AC LECTEUR. XV
que ces génies supérieurs où se reflète toute une face de l'esprit de leur siècle, se présentent trop isolés, j'en conviens, de leur milieu, de leurs précurseurs et de leurs descendants immédiats. C'était un défaut inévitable, dès que je m'étais fait une lot de ne pas coopérer à ce livre autrement que comme éditeur, de n'y rien admettre qui De fût purement de U. Emile Saisset. Là est son prix. Je n'ai fait exception qu'en faveur du présent Avertissement, pour l'étendue duquel je demande grâce. Je l'aurais retraDché volontiers^ s'il ne m'avait semblé placé ici à-propos pour l'édification de ceux qui liront ces études, comme pour la justification de l'auteur et de l'éditeur.
Ahédée SA.ISSET,
D««mlire lâ«t.
Le scepUcisme, eateodu dans son seiw le pluii ri-^ goureux, est l'opposé du dogmatisme. 11 consiste, dod pas dans iioe simple disposition de l'esprit à douter, non pas dans un doute partiel, mais dans un doute systématique et universel, aussi précis que la science, aussi vaste que l'esprit humain. Son origine et son développement tiennent à des causes générales inhérentes à la nature de l'esprit humain, et aussi à des causes particulières, à l'état moral de telle société, à telle situation de la philosophie en un moment donné, par exemple l'état de la société et de la philosophie françaises & la fin du dix-huitième siècle.
Lapsychologieetl'histoire ont signalé dès longtemps les causes générales du scepticisme et marqué la loi de son développement. Je n'ai besoin que de les rappder. L'homme abuse de tout, même des meilleures
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choses. L'hommeabusedelft foi : il devient fanatique. L'homme abuse de la science : il veut tout savoir, tout expliquer. L'homme abuse du doute : il devient sceptique. Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des abus, il y aura des sceptiques.
Mais comment cet abus du doute qui est le scepticisme devient-il, non plus une simple dispositioa de l'esprit humain, mais un système, une école de philosophie? L'histoire nous l'apprend. L'esprit sceptique n'apparaît jamais qu'après un grand développement de l'esprit dogmatique. Là où la spéculation n'a pas abordé le problème de la nature et de l'origine des choses, il n'y a point de scepticisme. Dans l'Inde, point de sceptiques ; pourquoi? C'est que la raison n'a pas encore essayé ses forces d'une manière grande et complète. Au moyen à^e, point de sceptiques, parce que la foi ' religieuse domine, parce que les problèmes philosophiques ne sont pas abordés de front. Le scepticisme a commencé eo Grèce, ptuïe qu'en Grècç s'est produit le premier grand développement de la raison humwie. Les premiers philosophes de la Grèce abordent le problème philosophique avec une ardeur et une naïveté admirables. Lisez leurs écrits, les débris du moins qui nous en restent ; ils parlent de la nature des choses, mais chacun envisage l'univers à un point de vue particulier. Thaïes, HéracUte n'en voient que la surface mobile et réduisent tout à un éterael devenir. Pythagore el Parménide ne s'attachent qu'au principe immuable, aux nombres, à l'unité, à l'être. De là deux grandes écoles. Un jour elles se rencontrentà Alhèoet^,
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se heurtent, se briseot. Le scepticisme apparaît sous 1k îonBB de k tiophistique.
Poursuivez. Socrate apporte une méthode nouvelle. Ia spéculation reprend son essor. Platon fonde son école, attire à lui toutes les intelligences et a pour auditeurs Speusippe et Xénocrate, Aristote, Demosthèoe, Euripide, sans parler des orateurs hommes d'Ëtat et généraux d'année. Mais voici Aristotfi qui élève école coDtre école. H combat son maître sur tout l'ensemble des problèmes philosophiques, et établit à son tour sa doGtnuiir Nouvel uitagonisma entre l'Académie et le Lycéej nouvelle lutte. Le scepticisme se montre sous la forme du pyrrhonisme.
Mais k sève de la philosophie grecque n'est pas épuisée. Deux grandes écoles se partagent les eeprits pendant tfois siècles , l'école épicurienne et l'école stoïcienne. Elles luttent; elles se portent des coups mortels. Qui profite de ce combat? Le scepticisme, d' abord sous le nom d'école académique, de nouvdte Académie, d'école de lu probabilité, puis, bannière déployée, sous le nom de nouveau pyrrhonisme; et ici, tous voyez le plus grand développement de l'esprit sceptique de la Grèce. Les livres de Sextus Ëmpiricus sonlTarsenal complet du scepticisme grec, personnifié dans ^nésidème.
Aux jours delà renaissance, même spectacle. Le scepticisme se montre d'^ord sous la forme untique, comme les «oies dogmatiques. Mais ce n'est là qu'un prélude. Bacon et Descartes foodeat k philosophie moderne. Une hitte s'engage : d'une part Hobbee,
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GrisseDdi; de l'autre Descartes, Halebranche, Spinoza. Pendant que les esprits se jettent avec ardeur dans ces voies contraires, un solitaire est là qui observe la lutte des partis. Il raiUe amèrement Descartes, qui a, dit-il, voulu se passer de Dieu et ne lui accorde qu'une cbiquenaude pour donner le branle au monde. 11 attaque les idées innées : Les principes qu'on appelle innés ne sçnt peut-être que nos principes accoutumés. Il semble être pour le droit de la force avec Hobbes; et d'un autre côté cette philosopbie sensualiste ne peut le satisfaire. 11 conclut que se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. Pendant ce temps, un philosophe d'une humeur moins sérieuse et mélancolique, se platt k se faire l'avocat de toutes les causes. 11 est cartésien contre les matérialistes, gassendîste avec les cartésiens ; il est manichéeo au besoin.
Vient un nouveau développement de k philosophie dogmatique, provoqué par Locke et ses disciples d'une part, de l'autre par Leibnitz, Wolf et lès siens. Le scepticisme réapparaît à son tour, et cette fois avec toute sa puissance. D'abord il attaque la raison sur un point capital : son représentant, c'est David Hume. Grand historien, grand écrivain, grand économiste et moraliste. Hume est surtout en métaphysique un sceptique de la plus grande force. C'est lui qui a concentré toute la question métaphysique sur l'idée de cause et qui a montré que cette idée supprimée, la métaphysique croule. Un seul homme a surpassé Hume, c'est Rant.
Eant déclare une guerre générale au dogmatisme.
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Jamais on n'avait fait le procès à la métaphysique avec cet appareil formidable; jamais on n'avait dirigé contre le dogmatisme de si puissantes machines. Kant décompose la raison humaine en ses éléments essentiels, et examinant tour à tour la sensibilité,. l'entendement et la raisoD, il entreprend de prouver que nos principes a priori n'ont qu'une valeur subjective et un usage expérimental. Comme contre-épreuve de celte savante et profonde analyse, la plus pénétrante qui ait été faite depuis Aristote, il développe un système de dialectique d'où il résulte que ni Dieu, ni l'âme, ni les causes premières des phénomènes de l'univers ne sont accessibles à la raison humaine. La Critiquede la raison pure pèse encore sur la philosophie et sur notre état moral. Elle a fait a. la métaphysique des blessures profondes encore mal guéries. C'est Kant qui a jeté l'Allemagne, par réaction, dans cette sorte de délire d'où à peine elle est éveillée. C'est Kant qui a répandu dans toute l'Europe l'esprit de doute ; Kant qui a fait tourner l'école écossaise au scepticisme, et qui menace aujourd'hui d'y jeter l'école française. *
Ceci m'amène à signaler les causes particulières qui, indépendamment du développement de l'esprit sceptique, favorisent de nos jours la renaissance du scepticisme.
La fin du dix-huitième siècle et, pour axer les idées, les quinze ou vingt années qui ont précédé la Révolution française, ont vu un spectacle unique : «'est le . plus grand essor d'enthousiasme qui ait jamais éclaté parmi les hommes. On a cru que la philosophie était
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faite. Le sage Locke et le grand chancelier Bacon ayaDt posé les principes, Condillac ayant réduit le système à sa plus parfaite simplicité, il ne restait plus qu'à en développer et à en appliquer les conséqueDoes. Tous les abus de la société allaieut disparaître. Ils nnissaieat de l'ignorance où l'on était des droits de l'homme : il suffisait de proclamer ces droits. Lu justice, l'égalité allaient régner parmi les hommes. Le problème social, le problème politique, le prohlème économique étaient résolus. Après avoir détruit l'injustice, on allait détruire la misère. Par laliberté du commerce et de l'industrie, par la suppression des privilèges, par le progrès des sciences, des lumières, des applications industrielles, la richesse allait grandir et se répandre sur toutes les classes de la société. Oui sait? On allait avoir raison de la mort. On prolongerait la vie humaine indéflniment, et on finirait par détruire les maladies M la mort ellemême.
On sait à quoi ces belles illusions aboutirent. Certes, de grands progrès ont été réalisés; mais qui oserait dire que le programme de 89, ce programme de "Voltaire vieillissant, de Turgot, de Malesherbes, de Condorcet ait été rempli? Oui oserait dire que le problème philosophique, le problème politique, le problème économique aientété définitivement résolus? De là un immense mécompte. Là est l'origine de deux grands faits : Le premier, c'est la renaissance religieuse; le second est le développement de l'esprit.d'initfférence en matière de philosophie et de religion. Il y a dans la renaissance religieuse beaucoup d'éléments divers : il
f« de l'éUdt^, il y a de rhypoerJBÎe, il y'a des taitéréts temporels. Mais il faut se garder de croire que tout Boit de surface'et reconoaltre ce qu'il y a dessous de gravé et dé pvfood : c'est que l'homme a besoin d'aÉDrer et d'espérer quejqué chose au delà de ce monde. Je laisse de o6té l'état général des Ames, pour De m' occuper que de l'état des intelligences.
Il y a de nos jours trois grands foyers philosophiques en Europe ; j'espère qu'avant k fin du giècl»il y en aura un quatrième en Italie, et un cinquième patitétre en Espagne. Les noms de Rosmini, de Giobertt, de Galuppi ; les noms de Balmès, de Donozo Cortfls ne sont pas à dédaigner. Mais présentement il n'y a que trois psys/l'Anglelerp», l'Allemagne, la Pranoe„qui comptent en philosophie.* Oc, en Angleterre, l'éeole écoaiaise après avoir produit Dugald-Stewart, digne sucoesseur d'Hutcheson, d'Adam Smith et de Thomas Reid, a dérivé au scepticisme ave* Hamilton ; et aujourd'hui, c'est l'école positiviste de John Stuart tfill 4]4i fleurit au delà fc la Manche. En Allemagne, à la suite du mouvement imprimé pnr Haut, il y a eu un grand easorde spéculation; Hegel a régné pendantvingt années. Qu'est-il advenu? l'école hégélienne s'est divisée : les uns se sont perdus dans le mysticisme; les modérés n'ont pu se maintenir ; les hégéliens de la gauche sont anâvés au matérialisme et au scepticisme.
En France, nous assistons à un spectacle analogue. Une noble et généreuse école de spiritualisme a été fondée. Elle a suscité des hommes tels que Maine de Biran, Royer-Collard, Jouffroy, pour nommer d'abord
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les morts. Cette école est encore debout, et si je voulnis nommer des vivants, que d'illustres noms, que de beaux caractères, Victor Cousin, Adolphe Garnier, Philippe Damiron , Barthélémy Saint-Hilaire , Jutes Simon , Charles de Rémusat, pour personnilier avec éclat l'éloquence, l'érudition, la finesse, la sincérilé qui honorcTit encore l'école! Et il ne faut que jeter les yeux et prêter l'oreille au dedans et autour de la Sorbonnc pour trouver des hommes tels qu'Adolphe Franck, Edouard Laboulaye, Charles Levéque, Paul Janet, Albert Lemoîne, Nourrisson, Caro, et combien d'autres encore! Mais quelle que soit la valeur, quel que soit l'éclat de la philosophie spîritualiste en France, il est constant que les idées sceptiques et les idées matérialistes ont pris un grand développement.
Lesidéessceptiquessontsorties à la fois de trois écoles qui, bien que diverses et même radicalement opposées, ont ce point commun de faire la guerre à la philosophie spiritual] ste. Ce sont : l'école théologique, qui a son scepticisme à elle, l'école des sceptiques érudits ei l'école matérialiste. Si vous me demandez laquelle est la plus forte aujourd'hui de nos écoles philosophiques, je répondrai : ce n'est pas la mienne. Laquelle donc^ C'estl'école positiviste. Je disqu'elle est la plus forte, et je m'explique. Elle est d'abord celle qui est le plus d'accord avec les deux grands faits du temps, le développement des sciences physiques et naturelles et le développement des intérêts matériels. Et puis, elle s'accorde admirablement avec l'esprit sceptique. Demandez-lui si elle est matérialiste ou spiritualiste. Elle
voue répondra : ni l'un ni Tautre. Je sais qu'il y a des faits sensibles; je sais que ces faits ont des rapports de concomitance qu'on appeUe des lois : je ne sais rien dç plus. Y a-t-il des forces? Y a-l-il des 6ns? Je l'ignore. L'homme est-il esprit ou matière? Je n'eu sais rien. Je sais que l'homme éprouve des sensations, qu'il a des organes. Existe-t-il un principe vital, une âme? Je l'ignore. Enfin, y a-t-il un Dieu? C'est ce que j'ignore le plus. Je ne suis pas athée; l'athéisme s'oppose au théisme, et je ne suis ni pour ni contre Dieu. Je ne m'en occupe pas. On dira que cela est bien superbe et bien grossier. Mais il y a une maniera, d'échapper à cette grossièreté et à cette superbe. Les uns disent : Il n'y a de scientifique que ce qui se démontre ou se toucbe. Le reste est une affaire de foi, de cœur, de sentiment. Je ferai donc deux parts de mon être moral, la part de la science, où je ne laisserai entrer que des faits, des lois, des calculs ; pour la part de la foi, je m'en fierai à mon catéchisme. C'est très-bien, direz-vous. Oui, c'est très-bien, si l'homme pouvait se couper en deux; s'il ne tendait pas à appliquer à la science les principes du catéchisme et au catéchisme les principes delà science. C'est de l'équilibre, mais de l'équilibre instable.
D'autres disent : après tout, on ne peut rien affirmer sur les choses invisibles; mais il est curieux d'étudier ce qu'en pensent les hommes et de chercher la loi de ce devenir. Et puis, il y a quelque chose. On ne peut le déterminer ; mais on peut cependant l'adorer sous le nom de divin, d'idéal, et même sous le nom d'âme
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et de Dieu, bons vieux mote qu'il seraH bien difficile de remplacer.
Enfin les théologiens, tout en restant les adversaires déclarés du matérialisme, ne s'accordent pas mokis avec lui pour nier ou tenir à l'écart la philosophie dogmatique. Il y a les violents qui disent : La philosophie est une chimère, la philosophie est un bavardage, il y a les doux, les mielleux, les moelleux, qui disent : I^a philosophie n'est pas impuissante; mais qu'elle est insuffisante! qu'elle est stérile! qu'elle est faible! comme sa place est petite! H appartient à la 4héologie d'habiter et de remplir le temple de la vérité. Quant à la philosophie, on ne ta chasse pas, mais on 1» conduit tout doucement dans le vestibule. On ne la chasse pas, on lui fait là une place. On la charge d'ouvrir la porte; on la charge aussi de chasser les gens sans aveu qui rôdent autour.
C'est ainsi que l'esprit religieuT, l'esprit d'érudition qui caractérise notre siècle, l'esprit matérialiste qui l'entraîne se concilient avec l'esprit de scepticisme et d'indifférence. Et voilà pourquoi le scepticisme est si fort.
Je viens le combattre, sonder après jTInésidème, après Pascal, après Kant le problème de l'analyse de la raison humaine, et y chercher les titres étemels du dogmatisme. Je deaMcderai aux disciples un peu attardés de Pascal et de Uuet une autre place pour la philosophie que celle qu'ils veulent bien lui laisser, une autre fonction que celle dont ils consentent à l'investir. Je dirai aux positivistes : L'étude de la science est admi-
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rable, mais qui ne sait que la science ue sait rien, parce qu'il ignore les premiers priocipcs. Vous voulez • favoriser le progrès industriel, l'amélioratioD de la condition matérielle, le développement de l'égalité et de la démocratie? Je déclare que tout cela est bon; j'aime l'iadustrie, je suis sensible à un certain bienêtre, je ne suis pas un Spartiate ; j'aime l'égalité. Mais tout cela poussé àTexcès amènerait, savez-v8us quoi? le développement de la civilisation matérielle au détriment de l'art, de la religion, de la philosophie, de la civilisation morale. L'bomme a autre cbose à satisfaire que son corps ; c'est l'àme libre, spirituelle, responsable, dont ce corps n'est que l'enveloppe fragile; et au-dessus de l'âme, il y aDieu dont elle a besoin. Aux sceptiques je répondrai que la raison bumaine est faible en effet, limitée, exclusive; mais qu'elle est faite pour la vérité. Elle apprend quelque cbose en vivant, en chercbant, vires acquirit eundo. Elle atteint l'univers, l'àme et Dieu ; et comme disait le cbancelier Bacon, elle a un triple rayon pour saisir l'univers radio directOy l'homme radio re/lexo, et Dieu radio refracto, ou plutôt elle saisit Dieu d'une prise immédiate'. Je leur répéterai à peu près comme lui que si un peu de philosophie mène au scepticisme, beaucoup de philosophie en éloigne et asseoit l'esprit dans un dogmatisme limité, mais dans ses limites, inébranlable.
' Voyez, dans l'Essai de philosophie retigieuse, le premier Éclaircissement de la troisième édition.