu'elles voulaient, sans effroi et sans hâte, comme un oiseau arrête son vol sur une branche morte ou sur un pan de mur branlant sans abandonner l'azur et les brises du ciel. Et elles, les exilées du cloître, elles n'osaient pas regarder, elles n'osaient pas entendre, à la fois craintives et douloureuses. Même là, même dans cet office de la charité, elles n'étaient pas à leur place; elles ne pouvaient s'y adapter qu'avec répugnance, en luttant contre leurs attraits.

Et tandis qu'elles s'en retournaient, la joie de tout à l'heure était tombée. Plus que jamais elles se sentaient misérables et seules. Mère Marguerite ne pouvait détacher sa pensée de la vision cruelle et révoltée; Bénédicte l'entraîna chez Mère Agnès pour lui faire trouver un peu de repos, et, après la dure flambée des

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misères humaines, la rafraîchir à cette paix divine.

Et c'était une paix divine.

Le soleil inondait la petite chambre blanchie à la chaux, le prie-dieu, la table où le christ de la Profession se trouvait au-dessus de quelques livres, à la portée des lèvres et de la main, toute cette cellule d'emprunt, si semblable à leur cellule monastique. Assise sur une chaise basse à haut dossier. Mère Agnès ne quittait pas un tricot qu'elle faisait lentement. Peu à peu, elle avait dû renoncer à la musique, à ses pinceaux; elle ne pouvait plus faire à présent que ce travail machinal et tout simple. Ses yeux, en se relevant, se fixaient sur le volet qui la séparait de la chapelle, ou gravement, tendrement, comme pour un adieu, sur les visages de ses Sœurs. Elles ne parlèrent presque pas. La petite malade répondait le plus souvent par un sourire à leurs questions anxieuses. Des quintes de toux incessantes la secouaient. Elle s'étonna de cette pensée d'amener Barthez, remercia et

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se soumit. Une paix divine sortait de cette âme, sortait des humbles choses d'alentour. A voir cet être mystique et frêle, penché sur son pauvre travail, l'on songeait à la Vierge de Nazareth, solitaire et pure, filant dans sa demeure en attendant l'arrivée du Seigneur. Mais ici la petite vierge était mourante, et elle attendait la venue éternelle.

LE JOURNAL DE BÉNÉDICTE

Octobre. — Les jours passent, les semaines, les mois... et je ne vais pas mieux, et la plaie semble toujours ouverte. Je n'ai même plus le temps d'écrire ici, c'est-à-dire de me retrouver moi-même et de respirer, tant j'ai accumulé dans ma journée les choses à faire. Mais quelles pauvres choses, hélas! et pour quel résultat! Lorsque je commence quelque œuvre nouvelle et, ce que veut ma mère bien-aimée, surtout l'amélioration des âmes ou des vies qui m'entourent, il me semble que ce sera tout simple; et puis, chaque fois, je comprends que nous pouvons si peu sur la volonté des autres, et la mienne se lasse !

Je ne réussis pas davantage à l'hôpital. Les visites à cette malheureuse sont si pénibles et si inutiles que dix fois j'ai voulu tout laisser

là. Et si je continue à y aller, quoique je n'arrive à rien, c'est à cause de la répugnance que j'éprouve. Peut-être, Seigneur, vous aimez ce pauvre effort, peut-être vous le bénissez. Ayez pitié de moi! Quand je reviendrai au Val des Lys, si jamais nous y revenons, hélas ! puisque mon beau-frère ne cesse de répéter que ce n'est pas possible et que notre abbaye ne se reformera plus, si nous y revenons, j'aurai les mains vides.

Le ^. — Il est trop cruel de s'abandonner à la pensée que c'est pour toujours, que cet exil ne finira qu'avec la mort! Jusqu'à la mort être dépaysée partout, lutter contre un courant qui vous emporte, sans l'exemple de mes Sœurs, sans les conseils de ma Mère, loin du « Jardin fermé » où les bruits de la terre n'arrivaient plus! Et ici, exposée à tout voir, à I tout entendre, à subir cette pitié pour les « vies d'imagination », les « vies anormales », ces paroles qui reviennent avec un tel accent aux heures troubles! Je ne pourrais pas!...

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Où êtes-vous, Seigneur, lorsqu'il me semble ainsi que je me noie?

Le 8. — Je ne réussis à rien, à rien. Je n'exagère pas, bien que je sente que ma pauvre tête n'est plus aussi libre, que j'ai des idées fixes, comme des points douloureux auxquels je reviens toujours, qui me font mal. Ma pauvre Renée! J'ai si bien cru un moment l'avoir conquise! Mme de Suze, Marguerite, les enfants, j'avais tout mis en œuvre : elle me semblait changée. Que cela fut court! Encore une de mes illusions à bas : on ne change pas par de bonnes paroles les cœurs malades. Il faut vous. Seigneur, et je vous l'ai tant demandé ! Vous ne le faites pas. On dirait que cet été un vent de folie a soufflé sur elle, comme une revanche, comme une réaction. C'est une extravagance de toilettes, de divertissements, une liberté de ton incroyable, presque aucune pratique religieuse. Depuis Pâques, même aux plus grandes fêtes, elle affecte de n'aller qu'aux messes de onze heures; on dirait que

c'est contre moi, avec l'idée de me braver. Je lui fais mal. Cette attitude énerve Charles qui y répond par les scènes les plus maladroites. Il me prend à témoin; elle, je le crains, me prend en grippe. Mme de Suze n'est pas contente ; Jean a l'air soucieux et gêné. Ces joursci, Renée passe de la gaîté la plus folle à des accès de mélancolie. Et moi, qui ne prends jamais rien avec patience, cette vie gaspillée, cet à-côté permanent, cette présence de Jean sous tous les prétextes, me jettent dans un malaise insoutenable.

Le II. — Ma Mère bien-aimée veut que

je continue à écrire tout ce que je sens,

pour que je sache qu'elle me suit dans tous

les détails. C^est que notre vie est mêlée

I maintenant aux vies qui nous entourent; une

parole, une expression de visage ont leur

! influence et tombent dans ce flux et ce reflux

I des choses extérieures qui atteignent les

âmes pour les aider ou les accabler encore.

Si j'étais ce que je dois être, si j'étais sainte.

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alors j'aurais une paix que rien ne troublerait. Chaque acte, chaque parole, remplie de Dieu, irait à son but de bénédiction. Mais je suis moi, plus misérable, plus faible que jamais. Mes vieux défauts endormis par le travail sur moi-même, par la vigilance de nos Mères, làbas, veulent revivre ici avec mon titre d'aînée, avec le cadre habituel où je régnais, autoritaire et absolue. J'ai des tentations cruelles qui m'assaillent. Je voudrais m'affranchir de cette contrainte du silence, il me semble que ce serait plus droit, que je libérerais mon âme. Je voudrais criera Renée qu'elle perd sa vie, que ses amies s'étonnent et commencent à m'interroger. Et que pensent celles qui ne m'interrogent pas! Je voudrais dire à Charles qu'il ouvre les yeux, dans son ineffable inconscience, qu'il défende son bien, que la partie qui se joue à son foyer est autrement grave que les affaires qui l'absorbent... Je voudrais... Et vous. Seigneur, vous vous taisez! Que pensez-vous de moi, de ma violence et de mon orgueil ? Oh ! Je suis lasse. . .

Le I S' — Vous n'êtes pas là. Vous n'êtes dans rien de ce que j'entreprends. Je me sens seule; et j'écoute chaque jour qui tombe dans le vide de mon âme, sans qu'il en reste autre chose que du bruit. C'est une agonie. Cette malheureuse sécularisée mourra sans repentir, et, tandis que je l'écoute, « un fleuve de boue me submerge » .

D'abord nous y allions avec Mère Marguerite et j'avais bien vu à l'attitude de Barthez que cela nous réservait des surprises ; en effet, après les premières visites, j'ai dû écarter ma petite Sœur. Si j'écrivais un roman, comme il I serait facile de dire que la malade est mieux i chaque jour, qu'elle revient, qu'elle se repenti I Hélas! je n'ai pas gagné même une lueur j d'espérance. Les horribles crises alternent [avec les blasphèmes. La Sœur qui la soigne S l'excuse : « Elle souffre tant! » Et comme 1 c'est bien l'esprit de Dieu de ne voir que la Isouffrance là où je vois le péché! Cette visite jme coûte tellement! C'est pour moi une humijliation si intime! Elle m'accueille bien, peut-

être, hélas! à cause des petites douceurs que je lui offre; mais elle ne répond à aucune de mes exhortations au repentir. Elle m'a dit un jour : M Vous êtes riche, vous. Chacun fait ce qu'il peut! » Pourtant nos petites Sœurs Blanche, Julienne ou Sœur Jeanne — nos courageuses — venaient parfois avec moi, ou me remplaçaient. Elles font de leur vie un foyer de pureté, de charité, et sans effort (au moins autant que j'en juge), par instinct et par amour : mais elles non plus ne gagnaient rien; j'ai vu leur effroi et leur malaise. Sans doute, c'est par lâcheté que je me faisais suppléer. J'y reviens seule. L'autre jour, au moment où j'entrais, une de ces femmes disait à demi-voix : « Tiens, c'est une de ses Sœurs qui essaie de la repêcher. » J'ai eu un sursaut de révolte. Pas une de mes Sœurs, pas une d'entre nous! Je frémissais sous l'affront.

Et vous, vous, vous, la pureté, vous êtes le frère et l'ami des pécheurs, vous ne connaissez ni le dédain, ni le dégoût. J'aurais besoin

de pleurer à vos pieds, — et je ne peux plus pleurer !

Le ig. — Chaque jour apporte une angoisse nouvelle. Notre angélique Mère Agnès, qui semblait se remonter cet été, a une rechute. La toux reprend. Barthez n'est pas content. Mais elle, notre petite sainte, ne perd ni sa sérénité ni sa paix. J'étais si émue hier, si lasse de tant d'inquiétudes fondant sur moi, et de tant d'impuissance, qu'au lieu de la distraire je me suis laissé aller à sangloter auprès d'elle. Elle me consolait, presque avec étonnement. Mais je n'ai pas parlé. — A quoi bon la troubler? Elle, c'est plus simple, elle n'a qu'à mourir...

Le 22. — Jacqueline vient d'arriver. C'est Dieu qui me l'envoie. Je ne l'avais pas revue depuis l'abbaye. Son mari chasse en Sologne ; elle est chez Renée jusqu'à Noël, et je sens ma responsabilité — ou ce que j'appelle ma responsabilité — allégée de moitié. Elle s'est

étonnée de me voir si amaigrie, si changée, hélas ! et lorsque nous avons été seules, s; exaspérée. Je ne crois pas qu'elle s'attendît £ me trouver parfaite ; elle a toujours eu une sagesse au-dessus de la mienne; surtout elle a cette pondération, ce sens exquis de le mesure qui me manquent tant. Et elle a une telle pitié de moi ! « C'est cette vie hors de te place qui t'éprouve ainsi, me dit-elle. Jamais je n'ai mieux compris Tutilité des monastère* qu'en suivant le résultat de ces lois iniques en Auvergne, tant de filles de condition modeste, ne retrouvant plus leur place au foyer luttant contre la misère; ici la lutte bien plu5 âpre contre l'esprit du monde, et pour votre fidélité totale : tu y succombes, et Mère Agnès en meurt. Nos grands penseurs même incroyants, disent que dans la moissor humaine il faut ménager les fieurs; mais noî politiciens n'ont pas songé à ce besoin impè rieux d'idéal qui vous a jetées dans une vi( séparée. C'est une loi qu'ils méconnaissent Dieu t'avait marquée pour cela; etmaintenan

il te marque pour cette épreuve suprême. Mais tu avais obéi à la vérité de ta nature. » Alors tous ces mots de « folie », d' « exagération », d' « exaltation » qui me reviennent pour achever d'abattre mes forces, ce sont les mots de l'ignorance ? Les philosophes reconnaissent l'attrait passionné vers Dieu, qu'ils appellent d'autres noms; mais qu'importe? Cela est. Ils le sentent. Jacqueline m'a fait tant de bien! On a besoin quelquefois d'être soutenue par une parole même humaine pour échapper à l'affreuse tentation du doute. |Elle m'a fait lire quelques pages admirables là-dessus. Il faudra que je les copie.

Et je lui ai parlé de cette irritation inté- •'ieure qui perce à chaque mot, à chaque geste, ^lle m'a un peu rassurée; j'exagère. Je ne fais Das tout le mal que je crois. Nous avons parlé le Renée, longuement. Je suis plus tranquille. j Elle dit que ma douleur vous est un homnage aussi, mon Dieu. Je me serais faite à :ette vie toute de bien-être et d'affection, si k pouvais vivre sans habiter près de Vous, et

VOUS donner chaque instant de mes journées, et tout, tout ce qui était le grand don de là-bas.

Mère Agnès semble un peu mieux; elle travaille de nouveau pour Mgr de Bauvesins : des canons d'autel, cette fois... Saint évêque! Il s'est chargé de sa pension chez ces Dames, en laissant croire qu'il est notre obligé.

2^ octobre. — A l'hôpital aujourd'hui... Mon Dieu!

Je m'étais assise au chevet de ma pauvre malade, parlant d'elle, comme nous le faisons toujours, de son mal, de sa nourriture, de son sommeil, lorsqu'elle m'a demandé brusquement pourquoi je revenais si souvent? Et comme je lui répondais qu'elle m'avait été conliée par Mère Marguerite-Marie et parle bon Dieu, elle m'a i nterrompue : « Vous me méprisez? Je vous répugne? » Oh! Seigneur, que vous êtes proche et que vous êtes bon! Il m'a semblé qu'un peu de votre pitié infinie passait en moi; et d'un mouvement que je ne

me connaissais pas, j'ai pris sa pauvre main et je l'ai baisée. Elle l'a retirée presque durement : « Mais vous ne savez pas ce que j'ai fait? — Je n'ai pas besoin de savoir, vous êtes ma sœur. — Ah! oui, une sœur, je l'ai été, et brave, j en réponds. Mais depuis c'a été du propre. » Elle continuait à voix basse, malgré mes efforts pour l'empêcher, sans que je puisse savoir si c'était par une rage diabolique ou pour se décharger le cœur : « D'abord j'ai été en place: mais on m'a chassée pour rien; et quand je me suis vue dans la rue, j'ai -bien compris que tout ça c'était des bêtises, \et j'ai roulé au plus bas; j'ai tout trahi, tout (vendu, et mon âme aussi, et j'ai vécu là, comme les autres » ; et, de nouveau, l'horrible 'Crise l'avait terrassée. La petite Sœur de la jsalle accourut. Comme une chose toute naturelle, elle appuya contre sa poitrine la tête de (cette malheureuse qui essayait encore de jvomir des blasphèmes. Elle tenta d'introduire du coton entre les dents pour empêcher 'la morsure de la langue. J'ai eu la terreur de

ipS LE SCEAU

la voir expirer ainsi par ma faute, à cause de mes péchés, de mon orgueil qui voilaient à cette âme la pitié même de Dieu. Je ne pouvais plus retenir mes larmes. Elle faisait des efforts extraordinaires pour parler, sans qu'on pût entendre autre chose que des gémissements. La crise s'apaisa par degrés; de la main que je tenais encore, elle me faisait signe de ne plus pleurer. Et enfin, Maître mille fois béni, nous avons compris, la petite Sœur et moi, ce qu'elle voulait nous dire,,. Elle demandait iin prêtre! , . .

Le 26. — J'ai dû m'arrêter hier, n'en pouvant plus. Mais c'était de joie, n'est-ce pas? Vous nous envoyez un peu de celle qu'on a au ciel lorsqu'un pécheur fait pénitence! Je l'ai senti ce matin à la communion de notre pauvre repentie. Elle s'en va, mais dans la Daix. Elle est sauvée.

Ainsi vous travaillez lentement, profondément, sans qu'on s'en doute. L'extérieur est le même, pire quelquefois, par bravade ou

par ce misérable orgueil qui est en nous et qui ne veut pas se rendre; mais tout est miné, au dedans, et il ne faut plus qu'un souffle pour renverser nos résistances. O Seigneur, que je vous remercie! J'ai tant douté de moi, de mes pauvres efforts, et certes c'était juste! Mais hélas! j'étais si près de douter de Vous, et pendant ce temps vous agissiez, vous écartiez les ronces, vous repreniez sur votre épaule votre brebis perdue. Quand attendrai-je vos moments, sans vouloir vous imposer les fTiiens? Quand vous suivrai-je, les yeux ferjnés, sans savoir, sans comprendre? Puis-je pcrire ce qu'elle me répétait dans sa joie? Puis-je écrire qu'elle a cru votre pitié à cause jie ma compassion qui ne se lassait pas ? Et moi i]ui me sentais soulevée de dégoût! Pardonliez-nous, à elle et à moi : tous nous ne sommes \{ue des pécheurs.

* Le ji. — Jacqueline et même Renée rennent une grande part à ma joie. Maruerite-Marie est revenue vers notre petite

malade; sa belle-mère, catéchisée par Jacqueline, l'entrave de moins en moins : elle lui a donné des fraises, des fraises en novembre, restes d'un dessert somptueux pour notre pauvre épileptique. Et nous allons les lui porter, en ces premières vêpres de la Toussaint, si solennelles chez nous.

Le 4. — O mon Dieu! Barthez dit que notre petite Mère Agnès n'en a plus que pour quelques semaines, peut-être pour quelques jours! Je suis bouleversée. Je viens d'écrire à Madame.

Le 6. — Une dépêche de Madame : « Emmenez Agnès au Val. Je vous rejoins. » Ma petite Sœur est radieuse. Mais comment ferons-nous ce voyage, si court soit-il, hélas? Elle est exténuée.

Le 7. — Jean et Marguerite de Suze nous accompagnent en auto. Marguerite restera avec nous. Dans une heure nous partons, et

mon cœur bat à se rompre à la pensée de revoir mon abbaye etMme l'Abbesse. Jacqueline me promet de s'occuper de Renée à fond, de la faire parler, de la guérir. Elle réussira là ou j'échoue. Et moi, pour quelques jours je vais me replonger dans ma vie ancienne, la vie chère et bénie! Hélas! J'emporte une mourante, mais dans la joie des bienheureux. Que Dieu nous garde! Notre pauvre petite Sœur n'a plus que le souffle.

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