JACQUELINE
— Jacqueline? Est-ce que tu viens?
— Donne-moi quelques minutes, veux-tu?
Du seuil de son petit salon, Renée jeta un
regard satisfait sur les tentures en toile de Jouy, crème et vieux rose, les bergères Louis XVI, les poufs, les coussins Pompadour, les paravents de toutes sortes, tout ce fouillis pimpant et gai qui était son cadre habituel. Dans la cheminée fîambait un feu vif; des roses d'hiver fleurissaient en gerbes, un peu partout. Elle sourit à ces choses et s'approcha de la fenêtre. Une partie de la vieille ville s'étendait sous son regard en un entassement de maisons grises, de petites rues tortueuses. Au delà, la campagne s'allongeait indéfiniment, s'enfuyait en ondulations lointaines. Les vapeurs du couchant estom-
paient les courbes molles. Tout près, au pied des terrasses et des jardins du vieil hôtel, les hautes tours de la cathédrale plongeaient dans la lumière, déchiraient l'or violent qui dorait leur faîte. Et cet or allait s'adoucissant en des teintes d'une finesse étonnante, mettait en relief les clochetons, les gargouilles, les lichens et les mousses des pierres, pour flamber aux vitraux avec un éclat d'incendie.
C'était la grande parure de ce bas Languedoc ces levers et ces couchers de soleil qui enveloppaient de leur splendeur les plaines monotones. Renée regardait distraitement le ciel resplendissant, la vieille église, la place déserte. Dans cette apothéose de la fin du jour, dans cet air transparent et froid, personne ne passait; les maisons restaient closes. Seul un chemineau traversa la place et vint se blottir à l'angle d'un contrefort; et Renée le suivait machinalement du regard, détaillait ses gestes gauches. Se croyant seul, accoté contre le mur, il essayait d'une main impatiente des souliers que sans doute on venait de lui don-
ner; les pieds déformés n'entraient pas malgré les essais répétés, malgré la pesée du corps. Ah! malheur de malheur! Il faudrait reprendre la route avec les savates raccommodées de ficelles et qui ne tenaient plus. La silhouette du pauvre, dans ses loques déchirées, semblait plus misérable se détachant ainsi à la lumière pure. Il tendit les souliers à bout de bras comme une menace, comme si dans sa colère il allait les faire voler contre une de ces fenêtres de riches. Mais ce geste de révolte fut à peine esquissé. D'un mouvement de bête reprenant le joug, il enfouit les^souliers dans son sac de toile, chargea le tout sur son épaule et reprit sa route. Il laissait une tache d'ombre dans la clarté.
Il laissait une ombre aussi dans l'âme de Renée ; l'ombre d'une des réalités cruelles de la vie qui touchait sa frivolité en passant. Elle en demeurait oppressée. Elle ne trouvait plus aucun charme à la tiédeur du petit salon clos, et les flammes du foyer semblaient rejeter plus violemment sur les tentures aux rayures roses
l'homme de misère qui s'enfonçait dans la nuit. Était-ce sa faute? Est-ce qu'elle y pouvait rien ? Et si ces souliers étaient trop petits ? Elle voulut chasser les idées importunes; elle revint sur le seuil. Elle appela : « Jaja! » Jacqueline venait à sa rencontre de son pas léger toujours avec cette allure un peu distante qui était son grand charme. Et comme Renée racontait l'histoire de son pauvre :
— Je l'ai vu aussi; j'ai pensé y aller; mais ma vieille Delphine lui aura été plus secourable, répondit la comtesse; cela m'a retardée un instant pour les explications nécessaires. Excuse-moi.
— Ainsi tu envoies Delphine à chaque pauvre qui passe ? Ou tu y vas ?
— C'est peut-être la campagne qui garde ces habitudes, observa Jacqueline. Tu sais que, dans notre Auvergne, les fermiers donnent encore une soupe et un abri à ceux qui passent. Tu ne voudrais pas que nous fissions, moins qu'eux, nous qui leur devons l'exemple ?
— Et ton mari aime ça?
— Oh! oui, et plus que moi. Il vaut tellement mieux! Les premiers temps de notre union, quand le curé, selon l'usage, nous avertissait de quelque maladie ou de quelque misère, c'était une si joyeuse surprise pour moi de rencontrer Pierre chez nos pauvres gens! Il ne m'avait pas avertie ; il ne m'avait rien dit. Maintenant encore, après douze ans, je respecte cette pudeur-là. J'ai toujours l'air d'ignorer le bien qu'il fait.
— Mais Pierre est un saint, s'écria Renée.
— Ah ! non, non, je puis t'assurer que non, protesta Jacqueline riant franchement. Mais c'est un chrétien. Et puis il a la notion d'un rôle social à remplir. Son père était adoré dans le pays. Il suit ses traces. Les anciens ne l'appellent que « M. Pierre», et j'aime tant cela! Nous nous occupons d'eux en amis. Au sens propre du mot il n'y a point de pauvres, chacun a son coin de terre à cultiver, et la vie n^est pas chère. Mais une maladie ou une mauvaise récolte met le ménage en déroute; c'est alors que nous intervenons. Et tu ne
saurais croire ce qu'on apprend en entrant chez eux à l'heure des repas, quand ils ont •à peine le nécessaire, et en s'asseyant près d'eux, en les faisant parler. On a l'air d'être envoyé par la Providence, et c'est si bon!
— Écoute, ne pensons plus à tout ça, veuxtu? Je t'ai bien à moi. J'ai condamné ma porte et c'est si rare, tout le monde t'enlève ! Mais raconte-moi des choses plus gaies.
Elle traîna un pouf contre la bergère où elle avait installé son amie ; elle casa entre elles la petite table à thé encombrée d'objets anglais ou russes; l'eau bouillait dans le samovar. Renée piqua une tranche de pain au bout d'une longue fourchette et l'approcha du feu,
— Je fais griller ton pain ; on nous l'apporte toujours froid autrement. Tu as ces petits fours en attendant; ce sont ceux que tu préfères. Je connais tes goûts.
— Mais, chérie, c'est de la profusion. A 'quoi bon tout cela pour nous deux?
— Bon ! on les servira au dessert s'il en
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reste. Ne sais-tu pas que Charles est un avocat en vogue? Le bien-être qui m'entoure est un des côtés de sa célébrité, et le plus amusant pour moi. Mais tu es difficile. Je ne suis pas sûre que cette élégance soit de ton goût!
— Mon Dieu, dit en souriant la comtesse, je ne nie pas que, si tu me chargeais de l'arrangement, je ne fisse disparaître la moitié de ces coussins et de ces écrans : on ne s'y reconnaît plus. Tes fauteuils d'un si bon style ne sont pas en valeur.
— Et pour goûter? Tu voudrais la même austérité : du pain et du chocolat?
— Tu viendras en juger quelque jour, j'espère, et il faut que je compte sur ton indulgence pour t'inviter encore après la façon dont tu me reçois ici. Nous sommes des campagnards, tu sais.
— Vite, Jaja, étends ton beurre. Ce pair est grillé à point. Comment as-tu arrangé ts maison?
— C'est une vieille demeure où je n'a presque rien changé. Mon mari tenait à touJ
les aspects anciens des choses; j'occupe la chambre de sa mère; lui, celle de son père, à côté. Il a fait arranger selon mes goûts un petit salon attenant à la bibliothèque, mais dans une tour ronde, ce qui est d'un joli effet. Il y a des bancs de pierre taillés dans l'épaisseur des murs. Je les ai garnis de coussins, comme l'on faisait autrefois. De ma fenêtre, j'ai une vue très large sur notre rude Auvergne, ses pics, ses villages aux clochers massifs blottis dans les replis de terrain; nous sommes assez perchés; j'ai presque un précipice sous mes pieds lorsque je me hasarde jusqu'au balcon de pierre, un balcon étroit 'qui surplombe. La rivière coule en bas; un ibois de châtaigniers escalade les pentes; et je ■passe mes journées avec mes livres préférés, un peu de musique...
— Et Pierre? acheva Renée l'interrompant avec un joli rire. Tu l'aimes toujours autant? Nous sommes seules, sans Bénédicte; profitons-en. Mais laisse-moi faire tes tartines. Tu es trop lente. Ton beurre fond.
— Mais je n'en veux plus, ma chérie. Comment dîneras-tu ce soir?
— Eh bien! je ne dînerai pas. Mais goûter m'amuse... Comment fais-tu pour l'aimer toujours? Comment fais-tu pour aimer toujours le même personnage? précisa-t-elle avec une gravité comique.
— Mon Dieu, fit Jacqueline avec un sourire, en l'épousant l'idée ne m'était pas venue que je pourrais en aimer deux.
— On n'a pas l'idée d'abord. Mais puis, elle arrive.
— Elle n'est pas arrivée, au contraire. Je n'ai pas l'habitude de parler de ces choses. Je dois te sembler vieux jeu : mais elles sont sacrées. Avec toi, je me laisse aller. Tu es ma sœur. Eh bien! Tu veux savoir? Oui. Il m'est plus cher que jamais. Chaque jour accroît la confiance profonde qu'il m'inspire. J'ai foi en lui, et non seulement en son cœur, mais dans sa large et noble intelligence, dans son beau caractère d'homme. Je me tourne vers lui aux heures d'incertitude pour penser
comme il pense, du même mouvement qui me fait m'appuyer sur lui pour un pas difficile. Il est la force, et je le sens; et moi, je devrais être à son foyer comme une fête permanente.
— Mais, chérie, c'est la forêt enchantée! c'est l'Oiseau bleu que tu me contes là! Il ne vient pas, quelquefois, frapper du bec à tes fenêtres?
— Peut-être. Il y a tant d'oiseaux! Ils ont leur nid dans le lierre et c'est un gazouillement incessant.
— Quand je te disais ! Mais enfin, ilya bien des moments où vous vous disputez comme les autres?
— Oh! non, non, fit Jacqueline avec un sursaut de dégoût. J'ai les scènes en horreur. Je ne trouve rien de plus vulgaire et de plus offensant...
— Oui, mais ça soulage. Et quand vous n'êtes pas du même avis?
— Je te l'ai dit, là où je doute, je prends le sien. Pour mes idées personnelles, il les res-
pecte comme je respecte les siennes. C'est un hommage aussi.
— Et tes journées? Je suis sûre que tu vas à la messe chaque matin? Tu travailles pour les pauvres... Tu dois filer comme la femme forte? Tu ne mets pas une tunique de pourpre comme elle?
Jacqueline protesta en riant :
— Pas même un déshabillé bleu pareil à celui que tu portes; ce serait trop recherché pour moi. Et il est vrai que je vais à la messe chaque matin, et que je voudrais que le regard de Dieu me trouvât à chaque heure à ma place et faisant ce que je dois...
— Bon! La vie des saints, à présent; Jaja chérie, on te canonisera! Ainsi, tu as ton idéal; tu as tout ce que tu rêvais? Je compte : un mari charmant, ça, il l'est, je le sais; un vieux château; une vie de bienfaits autour de toi; d'aimables voisins, sans doute; un beau pays...
— Ajoute un peu d'art, quelques travaux personnels pour employer des dons très mo-
destes, de belles lectures chaque jour; et autour de moi, toujours par les soins de Pierre, des plantes et des fleurs.
— Et le paradis à la fin de tes jours. Ça y est. Jaja, tu es la seule femme à laquelle il ne manque rien.
— Il me manque le don suprême de la vie. Il me manque les enfants. Et la plus pauvre femme avec un poupon dans les bras est plus heureuse que moi.
Une lueur triste passa dans les yeux rieurs de Renée. Son tact lui interdisait devant cette douleur toute consolation banale. Par la pensée elle revit Marthe et Lolotte et les serra contre son cœur. Que ce serait cruel sans elles! Et d'un geste de grâce elle s'agenouilla auprès de Jacqueline et l'embrassa.
— Écoute. Tu n'es pas malheureuse. C'est moi qui le suis. Ne me juge pas mal à cause de toutes les bêtises que je dis. Je ris souvent pour ne pas pleurer. Mais, avec toi, je pleurerais à fond, tu sais. Et ce soir surtout, parce que cela m'avait tourné le cœur de voir ce
pauvre, et puis parce que tu m'as parlé de d'une façon si vraie! Je voudrais te par aussi... Aide-moi.
Jacqueline se souvint de sa promesse Bénédicte. Elle atteignait son but.
— Comment aurais-tu besoin d'être aid( puisque c'est à moi que tu parles? réponc elle tendrement.
Renée attira un coussin et s'y ramassa s elle-même, tournée vers le feu. Elle appu son visage sur ses mains jointes.
— Vois-tu, sans que je le veuille, il y a d choses qui vont si loin en moi, comme pauvre de tout à l'heure, comme toi, maim nant, dans ce récit de ta jolie vie; ainsi u conversation avec Mme de Suze, il y a d mois; et puis Bénédicte, l'exemple de Bér dicte! Voilà six mois que je mène une ex tence stupide et affolée^ pour m'étourdir, po ne pas entendre ce que me dit sa pauvre a sacrifiée, son courage. Et vois-tu, ajouta-t-e avec sa naïveté adorable, pour que Dieu ] me dise pas la même chose, voilà six mo
depuis mes Pâques, que sauf une messe de onze heures chaque dimanche, je vis en païenne.
— Tu te noircis à plaisir, mignonne. Il n'y a rien de bien grave : et tu es si vraie, si droite! Je t'assure que je n'ai aucune inquiétude.
— Oh! ta sagesse ne me fait pas peur! Tu es si compatissante! Ce n'est pas comme Charles! Il est juste, mais il est froid comme un couperet. C'est cela qui m'a détachée de lui, plus que tout le reste, je crois.
— Oh! chérie, comment peux-tu juger ainsi un homme qui t'adore, qui ferme les yeux sur toutes tes petites folies...
— Il ne s'agit pas de moi, mais de son caractère en lui-même. Alors je suis si enfant, tu sais, et faible, et c'est si assommant un homme qui a toujours raison... Alors...
— Alors ? Tu me permets de finir ? demanda Jacqueline avec sa douceur souveraine.
Et sur un signe de Renée :
— Alors, tu as retrouvé Jean de Suze, et
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votre amitié d'enfant a changé de caractère; et tu crois l'aimer.
— Je l'aime, rectifia Renée à voix basse.
— Tu aimes cette sorte d'adulation, ce mouvement, cet intérêt dans ta vie, quelque chose qui charme un ennui que tu ne sais pas vaincre. Est-ce cela?
— Pas seulement cela; mais surtout, oh! surtout quelque chose à attendre. Si tu savais ma désolation à l'idée de rompre, de n'avoir plus rien, de me retrouver en face de Charles qui m'assomme. Aie pitié de moi!
— Mais tu te trompes toi-même. C'est ce sentiment à côté qui rend ta vie plus lourde, et les obligations et les devoirs que tu as insoutenables.
— Alors tu vas me dire de ne plus plus le voir?
— Ah! pas d'explication avec lui, surtout, pas de cassure, rien au dehors qui puisse faire parler, ma chérie. Il n'y a rien eu de repréhénsible. Pour Charles et les enfants, il faut qu'aucun bruit mondain ne se fasse autour de toi.
— Oh ! Charles, il s'en moque pas mal ! Je voulais l'exaspérer par moments ; il ne s'en est même pas aperçu.
— Nous ne sommes pas du même avis, mignonne ; mais nous débattrons cela un autre jour. Pour le moment, il ne s'agit que de toi. Il faut absolument sortir de cette situation qui ne peut pas durer.
— Dis-moi ce que je dois faire; je suis si lasse de cette vie. C'est Bénédicte, c'est à cause d'elle. Je ne peux plus me supporter moi-même; et je voulais que personne ne le voie et ne puisse le croire, surtout elle. Comment est-on ainsi? Tu le disais tout à l'heure. Il y a sans doute une pudeur dans toutes ces choses intimes. Tu te souviens de Grâce Murray, si fort attirée vers le catholicisme? Elle nous racontait que, quand elle faisait un pas en avant, les signes d'intelligence et les airs ravis de ses belles-sœurs la rejetaient d'un bond en arrière. Et je comprends ça, tu sais. Il y a un travail lent qui se
i fait en soi sans qu'on sache : mais pour
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prendre une décision difficile, il faut être seul. Je ne peux jamais supporter quelqu'un auprès de moi quand on m'arrache une dent, pour qu'on ne me voie pas souffrir. Et c'est pour cela que j'ai fait tant de peine à ma pauvre Bénédicte.
La comtesse l'embrassa avec tendresse.
— C'est sa vie intérieure qui agit sur toi, et te conquiert : j'en étais bien sûre. Mais puisque tu me parles ainsi, tu ne veux pas que je m'en aille? Non ? C'est M. de Suze qui doit partir, tout simplement. Rien n'est meilleur pour ces officiers que quelques années de campagne. Et rien ne sera meilleur pour toi que de te ressaisir un peu.
— Jaja, comme tu es terrible sous tes airs de douceur! Tu dis ces choses avec un calme ! Et tu sens bien que tu me bouleverses?
— Non, crois-moi, ce n'est pas le fond; et, dans tous les cas, tu dois faire ce que je te dis, et l'accepter; tu le dois, chérie. Tu m'entends bien ?
— Renée, je ne vous dérange pas?
— Mon Dieu! voilà Charles! s'écria Renée en se sauvant. Retiens-le. Qu'il ne voie pas que j'ai pleuré. Dis-lui que je suis allée m'habiller.
— Renée vous a laissée seule? demanda Charles qui entrait par la porte opposée. Je m'excuse de vous avoir dérangée si brusquement.
— Ne vous excusez pas. Vous arrivez pour m'enlever un souci. Je vous saurais gré de me parler du Val des Lys, si vous avez quelques nouvelles.
— Je n'en ai aucune, madame. Vous savez combien j'ai blâmé ce départ. Quartier-Janville est dans le pays. Vous connaissez sa haine savante; ses crises d'anticléricalisme alternent ivec ses crises de cœur. Or, voilà six moniales tn ce moment à l'abbaye. Sûrement il leur irrivera quelque ennui grave : bienheureuses ;eront-elles si on ne ferme pas leur maison.
j — Mère Marie-Agnès était mourante, expliqua Mme de Rieux avec compassion. Madame A.bbesse a pensé que sa fin serait plus douce
auprès d'elle et, comme elles disent, dans « le jardin fermé ».
— Tout cela est très respectable; reste à savoir si cela suffit pour attirer sur soi une persécution nouvelle. Je le leur ai dit. Elles n'ont rien voulu entendre. Il me semble pourtant que j'ai eu raison de leur faire entrevoir quels risques elles courent.
— Oh! assurément.
Il y eut un silence. Il tisonnait le feu, et, éclairée ainsi, sa tête massive se détachait vieillie et morose, sur un corps trop grêle. Il répéta :
— Mais enfin, où est Renée?
— Elle me quitte pour aller s'habiller.
— S'habiller? Par hasard! Il me semble qu'elle ne fait que cela toute la journée. Ne pourriez-vous lui apprendre à vous ressembler de loin, madame, à rendre sa vie un peu moins vide?
— Vous seriez trop fâché, dit Jacqueline avec un sourire, si je la changeais en quoi que ce soit.
— Non. Oh! non. Autrefois, peut-être, elle m'amusait comme un joujou. Maintenant la fatigue me gagne. Quand il n'y a ni raison ni sagesse !
— Ne pensez-vous pas, demanda Mme de Rieux qui jouait avec son face-à-main, que la raison et la sagesse gagneraient à un peu de faiblesse?
— Oh ! oh î dit l'avocat avec surprise, je ne savais pas que Minerve lançât des flèches! Ma haute raison est peut-être trop sûre d'ellemême, mais elle ne m'indique pas que la faiblesse soit un charme.
— Ah! que vous vous trompez! C'est le charme suprême! Et une force qui s'ignore elle-même, et qui est toujours prête à compatir à la fragilité des autres : mais ce serait le Teve !
— Je suis loin du rêve, madame. Mon grandpère était fermier. Peut-être il m'est resté de 2et atavisme le goût des choses positives et brutales. Je n'ai dérogé qu'une fois à cette loi de ma nature, pour mon mariage. Ce fut une
erreur. J'en porte la punition, et c'est justice. Mais vraiment j'y étais venu avec un élan et une ferveur de tendresse qui méritaient mieux.
— Si vous parliez quelquefois à Renée de ce joli temps? hasarda la comtesse.
— Lui parler? » interrompit Saint-Brice vivement, « pour qu'elle me réponde par un éclat de rire! Vous ne savez pas à quel point elle m'intimide. Et tenez, puisque la conversation prend un tour que je n'attendais pas, à vous qui êtes philosophe et savante, et bonne d'une bonté adorable, je voudrais poser une question. Que ferais-je sans ma sagesse et sans ma raison quand je vois papillonner autour de Renée des hommes d'une médiocrité connue, mais parlant sa langue, ayant ce babillage léger que j'ignore, et ces grâces mondaines qui me sont étrangères? Que ferais-je quand je sens ma valeur — c'est de la valeur de cœur que je parle, et je m'en excuse ; — mais enfin quand je sens cela, et leur nullité à eux, et le choix qu'elle fait, qu'elle ferait si elle était libre?
— Comme vous l'aimez ! dit Jacqueline avec son sourire voilé; mais vraiment, comme je m'en doutais !
— Je ne sais si c'est l'aimer, ou si c'est m'aimer moi-même. J'ai un orgueil qui n'abdique pas. Je sens ce que je sens, je dis ce que je dis; j'aurais un regret mortel à ressembler à ceux qui pensent et disent autrement, et qui lui plaisent. Cet orgueil ne m'aveugle pas sur moi-même, et ne se transforme pas en vanité. Peut-être, quelquefois, ajouta-t-il avec hésitation, il m'inspire une timidité que je ne parviens pas à vaincre. Je me sais gauche et lourd, et j'en souffre; cette souffrance même accentue mes maladresses. Puisque vous aimez les analyses, le terrain d'alluvion est trop récent en moi; la mince couche raffinée cède au moindre orage, pour mettre à nu le roc primitif, cassant, anguleux et massif. Je n'en rougis pas. Je constate. Peut-être y avait-il aussi, tout au fond, assez de chaleur et de tendresse, assez de dévouement aveugle pour faire oublier les dehors, ou pour n'en pas
désespérer tout de suite. Est-ce encore une question que je vous pose, madame?
— C'est une question. Je vais vous faire une réponse : parlez à Renée une fois — ne serait-ce qu'une fois, — comme vous me parlez ce soir, et puis si « le choix », comme vous dites, ne tombe pas sur vous, alors remettez votre masque impassible. Sinon, demeurez ce que vous êtes, ce que je viens de découvrir. Les malentendus ne dureront pas.
— Eh bien! dit Renée revenant joyeuse et parée, mon mari te fait la cour? J'en étais sûre. Charles, pour votre pénitence, vous allez lui faire une déclaration devant moi. On dit que vous êtes très éloquent...