‹ Le schisme oriental du XIe siècle (volume 2)Chapitre 54 sur 106 · Saint Jean Damascène, De fide orth · texte numérisé non relu

Saint Jean Damascène, De fide orth

5. Saint Ambroise, De dignitale conditionis humanae, lib. I (Migne, Pat. get XVH, pp. 1015-1016).

ont suivi deux routes différentes, et de là sont venus ces malentendus qui ont dégénéré en querelles et donné lieu à de multiples traités sur la procession du Saint-Esprit, dans lesquels chacun des deux adversaires veut prouver que la doctrine de l'autre ruine entièrement le dogme de la Trinité, Les traités de Photius contre les Latins et les réponses qui leur furent faites, restèrent jusqu’au concile de Florence le grand arsenal, où les uns et les autres puisaient leurs arguments. Du 1x° au xv' siècle, aucun argument nouveau ne fut, pour ainsi dire, trouvé; c'est donc à Photius qu'il faut se reporter si l'on veut avoir une idée des discussions familières aux contemporains de Michel Cerularius.

Photius aborda surtout ces questions dans son Encyclique aux évêques d'Orient ‘ et dans son 7raité sur le Saint-Esprit ?. Un seul et même reproche domine ces deux ouvrages : les Latins changent la monarchie lrinitaire en une dyarchie ou en une tétrarchie qui dégénère fatalement en pol ythéisme : «at de Gullétay chv povaoylav Mbeuv, xal unôè Frroy ris 'EXAnvns pubooyias, rhv r@v Xproruavüv omzpérretv Üeohoyiay.… ?» D'après lui, en effet, la double procession du Saint-Esprit rend d'abord incompréhensible la nature propre de chaque personne. Le Père n’est plus parfait, puisqu'il n’est pas le seul principe de l'Esprit; il faut que le Fils complète son hyposlase *. D'autre part, et c'estévidemment la doctrine de Saint-Auguslin qui est visée, si le Fils a la même qualité de procession que le Père, il n’y a pas de raison pour ne pas transférer au Père toutes les propriétés du Fils et, en particulier, celle d'être engendré”. Enfin, la doctrine de saint Jean Damascène, d'après laquelle tout ce qui n'appartient pas en commun aux trois personnes, n’est possédé en propre que par l’une d'entre elles, est ruinée. Si, d'une part, l'Esprit procède du Père et du

+ Migne, Pat. gr., t. CI, pp. 726 et suiv.

. 1d., pp. 181 et suiv.

Id, p. 247

. Traité sur le Saint-Esprit, p. 294 ab.

. Id., p. 297 a.

Le Père est à la fois pour l'Esprit une cause prochaïne et une cause éloignée ‘, et, comme la Trinité n'est pas soumise à la durée, il se trouve que simultanément le Père fait procéder de Ini l'Esprit et engendre le Fils qui, à son tour, fait procéder de lui l'Esprit. L'Esprit se trouve donc à la fois procédant du Père et engendré par le moyen du Fils ?. A ces arguments, Photius joint un grand nombre d'autorités tirées de l'Évangile ou des Pères. Ilse montre, en somme, soucieux de pousser jusqu'à ses dernières conséquences la doctrine de saint Jean Damascène, pour enfermer les Latins comme dans un tissu de contradictions.

Ceux-ci ne pouvaient pas toujours suivre leurs adversaires, du moins à cette époque, dans ce dédale d'arguties et de sophismes. Ils se éontentaient de rester attachés à la doelrine de saint Augustin ét de répondre aux Grecs en leur opposant l'autorité de l'Évangile. Telle fut la position que prirent, à l'époque de Photius, Ratram, moine de Corbie, dans son traité contre les Grecs (868) *, et, à la fin du xr° siècle, Pierre Damien, dans son traité sur la Procession du Saint- Esprit ‘. Ratram essaya, du moins, de répondre au reproche d'obseurilé lancé par Photius, et chercha à expliquer les rapports des trois personnes suivant la double procession. « L'Esprit, dit-il, est né du Père afin qu’il procède du Fils, et, de même qu'en naissant du Père, le Fils a reçu de lui sa substance, il a reçu ‘aussi le pouvoir d'envoyer l'Esprit de vérité, en le faisant procéder de lui “. » L'harmonie se trouve donc rétablie et elle est encore confirmée par la consubslanlialité des trois personnes ; c'est là, d'après l'auteur, la dernière explication de la double procession.

Tel était, vers 1054, l'état dans lequel était restée la diseussion, qui devait être bientôt reprise par les théologiens. Il

. Traité, p. 341 à : « Mpoctyès xal réfpw. »

3. Contra Græcos opp Migne, Pat. lal., t. . 299 et suiv. . De Processione Spir. Sancti, Migne, Pat. lat., , pp. 633 et suiv. . Ratram, 1, 3,

blâmé Michel Cerularius d'avoir négligé ceile question, comme à dessein, et d’avoir fait porter la lutte sur des objets moins importants. Mais ce n'était pas seulement de l'opinion des évêques et des savants que se préoccupait le patriarche. Il voulait agir, avant tout, sur le peuple, ct il crut sans doute avec raison que les questions de rite et de discipline l’entraineraient plus facilement qu'une discussion théologique. Il n'en faut pas moins retenir que, pour l'élite des Grecs, la doctrine romaine sur la procession du Saint-Esprit était dès cette époque un motif suffisant de schisme.

rieurs, la conversion du peuple russe au christianisme !. Des questions aussi palpables avaient chance d'émouvoir le peuple mieux que les querelles abstraites sur la procession du Saint-Esprit. Les Byzantins ne pouvaient tolérer le scandale qu'offraient chaque jour sous leurs yeux les prêtres latins qui consacraient le corps du Christ avec du pain azyme, Il faut même voir, dans l'indignation excitée chez eux par ce spectacle, la cause des violences populaires qui ensanglantèrent, à plusieurs reprises, la lutte entre Michel Cerularius et Rome.

La meilleure preuve de l'importance que les contemporains attachaient à une question qui nous paraît aujourd'hui si mince, c'est la place qu'elle tient dans les négociations relatives au schisme. Si quelques esprits, que leur largeur rendait clairvoyants, comme Dominique, patriarche de Venise, el Pierre, patriarche d’Antioche, n'y virent pas un obstacle à l'union des deux Églises, il n'en fut pas de même des principaux combattants, c’est-à-dire de Léon IX et de Michel Cerularius. Ce fut avec acrimonie que Léon d'Achrida soumit la question à l'évèque de Trani, et ce ton devint de plus en plus marqué dans les polémiques suivantes. Les lettres de Léon IX gardèrent encore une certaine mesure, mais nous avons vu avec quelle violence le cardinal Humbert et le moine Nicétas en vinrent aux mains. Ils avaient, en effet, la conviction profonde qu'ils combattaient pour les intérêts les plus sacrés de l'Église. À côté de la question de forme, se posait un problème dont la solution leur paraissait être la vie ou la mort. « C'est donc en vain, écrit le patriarche de Grado à celui d'Antioche, que les bienheureux Pierre et Paul ont prèché en Italie, si l'Église occidentale est privée de la béatitude de la Vie Éternelle. Car si l'oblation du pain non fermenté n’est pas le corps du Christ, nous sommes privés de la Vie*, » Enfin, une autre raison, détermina Michel Ce-

1. Chronique de Nestor. Traduction Léger, p. 89. 2 Will, pp, 207 (iv}-208 : « Frustra quippe beatissimi Petrus et Paulus in

des Pharisiens ‘? » Paul, qui était pourtant un Israélite, n'at-il pas hautemement aboli toutes les prescriptions légales #? C'est de lui que l'Église grecque a reçu ses usages; les azymes sont donc devenus impuissants à assurer le salut *. Et, faisant allusion aux débats qui divisaient les premiers chrétiens au sujet de l'observance de la loi mosaïque par les Gentils, il s'élève à des considérations plus hautes, pour montrer que l'histoire de l'humantié se résume en une ascension continue, Elle est partie des idoles pour s'élever jusqu'aux azymes; mais elle a dépassé cette période, elle est initiée désormais aux divins mystères qui lui permettront d'entrer dans le royaume de Dieu“.

Les mêmes idées se retrouvent dans le traité de Nicétas Pectoratus, et les métaphores y sont encore plus hardies que celles de Léon d'Achrida. « Ceux qui participent aux azymes, dit-il, au début de son traité, vivent à l'ombre de la loi; ils prennent leur nourriture à la table des Hébreux, et non à la table réelle et vivante, qui est celle de Dieu 5. » Tel est le molif perpétuel qui revient dans tout son traité. Au contraire, « ceux qui marchent dans la pleine lumière de la grâce mangent le pain qui est le corps du Christ et boivent son sang immaculé ; ainsi s'établit entre eux tous la mème communion qui les unit au Christ et, comme il est dit, ils sont purifiés de toute souillure * ». Nicétas déclare même, d'après saint Jean ?, qu'il y a dans le pain trois principes vivants, l'esprit, l'eau et le sang : au contraire, les trois éléments des azymes, la farine, l'eau et le feu ne répondent pas aux paroles de l'Évangile *. Enfin, du moment que le Christ a

4. Paulov, Recherches critiques sur la polémique. 2. Pauloy, id. p. 34.

3 Id.

Page 1