‹ Le sceptre de roseauChapitre 3 sur 6 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

MELINE, CANS ET Ci% LIBRAIRES-ÉDITEURS.

LiToraivE. I LEipzie.

MÊME MAISON. I J. P. MKLIME.

Le oïmetière du 'Wort.

L'église du Wort, située dans l'un des faubourgs de Mûnden, était la plus ancienne de la ville, et elle avait subi toutes les transformations des croyances populaires du pays. D'abord édifiée en l'honneur du Fils de Dieu, comme l'indiquait son nom de \Yort [Vei'be), elle avait vu toutes les cérémonies catholiques alors que Luther n'avait point encore brisé en Allemagne le joug de la papauté. Plus tard , quand la réforme triompha , le culte évangélique avait été

substitué à celui de Rome, et l'ancienne église était devenue un temple protestant, mais on avait fini par la trouver malsaine et incommode. A mesure que le besoin du confort envahissait la tiédeur luthérienne, les voûtes du Wort avaient paru plus sombres, ses dalles plus froides, ses murailles plus humides, et l'on s'était décidé à construire un nouveau temple pourvu de calorifères pour l'hiver, de ventilateurs pour l'été, bien parqueté de chêne, garni de bancs élastiques, permettant enfin de faire son salut à l'aise et sans s'en apercevoir.

La vieille église avait alors été abandonnée pour les réunions accidentelles. C'était là que l'on lirait les loteries au profit des pauvres, que l'on célébrait les distributions de prix des écoles populaires, que les professeurs de passage faisaient des cours de mnémotechnie, d'économie politique ou d'agriculture.

En l'accordant à Jorg pour les prédications ashvérieniies, on n'avait donc fait (\uc suivre l'usage, et le mettre au rang de ces bohémiens de la science, ne pouvant trouver de patrie nulle j)art, transportant leur chaire de ville en ville comme une tente de Bédouin.

Cependant dans celte circonstnnce , le lieu n'aurait pu être mieux choisi, et son austérité pittoresque, son isolement, devaient seconder l'éloquence de l'apôtre.

Malheureusement ce dernier était loin d'avoir retrouvé le calme nécessaire pour la prédication aimoncée.

Arrivé au Wort avec Kaufman avant les disciples qui devaient l'y rejoindre, il s'était arrêté dans le cimetière placé derrière l'église, sous ])rétexle de recueillir ses idées, et parcourait d'un pas précipité l'étroit sentier qui se dessinait à travers les herbes touffues. Mais sa pensée cherchait en vain à se fixer sur la réunion qui se préparait : un invincible entraînement la reportait sans cesse aux Setmhutten.

Jorg, à qui la précipitation fiévreuse de ses mouvements faisait soupçonner son trouble, s'approcha.

— Tout a été disposé pour la réunion de nos frères, dit-il, l'entrée du temple est éclairée.

— En effet, répliqua le pasteur, qui jeta un regard distrait sur le porche du Wort, mais l'heure n'est point encore sonnée...

Et se rapprochant de Kaufman :

— Quand cet homme a déposé la lettre dans la Bible, ajouta-t-il plus bas, vous êtes sûr qu'il en avait la clef?

— Oui, répondit Jorg ; mais repousse maintenant ces pensées...

— Et vous avez bien reconnu Frédéric Wrangel ?

— Autant que l'on peut reconnaître de loin et sans voir le visage ; une ressemblance de costume a pu me tromper,

— Ce doit être lui... 11 l'aimait autrefois.

— N"a t-elle point repoussé sa recherche?

— Oui... Mais cette lettre !...

— L'avait-elle autorisée? Es tu même certain que ce fût pour elle? Pourquoi te tourmenter d'avance, Jean? Rappelle-toi le ministère que tu vas remplir ; songe que tu fais entendre ici ta parole pour la première fois.

— J'y songe, j'y songe, dit Rodolphe, chez qui les objections de Kaufman faisaient renaître un rayon d'espoir. Vous avez raison... elle pouvait ignorer... Mais alors, pourquoi celte tristesse... ce trouble?...

Jorg posa un bras sur son épaule.

— Tu le sauras plus tard, mon fils, repli-

qua-t-il aflfectueusemcnt ; mais, ce soir, secoue ces noires inquiétudes; souviens-toi que tu vas avoir à expliquer notre doctrine devant une foule nouvelle ; que ta voix doit ouvrir des cœurs hautains fermés par le doute, raffermir les timides, glorifier les forts! Tout à l'heure la foule remplira ce temple ; tu auras là tes disciples, tes amis, tes parents...

Le pasteur se redressa.

— Mes parents! répéta-t-il. Ah! oui... elle aussi viendra... elle l'a promis... Oui... il faut ({u'elle m'entende... ce sera une épreuve!... Je |)ourrai suivre sur son visage l'effet de mes paroles... Si elle se trouble encore... plus de doute... elle m'aura trompé; et alors... alors, je partirai.

— Que dis-tu ? s'écria Kaufman.

— Ce soir même, sur-le-champ, reprit Rudolphe avec désordre, nous fuirons ensemble, mon père; car vous ne m'abandonnerez pas, vous!... Nous irons loin, bien loin; le temps guérit toutes les blessures... je l'oublierai, j'en suis sûr ; je la haïrai . . . je. . .

Et s'arrêtant tout à coup avec une explosion de larmes :

— Oh ! je mens , je mens , balbiitin-t-il en appuyant son visage sur la poitrine de Jorg, je l'aimerai toujours !

Le vieillard l'écarta brusquement.

— Est-ce bien toi que j'entends, Rudolphe? dit-il dun accent de douloureux reproche; ton amour pour cette femme va-t-il donc à ce point de délire?

— Eh bien , oui , reprit le pasteur éperdu : c'est ma force , ma volonté, ma vie ! Tout me vient de lui, et tout retourne à lui ! Dans ces derniers tcuqis, si vous avez trouve ma |)nrole plus puissante, mon zèle plus ardent, c'est que je pensais à Lina! Mes triomphes n'étaient plus pour Dieu, mais pour elle. Sûr d'être aimé, j'étais fort, et je suis redevenu faible depuis que je doute. Vous avez cru que j'avais l'énergie de l'apôtre, mon ()ère ; je n'avais que celle de l'amant.

— Et tu oses l'avouer, malheureux! répliqua Jorg avec une chaleur indignée -, tu ne rougis j)oint de celte lâcheté de cœur ! tu refuses de sacrifier ton amour devant cette croix où ton maître a sacrifié sa vie ! Mais as-tu donc oublié que tu appartenais à notre croyance? que tu avais

nccepté sur ton honneur et sur ton salut la mission que tu trahis? Ah! c'est trop d'hésitation! choisis enfin ta route ! ne détourne point la tète ; ne baisse pas les yeux ainsi, mais réponds : veuxtu Irahir ton Dieu?

— Ah! mon père! s'écria Rudolphe avec horreur.

— Si tu ne le veux pas, dit Jorg, redeviens homme; referme ton cœur sur ta souffrance et fais ton devoir.

Le pasteur releva la tête.

— Je le ferai, je le ferai, dit-il avec un effort douloureux ; votre main, Jorg, et conduisez-moi au lemplc ; la force dont je manque, Dieu me la donnera.

Kaufman profita de ce retour d'énergie pour entraîner Rudolphe au Wort, où une foule nombreuse était déjà rassemblée.

Une des facultés les plus étranges accordées à l'âme humaine est, sans contredit, celle de faire face à deux besoins contraires en se dédoublant. On dirait qu'il y a en nous plusieurs puissances qui, comme les deux biches de la fable, se font chasser successivement, afin que l'une repose pendant que l'autre combat. A la vue de ceux

qui attendaient sa parole, le pasteur sentit sa préoccupation changer d'objet. L'image de Lina fit place à celle du nouveau règne annoncé ; toutes les activités intérieures employées à la recherche du fatal mystère semblèrent s'arrêter pour faire place à d'autres activités également ardentes qui entrèrent en mouvement. On eût dit une meute lassée qui se couchait pour reprendre haleine et laissait le champ libre à une seconde meute jusqu'alors inoccupée. Les douloureuses pensées dont Rudolphe était poursuivi s'assoupirent sans s'éteindre. Ramené au souvenir de son apostolat, il retrouva cette inspiration caressante et enflammée qui rendait son éloquence irrésistible. Jamais sa voix n'avait été plus vibrante, ses élans |)lus emportés, sa prière plus fervetite : les larmes (ju'il tenait entassées dans son cœur avaient communiqué à sa parole une onction éplorée à laquelle rien ne pouvait résister. Les explosions d'enthousiasme, diflicilemcnt (comprimées, l'interrompaient àchaque instant et, loin de l'arrêter, donnaient un nouvel élan à ses expansions; car dans ce développement même de sa doctrine, c'était encore ses passions qu'il révélait. L'homme est ainsi créé

que tout ce qu'il exprime reproduit forcément ce qu'il y a en lui, comme la statue reproduit le moule d'où elle sort : sous la généralisation de ridée, sous la formule de la science, se dessine la personnalité du savant ou du philosophe; et, quoi que nous fassions, nous ne pouvons jamais que nous raconter nous-mêmes.

Lina etStankar le comprirent. La véhémence pathétique du pasteur avait pour eux une signification qu'elle ne pouvait avoir pour un autre ; ils en devinaient la source; ils en sentaient l'amertume ; ils s'effrayaient de ces abjurations foudroyantes, de ces appels de cœur, de ces prières émouvantes au fond desquelles ils entendaient bruire les larmes. Le forestier ne put supporter l'admiration par laquelle on accueillait cette éloquence de désespoir ; il lui sembla que l'on applaudissait un crucifié! Profitant du voisinage d'une porte de dégagement, il se glissa le long du cloître et gagna le cimetière qui s'étendait derrière le Wort.

La nuit était orageuse; le ciel, par instants lumineux, s'enveloppait tout à coup d'obscurité que ne tardait pas à remplacer le rayonnement des étoiles. Cette alternative d'ombre et de 2. 2

— dO —

lumière donnait au champ mortuaire quelque chose d'élrange : les tertres, tantôt obscurs, tantôt éclairés, semblaient animés de je ne sais quel mouvement, et les ifs, au travers desquels brillaient des lueurs brisées, prenaient çà et là mille formes chane;eantcs: un vent faible et chaud glissait dans les feuilles avec une rumeur confuse. Le forestier suivit lentement la route qui se trouvait devant lui. A droite et à gauche s'élevaient des niches de jiicrre rongées par le temps et dépouillées des saintes images qui les avaient autrefois consacrées; une grande croix entourée de degrés se dressait à l'extrémité du cimetière, et, plus loin, soiivrail une sortie donnant sur le faubourg.

Stankar venait de dépasser la dernière niche, à demi enfouie sous le lierre, lors(pi"une ombre s'en détacha tout à coup et parut vouloir se dérober dans les lénèbres ; mais les étoiles éclairèrent subitement respace qu'elle allait francin'r; elle s'arrêta surprise, et le major reconnut le comte de Leulhold.

Il est des hasards funestes contre lesquels toute prudence humaine demeure ifupuissante. Après son cniretien avec Liua, le forestier avait

résolu d'éviter le comte jus(|iriiu dcparl de sa nièce, qu'il voulait faire eraniener par Rudolj)hc. Décidé à venger Ihonneur de son sang, il voulait, {)Our cela, choisir sou teni|)s. Mais il se trouvait dans un de ces instants où notre colère, longtemps rugissante, n'attend qu'une occasion pour hriscr sa chaîne. La rencontre de Raphaël fut pour lui comme un défi jeté au milieu de sa douleur: elle mit à bout tout ce qui lui restait de patience.

11 s'avança rapidement vers le comte, qui, se voyant reconnu, s'arrêta.

— Je ne vous cherchais pas, dit-il vivement ; mais puisqu'enfin je vous trouve seul, il faut que je vous parle.

— Je suis aux ordres de M. le major, répliqua de Leuthold d'un air contrarié.

— Que venez-vous faire ici? reprit impétueusement le forestier; pourquoi vous glissezvous dans l'ombre cohime un assassin? Quelle est la trahison que vous préparez?

— M. le major n'attend j)oint sans doute de réponse à une pareille question? dit Raphaè'l froidement.

— En effet, reprit Stankar, elle serait inu-

tile, je vous connais! Ce que vous avez fait doit m'expliquer suffisamment ce que vous pouvez, ce que vous devez faire! Mais il y a un arriéré de perfidie à régler entre nous, M. le comte, et puisque je vous ai rencontré sur mon chemin, nous le réglerons ce soir même.

— Le major n'a qu'à parler, je l'écoute.

— Je ne rappellerai point ce qui s'est passé, reprit le forestier qui se contenait à peine; vous êtes venu sous un toit qui, avant votre arrivée, n'abritait que des heureux ; vous avez accepté l'amitié du mari pour mieux séduire la femme, et quand le crime a été accompli, vous avez persisté avec la rage de la méchanceté. Ce n'était point assez pour vous de la souffrance de vos victimes, il fallait la savourer, en sentir tous les frémissements, les tenir enfin mourantes sous votre main jusqu'à ce que vous fussiez ennuyé de leur agonie ! Tout cela, vous l'avez fait librement, joyeusement, sans remords! Vous en aviez le droit. Pour vos pareils, c'est la distraction ordinaire et naturelle, aussi ne me plaindrai-jc pas. Seulement, M. le comte, je vous demanderai d'abréger ce jeu infâme. Vous avez brisé assez de cœurs ici pour vous trouver satis-

fait. Allez ailleurs ! Cherchez quelque autre foyer paisible où vous puissiez porter la flamme. Ici, nous ne voulons plus laisser fouiller nos cendres; c'est assez du supplice, sans qu'il faille supporter encore la présence du bourreau ! Partez sans plus attendre, je vous le demande; et si ce n'est point assez. . . je l'exige !

L'accent amer du forestier était insensiblement devenu menaçant ; de Leuthold, qui avait tout écouté avec un sourire froid, le regarda de toute sa hauteur.

— Dès que M. le major commande, dit-il d'un ton ironiquement mesuré, il voudra bien qu'on s'informe des dangers de la désobéissance.

— Ah! ne prolongez pas à plaisir ce débat, M. le comte! s'écria Stankar dont le sang-froid disparaissait; si vous refusez...

Il s'arrêta.

— Eh bien? demanda Raphaël nonchalamment.

— Si vous refusez, c'est entre nous une lutte à mort, cria le forestier qui n'était plus maître de sa colère.

Raphaël le mesura tranquillement.

— Il faudrait d'abord me la faire accepter,

dit-il, et M, le major sait que je ne le puis.

— Qui vous en empêchera? reprit Slankar en tressaillant; oseriez-vous nier mes droits à une réparation , et avez-vous oublie ([uc la femme déshonorée par vous est ma nièce... ma fdle?

— C'est précisément ce litre qui rend tout combat impossible.

— Que dites-vous?

— Je dis, M. le major, que pour un duel les armes doivent être égales, et qu'ici elles ne peuvent l'clre , car vous avez seul intérêt à ce combat.

— Comment?

— Si je succombe, le secret de ce qui s'est passé meurt avec moi, et vous délivrez à jamais Lina de ma présence; si je l'emporte, ma victoire même m'empêche de paraître à ses yeux taché de voire sang, et ainsi, quoi qu'il arrive, vous la séparez de moi.

— Mais ne comprenez-vous donc point qu'il faut que cela «bit?

— Pour vous peut-éire, non pour moi.

Slankar stupéfait regarda le comJc. Cette

tranquille audace dépnssait tout ce qu'il avait

pu supposer; il laissa retomber ses bias comme si elle eût désarmé sa colère elle-même.

— Et c'est à moi (pic tu oses parler ainsi? dit-il. Tu oublies donc «lue tu es à ma merci? que j'ai droit d'exiger telle réparation (ju'il me plaira? que si tu refuses, j'irai le provoquer publiquement?

— Vous ne le ferez pas, dit Raphaël en souriant, vous ne pouvez le faire : pour justifier votre insulte, il faudrait en déclarer la cause.

Le forestier tressaillit.

— Quanta une provocation sans motif, continua de Leuthold, mon refus d'} répondre ne peut faire soupçonner mon courage ; le passé tout entier répondrait à un pareil soupçon. Vous voyez donc, M. le major, que les menaces sont inutiles et que ce n'est pas moi qui suis à votre merci .

Ce calme audacieux porta jusqu'aux dernières limites la colère de Stankar; exaspéré par cette espèce de défi, il saisit le bras du comte, et approchant son visage du sien :

— Ainsi, tu ne veux ni partir ni me rendre raison, dit-il les dents serrées. A force d'insolence, tu espères lasser mon indignation...

Prends garde, Raphaël de Lcuthold !... Si tu es encore un homme, ne me force pas à une de ces insultes qui font rougir celui qui la fait ! N'est-ce donc pas assez de te dire que je te méprise, que je te hais, que tu es un traître... un menteur... un lâche ?... Quoi ! pas même un éclair de honte ou d'indignation dans tes yeux? N'y a-t-il plus en toi une seule trace d'honneur, un seul souvenir de fierté? Quoi !... plus rien?

— M. le major voit qu'il me reste au moins la patience! dit Raphaël en se dégageant.

Le forestier porta les deux poings à son front.

— 0 mon Dieu ! s'écria-t-il ; ne pas connaître d'injure qui puisse remuer cette âme de houe!

Et comme si un souvenir lui revenait subitement :

— Ah! je me trompe! reprit-il vivement. Écoutez, M. le comte; peu vous importe que l'on vous accuse d'être un infâme , n'est-ce pas? Eh hien, je ne le dirai pas! mais je dirai que le nom porté par vous est un mensonge!

De Lcuthold pâlit.

— Je dirai que vous ne le devez pas à la naissance, ajouta Stankar; mais que vous l'avez reçu comme une aumône.

— D'où savez- vous...? interrompit Raphaël vivement.

— Je dirai, acheva le major, que le noble comte de Leuthold a été ramassé dans la fange d'un hospice!...

— Ah!... une épée, monsieur! interrompit ce dernier avec un cri furieux.

— Enfin, dit le forestier, j'ai donc trouvé le joint de ton âme ! Viens!

— C'est un combat à mort ! répliqua précipitamment Raphaël, qui se dirigeait avec le forestier vers la sortie donnant sur le faubourg.

— A mort ! répéta celui-ci.

— Je vous laisse le choix des armes.

— Les premières trouvées.

— Ici près loge un de mes amis.

— Allons!

Ils venaient d'atteindre les marches du cimetière , quand un bruit de pas retentit dans la rue qui se trouvait plus bas; deux soldats passaient en se dirigeant vers leur caserne. Stankar courut à leur rencontre et revint avec eux.

— Nous n'aurons pas besoin d'aller plus loin, dit-il, voici des témoins et des armes.

Il avait dégainé le sahre d'un des cavaliers; Raph;iël dégaina l'autre. Les deux soldats voulurent connaître d'abord le sujet de la querelle.

— Nul ne peut le savoir, répliqua Slankar, et toute réconciliation est impossible. Mettezvous en défense, M. le comte.

Les fers se croisèrent, et la lutte commença.

L'obscurité permettait à peine aux deux adversaires de juger des coups qu'ils portaient ou qui leur étaient portés; le fugitif scintillement des armes pouvait seul diriger leurs regards. Ils continuèrent quelque temps avec des chances égales, mais la fougue du major allait lui devenir fatale lorsqu'un nouvel acteur parut tout à coup à l'entrée du sentier ([ui traversait le cimetière.

Attiré par le cliquetis du fer, il accourut vers les ombres qu'il voyait s'agiter près de la grande croix, et poussa tout à coup un cri.

Les deux combattants s'arrêtèrent et reconnurent Uudolplie.

Homme et prêtre.

Le pasteur s'élança vers eux les bras étendus.

— Bas les armes, frères! cria-t-il avee une autorité exaltée.

El reconnaissant tout à coup le comte et le forestier :

— Vous ! re|)rit-il stupéfait; vous, l'épée à la main ! Ah ! c'est Dieu qui m'envoie.

11 saisit les deux fers, les leur arraclia, et, les jetnnt au loin, retint dans ses mains leurs deux mains dcsar'nées.

— Est-ce bien vrai? reprit-il en les entrai-

nant à quelques pas; vous, major, et vous, Raphaël!... Malheureux! mais vous ne voyez donc pas où vous êtes? des tombes sous vos pieds et la croix au-dessus de vos têtes !

— Eh bien, allons ailleurs ! interrompit Stankar dont la colère n'avait fait que grandir.

— Vous trouverez Dieu partout! reprit le pasteur. Major, revenez à vous ! Quelle est la cause de cette querelle? D'où peut venir une pareille fureur? Répondez, major, je veux le savoir !

Stankar baissa la tête avec embarras. Raphaël, au contraire, sourit.

— Pourquoi hésiter, monsieur? demandat-il les yeux fixés sur le forestier; vos insultes et vos menaces m'ont forcé à ce combat; prouvez que vous étiez dans votre droit; Rudolphe nous écoute; justifiez devant lui votre provocation.

Le major regarda de Lcuthold ; tant d'audace dépassait tout ce qu'il avait pu prévoir.

— Cet homme est un démon! balbutia-t-il. Et comme Rudolphe cherchait à Tentraîner:

— Laisse-moi, reprit-il en lui échappant, tous lesangcs du ciel me prieraient pour cet infâme,

que je serais sourd. Il faut que l'un de nous meure!

— Ah! je ne vous quitte pas, dit le pasteur en le suivant. Je m'attache à vos pas , major, je vous suivrai partout, je me jetterai devant votre arme. Je vous garderai comme un assassin.

Stankar blessé tressaillit.

— Tu oublies à qui tu parles, Mûller, dit-il.

— Je parle au nom de Dieu et comme son ministre, répliqua Rudolphe avec une noblesse souveraine; ce titre l'emporte sur tous les autres, et c'est à vous d'écouter avec respect. Que celui qui a offensé l'autre s'élève jusqu'au repentir, et que celui qui a été offensé laisse tomber le pardon de son âme. Raphaël... major... pressez-vous tous deux sur ma poitrine... le cœur d'un prêtre est comme le ciel , ouvert à tous ! Que ces mains ennemies se tendent l'une vers l'autre!

Il avait pris la main du comte , qui se laissa attirer et appuya un bras sur l'épaule du pasteur : à cette vue , Stankar ne fut plus maître de lui.

— Judas ! s"écria-t-il; le baiser après la trahison.

Ce cri ne lui était point échappé qu'il eût voulu le retenir; mais il était trop tard; Riidolphe avait tressailli, et lâcha la main du comte.

— La trahison! rcpéta-t-il subitement illuminé. Grand Dieu! Jorg se scrait-il trompé tout à riieure?...

Et regardant Raphaël:

— C'est la même taille que Frédéric, continua-t-il , le même costume... Oh! s'il se pouvait! Major... je veux tout savoir, il le faut!

— Plus bas, interrompit Stankar, on vient...

Deux formes blanches se dessinaient, en cfr<!t, dans l'ombre et s'avançaient rapidement; c'étaient Lina et madame Dalchild , qui avaient voulu rejoindre Rudolphe après la prédication , et qui, entendant des voix hautes et irritées, accouraient inquiètes. Au moment où elles atteignirent la ligne de lunn'ère (jui éclairait une partie du sentier, IMiiller les retîonnut.

— Ah! je saurai donc enfin la vérité! s'écriat-il.

Et courant à leur l'cnconlre, il saisit Lina par

les mains et la traîna de\ant Raphaël elle forestier.

A la vue de ces visages pâles, de ces soldats, de ces armes encore nues, la jeune femme fut prise d'une sorte de vertige ; elle comprit que tout était découvert et tomba à genoux on demandant grâce. Millier recula les cheveux dressés.

— Ainsi, dit-il , c'était pour lui; cet homme... était son amant!

Lina ne répondit rien, mais tomba affaissée sur elle même, les bras en avant et la tète flottante...

Le comte avait fait un pas on arrière, et Stankar se couvrait le visage de ses deux poings fermés. Il y eut une pause. Millier, égaré, regardait autour de lui comme s'il n'eût pu croire à la réalité de ce qu'il voyait et de ce qu'il sentait.

— C'est vrai, bégaya-t-il enfin, vrai... 0 mon cœur!... brise-toi...

Et apercevant Lina courbée à ses pieds :

— Elle ose rester là ! reprit-il d'un accent plus élevé. Dites donc que tout cela est faux, madame... Prouvez-moi qu'on a menti... défen-

dez-vous enfin !... Mais non , vous tremblez... vous êtes pâle!... Et lu n'as pas peur que je t'écrase sous mes pieds !

— Tuez-moi, tuez-moi, Rudolphe! murmura Lina mourante.

— Laisse celle malheureuse, interrompit Stankar qui s'était jeté devant la jeune femme ; ce n'est pas elle que tu dois punir !

Millier se redressa.

— Ah ! vous avez raison, s'écria-t-il, le coupable est cet homme. Je m'explique tout maintenant. Dans ce duel, c'était mon honneur que vous vouliez venger; mais me voilà ! A moi une arme !

Il se précipita sur le sabre relevé par un des soldats.

— Défends-loi ! cria-l-il en mar(;hant droit vers le comte, qui était demeuré immobile.

Le forestier et madame Dalchild s'élancèrent au-devant de lui.

— Laissez! cria Millier dont la fureur et le désespoir étaient devenus du délire. Qu'il s'arme ! qu'il se défende!

— Je ne croiserai point le fer contre vous, Rudolphe, dit Raphaël d'un ton ferme.

— Tu refuses? cria le pasteur l'œil égaré elles lèvres tremblantes. Misérable! mais tu ne vois donc pas que si tu refuses de te défendre , je te tuerai?... Raphaël, n'entends-tu pas des voix qui t'appellent du fond de ces tombes? L'heure du châtiment est venue.

Il avait échappé au major et à Dorothée, et s'était élancé vers de Leuthold. Celui-ci recula parun mouvement involontairejusqu'auxdegrés de la grande croix, contre lesquels il s'arrêta à demi renversé. Rudolpho, fou de colère, levait son arme pour le frapper lorsque Jorg apparut tout à coup derrière le calvaire de granit, et étendant la main en avant :

*— Rudolphe, dit-il d'une voix forte, c'est sur cette croix que le Christ a pardonné à ses bourreaux.

Le pasteur leva les yeux, aperçut la douce image du Crucifié, dont le pâle visage, éclairé par la lune, se penchait vers lui, et recula en laissant tomber son arme.

Stankar la releva vivement.

— Partez, monsieur, dit-il toutbas à Raphaël, nous nous reverrons.

— Je l'espère, dit de Leuthold, qui s'enve-

loppa dans son manteau et disparut avec les deux soldats.

Dorothée avait également emmené à l'écart Lina ; i\liiller s'était agenouillé sur les degrés de la croix et s'efforçait de répéter une prière.

Pendant quelques instants on n'entendit que son accent entrecoupé et les faibles gémissements de Lina ; mais tout à coup un chœur de voix éloignées s'éleva dans la nuit, faisant entendre une des hymnes de triomphe des Jshvériens. A travers l'obscurité silencieuse et les murmures de cette double douleur, les voix unies chantaient :

Voici que, sortant de ses voiles, De l'avenir s'étend l'azur Frères, dans chaque cœur obscur.

Voici le lever des étoiles.

— Entends-tu ces chants? dit Kaufman en se penchant vers Rudolphe ; ce sont les disciples conquis par ta parole qui célèbrent l'avènement de la bonne nouvelle!

Et les voix plus distinctes reprirent :

Voici l'échelle (|u'en rêvant Jacob vit briller dans les flammes ; Les degrés sont le dévoùment ; Les anges qui montent, nos âmes.

— Ils ont quitte le (eniple, dit le pasteur qui avait remarqué que les chants s'approchaient.

— Oui, répondit Jorg; ils le savent ici, et viennent te demander encore des consolations et des encouragements.

— A moi ! répéta Rudolphe, des encouragements... des consolations... Oh! c'est une raillerie !

— Que dis-tu?

— Je dis que vous aviez raison, mon père, quand vous vouliez arracher mon âme à ce funeste amour! Mais je vengerai mes douleurs.

Kaufman l'entoura de ses bras.

— Tais-toi, Jean! s'éeria-t-il ; tais-toi, mon fils!... As~tu oublié que le prêtre ne peut ni frapper ni maudire?

— Faites alors qu'il ne puisse souffrir, interrompit Millier avec emportement ; ai-je perdu le droit d'être homme? Quand on m'enlève tout, quand je sens ma tête qui se perd de désespoir et de rage, vous, qu'on n'a pas frappé, vous descendez de votre piédestal comme la statue du commandeur, vous mettez votre main de

marbre sur mon cœur, et vous me dites : «Tais-toi ! )> Ah! dites donc aussi à mon sang de ne pas brûler mes veines, à mon cœur de ne pas se briser !... Si vous me défendez la plainte, commencez donc par m'ôter la douleur.

— Plus bas, malheureux ! dit Jorg qui entendait déjà le bruit des pas de la foule; songestu que l'on pourrait t'entendre ? Ne montre pas à nos frères ta faiblesse; reviens à toi, pense que ceux que tu as appelés à la lumière sont là... Ils approchent... écoute,. ,

Le chœur venait en effet de s'élever de nouveau.

Voici que vers Tarche, au retour, La colombe des découvertes A rapporté les branches vertes.

Et la colombe, c'est Tamour!

Ces voix fermes et graves s'élevant au milieu des ténèbres pénétrèrent au fond du désespoir de Millier ; il releva la tête et prêta l'oreille. Kaufman profita de ce mouvement.

— Écoute CCS hymnes qui t'enseignent l'espoir, dit-il à demi-voix. Rudolphe, détourne les yeux de la terre ; rappelle-toi ce que tu es...

— Oui, reprit le pasteur avec un effort su-

prême, et en se pressant contre la croix, je suis prêtre!... je suis prêtre!... 0 mon Dieu! rendez moi un instant de calme, la raison. Mais ma tête n'est que trouble et douleur... que pourraije leur dire?

— Recueille-toi ; écoute ce que Dieu dit dans ton cœur, et répète-le tout haut sans crainte. As tu oublié combien de fois tes inspirations t'ont soutenu? Du courage, Rudolphe, et surtout prends garde que la lueur des étoiles ne laisse voir tes larmes.

Les Ashvériens étaient entrés dans le sentier bordé par les niches de pierre ; ils approchaient lentement, et, après une pause, ils avaient repris :

Marchons vers la terre promise ; Marchons, car c'est en nous que Dieu A mis la colonne de feu El la baguetle de Moïse.

Millier, toujours à genoux, était demeuré immobile; il s'efforçait en vain de redevenir le maître de son esprit égaré ; tous les souvenirs tourbillonnaient en lui comme les images d'un rêve.

La foule des disciples s'était tirrèlée à quelques pas et avait fait silence. Il y eut un long moment d'attente. Enfin, Jean le Précurseur se leva chancelant. Son visage pâle se dessinait dans l'obscurité comme celui d'un fantôme. Il passa plusieurs fois la main sur son front comme s'il eût voulu rappeler sa mémoire éperdue. Enfin ses lèvres, obéissant aux préoccupations de sa douleur, murmurèrent les versets de la femme coupable.

«( Les scribes et les pharisiens lui dirent :

.1 — Maître, cette femme a été surprise commettant l'adultère.

<i Or, Moïse nous a commandé dans sa loi de lapider celles qui ont commis ce crime.

« Mais toi, qu'en dis-tu?

« Alors Jésus, s'étant penché, écrivait avec son doigt sur la tene.

<c Et comme ils continuaient à l'interroger, il leur dit :

« — Que celui de vous (jui est sans péché lui jette la première pierre.

<c Alors, étant condamnés par leur propre conscience, ils sortirent un à un.

<t Et Jésus, ne voyant plus personne que la femme, lui dit :

« — Puisqu'ils ne t'ont pas condamnée, je ne te condamne pas non plus. »

Ici le prêtre s'arrêta... Celte citation, qui n'avait été qu'une sorte de monologue de ses propres agitations, sembla les accroître; il promena autour de lui des regards éperdus.

— Le Christ ne l'a point condamnée, murmura-til sans voir ceux qui l'écoulaient. La femme était coupable, et elle se leva pardonnée...

Mais, à ce mot, ses regards rencontrèrent le visage éplorc de Lina, qui s'était redressé dans l'ombre; il jeta un cri :

— Pardonner, répéta-t-il, (juand elle a lâchement trompé celui qui avait mis en elle toute sa confiance, celui qui en avait fait sa joie !... qui l'aimait plus que Dieu!... Non!... non! jamais!

— Rodolphe, que dis-tu? interrompit Jorg épouvanté.

— Point de miséricorde! cria Millier, et qu'elle soit maudite !... maudite!...

Il ne put en dire davantage ; les forces lui manquèrent; il chancela tout à coup, et, glissant le long des degrés, demeura évanoui au pied de la croix.

COMCLIJSIOIV.

La nuit venait de finir, le soleil ëtincelait sur l'allée de tilleuls et à travers les clématites dépouillées de leurs fleurs ; mais tout était encore silencieux aux Sennhutten.

Cependant nul ne s'était endormi : des lumières avaient brillé jusqu'au jour dans toutes les chambres. Rudolpbe, enfermé, avait refusé de voir le major et Kaufman lui-même; mais il avait écrit plusieurs lettres portées à leur adresse par Andréas.

Wilhelmine venait de descendre au salon et se tenait appuyée à la fenêtre, les yeux gonfles de larmes. Instruite d'une partie de ce qui s'était passé, elle avait deviné le reste; mais, impuissante à rien empêcher, elle attendait, le cœur plein d'angoisses, comme le spectateur épouvanté qui du haut de la falaise regarde le naufrage quil ne peut prévenir.

Elle était là depuis longtemps déjà, quand le hruit d'une porte la fit retourner; elle se trouva en face de Lina.

Le changement opéré dans cette seule nuit était aussi terrible qu'effiayant. Les yeux creusés de la jeune femme marquaient comme deux taches sombres son visage livide, et une légère teinte argentée avait blanchi ses cheveux à demi épars. Elle s'était d'abord arrêtée sur le seuil, mais voyant que Wilhelmine était seule, elle courut à elle et arrêta le cri de surprise qui allait lui échapper.

— Taisez -vous, dit-elle d'un accent bas et haletant; mon oncle vient de sortir?

La jeune fille répondit alfiruiativement.

— Et Rudolphe est toujours enferme?

— Toujours.

Elle s'approcha de la porte qui conduisait à la chambre du pasteur.

— Eh bien, j'attendrai, reprit-elle; fallût-il rester là un jour entier, j'attendrai!

Wilheimine voulut parler.

— Il le faut! reprit Lina ; je ne veux point qu'il parte!... car il veut partir ! Voyez, il m'a écrit... regardez, lii, ces mots qui m'ont fait froid jusqu'au cœur !

Elle tendait à Wilheimine une lettre froissée et mouillée de larmes en lui montrant les dernières lignes que la jeune fille lut à demivoix :

« ... Adieu, Lina; aujourd'hui même, je quitte Miinden pour toujours; puisse celui que vous m'avez préféré se montrer digne de votre amour ! »

— Mon amour!... répéla-t-elle en pleurant; ainsi, il ne croit pas même à mes remords ! Ah ! ce supplice me manquait! Mais il ne peut partir; ce n'est pointa lui de quitter son pays, ses amis... Je veux lui parler.

— Prenez garde, objecta Wilheimine inquiète.

— Et que puis-je craindre? interrompit Lina; sa colère? Je l'accepte d'avance ; je m y soumets. Je ne viens pas pour me défendre, mais pour le forcer à rester. I! faut que je lui parle, vous dis-je !

En voyant que la jeune fille allait tenter de nouvelles objections :

— Ecoute, ajouta-t-elle en prenant ses mains et les pressant convulsivement contre sa poitrine, quand les autres m'abandonnaient, tu as essayé de me consoler, toi, tu as pleuré avec moi ; tu m'aimes un peu.

— Ah! pouvez-vous en douter? s'écria la jeune fille, qui l'entoura de ses bras.

— Oui, reprit vivement Lina; eh bien, alors, tu ne m'empêcheras pas de parler à Rudolphc... Tu veilleras à ce qu'on ne puisse nous interrompre... Ne me refuse pas cela, toi; c'est la première prière que je t'adresse... et ce sera la dernière'

— Parlez-lui donc, dit Wilhelmine vaincue par cette supplication.

— Ah! merci, merci! reprit Lina en la baisant au front; tu comprends ceux qui souffrent !

Et s'arrêtant subitement, elle s'écria .

— On a marché dans la galerie... c'est lui... le voici! Dieu! qu'il est pâle !... Va-t'en, Wilhelmine, va-t'en.

Elle poussait la jeune fiUe, et quand elle l'eut fait sortir, elle referma doucement la porte.

Miillcr venait d'entrer par un autre côté, mais il marchait la tète basse et n'aperçut point Lina, immobile contre le mur. La douleur avait exercé sur ses traits moins de ravages que sur ceux de cette dernière. Sauf la pâleur et un tremblement des lèvres, il paraissait presque tranquille; mais lorsqu'on se détournant, il reconnut Lina, tout son visage se décomposa, et il s'appuya brusquement au dossier d'un fauteuil qui se trouvait près de lui.

La jeune femme tomba à genoux.

Le pasteur se tut quelques instants, affermit sa voix et dit :

— Que voulez-vous?

— Je vous attendais! répondit Lina.

Il lui fit signe de se relever, et comme elle ne paraissait point comprendre :

— Relevez-vous, dit-il avec impatience ; relevez-vous, madame, je le veux.

Lina obéit précipitamment.

— Oui, monsieur, balbutia-l-elle, me voilà debout, puisque vous l'exigez 5 mais, du moins, écoutez-moi, Rudolphe!

Il recula d'un pas, et ses yeux étincelèrcnt.

— Rudolphe! répéta-t-il avec une surprise indignée, ne m'appelez plus de ce nom, madame! c'était celui que vous donniez à un homme heureux, aimé!... Cet homme n'existe plus! Nous ne sommes raainlcnant l'un pour l'autre que des étrangers.

— Eh bien, soit! reprit Lina avec une résignation éplorée, mais si je n'ai plus le droit de m'adresscr à l'époux, s'il me repousse, j'en appelle au prêtre!... Il écoule le condamné près de monter sur l'échafaud, il ne peut refuser de m'entendre ! Ce n'est plus la femme qui prie, monsieur, c'est la coupable.

Le pasteur fit un efTort et répliqua :

— Quavez-vous à me dire?

Lina jeta un regard craintif en se rapprochant imperceptiblement.

— Vous m'avez écrit, reprit-elle d'un ton plaintif, une lettre bien cruelle. Ah ! je ne vous en fais point un reproche... j'ai tout mérité!...

mais je venais... j'espérais... Oh! ne me regardez pas ainsi, monsieur... votre regard glace les paroles sur mes lèvres.

— Que voulez-vous enfin, madame?

Lina fondit en larmes.

— Je veux que vous ne restiez pas enseveli dans ce froid désespoir, s'ccria-t-elle. Suis-je même tombée au-dessous de votre colère? Me méprisez -vous assez pour n'avoir rien à me dire?Rudolphe,oh! maudissez-moi, foulez-moi sous vos pieds, pourvu que je me sente souffrir pour vous et que j'entende votre voix !

3iiiller sourit amèrement.

— Je comprends, dit-il, vous espérez sans doute que mon indignation pourra s'épuiser dans de vaines malédictions, et qu'après avoir répandu toutes les amertumes de mon cœur, j'accepterai ma honte avec résignation.

— Ah! ne le croyez pas!

— Pourquoi vouloir alors réveiller la douleur et la colère que je m'efforce de contenir? Vous venez les braver! Savez-vous, madame, qu'il y a des instants où ma tète se perd, où je vous hais?

— Monsieur! bégaya Lina effrayée.

— M;iis vous avez donc oublié que j'avais mis dans mon amour tout ce qui fïut vivre? continua Rodolphe impétueusement; qu'en le perdant, je n'ai même plus le courage nécessaire à la mission que j'avais entreprise? Non, pour tenir ces grands drapeaux autour desquels la foule se rassemble, il faut un cœur vivant, une volonté ferme, et moi, je n'ai plus de volonté; moi, mon cœur est mort 1

— Ainsi, j'ai tué voire génie en même temps que votre bonheur ! dit Lina brisée.

— Et cependant vous osez venir interroger mon désespoir ! reprit Mùller; vous espérez vous justifier!

La jeune femme l'interrompit d'un geste.

— Non, dit-elle, oh! non, monsieur; et la preuve, c'est qu'après avoir reçu votre lettre, je suis venue pour vous dire que ce n'était point à vous de partir, mais à moi, qui suis seule coupable, et pour qui l'exil sera moins une peine qu'un soulagement.

— Se peut- il?

l'Aie le regarda douloureusement.

— Pensez-vous donc, reprit-elle, que je puisse rester ici au milieu des souvenirs du passé? ici

où tout me rappelle une époque où je vous ai dû tant de bonheur !

Rudolphe la regarda. Ce mot de bonheur, prononcé par Lina, lui causa comme une secousse intérieure, et, malgré lui, des larmes montèrent à ses paupières.

— Est-il vrai? reprit-il ; du bonheur par moi ! et cependant vous m'avez trompé ! moi si confiant... moi qui vous aimais tant... moi qui, maintenant encore...

Il s'arrêta. Lina avait pu à peine retenir un cri, et, les mains jointes, elle murmura :

— Achevez, Rudolphe... Que vouliez-vous dire?...

— Rien, répliqua le pasteur devenu maître de son émotion; rien, madame! Je consens à tout : partez ; moi, je resterai.

Il baissa la tête. 11 y eut un silence. Enfin il reprit :

— Est-ce là tout ce que vous aviez à me demander ?

— Oui, dit Lina accablée. Puissiez-vous regarder les deux années qui viennent de s'écouler comme un rêve pénible! Retranchez-les de votre existence, monsieur, oubliez que j'ai vécu. Seu*

lement, avant que je parle pour ne plus vous revoir... ne tournerez-vous point vers moi un regard de compassion?... Ah! dites-moi du moins qu'absente, vous cesserez de me maudire...

Elle s'était approchée, elle louchait presque Mùller, qui entendait sa respiration oppressée; il ne se détourna pas ; il ne laissa pas un seul muscle de son visage se détendre ; mais il dit à voix basse :

— Je ne vous maudirai pas.

— Et à l'heure de la morl, ajouta Lina suffoquée, me pardonncrez-vous?

— A celte heure de séparation... qui est aussi une mort , répliqua Rudolphe avec la même impassibilité douloureuse, je vous pardonne !

Lina ne le remercia point, mais elle saisit la main qu'il avait laissée retomber, et la couvrit de baisers; il céda d'abord; puis faisant un effort pour la retirer ;

— Assez... murmura t- il d'un accent, étouffé, je ne puis vous écouler plus longtemps... l'heure est venue.

— Quelle heure, Rudolphe? et que voulezvous dire?

— Adieu, madame...

II montrait à la jeune femme la porte de son appartcrat'nt ; elle hésita une minute; mais, voyant le front de Mùller s'assombrir, elle céda et sortit.

Resté seul, le pasteur étendit les bras vers la porte par laquelle il l'avait vue disparaître, et répét;int le mot d'adieu, il se laissa tomber sur un fauteuil, la tète appuyée sur ses genoux.

Une voix qui prononçait son nom l'arracha à cet abattement. Il se redressa et aperçut Raphaël de Leuthold, qu'Andréas venait de faire entrer.

A la vue du comte , les traits de Millier se ranimèrent; il se leva vivement et fit signe à Andréas de sortir.

— Enfin vous voilà, monsieur! dit-il en revenant vivement vers Raphaël.

— Votre lettre ne m'a été remise qu'à l'instant , répliqua celui ci , je me suis aussitôt rendu à votre invitation.

Rudolphe alla fermer deux portes donnant sur l'appartement de Lina et sur le jardin. De Leuthold le regarda.

— On eût pu venir nous troubler, fit obser-

ver le pasteur ; maintenant je parlerai sans crainte.

— Je prévois vos reproches, Miiller, reprit Raphaël sérieusement ; mais avant tout je dois déclarer...

— Pas un mot, interrompit Rudolphe, il y a des plaintes qui rapetissent... je n'en fais pas; des explications qui déshonorent... je n'en veux point.

Raphaël fît un geste de surprise.

— Cette résignation vous étonne , reprit le pasteur ; je le conçois. Au premier instant, hier, tout a disparu pour moi dans un nuage de colère; je n'avais qu'un besoin, qu'une pensée: me venger! Cette nuit encore, je l'ai passée dans des tortures que je ne vous souhaiterais pas, monsieur, à vous qui m'avez fait tant de mal. Mais enfin la réflexion m'a remis en possession de moi-même, j'ai compris que ma souffrance ne devait pas être la mesure de la faute... j'ai pensé que le coup dont vous seriez frappé atteindrait Lina... et j'aime encore mieux son bonheur que tout le reste. Je ne vous ai donc pas fait venir, M. de Lcuthold, pour une provocation, mais pour une demande.

— Je ne vous comprends pas, dit Raphaël. Millier lui montra un siège , et tous deux

s'assirent.

Il y avait dans le calme de ces débats quelque chose de solennel et presque de terrible ; c'était comme la morne tranquillité qui précède l'ouragan. Rudolphe reprit :

— Si vous aviez rencontré dans le monde Lina maîtresse de sa main, monsieur, lui auriezvous donné votre nom?

— Pourquoi cette question ? bégaya Raphaël embarrassé.

— Répondez sans crainte, reprit Miiller. Vous l'auriez fait sans aucun doute, puisque vous l'aimez, puisqu'elle vous aime... vous le feriez encore si elle était libre.

— Libre ! répéta le comte.

— Mais dans ce cas, monsieur, continua le pasteur gravement, songez bien à la tâche qui vous serait imposée ! Elle n'aurait plus que vous au monde pour lui faire l'avenir et la consoler du passé ; son bonheur pourrait seul vous absoudre devant Dieu... et devant moi ! Si vous lui donniez la paix et la joie, oui, moi-même, je sens que je vous pardonnerais.

— Que dites vous? s'écria de Leuthold ; vous pourriez...

— C'est moi qui vous interroge, monsieur, fil observer Rudolphe ; veuillez me répondre. Il faut que vous puissiez devenir le protecteur légitime de la femme que vous avez perdue.

— Et, pour cela, vous voulez mourir! s'écria le comte en se levant.

— Ne craignez rien, dit Rudolphe, ce sera sans l)ruit,sans éclat ; on ne vous accusera point de cette mort..,

— Et vous avez cru que j'accepterais une pareille condition?

— J"ai cru... que tu n'avais pas le choix, Raphaël, dit Mûllcr en se levant à son tour. Il faut que l'un de nous deux meure , tu le sais! Si c'est toi, qui réparera le crime? que devient Lina que lu as déshonorée... Lina qui t'aime?... Elle et moi, nous n'en resterons pas moins séparés pour toujours ! Si c'est moi, au contraire, tout est bien, Lina peut encore être heureuse... Et ne dites pas que cette pensée vous épouvante, M. de Leuthold ; je ne vous croirai pas! Vous avez, sans hésitation, brisé ma joie, flétri mon honneur , et vous seriez pris d'une pitié

généreuse quand il s'agit de ma vie?... Ah! vous raillez , monsieur ! promettez ce que je vous demande.

— Jamais ! s écria Raphaël ; je ne puis consentir à un pareil sacrifice...

Mùller le regarda en face.

— Tu mens, s'écria-t-il avec éclat; tu ne veux point faire de promesse parce que tu as peur d'un lien qui l'enlèverait ta coupable liberté. Il le faut cette femme pour maîtresse, non pour épouse, et tu veux pouvoir la rejeter quand le dégoût viendra ! Ah ! je vois clair dans ton àme !

— Nous ne pouvons nous entendre , dit le comte qui repi-it son chapeau pour sortir.

— Non ! s'écria Rodolphe ; car, lorsque j'accepte l'injure en silence , lorsque je consens à mourir pour qu'elle soit heureuse... à mourir sans être vengé !... tu recules, toi, devant la réparation de ton crime! Infâme! Ah! puisque la vie ne peut être utile à celle que tu as perdue, je reprends mes droits ! lu me rendras raison , Raphaël !

— Soit, dit celui-ci avec impatience, je serai à vos ordres*

— Sur-le-champ! l'eprit Mûllcr, dans le jardin, sous cette fenêtre.

De Leuthold tressaillit.

— Y songez-vous? dil-il, ici? C'est impossible! Choisissez un lieu de rendez- vous, et dans une heure...

Rudolphe prit la main du comte, l'attira à lui, et le regardant en face :

— Une heure! dit-il d'un ton saccade; mais toi, si habile à étudier les approches du dernier instant, tu ne vois donc pas que je ne puis attendre?

— En effet, dit Raphaël, qui fut effraye de l'altération de ses traits... vous semblcz vous soutenir à peine...

— Tu n'as donc pas compris tout à l'heure, reprit le pasteur dont une sueur froide inondait le visage ; quand je le proposais ce sacrifice qui te permettait de réparer ta faute... il était déjà accompli !

— Comment?

— Lina ne pouvait être libre que par ma mort....

— Et vous vous êtes empoisonné? cria de Leuthold.

Millier fit un geste d'affiriuation sinistre. Raphaël voulut sélancer au dehors pour appeler du secours, mais il fut arrêté par un cri horrible poussé deri'ière lui.

Resiée dans la galerie , Lina avait tout entendu , et secouait la porte refermée, en appelant Rutlolphe d'une voix égarée.

Celui-ci entraîna le comte vers l'entrée qui donnait sur le jardin.

— Derrière Torangerie, dit-il rapidement; dans un instant je vous rejoins avec mes armes.

De Leuthold voulut répoudre, mais il ne lui en laissa pas le temps, et, le poussant vers le jardin, il voulut courir lui-même vers le corridor qui conduisait à son appartement.

Dans ce moment, la porte de la galerie cédait, et Lina se précipita sur son passage.

Les cheveux de la jeune femme, déroulés par suite des efforts qu'elle venait de faire, tombaient épars sur ses épaules ; ses mains étaient sanglantes, ses yeux hagards. Elle courut à Rudolphe, les bras en avant, ne pouvant faire entendre que des cris inarticulés, et se jeta sur sa poitrine. Ebranlé par le choc, celui-ci tomba sur le canapé qui se trouvait derrière lui. Lina

se laissa glisser à ses pieds et embrassa ses genoux.

— C'est faux... n'est-ce pas? bégaya-t-elle, j'ai mal entendu...

— Laissez-moi, murmura Rudolphc, (jui fit un effort pour se relever.

Mais elle le retint dans ses bras, conlre son eœur, sous ses étreintes !

— Non , non , repril-cUe folle de douleur ; tu ne sortiras pas... je m'attache à tes pas... Dis que tout ce que j'ai entendu était un rêve... Tu ne peux pas croire que je vivrai sans toi... sans toi... Rudolpbeî... mais je t'aime toujours.

Ce cri avait été i)oussé avec un tel élan qu'il alla frapper au cœur du mourant.

— Vous! dit-il, après m'avoir oublié...

— Non, interrompit Lina éperdue. Quand cet homme est venu vers moi avec des paroles inconnues et enivrantes, il m'a troublée, il a profité de ce trouble pour me forcer à l'écouter... puis il a employé la surprise, la violence!...

— Que dis-tu ?

— J'ai été associée à sa faute sans l'avoir voulu ; on m'a crue complice quand je n'étais que victime !

— Se peut-il, Lina?...

— Mais ne le savais-tu pas?... Mon oncle a dû tout cclaircir... Cet homme lui-même n'osera nier...

— Ah ! je te crois ! je le crois ! cria Millier, qui s'était penché vers la jeune femme et qui l'avait enveloppée dans ses bras.

Elle se dégagea avec un cri de folle joie.

— Mais alors tu ne mourras pas! dit-elle en le regardant.

Rudolphc appuya la tète de la jeune femme sur sa poitrine.

— Presse-loi sur mon cœur, Lina, dit-il d'un accent qui devenait plus confus.

— Tu vivras pour me pardonner, répétât-elle.

— Je te pardonne !

— Pour m'aimer encore.

— Je t'aime !

Elle se redressa d'un bond , prit la tète de Millier à deux mains, le regarda fixement, poussa un cri et s'élança vers la ])orte d'entrée en appelant au secours.

Wilhelmine accourut.

— Il se meurt! un médecin! balbutia Lina.

— Le comte était là! répondit Wilholmine.

— Qu'il vienne, cria Lina égarée.

— Il est mort, dit Stankar, <|ui parut sur le seuil des pistolets à la main.

Les deux femmes reculèrent.

— Mais j'ai frappé trop tard, reprit le forestier: en mourant il m"a tout appris... Uudolphe! qu'avez-vous fait, malheureux?

— Ce que j'ai cru nécessaire, répondit Millier dont les yeux se couvraient déjà d'un voile. Point de reproches , major , tout devait finir ainsi. Pour accomplir la mission de pasteur d'hommes, il faut naimer personne à part, afin que notre cœur reste à tous... Je n'étais point né pour ces grands isolements ; on a voulu faire de Werther un Moïse, et le huisson de feu l'a dévoré... La foi m'avait donné un sceptre d'or pour conduire les hommes, l'amour me l'a ravi pour y suhstitucr un sceptre de roseau ! Ne vous étonnez donc pas, amis, s'il s'est hrisé entre mes mains et si ses débris m'ont percé le cœur 1...

Ici son accent faiblit; il étendit les mains pour attirer Lina plus près de lui , murmura encore, pendant quelques instants, des paroles

d'amour, de consolation, puis sa voix, toujours |)Ius faible, finit par s'éteindre.

La jeune femme se redressa folle d'épouvante.

Un sourire épanouissait encore les lèvres de Rudolphe, mais ses yeux étaient fermés pour toujours.

LE

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