CHAPITRE Y
craint de donner le titre impérial à des barbares, la scission a été consommée. Les empereurs d’Orient et leurs sujets n’ont pu se résoudre à dépendre, au point de vue spirituel, d’un étranger affranchi des lois de l'Empire et protégé, sujet même des rois barbares, usurpateurs de la pourpre impériale. Les Césars byzantins ont eu longtemps la prétention de nier l’histoire et d’être les seuls successeurs d’Auguste ; Nicéphore Phocas signifiait à Luitprand que son maître n’était qu'un roi, p */}£, indigne de porter le nom de (Baa-ùsûç. Il n’est donc pas étonnant que depuis l’époque de Charlemagne un conflit permanent ait existé entre les deux empires et que les papes, auteurs de la fondation du nouvel Empire d'Üccident, aient souvent été considérés à Byzance comme des ennemis. Dans sa lutte contre Rome, Photius s’appuya sur ce sentiment; et au xe siècle l’ambassade de Luitprand montra combien il était encore vif. Les Byzantins voyaient dans les Occidentaux des sujets rebelles ; empereurs et patriarches de Constantinople étaient donc, par un accord tacite, les ennemis du pape, les chefs naturels du schisme qui devait séparer les deux Eglises.
En était-il ainsi au xie siècle ? Y avait-il entre les empereurs de Byzance et les empereurs germaniques un antagonisme pareil à celui qui avait existé sous les Ottons, alors que les empereurs byzantins tentaient de repousser l’invasion allemande en Italie, rétablissaient de force l’hellénisme dans son ancien domaine de la Grande-Grèce et songeaient môme à reprendre leur ville impériale de Rome? Les circonstances étaient au contraire tout autres et les changements survenus en Occident avaient amené un revirement de la politique byzantine. Un nouvel élément, la puissance normande, était venu rendre plus embrouillé encore le problème de la domination de l'Italie, et, devant ce danger subit, les adversaires de la veille avaient dû se rapprocher. Les compagnons des fils de Tancrède, après avoir été longtemps à la solde des uns et des autres, travaillaient désormais pour eux-mêmes et chacun de leurs progrès était une nou-
LES CAUSES POLITIQUES DU SCHISME 2H
vcllc menace pour les empereurs germaniques dans la personne de leurs alliés, les ducs lombards, pour les papes désireux de conserver le patrimoine de saint Pierre et pour les empereurs byzantins maîtres de l'Italie méridionale. Devant ce danger commun, nous l’avons vu, les trois puissances firent cause commune. D’habiles politiques, tels que le Lombard Argyros, parvinrent à sceller entre elles des alliances et il est inutile de rappeler quel rôle la question de l’Italie méridionale joua dans les événements du schisme. Mais, loin d’être une cause de désaccord, cette question était, au contraire, pour Léon IX et Constantin Monomaque, un puissant motif d’union. Occupé par les Petchénègues sur le Danube, par les Russes dans la mer Noire, par les Turcs en Arménie, l’empereur Constantin IX ne pouvait songer à faire de progrès en Occident ; il était, au contraire, trop heureux de trouver un allié aussi puissant que le pape qui consentît à le secourir et l’aidât à défendre ses possessions d’Italie.
Loin d’avoir déterminé le schisme, les rapports politiques qui existaient au xie siècle entre l’Orient et l’Occident auraient dû avoir dans les questions religieuses un résultat pacifique, et nous savons bien que, s’il n’en fût pas ainsi, ce n’est ni l’empereur Constantin IX, ni le pape Léon IX, et encore moins l’empereur Henri III qu’il faut accuser. Le seul coupable fut Michel Cerularius qui se joua des intérêts les plus puissants de tous ces souverains et brisa, dans la personne d’Argyros et des légats, tous les liens qui les réunissaient. Après un court moment de soumission marqué par sa lettre à Léon IX et dû sans nul doute à ces mômes questions politiques, il rejeta toute espèce de compromis et, sans considérer ni l’Italie, ni l’alliance avec le pape contre les Normands, il précipita l’Eglise grecque dans le schisme et força l’empereur Constantin IX à désavouer sa propre politique. Il semble donc, à première vue, que le schisme ait eu justement pour cause la prédominance des intérêts religieux sur les questions politiques, puisqu’à ce moment ceux-ci étaient un motif de