‹ Le scepticisme de PascalChapitre 31 sur 38 · LA RELIGION DE PASCAL · texte numérisé non relu

LA RELIGION DE PASCAL

je termine l'étude dn scepticisme de Pascal, en me demandant comment il a essayé de reconstraire après avoir détruit. S'il n'y avait dans les Pensées, en faveur de la religion, que l'argument tiré de la règle des partis, ie n'aurais rien à ajouter âmes dernières réflexions. Mais il y a autre chose dans les Pensées, il y a an essai de démonstration de la religion chrétienne. On peut le formuler ainsi : Étant donné la nature et hi condition de l'homme avec ses misères et ses grandeurs, on ne peut le comprendre et le sauver que par un moyen : le christianisme. Ce plan est trèssimple, très-grand, très-beau, très-philosophique. Par malheur, c'est tout ce qu'il m'est permis de louer dans le dessein des Pensées; car autant le plan est admirable, autant l'exécution est défectueuse. Pascal a visé très- \haul, mais il a manqué son but; et je crois pouvoir

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démontrer pourquoi il a complètement échoué. C'est premièrement , qu'il s'est formé une idée fausee de la nature et delà condition de l'homme; et en second lieu, qu'il s'est trompé sur l'esprit du chrislianisme. " Et d'abord, tous savez déjà que Pascal s'est mépris sur l'une des maîtresses parties de ta nature humaine, la raison. Il la croit incapable deyérité. C'est un point qui a été suffisamment éctairci, et je n'y reviendrai pas. ïl ne s'est pas moins mépris ô l'endroit du cœur humain. Il pense et il dit qu'il n'y a point chez les hommes d'affections désintéressés : « Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeuit, ou orgueil de la y\e : Libido sentiendi, libido sciendi,. libido dominandi. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent pluKït qu'ils n'arrosent »i •,■> C'est un parti pris d'abaisser lanature humaine, de n'y rien laisser subsister de sain et de pur : tout y est gâté, corrompu, perverti. Paacarï n'aui-ait pas désavoué la pensée de La Rochefoucaidd, que nos vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer, tant il abonde avec complaisance dans ce sens, A l'en croire, il n'y a pas 4e bravoure désintéressée : «Nous perdons encore la* vie avec joie, pourvu qu'on en parle"; » pas de pitié désintéressée ; « Plaindre les malheureux n'est pas contre la concupiscence; au contraire, on est bien aise d'avoir à rendre ce témoignage d'amitié, et à s'attirer la repu-

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talioQ de tendresse sans rien donner ' ; » pas de sympathie, pas d'amitié : « Tous les hommes se dissent natnrellement l'un l'autre. On s'est serri comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n'eet que feinte, et une fausse-image de la charité ; car au fond ce n'est que haine ". » Sans doute notre âme n'est pas exempte de haine ; mais c'est un sentiment qui rallëre dans son fond naturel, et la nature résiste toujours. Se douterait-on, devant une affirmation aussi absolue, que celui qui la formule est l'interprète d'une religion d'amour et de charité qui fait aux hommes une k)i de s'aimer les uns les autres? Groirait-on que c'est le même homme qui a écrit : a Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne mieux que toutes les lois politiques', l'amour de Dieu et celui du prochain I » On ne peut se contredire davantage, car s'il «st vrai que les hommes se haïssent naturellement, il est vrai aussi que la république chrétienne est impossible. Pascal nous mène tout droit vers cet état de nature dépeint par le rude pinceau de Hobbes, aussi éioi)^é que possible du vrai christianisme, oixf homme - est tin louppotir F homme. Il ne s'abuse pas moins sur la condition que sur la nature de l'homme. Ce monde lui paraît livré à la force et au hasard. Lisez ces passages d'une ironie terrible : « Pourquoi me tuez - vous? — Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? Mon ami, si vous demeuriez de ce cAté, je serais un assas-

' Penufes VI, 34.

» Jbid. XXIV, 80.

• Jbid. XXIV, 15.

siQ, cela serait mjnste de vous laer de la sorte; mais, paisque vous demeurez de l'antre câté, je suis un brave el cela est juste'. — Qui passera de nous deux? qui cédera la place à l'autre? Le moins habile? Mais je suis aussi habile que lui. I! faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais et je n'en ai qu'un ; cela est visible ; il D'y a qu'à compter ; c'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen, ce qui est le plus grand des biens".» Voilà pour la force. Voici pour le hasard : « Gromwell allait ravager toute la chrétienté ; la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère, Kome même allait trembler sous lui ; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout est en paix, et le roi rétabli '. » Ailleurs encore ce sont les petites causes qui amènent les grands effets : « Le nez de Gliîopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé *. » C'est charmant -, " mais ne vous y trompez pas, même quand il badine, Pascal est sérieux au fond, et c'est une âme triste qui laisse échapper de tels traits. De la tristesse, cette âme tombe dansl'épouvante lorsque, frappée de ce qu'il y a de stérile dans les agitations de la vie, elle s'arrête à celte sombre rétlexion : «Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais ^. »

> Pensées VI, 3.

' Ibid. V, 6.

» Ibid. III, 7.

' Ibid. VI, 43.

» Ibid. XXIV, 58.

Oppressé de la fanese image qu'il s'est forgée de la vie, Pascal la peint ea ces termes : « Qu'on s'imagine -oo Dombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à ta mort, dont les uns étant chaque jour égorgés k la vue des antres, ceux qui restent Toient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour : c'est l'image de la condition des hommes '. » On dirait que Pascal a vécu au temps des Tibère et des Caligula, ou aux jours néfastes de la Terreur. Jamais accents plus douloureux sont-ils sortis du cœur d'un homme pour peindre la condition de ses ' semblables avec des couleurs plus sombres, et disonsle, plus fausses! Nicole, qui vivait à côté de Pascal, et relisait sans cesse Saint-Cyrau, se représente la vie et la condition de l'homme sons les mêmes images. Kais tandis que Pascal parlait en philosophe, Nicole parle en janséniste : « Ainsi le monde entier est im lieu de supplices, où l'on ne découvre p<a- les yeux de la foi que des effets effroyables de la justice de Dieu ; et si nous voulons nous le représenter par quelque iniage qui en approche, figurons-nous un lieu vaste, plein de tous les instruments de la cruauté des hommes, et rempli d'une part de bourreaux, et de l'autre d'un nombre infini de criminels abandonnés à leur rage. Représentons-nous que ces bourreaux se jettent sur ces misérables, qu'ils le tourmentent tous, etqu'ilsen font tous les jours périr im grand nombre par lesplus cruels supplices; qu'il y en a

' Pensées, art. IV, 4.

seulement qnelqnes-nns dont ils ont ordre d'épat^ner la vie; mais que ceas-ci même, n'en étant pas assurés, ont sujet de craindre pour eux-mêmes la raorl qu'ils voient sonffi'lr à tout moment à ceux qui les environnent, ne voyant rien en enx qui les en distingue. Quelle serait la frayeur de ces misérables!... Et néanmoins la la foi noia expose bien an antre spectacle devant les yeux; car elle nous fait voir les démons répandus par tout le monde, qui tourmentent et affligent tous les hommes en mille manières, el qui les précipitent presque tous d'abord dans les crimes, et ensnlte dans l'enfer et dans la mort éternelle'. »

Ceci me conduit à examiner quelle idée Pascal, Nicole et les jansénisles se sont formée du christianisme. Je démontrerai qu'ils en ont méconnu le véritable esprit. Il y a dans la religion chrétienne des dogmes redoutables, le péché originel, le petit nombre des élus, le mépris du monde et de la chair: ils ont paru trop doux à messieurs de Port-Royal. Pascal les pousse à l'extrême : péché originel, petit nombre des élus, mépris de la chair et du monde, il exagère lont, il rend tout impossible, détestable. Le péché originel, tel que l'Église le propose, est dëjk bien dur pour la raison. Le présente- t-elle cofaime ane explication, ou comme un mystère? Commeuneexplication, cela est diffï cile. Il s'agit d'expliquer que l'homme est enclin au mal.

1 Nicole, Le la crainte de Dieu, chap. 3. — Voyez la note 6 de la page 60 de l'Mition Havet, où j'ai pris ce rapprochement et les réflexions qui suivent.

Hais cela est coDleslabte, et là-dessos il ; a deax opinions. Les nus croient que l'homme vient au monde avec de bons instincts, qu'il ne natt pas injuste et dépravé, mais le devient parce qu'il abuse de sa liberté. Selon les antres, l'homme naît pervers, et je comprends que ceci demande explication. Certains philosophes chrétiens pensent donner la clef de l'énigme en faisant remonter au péché originel le principe da mal moral. Ils reconnaissent qu'un Dieu de bonté n'a pas pu créer une nature perverse; mais depuis qu'Adam est tombé, la nature humaine s'est corrompue, et les hommes naissent pervers par une suite du péché. Posez-leur la question : pourquoi l'homme est-il méchant? Ils répondront : Par la faute d'Adam. Mais celte réponse ne me suffit pas, et je leur demande : Pourquoi Adam estil tombé? — Parce qu'il a été tenté par le diable. — Mais s'il a tenté Adam, le diable était donc né méchant? — Non : il est tombé. — Alors qui l'a fait tomber? Il faudra remonter ainsi indéfiniment, ou finir par admettre un premier principe du mal, ce qui est absurde et contradictoire. Le mieux est donc de dire que la perversité humaine est inexplicable, qu'il y a là un mystère. Car il est évident que le péché originel .n'en rend pas compte, et que s'il est donné comme une explication, convenez-en, elle est malheureuse. Au contraire, le mal moral s'explique très-bien si l'on veut reconnaître qu'il vient de l'abus que font les hommes de leur libre arbitre, et mieux encore de l'anarchie naturelle de nos facultés. Là est véritablement son principium -et fons. Car si toutes nos facultés étaient en

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liarmonie, elles iraient toujours au bien, et les hommes ne seraient plus des hommes, mais des anges; la vie alors serait le repos et le bonhear, et non pas ce qu'elle est réellement, l'épreuve. Mais Pascal ne dit rien de tout cela, il avoae que le péché originel est choquant, impossible; et cependant c'est le noeud de notre condition : « Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qni est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune ' connaissance de nous-mêmes 1 Car il est sans doute qu'il n'y a rien qni choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qni, étant si éloignés de celle source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même trèsinjuste ; car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché oii il parait avoir si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en Sire! Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme; de sorte qne l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable k l'homme '. » Il le prend au sens le plus dur,

' Pensfeî, art. Vlll, l.

il déclare que ce péché a détruit la nature humaine, ï ce point que tous les hommes sans exception sont devenus di^es de la colère de Dieu et du supplice éternel. De là cette parole scandaleuse : « Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde; or la juBlice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus ',» Ainsi, ce qui le choque dans ce dogme terrible du petit nombre des élus, c'est qu'il y ait des élnsl De là une sorte de terrorisme religieuit. Il faut riîre noQ-seulement dans le mépris dn monde et de la chair, mais aussi dans un effroi et dans un tremblement mtérieurs : « La maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est par là comme on devrait toujours Être, dans la souffrance des mms., dans la privation de tous tes biens et de tons les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qni travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans fattente continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens devraient passer la vie ^? »

De là un détachement et une désaffection contraires a la nature. Il ne fant aimer personne, il ne fanl être aimé de personne ; « Il est injuste qu'on s'a^ tache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j'en ferais naître le désir, car je ne suis la fin de personne, et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourirî

« ffins&s, X, 1.

• Voyez la Vie de ï'ascat par madame Périer, ch. Xlï.

Et ainsi l'objet de lenr attachement moan-a donc. Comme je serais coupable de faire croire une Tausseté, qaoiqne je la penoadasse doucement, et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on me fit plaisir : de même, je enis coupable de me faire aimer, et si j'attire les gens à s'attacher àmoi. Je doisavertir cens qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu'ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m'en revint; et de même, qu'ils ne doivent pas s'attacher à moi ; car il faut qu'ils passent leur vie el leurs soins à plaire à Dieu ou ô le chercher', n De là le refus de Pascal de recevoir les i caresses innocentes de sa sœur, son déplaisir de voir ■ qu'elle-même reçût celles de ses enfants, et son application obstinée à se rendre et à se montrer insensible *. C'est madame Périer qni nous en fait naïvement l'aveu, dans le récit sincère jusqu'au bout qu'elle nous a laissé de ta vie et de la mort de son frère. Rien n'étonne après cela , ni le langage dans lequel il s'exprime sur le mariage, la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme, ce n'est pas assez dire, une espèce d'homicide et comme un déicide^ ; ni les rigueurs et les mortifications que Pascal a exercées sur lui-même, ni l'idée cruelle, à l'insu des siens, de se mettre autour du corps une ceinture de fer armée de dons*. Voilà sa religion -pendant les cinq dernières années de sa vie au

' Pensées, art. XXIV, 39.

■ Vie de Pascal, p. ii.

* Toyez la lettre de Pascal à sa eoeur Gilberte dans les Mémoires de Sfargiterite Férier, cil^ par M. Cousin, p. 6i.

* Vie de Pascal, p. vu.

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luoiDS, c'esl-à'dire dans le temps qu'il écrivait ses Posées.

SoDt-ce là, je le demanâe, les sentiments commandés par le christianiame ? Sont-ce les pratiques de la vraie religion? Pour moi, je ne reconnais pas à ces traits la morale chrétienne, la charité chrétienne, l'esprit chrétien. Je le déclare, non pas en théologien, mais en philosophe qui a lu avec une admiration sincère et profonde l'Évangile, le sermon sur la montagne, le récit de ta passion de Jésus : je n'en sens pas ici l'inspiratioD. Pascal et les jansénisles ont perdu le sens du christianisme : le Christ mourant au Golgotha n'est pas un symbole d'ascétisme, mais un symbole de honte, de charité et d'amour.

Je conclus llnalement que dans les Pensées, quelle que soit la grandeur, quel que soit le pathétique du style , Pascal tourne le dos au progrès. C'est dans tes Provinciales que j'aime à aller chercher le vrai moraliste chrétien ; c'est surtout dans la préface du Traité 'du vide quej'admire en Pascal le philosophe, l'homme de la science et des grandes découvertes, l'homme du progrès et de l'avenir.

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