‹ Le schisme oriental du XIe siècleChapitre 175 sur 324 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

d’avoir confondu le suprasubstantiel et le consubstantiel. « De même, lui dit-il, que Jésus reste le Seigneur, bien qu'il nous soit consubstantiel, de même le pain des tables humaines nous est consubstantiel, mais le pain de la table divine nous est suprasubstantiel \ » C’était là, en réalité, une querelle de mots. Le raisonnement de Nicétas revenait à dire qu’il était plus facile d’admettre que le corps du Christ se transformât en nous-mêmes, si l’on employait du pain fermenté. Humbert lui répondait avec raison que, pour qui admet le dogme de l’Eucharistie, il n’y a aucun inconvénient à ce que ses espèces consistent en un peu de pain différent du pain ordinaire.

Restant au point de vue théologique, Nicétas Pectoratus et Pierre d’Antioche portèrent contre les Latins une accusation qui dut paraître beaucoup plus grave que la première. Dans son second traité adressé aux Latins et aux Arméniens, Nicétas dit que ceux qui mangent des azymes sont des disciples d’Apollinaire, parce qu’ils regardent le corps du Christ comme dépourvu d’âme, àtj/j yov 1 2. De même, dans sa lettre au patriarche de Grado, Pierre insinue que les Latins en se servant d’azymes « risquent de tomber dans l’hérésie d’Apollinaire. Il osait dire que le Fils et le Verbe de Dieu, né de la Sainte-Vierge, était venu habiter un corps dépourvu d’âme et d'intelligence ; sa divinité, ajoutait-il, en tenait la place. De même ceux qui distribuent les azymes participent à une chair morte et dépourvue de vie 3 ». En effet, d’après Apollinaire de Laodicée, le seul moyen d’expliquer l’unité de l’Homme-Dieu, c’était d’admettre que le

1. Traité d’Humbert, Will, pp. 137-138 (1-4) : « Quia Dominus Jésus quamvis nobis humanitate sit consubstantialis ; sic et humauæ mensæ panes, licet sint consubstantiales sibi, mensæ tamen divinæ panis supersubstantialis est eis. »

2. Nicétas, ns p i ’Ev Ç<3 p. to v xal’AÇûpuv. (Hergenrœther, Monumenta ad Pholium pertinentia , pp. 151-152.)

3. Will, p. 225 ( xxm), 30-31 : « O’. 8è x£5v àî^juwy psxsjroyxsî xivSuvsûoua'i XavOivovxsç si, xr,v xoü ’A—oTOuvaptou irspuxi-xsiv a’psaiv. ’Exsïvoç yàp s£>p.a povov <%>X0V xa‘ “vouv èxoA; jur.aev eiitsîv, AaësTv xàv Vlov xai Adyov xoü 0eoO Ix tt,î iyti; napOsvou, àpxsiv Adywv àvxl i}/ujrr,<; xal voè; x4,v 6sdxr,xa. Kal ot xà aÇuua TpoaxO|j.iÇovxss vsxoiv aâpxa xat oùy i Çoiaav itposséoouatv. »

LES QUERELLES LITURGIQUES

Christ n’avait eu de l'homme que la chair et les basses facultés, tandis que sa divinité avait tenu la place de l'âme. On ne voit donc pas très bien comment ceux qui emploient les azymes sont disposés à adopter l’idée que la chair du Christ est une chair morte, puisqu’au contraire leur ferme conviction est que le miracle qui transforme les espèces dans le corps du Christ peut bien aussi donner au pain azyme la vie qui lui manquait. Seules, dit Humbert, dans son Dialogue, la consécration et la coopération de la Sainte- Trinité transforment le pain dans la chair de Jésus-Christ \ Et plus haut il montre avec raison que le miracle qui opère celte transformation avec du pain azyme n’est pas plus grand, s’il s’agit de pain fermenté. Croire que ce pain possède, en dehors du mystère, une force spirituelle supérieure à celle des azymes, c’est lui attribuer une âme, c’est tomber dans l’hérésie des Manichéens, d’après lesquels il n’y a pas dans la nature un seul objet inanimé 1 2. Il faut donc avouer que les arguments théologiques des Grecs étaient d’une grande faiblesse ; aussi essayaient-ils d’attirer leurs adversaires sur un autre terrain.

IL — Avec un sens assez profond des cérémonies religieuses, ils se défendaient surtout à l’aide d’arguments symboliques. Pour eux l’azyme est l’objet mort, inanimé, dont l’ancienne loi avait doté les Juifs; le pain fermenté est la vie elle-même que le Christ est venu apporter avec la loi nouvelle. Ils ne craignent même pas d’appeler l’étymologie à leur secours. « Le mot apxo;, levain, dit Léon d’Achrida, dans sa lettre à l’évêque deTrani, vient de aï pu, èîtatpu, et signifie porter en haut; car le ferment et le sel lui donnent cette chaleur et cette élévation. Quant aux azymes, ils ne diffèrent en rien d’une pierre sans âme, d’une brique d’argile ou d’une tuile qui gît à terre et adhère au sol desséché. Moïse décréta que les Juifs les mangeraient une fois l’an avec accompa-

Page 1