VI. l'entente avec l'occident
les quelques phrases qu'il écrit à leur sujet, dans son chapitre des semi-ariens, composé au plus tard en 377, font connaître suffisamment les dispositions où il était. Leur orthodoxie est indiscutable : ils ne font plus mention, même en passant, du nom de créature, mais reconnaissent comme consubstantiel le Père, le Fils et le Saint-Esprit, trois hypostases, une substance, une divinité conformément à la vraie foi (1). Il souhaite que l'orthodoxie de Mélèce soit aussi franche et regrette que plusieurs de ceux qui sont en communion avec lui et sa communauté blasphèment l'Esprit-Saint, le traitant de créature étrangère à Dieu (2). L'allusion est ici évidente à Eustathe de Sébaste, « le chef de file de l'hérésie des pneumatpmaques », comme l'appelle Mélèce, dans la lettre aux Occidentaux, écrite en 377. Longtemps il avait été, gr&ce à l'amitié de saint Basile, en communion avec Mélèce, mais une rupture éclatante avait eu lieu, qui malheureusement n'avait pas empêché son hérésie de nuire à la réputation doctrinale de ses anciens amis (3).
Rentré dans son diocèse, l'évêque de Salamine voulut continuer l'œuvre entreprise à Antioche. Basile reçut de lui un chaud plaidoyer en faveur de Paulin. Il répondit en remerciant vivement Epîphane de sa charité dans Tuniverselle froideur, mais sut, avec une parfaite courtoisie, lui faire entendre
:i;Ep. haer. 73. n.34.
:2, Epiph. h. 73. 3'â-35.
.3; Voir les diverses lettres de Basile à ce sujet et, en sens contraire, Touvrage de Loofs et son article sur Tévcque de Sébaste dans RE« Cette réhabilitation paraîtra à tout lecteur bien informé partiale et peu justifiée (cf. Holl. Amphilochiuê, p. 121 note 2). Mélèce serait Tautcur responsable de la rupture entre Basile et Eustathe, parce qu*il avait supplanté ce dernier !
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S. BASILE ET S. BPIPHANB 197
que, malgré son désir de runion^ il ne pouvait abandonner la cause de Mélèce (1).
« Pour TEglise d'Antîoche, — je dis celle qui s'accorde dans la même doctrine, — le Seigneur me donne de la voir quelque jour unie ! Elle risque d*ètre en proie plus que d'autres aux embûches de l'ennemi mal disposé pour elle parce que c'est d'abord là que s'est établi le nom de chrétien. Voici que Thérésie est séparée de l'orthodoxie et celle-ci est divisée en elle-même. Le premier qui a parlé franchement pour la vérité et a combattu ce beau combat au temps de Constance est le très vénérable évêque Mélèce ; mon Eglise l'a gardé dans sa communion l'aimant extrêmement à cause de cette vaillante et inlassable résistance. Nous le conservons donc dans notre communion, jusqu'à présent par la grâce de Dieu et nous le garderons si cela Lui plalt. D'ailleurs le bienheureux pape Athanase venu d'Alexandrie désirait tout à fait obtenir sa communion mais, par la malice des conseillers» l'union fut différée pour un autre temps, ce qu'il ne fallait pas.
« Nous n'avons jusqu'à présent, admis la communion d'aucun de ceux qui sont venus ensuite, non pas que nous les jugions indignes, mais parce que nous n'avons aucune raison pour condamner Mélèce» Pourtant l'on nous a dit bien des choses sur les frères, mais nous n'y prêtons aucune attention parce qu'en face des accusateurs ne sont pas présents les accusés, selon ce qui est écrit : « Est-ce que notre loi juge l'homme avant de l'entendre et de savoir ce qu'il fait? (Joan., VII, 5.) » Ainsi nous ne pouvons
(1) Epist. 2j8.
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XI, l'entente avec l'occident
encore leur écrire, très honoré frère, et nous ne devons point y être forcé. Il conviendrait d'ailleurs à ta disposition pacifique de ne pas unir l'un et diviser l'autre, mais de rattacher par l'union à celle qui existait la première, les parties séparées. Ainsi prie d'abord, puis autant que tu le peux, exhorte-les à rejeter de leurs âmes l'ambition et à rendre la force à l'Eglise, à réprimer la fierté des ennemis par leur réconciliation. J'ai d'ailleurs eu l'âme bien consolée de voir ton exactitude ajouter aux autres expositions de la foi belles et précises, qu'il est nécessaire de reconnaître trois hypostases. Par suite, que les frères d'Antioche apprennent de toi cette doctrine. D'ailleurs ils l'ont certainement déjà apprise^ car évidemment tu n'aurais pas décidé de communiquer avec eux, si tu n'avais pris garde spécialement à ce point. »
La question des hypostases agitait alors passionnément Antioche. On a vu que Vital accusait Paulin de sabellianisme. Basile, dans sa lettre au comte Térence, s'était lui aussi fait l'écho de cette accusation et montrait le danger de la formule : une seule hypostase. Flavien et Diodore ne s'élevaient pas avec moins de force contre cette même manière de voir. Les Pauliniens se défendaient sans doute en invoquant l'exemple de l'Occident et en expliquant le sens orthodoxe de leur doctrine. Ils craignaient de retrouver l'arianisme sous la nouvelle formule. Le symbole de Nicée était, par sa lettre, favorable à leur attitude et le S3mode d* Alexandrie avait bien nettement expliqué dans quel sens les deux emplois du mot hypostase étaient légitimes. Le vocabulaire avait cependant assez évolué en Orient pour qu'un orthodoxe aussi intraitable qu'Epiphane adoptât
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LA QUESTION DBS HYPOSTASBS 199
comme seule bonne la formule des trois hypostases. Elle avait l'avantage d*opposer nettement l'idée de personne à l'idée de substance tandis que l'ancienne synonymie d'ousic et d*hypostase prêtait à l'équi* voque et que le mot prosôpon restait suspect. Les Pauliniens eussent sagement fait de se conformer sur ce point à l'usage des autres Orientaux et de leur ami. Ils s'obstinèrent dans leur isolement, et comme Paulin se montra facile à accorder sa communion aux disciples de Marcel que l'Orient avait toujours condamné, il accrut encore les soupçons et le mécontentement de ses adversaires. La synodique aux évèques d'Occident s'en fait l'écho.
D'Antioche la querelle des hypostases s'étendit jusqu'aux solitudes environnantes et gagna même les monastères de Palestine. S. Jérôme ne s'}' trouvait point encore. Après quelques mois passés à Antioche, dans la demeure de son ami Evagrios, il s'était retiré au désert de Chalcis. Autour de lui, on prit vivement parti en faveur des trois hypostases et on le pressait de déclarer sa foi. Incapable d'apprécier la situation exacte des partis et la vraie portée de la controverse, il résolut de s'adresser directement au pape Damase (1) pour savoir avec qui communiquer en Orient. Sa lettre débute par un réquisitoire où il oppose les perpétuelles discordes de son paA's d'adoption à la foi inébranlable de Rome. C'est pourquoi il a recours au successeur de Pierre. « Avant tout, fidèle au Christ, je m'unis de communion à ta béatitude, c'est-à-dire à Ja chaire de \ Pierre. Sur cette pierre je sais qu'est bâtie l'Eglise.
Quiconque aura mangé l'Agneau hors de cette maison
1) Ep. Hieron. 15. fin 370 ou 377.
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est un profane. Si quelqu'un ne se trouve pas dans cette arche, il périra quand régnera le déluge. Et comme, pour mes crimes, j'ai émigré dans cette solitude qui limite la Syrie aux confins de la barbarie et que je ne puis, quand tant d'espace nous sépare, demander toujours à ta Sainteté le saint du Seigneur, je suis ici les confesseurs égyptiens tes collègues et, à l'abri de ces gros transports, petite barque, je me blottis. Je ne connais point Vital, je repousse Mélèce, j'ignore Paulin. Quiconque ne recueille pas avec toi, disperse, c'est-à-dire qui n'est pas du Christ est de l'Antéchrist. »
Il expose alors sa manière de voir sur la question des hypostases : c'est la contre-partie exacte de la lettre à Térence. « Maintenant donc, ô douleur ! après la foi de Nîcée, après le décret d'Alexandrie auquel s'unit l'Occident, le nom de trois hypostases est exigé de moi Romain par la progéniture arienne des campagnards (les Méléciens). Quels ap6tres, je vous prie, ont écrit cela ? de quel nouveau maître des nations, de quel Paul est cet enseignement ? Nous demandons ce qu'ils peuvent bien penser qu'on entende par trois hypostases : trois personnes subsistantes? ils l'affirment. Nous répondons que c'est là notre croyance. La pensée ne suffit pas, ils demandent encore les termes parce que je ne sais quel venin se cache sous les syllabes. Nous crions : si quelqu'un n'admet pas les trois hypostases au sens de trois êvuTiocraTa, c'est-à-dire trois personnes subsistantes, qu'il soit anathème ! Et parce que nous ne disons pas les termes, on nous déclare hérétiques. Mais si quclqu^un, entendant par hypostase l'ousie, n'affirme pas une seule hypostase en trois personnes, il est étranger au Christ et sous cette confession
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S. JKRÔMB A DAMASB 201
nous sommes brûlés du cautère de l'union avec vous.
(« Décidez, je vous supplie, si cela vous plaît, et je ne craindrai pas de parler de trois hypostases. Si vous Tordonnez, qu'on fabrique une nouvelle foi après celle de Nicée et, orthodoxes, professons notre croyance dans les mêmes termes que les ariens. Toute Técole des lettres profanes ne connaît comme hypostase que Tousie. Et qui, je vous prie, parlera ouvertement, d'une bouche sacrilège, de trois substances ? 11 n'y a qu'une seule nature divine qui existe véritablement. Ce qui subsiste ne possède pas d'ailleurs mais est son propre bien. Les autres choses qui sont créées, même si elles paraissent être, ne sont point, parce qu'un temps elles n'ont point été et que cela peut de nouveau ne pas être qui n'a pas été. Dieu seul qui est éternel, c*est-à-dire qui n'a pas de commencement, possède véritablement le nom d'essence. C'est pourquoi il dit à Moïse du sein du buisson* : « Je suis celui qui suis (Ex. IV, 14) » et encore : « Celui qui est m'a envoyé. » II y avait certes alors le ciel, la terre, les mers ; comment Dieu s'arroget-il le nom commun d'essence d'une manière toute propre? Parce qu'il est la seule nature parfaite et qu'en trois personnes subsiste la divinité une qui existe véritablement et est une seule nature. Quiconque dit qu'il y a trois, c'est-à-dire trois hypostases, c'est-à-dire trois substances, sous le couvert de la piété s'efforce d'affirmer trois natures. S'il en est ainsi, pourquoi des murs nous séparent-ils d'Arîus puisqu'une même perfidie nous unit? Qu'Ursîn s*unisse à ta béatitude, qu'Auxence s'associe à Ambroîse! La foi romaine en soit préservée! Que les cœurs religieux des peuples n'acceptent
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point un tel sacrilège ! Qu'il nous suffise de dire une seule substance» trois personnes subsistantes, parfaites, égales, coéternelles. Qu'on taise trois hypostases, s*il te platt, et qu'une seule soit gardée. Ce n'est pas un bon signe, quand, sous le même sens, les paroles sont diA^erses. Que la croyance dont je viens de parler nous suffise. Ou, si vous estimez bon que nous disions trois hypostases avec leurs interprétations, nous ne refusons pas, mais croyez-moi, le poison est caché sous le miel; l'ange de Satan s'est transfiguré en ange de lumière. Ils expliquent bien « h3*postase », mais, quand je dis ce qu'ils exposent, ils me jugent hérétique. Pourquoi tiennent-ils si anxieusement à un mot? Que se cachet-il sous un discours ambigu ? S'ils croient comme ils expliquent, je ne condamne point ce qu'ils conservent. Si je crois comme ils feignent de penser, qu'ils me permettent à moi aussi sous mes paroles de dire leur sens.
a C'est pourquoi, je supplie ta béatitude par le Crucifié, salut du monde, par la Trinité consubstantielle, de me donner par tes lettres la permission de taire ou de dire les hypostases. Et, de peur que l'obscurité du lieu où je vis ne trompe les porteurs de la lettre, veuille transmettre tes écrits au prêtre Evagrios que tu connais bien. En même temps, fais-moi connaître avec qui je dois communiquer à Antioche, parce que les campagnards, unis aux hérétiques de Tarse (1), ne désirent s'appuyer sur l'autorité de votre communion que pour
1 Je ne vois d*autre explication à ce mot qu*unc allusion à Diodore, le chef des méléciens ; comme il n*était pas encore évèqûe de Tarse, S. Jérùmc confirme ici ce que j*ai affirmé plus haut sur sa véritable patrie, Tarse et non Antioche.
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