CHAPITRE V
rapprochement, ceux-là une cause d’éloignement. Il ne faut pas se hâter de porter un jugement si absolu, mais chercher d’abord si l’explication que n’ont pu nous fournir les relations extérieures de l’Empire ne se trouve pas dans le jeu des intérêts et des intrigues si multiples qui formaient la trame de la vie politique à Byzance.
Un fait demeure acquis de toute cette étude, c’est que le schisme, dont l’empereur et le pape étaient si éloignés, a été voulu d’une volonté ferme par Michel Cerularius. 11 a choisi le moment le plus favorable pour agir ; il a attendu que le pape eût été vaincu par les Normands; il a combiné son attaque à l’avance et, comme un bon général ne laisse rien au hasard, il n’a rien négligé pour se procurer des alliés et parmi les évêques d’Orient et dans le peuple de Constantinople. Il peut donc revendiquer le schisme comme son œuvre et c’est surtout dans sa personne que nous devons chercher les raisons qui peuvent expliquer ce grand événement. Peut-on dire que sa conduite fut déterminée uniquement par des motifs religieux? Son zèle était-il sincère lorsqu’il voulait sauver de la damnation éternelle l’Eglise romaine en lui démontrant que ce qu’elle prenait pour le corps du Christ n’était qu’un symbole emprunté à la loi judaïque? En un mot, Michel Cerularius n’a-t-il été poussé vers le schisme que par une haine véritable des usages qui n’étaient pas ceux de l’Eglise grecque? Nous avons de graves raisons d’en douter.
Et, d’abord, il est bien certain qu’en lançant contre les Latins toutes ces attaques, il était persuadé de leur justesse. Comme tous les Byzantins du xie siècle, même les plus modérés, il était convaincu, au fond de lui-même, de la supériorité des usages de l’Église grecque sur tous les autres. Sa sincérité ne peut là-dessus être mise en doute; mais cette sincérité même ne se faisait-elle pas la complice inconsciente de desseins plus profonds et dénués de tous Tapports avec 1 intérêt religieux ? Presque tous les Byzantins avaient sur ces questions les mêmes idées que Michel CcTularius et
LES CAUSES POLITIQUES DU SCHISME
pourtant tous ne pensaient pas qu’il fût nécessaire de les dénouer au moyen d’un schisme. Cet événement même n’eut pas le caractère d’enthousiasme spontané qui distingue les grands mouvements religieux. Tout fut froidement calculé et arrêté d’avance jusqu’aux émeutes par lesquelles le patriarche força la main à l’empereur. Loin de ressembler à une guerre sainte prêchée contre des Infidèles, les événements de 1054 présentent au contraire l’aspect d’une négociation diplomatique ou d’une de ces batailles savantes dans lesquelles les deux adversaires usent de marches et de contremarches pour ne rien livrer à l’ennemi et profiter de toutes ses fautes. La mauvaise foi même déployée par Michel Cerularius, et dans son attitude vis-à-vis des légats qu’il chercha à faire assassiner, et dans sa correspondance avec le patriarche d’Antioche dans laquelle il travestit et rend odieuse la conduite de ses adversaires, suffit à le rendre encore plus suspect. Il faut donc reconnaître que si le zèle et même l’intolérance religieuse l’ont poussé à l'action, ces sentiments étaient subordonnés à une cause plus profonde, extérieure à tout intérêt ecclésiastique, en un mot à un dessein politique.
Et, en effet, le schisme de 1054, qui paraît un événement anormal si on l’isole des circonstances au milieu desquelles il s’est passé, s’explique tout naturellement si on lui donne la place qui lui convient au milieu des plans que dut agiter Michel Cerularius. Nous l’avons vu, ce n’était pas précisément le patriarcat, mais l’empire qu’il avait recherché dans sa jeunesse *. Après avoir rêvé d’occuper le trône de Constantin IX, il ne voyait pas dans la chaire de Sainte-Sophie une suffisante compensation, si elle ne lui donnait un moyen d’arriver, sinon à l’apparence, du moins à la réalité du pouvoir suprême qui avait failli être son lot. N’ayant pu devenir le maître de l’État, il résolut d’englober dans sa domination et l’État et l’Église. Le schisme avec Rome ne fut qu’un des moyens qu’il employa pour atteindre ce but.