‹ Le sceptre de roseauChapitre 4 sur 6 · FORT DU CÈDRE · texte numérisé non relu

FORT DU CÈDRE

L'été de l'année 1735 fut remarquable au Canada par sa chaleur excessive et les désastres qui en furent la suite. Les moissons périrent sur pied ; les buffles , les élans , les orignals , privés de pâturages , émigrèrent vers l'ouest ; enfin, la plupart des petits affluents qui servent à relier entre eux les lacs ou les grands fleuves furent asséchés de manière à interrompre les communications entre les points extrêmes de cet immense territoire. Aussi les sauvages, qui 2. 6

venaient d'habitude échanger leurs pelleteries contre des marchandises françaises , ne parurent-ils ni au Détroit, ni à Montrcnl, ni à Tadoussac. Quelques coureurs de bois, qui s'étaient décidés à prendre la voie de terre, rejoignirent seuls nos établissements , après avoir bravé la famine, la maladie et surtout les incendies, qui se multipliaient de toutes parts.

Telle fut, du reste, l'action de cette température inaccoutumée, (jue toute hostilité cessa parmi les peuplades sauvages. Il y eut, entre les ennemis les plus acharnés, une sorte de trêve momentanée et tacite; l'énervcînent du corps avait gfigné l'âme elle-même; on n'avait plus la force de se haïr , et il eût ftdlu trop de mouvement pour se combattre ; on se contentait de s'éviter.

Il arriva , par suite, ((ue les voyageurs forcés de traverser le désert renoncèrent aux précautions ordinairement en usage, et s'arrêtèrent partout, à toute heure, sans autre souci que celui de trouver une source et de l'ombrage; la fatigue leur tenait lieu de sécurité.

Il ne fallait rien moins que ces circonstances exceptionnelles pour justifier la troupe qui ve-

nait de s'arrêter sur la rive septentrionale du lac du Cèdre, aux limites du haut Canada. Nonseulement la position prise entre le lac et la forêt, de manière à rendre toute surprise facile et toute fuite impossible , était contraire aux règles les plus élémentaires de la castramétation sauvage, mais aucune mesure n'avait été prise pour cacher la fumée du campement, ni effacer les pistes qui pouvaient y conduire.

La troupe dont il s'agit était pourtant composée de cinq Hurons, servant d'escorte à un jeune homme et à uuejeune femme, qui s'étaient évidemment confiés à leur expérience. Il était, en effet, facile de deviner, à la première vue, que la vie des forêts et la vue de la solitude leur étaient nouvelles. La jeune femme surtout ne pouvait cacher son étonnement naïf. Assise près de son conducteur, elle contemplait tour à tour les bois, le lac, le ciel, puis ramenait son regard sur le jeune homme , comme si elle eût voulu lui lapporter sa joie émerveillée.

A la vérité , le paysage qui se déroulait alors sous leurs yeux était empreint d'une grandeur sauvage à laquelle l'habitude de pareils aspects pouvait seule rendre IndifTcrent. A droite s'ëten-

dait une plaine encadrée de hauteurs, au sommet desquelles se déployaient d'immenses forêts, tandis qu'au-dessous, les pentes adoucies étaient tapissées d'herbe fine, que paissaient , de loin en loin, quelques élans. Une brèche, interrompant cette ceinture de montagnes, ouvrait une percée sans bornes , dans laquelle le regard se perdait de vallons en vallons et de collines en collines, jusqu'à Thorizon bleuâtre. A gauche, apparaissait le lac, à peine ridé par une brise mourante et scintillant sous le soleil comme une plaque d'argent moirée par les flammes ; enfin, presque en face, s'ouvrait une immense ravine hérissée de buissons récemment ravagés par l'incejidie et pendant sur des rocs calcinés.

Cependant, quelque digne d'attention que fût le tableau dont nousvenons d'indiquer les principaux traits, le plus curieux de tous ces détails était, sans aucun doute, les personnages mêmes occupés à le contempler. Ces deux figures formaient un contraste si singulier avec ce qui les entourait, qu'il était impossible de les voir, dans cette position et à celte place , sans oublier , à l'instant, tout le reste, pour chercher comment un couple si éminemment civilisé pouvait se

trouver fourvoyé dans les solitudes du nouveau monde.

Leurs vêtements même indiquaient l'imprévu d'un pareil voyage. Ceux de la jeune femme se composaien t d'un par-dessus de soie brune, d'une robe à corsage busqué dont les manches , descendant jusqu'aux coudes, laissaient voir des bras nus et charmants, de gants de filet et d'une mante de soie. On eût pu prendre cette toilette pour celle d'une Parisienne de qualité allant en promenade au jardin dcTorré, si elle n'eût été complétée par un chapeau de paille à la quakeresse , un manteau de castor et des bottines de peau d'élan, piquées en poils de porc-épic.

Ces derniers objets formaient, avec le reste du costume, une opposition qui eût pu paraître choquante , si celle qui les portait n'eût été une de ces femmes privilégiées qui communiquent leurs grâces à tout ce qui les approche, et pour qui chaque parure semble avoir été inventée. Grande, souple et vive, elle avait, dans toute sa personne , un charme ondoyant qui prenait successivement mille caractères. C'était tantôt la pétulance de l'enfant, tantôt la gravité sereine de la jeune fille, tantôt la langueur de la femme

qui s'abandonne. Le reflet de tous ces sentiments passait suecessiveinent dans ses grands yeux limpides , connue les teintes du jour sur un horizon découvert; mais , lorsque ces yeux se portaient sur le jeune homme , toutes leurs nuances faisaient place à l'expression d'une tendresse ineffable.

L'aspect de celui-ci semblait, du reste, justifier cette affection passionnée : sa beauté mâle avait toutes les grâces de la force et delinlelligence unies à la bonté. En voyant de quel regard il enveloppait la femme assise près de lui , on sentait que, pour la préserver du moindre froissement ou de la moindre souillure, il eût jeté sa vie devant elle comme Raleigh jeta autrefois son manteau devant la reine d'Angleterre. II était vêtu d'un habit de chasse serré par un cemturon auquel était suspendu un couteau de veneur, et il portait en bandoulière un fusil à canon damasquiné.

Ainsi que nous l'avons déjà dit , la jeune femme et lui se tenaient assis sur la lisière de la foret, tandis que leurs chevaux, attachés à peu de distance, broutaient paisiblement les plus jeunes pousses des buissons, et que les Ilurons

— esse tenaient, un peu plus loin, groupés autour du bagage. Tous deux contemplèrent longtemps le magnifique spectacle qui se déroulait sous leurs yeux, en se contentant d'échanger quelques regards et quelques étreintes; mais, enfin, la jeune femme étendit la main vers le lac et dit douceiiicnt, comme si elle se paiiait â ellemême :

— C'est donc là-bas?

— Oui, Henriette, répondit tendrement son compagnon; encore quelques heures, et nous serons arrivés à la retraite que nous cherchons.

— Oh ! je voudrais retrancher de ma vie ces heures daltenle! reprit-elle avec une impatience joyeuse.

Le jeune homme la regarda.

— Ainsi , cette solitude ne vous épouvante pas? demanda -t-il.

— M'épouvanter ! ah ! ce serait à moi de vous adresser celte question.

— Pourquoi ?

— Parce qu'en quittant le monde vous renoncez à des plaisirs connus , à des succès certains, tandis que moi je ne fais que passer d'une solitude à une autre ! Seulement, celle que je

quitte était un cachot et celle que je vais trouver est un paradis terrestre.

— Pourvu que le serpent ne cherche point à nous en dépouiller.

— S'il vient, nous le comhatlrons ; le honheur vaut bien qu'on le dél'ende.

— Mais cette défense empêche d'en jouir.

— Ne croyez point cela, Louis. Depuis que je vous aime, nous avons subi bien des épreuves, et cependant elles n'ont pu me dégoûter de la vie ; quand le bonheur a de solides racines , il ressemble à ces arbres que le veut plie, mais qui se redressent aussitôt.

— Repétez-moi cela, Henriette; j'ai besoin de me persuader que cet exil ne vous sera point douloureux.

— Comment le serait-il , puisque vous resterez près de moi? Ce que vous appelez exil n'est que réloigncmenl de tout importun et de tout persécuteur; c'est le droit de vivre avec vous seul et pour vous seul. Quelle plus douce condition pourrait-on me faire ? Nous autres femmes , nous n'ambitionnons point de grands royaumes; le plus aimé est celui que l'on peut enfermer dans ses deux bras !

Louis la regarda d'un air dadmiration attendrie.

— Savez-vous ce que j'éprouve quand vous me parlez ainsi, Henriette? dit-il après un moment de silence ; je suis d'abord heureux, puis l'étonnement me vient...

— L'étonnement?

— Oui, en me rappelant ce que j"ai vu partout , je me demande pourquoi une excej)tion s'est trouvée en ma laveur, et ce que j"ai fait pour mériter une pareille tendresse.

— Vous l'avez cherchée , mon ami , vous lui avez sacrifié votre fortune, votre rang...

— Plus bas, Henriette !

— Que pouvez-vous craindre ? nos guides entendent à peine le français...

— Je le sais, mais voici des gens qui, sans doute, l'entendent mieux.

La jeune femme tourna les yeux vers le côté que son compagnon lui indiquait du doigt, et aperçut trois nouveaux voyageurs debout vis-àvis des Hurons.

— Quels sont ces hommes, Louis? demandât-elle avec une surprise inquiète.

— Des coureurs de bois sans doute, répondit-il.

— Mais n'avez-vous rien à craindre d'eux ?

— Que peut craindre le capitaine Louis de la Roche de la part de compatriotes?

L'aspect des trois étrangers ne pouvait, en effet, laisser aucun doute de leur nationalité. Tous trois portaient le costume canadien 5 leur habit long et sans collet était serré par une ceinture à laquelle pendaient une petite hache et deux poches, ornées de rassade, destinées au plomb et à la poudre. Ils étaient, en outre, chargés d'un sac de voyage retenu par une bandoulière et teuaient à la main des fusils boucaniers.

Au moment où l'attention du capitaine Louis et de sa compagne se porta sur ces nouveaux venus, le plus vieux, qui était un homme de petite taille, mais dont les mouvements fermes et réguliers annonçaient la vigueur, continuait une conversation engagée avec Joseph , le chef des guides.

— De sorte que l'on ne peut naviguer d'ici au Grand-Portage ? demandait-il tranquillement.

— A moins que mon frère ne sache faire voguer une barque sur des lits de rochers et

— cycle sables, répondit le sauvage d'un accent ironique.

— La chasse, au moins, esl-clle abondante?

— Voilà six jours que nos chasseurs laissent la chaudière de voyage vide. ..

— Et la pêche?

— Les ticamangs ont eu peur du soleil; ils se sont enfuis dans les grands lacs.

— De quoi vivez-vous donc?

— De pemican ^ .

— Allons, dit le coureur de bois en se tournant vers ses deux compagnons qui avaient écouté ces explications d'un air de mauvaise humeur, je vois qu'il faudra conlinucp Isi sagamité^ de folle avoine assaisonnée de grenouilles. Ce n'est qu'un dérangement de calendrier ; nous faisons le carême en juillet. Tout a son bon côté, d'ailleurs; si la chaleur nous coupe les vivres et nous ôte les moyens de communication, elle nous préservera de la poursuite des Outagamis '.

' Viande sécliée au soleil et pilée, que l'on emporte pour provision de voyage. * Espèce de bouillie.

— Ou Renards, nom d'une Inbu sau\age.

— Le soleil irempèche point les renards de quitter leurs terriers, observa Joseph.

— Mon frère les aurait-il rencontrés près d'ici? demanda le chasseur.

— A la plaine du Bois-Blanc.

— Et ils étaient nombreux?

— Nos jeunes gens en ont compté six qui dansaient autour d'un cadre ^.

— Ils avaient donc fait un prisonnier?

— Ce n'était qu'une jeune fdle andaste.

— Et les lâches l'ont brûlée?

— Non, le chef pâle n'a point laissé torturer une femme, et nous l'avons délivrée.

— Quel chef pâle? et de qui veux-tu parler ? demanda le coureur de bois.

— De celui qui nous a pris pour guides, reprit le Huron.

— Vous ?

— Regarde derrière toi.

L'aventurier se détourna, et aperçut les deux amants qui l'écoutaient dej)uis uu instant.

— Un gentilhomme et sa dame ! s'écria-t-il

■• Nom donné à l'nppareil iitiquel les Indiens allaclient leurs prisonniers.

étonné ; par saint Lô ! je no savais pas être en si honorable compagnie.

Il avait porté la main à la cas(iiielte fourrée qui lui servait de coiffure ; Louis et Henriette s'avancèrent vers lui en exprimant la joie que leur causait la rencontre d'un compatriote ; mais celui-ci, qui avait poussé une exclamation de surprise au premier mot prononcé par eux et dont les regards allaient du capitaine à sa compagne avec une expression d'incertitude, recula tout à coup en frappant ses mains Tune contre l'autre, et s'écria avec une sorte d'explosion :

— Dieu me damne! je ne me trompe pas, c'est mademoiselle Henriette et M. le comte de Nérac !

Deux cris d'effroi partirent en même temps.

— Ce sont eux, ce sont bien eux ! reprit le coureur de bois, qui continuait à les examiner; expliquez-moi, M. le comte...

— Silence, malheureux! silence, sur ta vie ! interrompit Louis en l'attirant vivement à l'écart.

— M. de Nérac aurait-il quelque chose à craindre? demanda l'aventurier plus bas et avec intérêt.

LE SCEPTRE DE ROSEiC. 2. 7

Le jeune homme le regarda d'un air défiant.

— Qui es-lu d abord? rcpril-il, et d'où sais tu mon nom?

— M. le comte ne me reconnaît point ?

— Non.

— Ni mademoiselle Henriette ?

— Je clierclic en vain...

-- A-t-elle donc tout à fait oublié une ancienne connaissance... le braconnier de la Tremblaic?...

. — Pierre Lalïut! s'écria la jeune femme avec un saisissement mêlé de joie. Est-ce bien vous, mon vieux protecteur, mon ami?...

Elle avait tendu ses deux mains au coureur de bois, qui les prit dans les siennes et les baisa tout attendri.

— C'est la vérité! dit le comte qui s'était également approcbé et qui posa amicalement la main sur l'épaule du cbasseur ; c'est notre brave Pierre au(juel nous devous tant.

— Et qui vous doit encore davantage, M. le comte, reprit Lalï'ut, puisque sans votre protection il traînerait aujourd'hui , comme braconnier, la chaîne des galériens...

— Ah ! Dieu est bon ! s'écria Henriette émue;

car de tous ceux que j'ai connus, vous êtes le seul, Pierre, dont je pouvais désirer la rencontre.

— Et vous la seule que j'aurais demandé de revoir, si j'avais ose faire une telle prière, répliqua le braconnier avec une brusque affection; mais je m'attendais si peu à ce bonlicur, que j'ai peur de rêver. Je me demande si je vois réellement ce que je crois voir; si j'ai bien là sous les yeux mademoiselle Henriette et M. le comte de Nérac...

Louis l'interrompit par un geste d'inquiétude.

— Je ne suis plus le comte, dit-il vivement et à voix basse, je ne m'appelle plus Nérac, mais le capitaine Louis de la Roche.

— Vous ! s'écria Pierre ; vous avez donc quelque raison de vous cacher?

— Les raisons les plus graves !

— Vrai !

— Il y va de mon bonheur et de celui d'Henriette.

— Alors, que les cinq cents diables me brûlent si je desserre les dents ! s'écria Laffut avec énergie; le passé est mort, et je ne connais, dans le présent, que le capitaine de la Roche.

Puis, se rai)j)rochant des deux amants, il ajouta d'un ton d'intérêt mêlé d'inquiétude :

— Mais vous avez donc quelque danger à craindre? Etes-vous sûrs au moins de ne pouvoir être reconnus? Avcz-vous pris toutes vos précautions? Comment nous trouvez-vous ici sous la conduite de ce vaurien de Joseph ? Vous comprenez que ce que j'en dis n'est point par curiosité ; mais je connais le pays, et si je savais ce que vous cherchez...

— Tu sauras tout, interrompit Henriette, et nous te demanderons des conseils.

— Demandez ce que vous voudrez , dit le coureur de bois avec cette rude et cordiale franchise qui force la confiance; vous savez que je suis à vous sang et âme. S'il y a quelque chose à faire, s'il faut aller quelque part, ditesle et j'irai, je ferai!... Miidciiioiselle Henriette n'a point oublié qu'elle m'appelait autrefois, quand elle était petite, son chieii. Pierre ;]c suis le même qu'alors; tout ce que je lui demande, c'est de m'avertir où je dois mordre et caresser.

Comme la jeune fille allait répondre, ils furent iuleiiouipus par l'ai-rivée de deux chaseeurs liurons. dont h» chance avait été plus

heureuse que lesjours précédents. Ils apportaient un masquait et dcuxminks tués au bord du lac. En apercevant cette chasse, les guides et les coureurs de bois poussèrent un joyeux hourra. Le feu (jue l'on avait allumé par précaution, puis néglige, fut vivement ranimé. Les uns coururent couper du bois et puiser de l'eau, tandis que d'autres suspendaient la chaudière. Tous les fronts s'étaient déridés, tous les regards brillaient, toutes les bouches étaient souriantes. A voir la joyeuse agitation des voyageurs, on eût dit que quelque grand événement venait de les arracher à leur apathique immobilité. C'est qu'en effet, aux yeux du sauvage, un repas assuré est une sorte de victoire. Pour lui, une chose domine tout le reste ; la faim ! Elle seule l'occupe et le pousse. Sur du pain de chaque jour, l'homme civilisé peut écouter les voix qui parlent en lui et hors de lui ; il peut continuer ses désirs , les exalter par l'espérance ou le désespoir; mais, chez l'honnne des forêts, le cri du besoin étouffe tous les autres ; la plupart des passions humaines ne sont pour lui que des intérêts secondaires; la graudc affaire, c'est la nourriture ; tout en découle et y retourne; le

mariage, la guerre, la religion ! Le mariage n'est que l'association d'une femme assez forte pour planter le maïs et d'un homme assez adroit pour tuer les bctcs fauves ; la guerre, le droit de dévorer le vaincu ; la religion, une croyance à des plaines bénies, où la venaison ne manque jamais. Au milieu des douces rumeurs des lacs, devant les sublimes horizons, au fond des bois mystérieux , le sauvage n'entend que ce cri perpétuel du ventre. La création n'est à ses yeux ni un spectacle ni une manifestation, c'est un garde-manger à la porte duquel rôde toujours le squelette hideux de la Famine !

Le comte et Henriette profilèrent de la préoccupation de leurs compagnons, pour conduire Pierre à l'écart, afin de lui confier par quel concours de circonstances tous deux se trouvaient si loin de la France, fugitifs et sous un faux nom.

Nous utiliserons également le temps employé à cette confidence pour donner au lecteur quelques explications nécessaires à l'intelligence du dranu- (jui va se dérouler sous ses yeux.

Vinsjt-deux ans avant les événements dont le chapitre qui précède a commencé le récit, vivait en Normandie, près de Dives, et dans la ferme de Gros-Bots, une servante appelée Marine, que ia couleur de sa chevelure avait fait surnommer la Rousse. C'était une pauvre fille sans parents, que le fermier avait prise, toute jeune, pour la garde des bestiaux. Ses cheveux rouges, ses haillons , sa sauvagerie , l'avaient alors fait trouver repoussante à ceux qui la recueillaient,

et cette réputation de Inideur s'était établie dans la ferme, de manière à avoir force de chose jugée. Or, la beauté , quelque visible qu'elle soit, a besoin, comme tout le reste, de l'opinion ; sans ce secours, elle demeure inaperçue. L'âge ôta en vain à Marine sa frusque enveloppe ; en vain fleuiirent les grâces de la jeune fille; la réputation de l'enfant continua à survivre; et lorsque les plus clairvoyants se hasardaient à dire : " Elle se décrasse, la petite, vous verrez qu'elle aura une figure de chrétienne, . le plus grand nombre haussait les épaules en répétant : «( C'est une réputation faite ; depuis qu'elle est petite, on dit dans le pays : Laide comme la Boi(SSie. ■<

Et il n'y avait rien à répondre; l'opinion avait prononcé , et personne n'osait })rotcster contre elle.

Personne , sauf un lionime , pourtant, un élrangei-, établi à Divcs depuis peu, et qui demeurait dans une des cabanes bâties au bord de la nier. Pascal (c'était son nom) prétendait y vivri! du produit de sa pèche, mais les liabilants du bourg assuraient (jue le poisson pris par lui en un mois n'eût point suffi à sa dépense

d'une semaine. Il s'absentait souvent avec sa barque, sans que l'on sût pourquoi, et revenait toujours de ces mystérieuses expéditions la bourse garnie pour quelque temps. Aussi, le nom de contrebandier avait-il été prononcé tout bas, et les maltôtiers le surveillaient- ils avec soin. Mais Pascal s'en inquiétait peu. C'était un de ces hommes aventureux qui aiment à s'appuyer sur leur force, et cherchent les émotions du péril. Élevé à Brest, dans l'atelier des décorateurs de galères, il lavait volontairement quitté pour courir les hasards d'une profession moins paisible , et après avoir été, tour à tour, marin et soldat, il s'était fait contrebandier.

Lui seul, comme nous l'avons dit, osa combattre le préjugé établi contre Marine, et proclamer sa beauté dans le village. La jeune fille fut d'abord presque aussi surprise que les autres. Trompée par l'opinion générale , elle s'ignorait elle-même. Pour la première fois, elle se regarda, osa se comparer aux jeunes filles de son âge, et trouva que le pécheur avait raison !

A la joie de cette découverte, succéda une profonde reconnaissance pour Pascal. En pro*

clamant sa beauté, il la !iii avait, pour ainsi dire, donnée ; il avait les premiers droits à ce trésor découvert par lui. Aussi la gratitude de la Rousse se changea-t-elle insensiblement en un amour que le jeune homme pariagea : le reste se devine. Maîtresse delle-nième, Marine se donna à Pascal presque sans résistance, et, une fois à lui, se laissa aller naïvement à son nouveau bonheur.

Pascal le pariagea avec passion. Nature également facile à emporter dans le mal ou dans le bien, il était à cette époque de la vie où l'àrae cherche sa direction et acceplc la roule qu'on lui présente. Cet amour donna à loulcs ses pensées un nouveau but. Décidé à épouser Marine, il voulut que celle prise de possession de la vie domestique commençât une nouvelle ère pour la jeune fille, et qu'elle pût passer subitement des privations et des rudes travaux de la domesticité à toutes les aisances du chez soi. En consé(pience, il se (il rangé et économe. Son habitation, autrefois délaissée, lui devint chère. Il se rappela son ancienne j)rofcssion pour n)eubler et décorer l'uniciuc; pièce (jui la composait; il lorna de peintures, rappelant, pour

la plupart, les traits de Marine; il cultiva le coin de terre qui entourait la cabane et fit grimper des fleurs le long des croisées. D'un autre côté, ses expéditions secrètes devenaient de plus en plus fréquentes, et, chaque fois, il fixait à leur mariage un terme plus prochain. Enfin, un soir, il annonça à la jeune (ille qu'il partait pour huit jours et que ce serait son dernier voyage !

Marine attendit les huit jours indiqués, mais il ne revint pas; huit autres jours s'écoulèrent également sans qu'il reparût! Avait-il été arrêté? S'était-il enfui? Avait il péri en mer? Toutes les recherches de la jeune fille pour le découvrir restèrent inutiles, et la seule certitude qu'elle put acquérir fut que Pascal était à jamais perdu pour elle.

La douleur lui ôta dahord toute autre pensée que celle de mourir, mais elle allait devenir mère, les soins que réclamait son enfant firent distraction à son désespoir. Elle résolut d'y chercher sa consolation puisqu'elle avait perdu son bonheur. La naissance d'Henriette (car c'était elle) n'obligea point Marine à quitter la ferme. On y eût diflîcilement trouvé une autre

servante aussi probe et aussi laborieuse ; l'intérêt rendit indulgent pour sa faute. Elle dut seulement confier sa fille à la tante de Pierre Laffut, qui habitait, avee ce dernier, à la Tremblaie, une cabane écartée.

Henriette grandit là, protégée, pour ainsi dire, par les regards de Marine, qui trouvait moyen de s'échapper plusieurs fois chaque jour pour venir lui fiiire une caresse. Il s'établit, par suite, entre l'enfant et la mère, l'espèce de tendresse passionnée qu'amènent toujours infailliblement ces relations traversées. Toutes deux, ne pouvant se voir qu'à la dérobée, ne cessaient de se désirer, de se chercher, de s'attendre. Enfin, Henriette approchait de sa dixième année, époque à laquelle le fermier avait promis de l'employer chez lui, lorsque Marine fut subitement atteinte par la petite vérole qui ravageait alors le pays. Les progrès du mal furent si rapides, que, dès le troisième jour, tout espoir était perdu. La malheureuse mère mourut en se refusant la dernière joie de voir sa fille, pour qui elle craignait la contagion, et qu'elle recommanda, par une prière touchante, à ceux qui se trouvaient présents. Tous s'engagèrent à ne

~ Si ~

point l'abandonner; mais l'impression de celte agonie effacée, un seul se rappela sa promesse : ce fut Pierre Laffut.

Henriette atteignit chez lui sa douzième année, partageant la pauvreté de son protecteur, auquel le braconnage fournissait à peine le pain de chaque jour. Enfin , vers cette époque, un hasard lui ayant fait rencontrer M. de Nérac , le vieux comte prit à gré la petite paysanne , proposa à Pierre de s'en charger, et, sur son consentement, l'amena au château.

Placée dans ce nouveau milieu, l'enfant ne tarda pas à laisser paraître la distinction naturelle qui se trouvait en elle, et le comte, frappé de sa vive intelligence, finit par en faire une compagne de jeu et d'étude pour son neveu Louis.

Ces associations bizarres étaient alors en usage chez la plupart des gentilshommes. On plaçait un enfant du peuple près de l'enfant noble comme jouet et comme un moyen d'instruction. C'était lui qui expérimentait les méthodes, qui essayait les maîtres, et déblayait l'abord des études ; son condisciple le voyait faire, puis imitait. On le lui offrait à la fois pour instrument 2- 8

et pour exemple. Le gouverneur disnit à son noble écolier :

— Monseigneur ne voudr;iit pas se laisser dépasser par le fils d'un paysan ?

Et excité par cet utile avertissement, monseigneur se décidait à apprendre assez d'orthographe, d'arithmétique et de blason, pour devenir ce que Ton appelait alors un gentilhomme accompli. A sa majorité, le jeune manant, ainsi éduqué par contre-coup, devenait, selon sa capacité, homme d'affaires, aumônier, ou valet de chambre de monseigneur.

Bien que ce rôle de compagnon d étude fût l)lus rarement joué par une petite fille, le fait n'étant point sans précédents, M. de Nérac pensa que la rencontre d'un sujet comme Henriette était une occasion dont il l'allait profiler. Son neveu témoigna d'ailleurs à l'orpheline, dès le premier instant, une affection dont on espérait profiter pour obtenir une application plus suivie. Le jeune comte abandonna, en effet, toutes ses habitudes j)0ur prendre celles de sa nouvelle compagne, imitant ce qu'il lui voyait faire, sans réclamation, sans einiui, et par cela seul qu'elle le faisiiil. Celte espèce d'empire dllenriettc alla

même chaque jour croissant. Louis ne voulait et n'aimait que par elle. De son côté, la fille de Marine n'avait d'autre pensée que Louis. Elle y rapportait tout ; elle en déduisait tout : chacun semblait vivre de l'autre , et le compléter.

Cette tendresse n'eut point tout de suite nn caractère aussi absolu. Elle grandit lentement avec les années. Ce fut un de ces amours indestructibles qui prennent racine, dès l'enfance, au fond de communes habitudes, se fortifient plus tard dans les épanchenients. et finissent par s'épanouir sous le souffle brûlant de la jeunesse.

Ce monjcnt arriva pour Louis et Henriette ; tous deux découvrirent qu'ils s'aimaient et se l'avouèrent. Quelque immenses que fussent les obstacles qui les séparaient, leur tendresse était plus immense encore. Aussi, bien loin de se laisser aller au désespoir, tournèrent-ils les yeux vers l'avenir, contemplant leurs rêves brillants comme des enfants, qui, ne pouvant retrouver leur route, s'assoiraient tranquillement dans la nuit et regarderaient les étoiles, en attendant le jour.

Une bonne action, pour laquelle ils furent obligés de s'associer, vers cette époque, resserra

encore leurs liens. Le premier protecteur de la jeune fille, Pierre Laffut, avait fini par être surpris en flagrant délit de braconnage sur une seigneurie voisine, et par être condamné aux galères, malgré les démarches d'Henriette et du jeune comte : tout ce qu'ils purent obtenir fut une commutation de peine pour leur protégé, qui fut expédié en Acadie, où quelques condamnés avaient déjà été envoyés comme colons. Pierre Laffut partit, muni de recommandations et d'une somme d'argent (jui devait adoucir son expatriation.

Malheureusement, ce départ fut bientôt suivi de celui de Louis. Le moment était venu de présenter au roi ce dernier descendant de la famille de Nérac. Il dut se rendre à la cour avec son oncle , qui voulait solliciter pour lui un régiment, et (jui , après lavoir obtenu , revint seul à Dives, laissant le jeune homme prendre possession de son nouveau grade. Des craintes de guerre l'obligèrent peu après à [)artir pour l'Alsace où un camp venait de se former; mais cette absence, loin de refroidir la tendresse des deux jeunes ummils, sendtia la développer. Ils avaient trouvé moyen do s'écrire en secret > et

leurs lettres les rendiiicnt sans cesse présents l'un à l'autre. Enfin, la dispersion du camp permit à Louis de revenir au château de son oncle, où il retrouva Henriette plus belle et plus tendre que jamais. Tous deux reprirent leurs douces habitudes interrompues; promenades solitaires, lectures sous les charmilles, longs épanchements entrecoupés de plus longs silences... joies infinies et sans nom que l'on connaît, hélas ! si peu de temps pour les regretter toujours.

Deux mois s'écoulèrent dans cette série d'extases. Mais le bonheur est rarement prudent : l'intimité d'Henriette et de Louis, en devenant chaque jour plus tendre , finit par éveiller les soupçons de M. de Nérac ; des regards dérobés, quelques paroles surprises au passage achevèrent de l'éclairer. H voulut sonder son neveu qui, au premier mot, avoua tout et déclara sa résolution d'épouser Henriette, dès qu'il en serait maître. Le vieux comte comprit que toute discussion serait inutile, et que c'était à lui de rendre impossible la mésalliance qui menaçait de déshonorer sa famille. M. de Nérac était un véritable chef de nom et d'armes, fier, bref,

inexpugnable. Il eût sacrifié le genre humain à son arbre généalogique. Son parti fut pris surle-champ. Il monta un matin en voiture avec Henriette, sous prétexte de voir (juelques voisins, revint seul , trois jours après, et annonça à Louis que son ancienne compagne était entrée au couvent pour n'en plus sortir.

Le premier mouvement du jeune homme fut une explosion de colère. Il reprocha à M. de Nérac sa déloyauté, déclara qu'il arracherait Henriette à sa prison , et voulut quitter à l'instant le château ; mais le comte, qui avait prévu cette révolte, s'était précaii lionne d'une lettre de cachet, au moyen de laquelle le colonel fut arrêté le jour même et conduit au fort de Ilonflcur.

En recourant à ce moyen, alors généralement usité dans la noblesse, M. de Nérac avait espéré que l'ennui de la captivité briserait bientôt la résistance de son neveu ; mais il le connaissait mal. C'était un de ces cœurs simples et forts que rien ne change, parce qu'ils ont choisi avant de vouloir; courages sans incertitudes qu'un vieux écrivain a comparés au cube qui, *^ de quelque côlé qu'on le renverse, retombe toujours sur sa

base. i> Victime d'une autorité arbitraire, Louis ne se laissa ni abattre ni effrayer. Il se trouvait possesseur d'une somme assez forte, au moment de son arrestation, et s'en servit pour gagner le gardien de sa prison. Celui-ci mit quelques amis en campagne, fit faire des recherches , et apprit enfin au colonel qu'Henriette habitait le couvent des Ursulines à Bayeux.

Des lettres furent aussitôt échangées entre les amants. Un plan de fuite, conçu par le comte et rejeté d'abord par la jeune fille , fut enfin accepté après de longs débats. Les deux captifs, aidés par leurs propres gardiens , devaient se rejoindre au Havre, s'y marier secrètement, et monter sur le premier navire qui mettrait à la voile.

Tout s'exécuta comme on était convenu. Le comte, muni de papiers qui le désignaient sous le nom de Louis de la Roche, capitaine de mousquetaires, s'embarqua avec Henriette pour le Canada oui tous deux arrivèrent sans obstacles.

Plusieurs raisons avaient déterminé le choix de Louis pour cette colonie. Outre l'immense étendue de son territoire, qui rendait plus facile d'y vivre caché , et le voisinage des établisse-

monts anglais auxquels on pouvait demander asile, en eas de poursuite, le comte devait trouver là un parent de sa mère, le vicomte dOrmeil, mis, autrefois, au ban de la famille pour une mésalliance, et qui, devenu veuf, était aile, depuis quelques années, dans le Canada, chercher cette vie rude, périlleuse et pauvre qui plaît aux grands courages et aux cœurs en deuil. Louis, qui l'avait vu autrefois, avait gardé un profond souvenir de son mépris pour les préjugés de la naissance, et il ne mettait point en doute qu'il ne trouvât près de lui sympathie, protection.

Son espérance ne fut point trompée. Le vicomte d'Ormeil le reçut comme un fi'ère, approuva ce qu'il avait fait et lui offrit tous les secours dont il pouvait disposer. Mais il ne lui cacha point, en même temps , (jue son séjour à Québec avait mille dangers impossibles à prévoir, comme à éviter. Outre les soupçons que ferait naître l'arrivée d'un capitaine de vingtdeux ans qui débarquait sans lecommandation, sans projets cl en compagnie d'une femme aussi belle qu'Henriette , chaque navii-e venant de France pouvait mettre les deux fugitifs en pré-

sence de quelque ancienne connaissance , dont l'indiscrétion ne manquerait point de les trahir. Un seul moyen s'offrait pour échapper à ce péril 5 c'était de chercher une retraite à l'une des extrémités de la colonie, dans quelque poste assez écarté pour être à l'abri de toute curiosité et de toute rencontre. Tel était le fort du Cèdre, pour lequel le vicomte était chargé de trouver un commandant. Louis, qui ne craignait que d'être reconnu, et, par suite, séparé d'Henriette, déclara qu'il était prêt à accepter ce titre, et M. d'Ormeil lui en fit aussitôt délivrer le brevet. Il lui apprit en même temps que l'olïicier qu'il allait remplacer, et que l'on appelait à un gouvernement plus important, était le chevalier de Roselles, allié à leur famille, connu du comte, et dans la discrétion duquel on pouvait avoir toute confiance.

Ainsi rassurés, les deux amants entreprirent leur long voyage avec la confiance que donnent la jeunesse et le bonheur. Leur ignorance des dangers qu'ils allaient courir devait d'ailleurs les aider à les surmonter. Enveloppés dans leur amour comme les dieux d'Homère dans leurs nuages magiques, ils traversèrent les lacs, les

plaines, les forêts, sans s'apercevoir de la fatigue ni du péril , et tout entiers à leur enchantement.

La rencontre de la jeune fille andastc que Louis avait arrachée aux mains des Outagamis avait été le seul événement de ce voyage. Elle avait suivi quelques jours la petite troupe, entourant son libérateur d'une sorte d'adoration muette et servile , puis elle avait disparu tout à coup, sans que l'on eût pu deviner le motif de sa fuite, ni la roule qu'elle avait suivie.

Nous avons déjà dit que le comte et Henriette avaient conduit Pierre Laffut à l'écart, pour le mettre au courant de ce qui s'était passé depuis son départ de France. Après lui avoir raconté les persécutions ducomtedeNérac, son mariage avec Henriette et leur fuite, Louis expliqua comment la crainte d'être reconnu à Québec lui avait fait accepter le commandement du fort du Cèdre, dont il venait prendre possession.

Le coureur de bois, qui avait écouté tranquillement tout le reste, releva brusquement la tête à cette dernière confidence.

— Le fort du Cèdre! répéta-t-il; mais il a un commandant.

— Le cbevalier de Roselles!

— C'est peut-être son nom. On ne l'appelle ici que le Grand-Aigle.

— C'est lui que je viens remplacer.

Pierre regarda le comte d'un air étonné et inquiet.

— Ah ! vous venez remplacer le Grand-Aigle, reprit-il en allongeant cba(}ue syllabe. Et il n'est pas averti, i)robabIement?

— Non, mais mon arrivée ne peut lui déplaire, observa Louis, car je lui apporte une commission de gouverneur pour les îles.

Le coureur de bois secoua la tête.

— Reste à savoir s'il voudra quitter un nid tout fait, pour s'en bâtir un autre, dit-il. Aux îles il y a des lois qui gênent et des yeux (]ui surveillent; tandis qu'ici, quand on a la force , on a le droit.

— Le chevalier aurait-il abusé de sa position? demanda Louis plus bas.

— Assez pourdevcnir la terreur du pays, répliqua Laffut sur le même ton.

Henriette fit un mouvement.

— C'est étrange, dit-elle en regardant le comte; on vous avait déjà parlé de la même manière au fort du Grand-Portage sans que vous ayez voulu y ajouter foi.

— Et je ne le puis encore, répliqua Louis; j'ai connu le chevalier en France; il est impossible que quelques années l'aient changé à ce point.

— Il ne faut pas beaucoup de temps pour que le meilleur chien gagne la rage, observa Pierre, et, quoi que puisse penser M. le comte, Dieu le préserve de faire obstacle au commandant!

— Pourquoi cela ?

— Parce que c'est un homme qui, pour se faire une route , imite les chasseurs de buffles et brûle tout devant lui !

Henriette ne put retenir un geste d'effroi : le comte s'efforça de la rassurer par un sourire.

— Dans tous les cas, dit-il , le Grand-Aigle, comme vous l'appelez, n'a point la prétention,

je suppose, de résister aux ordres du roi , et. quand je lui aurai montré mon brevet, il faudra bien qu'il cède la place.

— Je n'en sais rien , dit le coureur de bois, je n'en sais rien. M. le comte ! Nous avons aussi, nous autres, des commissions du roi qui nous autorisent à trafiquer jusqu'au cent vingtième degré, ce qui n'empêche pas le commandant de nous interdire la traite avec toutes les peuplades voisines , et de nous tendre des pièges au besoin.

— Parce que vous faites concurrence à son propre commerce.

— !M. le comte n'est-il pas également un concurrent?... Puis, je voudrais ne pas être obligé de dire ces choses, mais il faut bien que vous soyez averti... On ne voit |)as souveutdans nos forêts de figures comme celle de madame la comtesse... et le Grand-Aigle ne fait pas moins de cas des belles femmes que des belles fourrures !

— Quoi! tu le supposerais capable de quelque violence?... s'écria Louis. Non, non, c'est impossible! on aura calonuiié le chevalier; tu auras été trompé...

— Je n'ai point été trompé , dit Pierre avec

insistance ; il y a six mois à peine que les Miamis ont voulu assiéger le fort, parce que le commandant avait enlevé deux de leurs femmes.

— Et il les a rendues?

— Mieux que cela ! il a fait avertir les Illinois, qui ont attaqué les villages des Miamis et les ont forcés à lever le siège.

— Il entretient donc des relations avec toutes les peuplades?

— Par le moyen d'une jeune fille sauvage qu'il a adoptée, et dont il se sert pour ses missions secrètes. Les Peaux Rouges accusent même cette fille de répandre sur eux des maléfices au profit du Grand-Aigle.

— Et tu crois à ces folies?

— Je ne dis pas cela , mais la vérité est que la mort a l'air de se tenir à ses ordres. Aussi M. le comte fera bien de réfléchir avant de se mettre à la discrétion du commandant, car, sur mon honneur et sur mon salut , c'est le dernier homme du Canada à qui je voudrais me fier.

Louis essayait de douter encore, mais les questions qu'il adressa au coureur de bois

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