‹ Le ScorpionChapitre 3 sur 9 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

^uand le réglementaire eue sonne les cinq, tenant le manche de la grosse ^^fv^ cloche à deux mains, sans cesser de causer avec le P. Ulrich — le mouvement se ralentit peu à peu dans la cour des Polytechniciens.

Le ballon, globe énorme de cuir, côtelé comme un fruit monstrueux, que les amateurs se renvoyaient à distance d'un coup sec du coude, de Pépaule ou du genou, s'abattit sur l'aire durcie du sol, ricocha deux ou trois fois, et finalement

alla rouler sur l'asphalte du hangar, où le questeur— préposé au soin des jeux — le ramassa.

Maintenant, de tous les points de l'immense cour, les groupes d'élèves convergeaient lentement vers la porte des corridors, où les chefs de rangs, deux gaillards de six pieds, s'étaient posés debout comme deux jalons. Derrière chacun d'eux, une file se formait peu à peu.

Le P. Ulrich, depuis un moment, les mains rentrées dans les manches de sa lévite, — car ce matin de mars était froid, — battait la semelle contre le soubassement de la façade.

Huit heures sonnaient... Il cria au réglementaire qui riait avec un camarade .

— Eh bien, Delâger... Cette clocher... A quoi pensez-vous donc?...

La double file des élèves se mit en mouvement ; tout en montant les escaliers vers les études, des propos s'échangeaient à voix basse.

— Tu y vas, toi, Ithier?

— Au Luxembourg.-... Pas moyen, mon petit... Privé de sortie pour avoir introduit un livre.

— Quel livre?

— Ivanhoc! . . . C'est raide, de vous coffrer pour ça... Je ne sais pas qui me l'a pris dans mon pupitre. Ça doit être Malescot.

— Il n'y a que lui qui fouille les bureaux. . Enfin tu piocheras toute la journée, c'est très

sain. Moi, je pense pouvoir entrer au Sénat. Mon père connaît Chesnelong.

— Ce sera drôle, cette discussion de l'article 7... Je crois que les jésuites sont fichus, du coup... Tant pis; moi, je l'aimais, cette vieille boîte.

Au bout du corridor du premier étage, une soutane apparut, devant la statue peinte de la Vierge.

— Qu'est-ce que c'est que cette tête-là ? demanda Ithier.

— Tu ne l'as pas encore vu ? C'est le scorpion des cyrards. Il y a cinq mois qu'il est ici. Je l'ai rencontré le lendemain de son arrivée. Je ne sais pas d'où il vient, mais il avait l'air rudement ahuri!...

Auradou, les bras pendants, — les mains croisées soutenant la serviette, attendait que le flot des élèves fût écoulé pour continuer sa route et descendre au rez-de-chaussée où se trouvait la classe des candidats à Saint-Cyr dont il suivait les cours... Les élèves, en passant, le regardaient.

— Bonne tête de scorpion, ne trouves-tu pas?

— Il n'a pas l'air d'être à la noce, ici, cristi ! . . . Il doit filer un mauvais coton, — car il a maigri de moitié depuis quelque temps.

— Ce sont les « math » qui opèrent... Quelle idée aussi, de se faire scorpion pour suivre des cours de cyrards!...

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BIBUOTHÉCA

Dès que le chemin fut libre, Auradou reprit sa marche et descendit lentement l'escalier. Il s'appuyait à la rampe, se' sentant faible, comme chaque matin à cette heure-là, depuis quinze jours. De fait, il avait beaucoup changé depuis son arrivée rue des Postes...

En bas, une bouffée d'air frais, venue de la cour par la porte grande ouverte, l'enveloppa comme un suaire humide. Pris de défaillance, il s'appuya à la rampe; — il se sentait brisé de fatigue, les os douloureux, — le cœur mal affermi, comme le passager qui quitte un navire.

Quelqu un lui frappa légèrement sur l'épaule, et une voix dit derrière lui :

— Cela ne va donc pas, cher abbé ....

Jules se retourna.

— Tiens! fit-il avec un rayon de plaisir dans les yeux, qui lui rendit un instant son regard d'autrefois. C'est vous, Moriceau?... Non, je ne suis pas brillant ce matin... C'est cet affreux froid .

Moriceau, un petit « taupin » brun, à grands yeux bleus, l'air intelligent, se récria:

— Froid r Vous plaisantez... A peine s'il a gelé blanc ce matin. Dans deux heures d'ici, vous allez voir un soleil splendide; — un vrai soleil d'Austerlitz. pour éclairer le triomphe de la bonne cause, — le rejet de l'article 7, et tout

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ce qui s'en suit... Car, ajouta-t-il, l'article 7 sera rejeté, c'est le Frère Agapit qui l'a dit.

— Vrai? fit Auradou, suivant Moriceau dans le corridor vide...

Il aimait ce garçon, toujours de bonne humeur, — dont il avait fait la connaissance dès les premiers jours.

— Parfaitement, reprit le jeune homme.

Lagrange et Siebecker ont été le consulter hier soir dans sa sacristie. Il leur a fait une réponse sibylline. . . Personnellement, je n'ai rien compris ; mais Lagrange, qui voit toujours quelque chose, déclare que cela indique clairement la victoire.

Auradou sourit et murmura :

— Vous n'êtes pas respectueux, Moriceau. Celui-ci devint sérieux.

— Allons donc!... Vous savez bien que je respecte infiniment le Frère Agapit, qui est un vieillard et, de plus, un saint... seulement, comme prophète, ajouta-t-il en plissant la lèvre, je trouve qu'il manque de clarté... Excusez-moi, je me sauve, voici le Père Gombert.

Le Père Gombert était ce fameux algébriste qui professait, à la rue des Postes, le cours préparatoire des candidats à Polytechnique. Auradou vit Moriceau le rejoindre, et le maître et l'élève pénétrer dans leur classe, en causant amicalement.

En même temps, des piétinements se firent

entendre de partout. Les élèves, ayant été prendre leurs cahiers en étude, se rendaient aux divers amphithéâtres... Tout près d'Auradou, les saintcyriens débouchèrent, de grands garçons bien mis, dont la tenue contrastait avec la mise insoucieuse des taupins. C'est avec eux qu'il suivait les cours scientifiques.

Il les précéda, redoutant d'être mêlé à leur foule, entra le premier dans la salle, salua le P. Chabrier, son professeur, et gagna sa place. Il s'était installé tout en haut de l'amphithéâtre, à gauche, près des fenêtres. Sur l'étroite table inclinée, trouée par les écritoires de plomb, il posa sa serviette, tira son cahier et sa plume, et vint regarder à la vitre, tournant le dos aux saint-cyriens qui entraient...

Comme l'avait dit Moriceau, la journée s'annonçait superbe. Le ciel avait une blancheur à peine bleuâtre, tant il restait de vapeur dans les hautes atmosphères. Mais ces vapeurs tamisaient une lumière qui, comme elle, semblait flottante, insaisissable, diffusée partout, — la lumière des matins de printemps, aux ombres à peine lavées de violet... Et ce coin de Paris entrevu souriait sous cette poussière de clarté, un Paris inconnu, fait de jardins de couvents et de cours d'écoles, de grandes aires carrées et désertes, alternant avec les amas de verdure, celles-ci toutes jeunes, si crues et si claires qu'elles gênaient l'œil, —

le premier frottis d'un peintre qui reviendra sur son ouvrage.

— Est-ce qu'on va se taire, là-bas r fit une grosse voix.

Auradou tressaillit et revint à sa place. C'était le P. Chabrier qui avait parlé, imposant silence à ses saint-cyriens. Debout, derrière sa chaire, appuyé des deux poings sur le pupitre, il attendait, dardant ses petits yeux colères, perçants comme des vrilles.

Le silence s'établit. Alors le jésuite se retourna vers le tableau noir, montrant son grand dos voûté où la soutane blanchissait vers les omoplates , et son crâne nu couronné de cheveux rougeâtres. D'un mouvement rythmé, il passait l'éponge sur le tableau où s'allongeait le mot « scorpion, » écrit en lettres d'un pied par quelque farceur à l'adresse d' Auradou.

Puis il commença, la craie à la main :

— Soit T un polynôme entier en x...

Les plumes couraient, maniées par les doigts gourds que le froid rendait malhabiles. Auradou, lui aussi, avait commencé à écrire. Il alignait machinalement les équations, sans parvenir à fixer sa pensée. Son cœur était gros, — d'une tristesse de petit enfant qu'on a laissé seul, et qui se sent abandonné et souffrant... Même, cette caresse du printemps revenu, — cette première journée ensoleillée qu'il voyait après les

mois d'hiver remplissait d'une confuse révolte et lui glissait des larmes au bord des yeux... Ses tristesses intimes contrastaient trop crûment avec la gaité de l'année, — et il lui remontait du fond de l'âme toutes les rancunes, toutes les désillusions lentement amassées pendant cinq mois de séjour.

Il était venu dans cette grande maison de prêtres pour réchauffer sa vocation, pour jouir de cette communauté de premiers chrétiens dont lui avait parlé le P. Jayme... Dans ce but-là, il avait dû se briser le cœur, se faire à lui-même une si cruelle blessure qu'elle saignait encore. Et voici que, cinq mois écoulés, il se sentait aussi étranger, aussi seul que le jour où il avait franchi le seuil de l'école. Sans doute, les Pères l'avaient bien accueilli, le recteur surtout, cet homme admirable vers qui l'attiraient toutes les sympathies de son cœur et à qui, s'il eût osé, il eût voulu confier ses misères... Oui, on lavait bien accueilli; mais il n'était pas encore, il le sentait bien, le « frère » de tous ces religieux qui l'entouraient. Vivant de leur vie, il gardait une place à part. On le menait jusqu'à la porte du temple et on fermait cette porte sur lui, le laissant dehors.

Etait-ce une épreuve? Si c'en était une, il la trouvait trop dure et trop longue ; épuisé d'isolement et de langueurs, envahi par ce besoin de

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partir, de revoir le pays — qui résumait maintenant toutes ses volontés.

Auradou avait cessé d'écrire. Ses yeux, d'abord perdus dans le vague, se fixèrent sur son voisin de droite, grand saint-cyrien à figure de fille, les cheveux blonds bouclant naturellement. Vite dégoûté de prendre des notes, celui-ci avait d'abord fourré ses mains dans ses poches, et maintenant, s'étant réchauffe, il dessinait sur son cahier, à la place du théorème absent, un profil de boulevardier, le paletot serré, le chapeau bas, à bords étroits, de la saison.

Auradou, inconsciemment le regardait faire. Actuellement, le saint-cyrien, qui avait vraiment un certain talent de fantaisiste, chiffonnait une silhouette de femme, la robe collante comme un fourreau, largement arrondie aux hanches, et s'épanouissant au-dessus du cercle mince de la taille, en une poitrine proéminente.

Quand il eut fini, il bâilla, puis appela à mi-voix le camarade assis devant lui.

— Boiscolin !

L'autre se retourna paresseusement.

— Qu'est-ce que tu me veux ?. . .

— Regarde!

Il lui passa le dessin en murmurant :

— Framery — notre pieux camarade Framery, le fils bien aimé du P. Chabrier, tel que je l'ai rencontré l'autre soir de sortie, devant Tortoni.

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Boiscolin sourit en regardant l'œuvre; puis, prenant la plume à son tour, ajouta deux ou trois traits grossiers qui en firent une obscénité.

Il le rendit à Château-Grandry, en ayant soin de le faire passer sous les yeux dAuradou. Celui-ci rougit brusquement et affecta de prendre fiévreusement des notes.

Chàteau-Grandry se tordait de rire sur son banc.

— Pas mal, fit-il.

— C'est la -scène finale, reprit Boiscolin : Framery succombant à la tentation... Dis donc, ajouta-t-il, viens-tu chez Matha, ce soir?...

— Non. Mon oncle veut absolument m'cmmener au Sénat.

' — Voilà ce que c'est que d'avoir des oncles au Luxembourg. Moi, je laisse les sénateurs se dépêtrer, et je vais avec mon frère rue de Téhéran... Oh! à propos de Matha, une bonne histoire de mercredi dernier...

Il se rapprocha, se tournant tout à fait et s'appuyant du coude contre la table, Château- Grandry, intéressé, se penchait aussi pour entendre l'histoire...

— J'arrive chez elle, poursuivit Boiscolin, vers une heure après-midi... Tu sais quelles sont deux sœurs, dix-huit et vingt-quatre ans. Elles ne m'avaient pas entendu venir, — car il y a trois épaisseurs de tapis partout, là-dedans.

Malgré lui, Auradou écoutait. Les paroles sifflantes lui entraient dans les oreilles.

Boiscolin conclut :

— Tu vois ça d'ici... Je t'assure que c'était un spectacle tout à fait réjouissant...

L'ostiaire, dont les lèvres tremblaient, voyait aussi, comme s'il y eût été, la scène décrite par Boiscolin... Chaque matin, c'était son supplice que ces conversations qu'il lui fallait entendre, et qui roulaient sur les distractions de Boiscolin pendant les vacances et les sorties. En vain il s'efforçait de tenir son esprit ailleurs... Tout ce qui se disait à côté de lui se gravait dans sa mémoire, rendu plus saisissant par sa propre imagination, — lui révélant un Paris lubrique et vicieux, le Paris du soir qu'il avait entrevu en arrivant.

A un éclat de rire involontaire de Boiscolin, le P. Chabrier se retourna, et cria de sa voix d'ancien orlicier de mer :

— Allons, au fond! Est-ce fini, Boiscolin, Château-Grandry et les autres!...

L'ostiaire sauta sur son banc comme si c'était lui qu'on interpellait.

Maintenant les deux saint-cyriens se taisaient et consignaient sagement les théorèmes. Lui ne pouvait prendre sur lui de continuer à écrire. Il regardait ces jeunes gens courbés sur les tables autour de lui. Les uns travaillaient; les autres,

un plus grand nombre, le regard indécis, rêvaient... Ils iraient dans leur famille, ceux-là, le soir même. Ils avaient des frères, des mères, ils n'étaient pas des étrangers là où ils iraient. Auradou les envia et son envie se mêlait de mépris et de rancune. Comme il les jugeait légers tous, et pervertis et égoïstes. Il était arrivé au milieu d'eux, lui, paysan de Gascogne, avec le respect des Languedociens pour les noms de vieille noblesse, les noms bien sonores qu'on a vus dans les histoires de France. Et voilà qu'il les trouvait, ces fils de croisés, précocement débauchés, insoucieux de l'avenir, n'ayant des principes religieux que la forme, — s'amusant au plaisir grossier de dire devant lui des choses obscènes, — recommençant chaque jour l'inepte plaisanterie de ce mot — scorpion ! — écrit partout où il passait : au tableau, à sa place, sur le givre des vitres, pendant l'hiver... Piqûres d'épingles, — qui lui faisaient mal comme des plaies.

... La classe finissait. Les élèves se levèrent et se précipitèrent vers la porte, en grande hâte... Ils se bousculaient vers les dortoirs, à qui le premier prendrait son chapeau et son pardessus, — car déjà, au parloir, les parents attendaient...

Auradou sortit le dernier. Comme il passait devant la chaire, le P. Chabrier, qui rangeait ses papiers, l'interpella

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— Hé bien, jeune homme! comment allonsnous? Toujours fatigué? Crebleu! il faut reprendre le dessus, comme un homme!

Jules s'arrêta, baissant les yeux... Il ne trouvait pas une parole... L'ancien marin lui faisait peur.

En ce moment, pourtant, celui-ci avait l'air presque bon. Sa face creusée grimaçait un sourire, et ses yeux roux atténuaient leur flamme.

— Ha! ha! reprit-il. Nous regrettons le pays, le grand frère... Crebleu!... Et puis, les élèves font des misères? Je vois ça, le matin... Bons enfants, tout de même, vous savez. Je les connais, moi, crebleu. De rudes officiers que ça fera ! . . .

Pour le coup, Jules éclata... Puisque le jésuite l'y poussait, il déchargerait son cœur. Bons, ces jeunes gens? Non, bien sûr, ils ne l'étaient pas. Les spéciaux, peut-être, autant qu'Auradou les connaissait, ils semblaient sérieux, travailleurs, polis. Mais les saint-cyriens, non... Ils ne savaient que marquer leur mépris à un étranger, et parler de femmes, de chiens, de chevaux...

— Ta, ta, ta!... interrompit le P. Chabrier, en entraînant le jeune homme dans le grand corridor, où déjà des élèves, — les plus vite prêts, — couraient vers le parloir... Vous n'y entendez rien du tout, mon ami... Vous les trouvez jeunes? La belle affaire, ils n'ont pas

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vingt ans! Parce qu'ils parlent quelquefois de femmes, vous les jugez pervertis... Mais, malheureux, songez donc un peu à ce que c'est que ces garçons!... Tous riches... Tous, dès quinze ans, hommes du monde. Ils ont été au Bois, tout petits, avec leur mère, en bébés anglais... Ils ont su le nom, — à dix ans, des créatures qui s'étalaient dans une Victoria, devant la leur... Pendant les vacances, ils mènent la vie de château, grandes chasses, rallies, représentations d'amateurs. Il faut une rude vertu, crebleu, pour rester un Eliacin dans ces conditions-là!...

A ce moment, un élève, petit et trapu, jolie tête brune et pâle, les dépassa, et, tout en courant, les salua.

— Tenez, fit le P. Chabrier en posant sa main gauche sur le bras d'Auradou, — celui-là, le connaissez-vous?

— De Framery, je crois...

— Oui... mon préfet de congrégation. Voilà un exemple de ce que peuvent donner ces qualités d'insouciance et d'enthousiasme, quand elles sont bien dirigées. Celui-ci a eu le bonheur d'avoir une sainte pour mère. Ce sera un héros, un Lacordaire, un Albert de Mun, un Lamoricière... Pur comme une vierge, — brave comme une lame d'épée, enthousiaste comme un preux — du moyen âge. Trouvez-moi de ces âmes trempées ailleurs que chez nous!...

Auradou ne répondit pas. Personnellement il n'avait rien à reprocher à ce Framery qui le saluait toujours correctement, s'ils se rencontraient. Et il eut même, aux derniers mots du père, un mouvement imperceptible de fierté, comme un commis qui s'enorgueillit de l'inventaire du patron.. .

Tous deux — le jésuite et l'ostiaire — ne parlant plus, avaient atteint l'extrémité du grand corridor, le point où il se retourne à angle droit vers la cour du parloir... De là, le regard percevait d'enfilade les deux ailes principales de l'immense Ecole, qui s'ouvraient pareilles à des nefs d'église, pavées de larges dalles, les murs surchargés de tableaux racontant des épopées guerrières ou de saintes légendes.

Une vraie foule d'élèves dégringolait maintenant les escaliers, bruyante, excitée, avide d'air libre. Le flot porta insensiblement les deux soutanes vers la cour du parloir. A travers des cloisons vitrées, la salle ouvrait ses profondeurs, toute tapissée de cadres, toute peuplée de chaises. Les parents inscrivaient des noms sur les billets bleus, verts, jaunes, suivant les divisions — des messieurs corrects, de vieux réactionnaires à deux cravates, — un ancien général de l'Empire, autour duquel se pressait un peu de curiosité. Puis des femmes, adorablement chiffonnées, des fillettes blondes, de petits frères

ayant la casquette bleue de la rue de Madrid ou de Vaugirard, qui sortaient aussi ce jour-là — pâles, délicats, emmitouHés comme des enfants de riches.

A gauche, le fantôme du P. Ducoudray, l'ancien recteur, fusillé pendant la Commune, s'enlevait en blancheurs de marbre sur un socle noir.

Tel qu'il roula, — la poitrine trouée déballes, — au pied du mur de la rue Haxo, — son masque austère contracté par la courte agonie, la main crispée sur un pavé saillant, — on avait voulu qu'il fût là, au milieu de ceux qu il avait aimés, — résumant dans sa mort les fastes sanglantes de l'école Sainte-Geneviève.

Debout sur le seuil de la cour, le P. Chabrier regardait déborder le flot des élèves. Comme il y en avait!... Comme la prospérité de la maison — toujours accrue depuis vingt-cinq ans, s'affirmait glorieusement dans cette arfluence!... L'orgueil du triomphe luisait dans le sourire fixe qui creusait plus profondément les rides du père, en travers des joues... Il vit passer tous ses chers saint-cyriens, corrects et boulevardiers, habillés par le bon faiseur, soigneusement gantés. Tous le saluaient et lui souriaient en camarades; mais si leur regard rencontrait Auradou, debout à côté du Père, — il devenait glacial et méprisant...

... La porte extérieure de l'école se referma sur le dernier sortant. Un soleil splendide chauffait maintenant la petite cour carrée du parloir, donnant en plein sur la plaque de marbre qui décore sur toute la longueur le mur de droite, — ainsi qu'une gigantesque pierre tombale.

Tous les noms de ceux qui tombèrent, fils de l'Ecole, sous les balles prussiennes, sont écrits là en lettres d'or; et à côté de leur nom celui de la bataille qui les vit tomber. L'épopée de nos désastres est là page par page : des noms de batailles se répètent dix, vingt fois : Reichshoffen, Gravelotte, Coulmiers, — Gravelotte surtout. Et au-dessus plane la fière devise des Macchabées :

<( Mieux vaut mourir à la guerre que de voir les malheurs de notre nation — et des saints. »

Debout à la même place, les yeux d'Auradou avaient suivi ceux du P. Chabrier sur le marbre lumineux. Ils parcouraient silencieusement ce long martyrologe, presque tous des noms de nobles : de Château-Bernard, d'Etracy, de Berthomon...

Alors, le jésuite, lisant dans la pensée du jeune homme, l'enveloppa d'un regard de triomphe, et d'un geste brusque, droit, montrant la plaque :

— Tenez, fit-il : Voilà comme ils meurent, ces beaux fils! ...

U seuil de sa chambre, Auradou, en se séparant du P. Chabrier, eut un court éblouissement, — une de ces faiblesses comme il en ressentait de si fréquentes, à présent. Il s'appuya du coude et du front contre le chambranle et attendit là un instant, défaillant, rompu... Quand un peu de force lui revint, il entra, se jeta sur son fauteuil de paille, et, les coudes sur la table, le front dans ses mains, s'immobilisa dans une rigidité de cadavre, comme s'il se fût senti impuissant à mouvoir ses membres perclus...

Décidément, c'était bien fini : Paris le tenait. Son organisation râblée de paysan était vaincue... Oh! ce mal de Paris, d'abord insinuant, insaisissable, le picotement d'un bouton qui vient, — puis éclatant, aigu comme une fièvre, — il le connaissait bien, et son souvenir en marquait les étapes. 11 l'avait senti venir dès la première heure, durant la première nuit passée sur la couchette de fer de sa cellule...

LE SCORPION Ilf

Quelle nuit! Jamais il ne pourrait l'oublier... Sa fenêtre, si large et si haute, découpait, cette nuit-là, sur le fond du ciel, un rectangle rougeâtre, qui peu à peu lui était devenu gênant comme un œil ouvert sur une fournaise. Il se rappelait qu'il s'était levé, avait ouvert la croisée, cherchant à clore les persiennes, les doigts meurtris aux ferrures rouillées... Il n'avait pas pu; sa peau se glaçait au vent; il avait refermé la fenêtre avec colère... Recouché, le sommeil était venu tout d'un coup, — mais non pas ce sommeil de laboureur qu'il avait au pays... Cette fois, quand il s'était réveillé, à cinq heures, les paupières si appesanties de torpeur que le Frère Agapit avait dû le secouer par l'épaule, il s'était assis au bord du lit, vaguement troublé, en chemise, les jambes pendantes. Et, avant de chercher à s'expliquer où il était, ce qu'était cette chambre à meubles rares où la lumière d'une bougie grandissait — il avait spontanément cherché à renouer la chaîne interrompue de son rêve.

Qu'avait-il rêvé?

Pour la première fois, éloigné de cent lieues de cette souple fille qui lui avait frôlé le corps, il avait eu, là, dans cette maison austère, sur ce lit de moine, la sensation nette qu'elle était sienne. Réveillé maintenant, il s'alanguissait inconsciemment dans le souvenir, comme les

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amants au matin des nuits communes. Et il était resté des minutes et des minutes sur le lit ouvert, les pieds ballants.

Puis, rendu à lui-même et à sa volonté, il avait secoué sa songerie. Se voyant en chemise, il avait eu, comme le premier homme, honte de sa nudité. Et, tandis qu'il enfilait sa culotte noire, ses bas noirs, tandis qu'il se plongeait la face dans l'eau, il répétait :

— Mon Dieu ! ayez pitié de moi, je suis un misérable et un lâche...

. . .Les premiers jours qu'il passa rue des Postes, il eut si peu le temps de se replier sur lui-même qu'il ne souffrit pas. Il se sentait seulement rapetissé, écrasé par cette immense Maison...

Elle s'étendait sur tout ce coin de la montagne, en bâtisses neuves, en vieilles masures décrépites, en cours, en parcs, — à n'en point voir la fin. Les corridors dallés s'enfonçaient dans l'ombre comme des nefs -, les escaliers enlevaient en l'air leurs larges volées de pierres, jusqu'à des hauteurs d'où l'on découvrait tout Paris. En bas, ils s'abîmaient vers des profondeurs où l'ostiaire se perdait quand il s'y risquait, — des cryptes fraîches, des souterrains transformés en réfectoires, ou bien vides, effrayants de solitude...

Durant les classes et les études, il régnait sur mur cela un silence de catacombes. On eût dit

un village mort, abandonné de ses tenants. Puis, à un carillon de cloches, la vie renaissait, des foules écroulées dans les escaliers, des hurlements plein les cours, — l'exagération du bruit après l'accablement du silence.

Bientôt, l'isolement d'Auradou, dans cette immense demeure, lui pesa... Les Pères, toujours bienveillants pour lui, le traitaient en élève ; les élèves accueillaient avec défiance cette soutane mêlée à leurs rangs — avec défiance, parce que ce n'était pas celle d'un jésuite. — Ce fut l'instant où, retrouvant la place libre dans ce cerveau que la nouveauté du milieu ne captivait plus, les souvenirs se reprirent à affluer, le cher temps disparu... Pendant des heures, il se mit à rêver, à refaire avec une persistance de monomane le voyage de son passé, s'exaspérant de ne pouvoir ressusciter nettement les images des êtres qui lui tenaient le plus au cœur : Pierre, le P. Jayme, Jeanne...

Car il osait évoquer même celle-là, convaincu qu'il le pouvait sans crime — à condition de ne pas se délecter mentalement et de ne pas la désirer.

Pourtant, il s'énervait, il s'anémiait. Un matin, en ouvrant ses rideaux, au retour de la messe basse servie au P. Chabrier, il vit les silhouettes d'arbres des Irlandais toutes blanches ; des flocons blancs descendaient derrière la vitre. C'était

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lhiver. Et quel hiver! Il fut terrible. Une température de Sibérie, la Seine gelée, des traîneaux sur les avenues, de grands feux sur les places, où les passants faisaient hâtivement provision de chaleur. Auradou souffrit affreusement. Il n'était pas bâti pour ce froid-là, lui, l'enfant des pays qui n'ont presque pas d'hiver. Cette brutalité de la saison le brisa tout de suite, comme ces pierres très dures qui, la gelée venue, tombent en poussière. Il souffrait de partout... Autour de son esprit une nuit lourde allait s'obscurcissant. De rares lueurs traversaient cette nuit : c'étaient les lettres du pays : lettres de Pierre venues de Nicole, lettres du P. Jayme, timbrées de Bordeaux.

Rien de plus différent que la langue parlée par ces deux affections égales, Pierre était bref dans sa phrase : il essayait d'être ferme et d'encourager son petit : mais la tendresse du frère faisait éclater les mots.

Le jésuite, lui, écrivait des lettres de vingt pages, sur du papier écolier, la marge pliée comme pour le manuscrit d'un sermon... Et quelles jolies lettres, quelle phrase littéraire, limpide, originale, — l'ampleur du grand siècle tempérée de modernité, — une amplification éblouissante laissant tamiser la chaleur de son grand amour. L'ostiaire lisait avidement celles-ci comme celles-là. Les premières, pourtant, le

troublaient davantage. A présent qu'il était si loin de son frère, il comprenait, suivant le mot évangélique, — quomodo amabat eum!... Et puis, les lettres de Nicole avaient le parfum lointain de la terre. Il reconnaissait le papier à carreaux bleus dont lui-même se servait naguère, dans ''ancienne auberge. Le timbre avait été acheté au petit débit qui faisait face à la Maison Verte. . . C'était Castille, le facteur, qui avait porté la lettre à Aiguillon. ..

Dans sa solitude, Auradou, le cœur saignant, aima quelqu'un. Ceux dont le cloître mure l'horizon comprendront seuls une pareille tendresse : car, si toutes les âmes contiennent le coin mystérieux où elle peut naître, les seuls cloîtrés sont descendus assez profondément dans la leur pour l'y trouver. Dès le premier jour de son arrivée, l'ostiaire avait été appelé devant le recteur, le P. de l'Etang. Et tout de suite, au contact de cet homme admirable, beau comme un héros de livre, éloquent même dans les conversations vulgaires, il s'était senti conquis... Certes il aimait toujours l'autre jésuite, le P. Jayme. Mais il donna à celui-là une tendresse tout autre, quasi mystique, une dévotion comme on en a pour des saints particuliers que cherche la prière — termes invisibles — au delà des statues de pierre et de bois. Longtemps il avait caché en lui-même son secret jaloux. Puis, un jour, il s'était trahi

devant Moriceau, le seul confident qu'il eût trouvé parmi les élèves. Et voilà qu'il avait rencontré chez le jeune homme un écho vibrant de son enthousiasme... Il l'eût rencontré chez tous les élèves. Tous ressentaient pour cet homme aux allures de patricien, au verbe de poète, rarement aperçu, dont les yeux trahissaient l'intelligence et la bonté, — une dévotion ardente et irréfléchie, — de ces dévotions asiatiques qui font qu'on se jette sous le char du maître, content si le fer des chevaux vous creuse la chair, et si les roues vous broient les os. Tendresse fugitive, du reste, chez Auradou, et qui ne devait guère pénétrer profondément dans son cœur.

Vers la fin de février, Auradou s'affaiblit tout à fait. Consulté, le médecin de la Maison l'auscultait, ne trouvait pas de lésions ni au cœur, ni à la poitrine — s'étonnant de cette croissante anémie, — conseillait le repos, les distractions... Mais l'invisible mal continuait ses ravages. Et maintenant même que le printemps revenait, étonnant de maturité après cette saison noire, le pauvre garçon restait abattu, trop atteint dans les œuvres vives pour reprendre allure. La nuit, le sommeil était intermittent, traversé de rêves très nets qui l'épuisaient. Le jour, une irritation nerveuse lui parcourait le corps, lui donnant des envies de pleurer qu'il soulageait quand il était seul; — et alternant avec des défaillances corn-

plètes comme celle qui maintenant même le terrassait depuis une demi-heure, accoudé à sa table, écroulé dans son fauteuil de paille.

Ses yeux restaient clos, et ses mains croisées dessus, car la lumière même le gênait. Tout à coup, il eut l'intuition que quelqu'un était dans la chambre. Il fit un effort pour lever les paupières et pour regarder.

Devant sa. table, le contemplant d'un œil si pénétrant qu'il semblait lire dans sa pensée, un vieillard était debout. Il avait les cheveux longs et tout blancs, de la blancheur uniforme des nuages et de la neige, — la figure d'une pâleur d'hostie. La longue redingote des Frères coadjuteurs flottait sur ses membres maigres.

Auradou n'eut pas un geste de surprise. Depuis qu'il habitait rue des Postes, il avait appris à connaître cette figure étrange, qui allait, venait, disparaissait avec une légèreté d'allures surhumaine — la légèreté des apparitions.

Pendant quelques instants, ils se regardèrent sans rien dire. Ce fut Auradou qui parla le premier... Un calme très doux lui revenait, sous le regard magnétique du frère.

Il demanda :

— On me réclame en bas, Frère Agapit?

— Non, dit le Frère... Mais je vous apporte plaisir e: peine...

Il parlait toujours une langue singulière, avec

un peu d'accent étranger. Sa voix était à la fois très musicale et très voilée... Jules devina ce qu'il apportait et tendit la main avec impatience.

— Une lettre! Vite, frère, je vous prie.

Le frère l'avait sur son cœur. Il la lui tendit.

— De Pierre, murmura Auradou en déchirant l'enveloppe.

Le frère, sans ajouter un mot, glissa jusqu'à la porte et la rira tout contre derrière lui, sans la fermer. Auradou, cependant, lisait la lettre... Sa figure était devenue d'une pâleur terreuse, et ses doigts tremblaient, tandis qu'il parcourait les derniers paragraphes.

Pierre disait :

— «...J'ai peur de Paris. Je ne sais pas bien ce que c'est que cette ville, mais j'en ai peur pour toi. Je suis sûr que tu ne me dis pas tout, et que tu es malade. Et puis, c'est une ville mauvaise. D'autres que j'ai connus y sont allés et s'y sont perdus. De rudes chrétiens, pourtant.

« Ne peux-tu donc revenir? Je ne veux pas t'influencer, mais je crois que le danger n'existe plus. La Maison Verte est vide. La malheureuse, qui voulait la chute des saints, n'est plus là. On ne sait ce qu'elle est devenue... Regarde si elle était digne dune pensée! Elle s'est laissé vendre par sa mère à un passant. Il l'a emmenée avec lui, on ne sait où... C'est une lèpre de moins

dans notre hameau... Grâces à Dieu... Mais toi, maintenant, ne peux-tu revenir ? *>

Jules relisait ces lignes avec hébétement. Il lui semblait que quelque chose se cassait au dedans de lui. Oh ! non, la plaie n'était pas cautérisée, là où le coup venait de l'atteindre. . Terreur suprême! Cette femme dont il avait cru faire, dans son rêve, un être abstrait, — pour laquelle il pouvait prier sans la désirer, comme disait son confesseur, — voici qu'il sentait soudain toute l'avidité de sa chair l'appeler... Partie... Partie on ne savait où... La Maison Verte était vide... A présent, jamais plus il ne la reverrait.

Il pleurait à gros sanglots... Les carreaux bleutés du papier s'embrouillaient maintenant devant son regard, et le sel de ses larmes lui brûlait les yeux.

Par la porte entrebâillée, il percevait les bruits du corridor. L'heure du déjeuner des Pères approchait. Plusieurs, à ce moment, étaient déjà sortis de leurs chambres et se promenaient par bandes en causant à mi-voix. Chaque fois qu'ils passaient devant la porte, Auradou entendait des bouts de conversations :

... compte que Laboulaye parlera.

... pas d'issue : Freycinet acculé malgré lui.

... Martignac... Chassés encore une fois... Fribourget Namur, des collèges si florissants.

Jules sentit la révolte de son égoïsme lui gon-

fier le cœur. Que lui importait cette bagarre politique, — cette discussion du sort de l'article 7, qui passionnait toute la maison? Il était bien étranger à ces choses — il se l'avoua... Mais tout de suite, cette idée lui fit peur. Setaitil donc trompé — grand Dieu, — quand il avait choisi cette vie de jésuite qui était la sienne ? Tout ce qu'il avait rêvé de posséder lui échappait donc à la fois — terre et ciel — tout s'écroulait !. ..

— Mon Dieu, ayez pitié de moi. Je suis un misérable et un lâche.

Il répéta cela deux fois, essayant de se raccrocher à. l'appui divin. Comme tous les êtres foncièrement religieux que la douleur torture, il éprouvait le besoin aigu de causer avec Dieu, seul à seul. Il se leva, s'enfuit de sa chambre au milieu des groupes distraits de jésuites, et courut jusqu'à la chapelle, avide d'un bain vivifiant de grâce.

La chapelle était une simple salle rectangulaire, très vaste, — au premier étage, — l'étage même qu'habitait Auradou. Il entra, s'étant par habitude trempé les doigts dans l'eau bénite, à la porte.

Derrière la porte refermée, il faisait presque nuit. Pour préserver les vitres des coups de ballon, on tenait ainsi, tout le jour, les persiennes closes. L'air pénétra dans les narines du jeune homme avec la chaleur douce qu'y ver-

LE SCORPION I 2f

saient continuellement les calorifères, — et chargé

d'une suave odeur de fleurs d'église, de cire et d'encens. De chaque coté de la travée centrale, les bancs innombrables dessinaient des lignes parallèles, flottantes dans la pénombre.

Le chœur s'enfonçait à gauche dans un coin obscur, — et une veilleuse brûlait devant, point rouge scintillant, comme une petite étoile.

Jules alla s'échouer dans un banc. Il se sentait si faible qu'il ne s'agenouilla pas. Il tomba assis, s'appuyant des mains et du front sur le dossier du banc de devant.

II priait. Les paroles de prière affluaient à ses lèvres avec cette abondance que les mystiques connaissent, aux heures de grâce. Sa prière n'allait point chercher le Dieu triple et terrible qui s'entoure d'éclairs, qui écrit sur le marbre une loi révélée dans un bruit de foudre. Non... Il confiait ses misères à ce Dieu qui est un homme pareil aux autres — le plus beau d'entre eux, seulement. Jésus a un cœur qui saigne aussi, — c'est le frère parfaitement compatissant. A lui, tout peut se dire. Les fautes qu'on a commises, on les lui montre comme des maladies qu'on aurait, et il les regarde moins en juge qu'en médecin, les trouvant plus dignes de pitié que de reproche...

Voici qu'ému, échauffe peu à peu, l'ostiaire le sentait tout près de lui, son frère Jésus. Ils se

parlaient; ils se répondaient dans ce fond de chapelle, plein de silence, à l'heure de midi. Auradou plongeait avidement son regard dans la nuit du chœur, mystérieux comme une alcôve. Là s'agitaient des formes insaisissables, des formes qui bougeaient aux soubresauts de la petite veilleuse.

Doucement, doucement, les idées se confondaient dans le cerveau d' Auradou. Il sentait le sommeil l'envelopper avec la plénitude impérieuse qu'il a lorsqu'on se rendort, le matin venu. Les larmes qui avaient coulé sur ses joues, tandis qu'il priait, séchaient lentement leur trace... De son excessive faiblesse se dégageait actuellement un bien-être singulier, comme si une aspiration continue lui eût soutiré peu à peu le sang de ses veines, le suc de ses muscles, la moelle de ses os, et qu'insensiblement, comme d'un vase qui fuit, la vie de son corps s'en fût allée.

fPENDANT, midi sonnait sur la vieille montagne. Les couvents répondaient aux collèges, les collèges aux cha-

pelles — en noces aiguës ou graves, lentes ou pressées, mêlées aux préludes carillonnants des quarts.

Dans l'école, — pareilles aux figures encapuchonnées qui sortent des horloges sur le coup de midi, — des silhouettes en soutane s'étaient mises à circuler, l'heure sonnant. Elles émergeaient de l'ombre des corridors, filaient vers les escaliers, et disparaissaient dans les sous-sols où sont les cuisines et les réfectoires.

La salle des Pères était entièrement séparée de celle des élèves. Jamais ceux-ci ne voyaient leurs maîtres assis à une table et mangeant. Ils ne les apercevaient que dans la supériorité de l'enseignement, ou, les jours de fête religieuse, dans l'or des chasubles et la fumée de l'encens.

Les Pères entraient au réfectoire le plus souvent isolés, les mains dans l'ouverture de la manche, la tête un peu penchée en avant, le pas glissant. Quelquefois, deux, côte à côte, parlant bas. Les uns aux autres, ils se jetaient des regards de côté, sans déranger la tête, et saluaient parfois en soulevant automatiquement la barrette.

Ce réfectoire était une sorte de cave, mal éclairée, l'humidité suintant aux nervures de la voûte. Une table en fer à cheval l'occupait tout entière, recouverte d'une nappe grossière. Au sommet du fer était la table réservée au recteur, qui présidait, — et les sièges allaient s'alignant

à droite et à gauche, devant les assiettes de porcelaine : deux par place, l'une sur l'autre. Rien de moins luxueux que le service Les couverts étaient en étain. Çà et là, une énorme carafe en verre épais, et des bouteilles de vin rouge.

Entre les deux branches inférieures du fer, une sorte de chaire était installée. C'est là que se plaçait le Père chargé de la lecture pendant les repas. . . Aux murs, de grandes scènes pieuses, médiocrement peintes, s'étalaient dans des cadres de bois, et un Christ d'ivoire étendait ses bras de cadavre sur l'ébène d'un crucifix.

La table s'était garnie de soutanes. Les noirs convives restaient immobiles, debout, attendant le recteur. Us achevaient silencieusement leur examen de conscience, cet examen particulier recommandé par saint Ignace vers le milieu de la journée.

Le P. de l'Etang apparut enfin, en belle lévite neuve, le chapeau à cornes à la main, — ayant mis le rabat de soie que les jésuites ne portent que dehors. Il salua légèrement de la tête et gagna le haut bout de la table.

Il dominait tous les autres, avec sa taille extraordinaire. D'une voix basse de prédicateur qui veut forcer le silence, il murmura les paroles latines du 'Benedicîre, prononçant très correctement, traînant sur les longues, glissant sur les brèves, comme les Italiens.

Les Pères lancèrent bien d'ensemble, en mineur sourd, les répons latins...

— Dominus!

— cAmen !

Et l'on s'assit. Deux domestiques, deux gros Alsaciens à figure idiote et à cheveux rouges, apportaient la soupe fumante, dans des vases ventrus posés sur des disques de bois, et si lourds que ces forts gaillards, pour les maintenir, arquaient leur buste en arrière.

Un jeune Père était monté dans la chaire, et lisait vivement, recto tono, la vie du saint du jour, une histoire de mortifications entremêlée de réflexions.

Comme il finissait, le P. de l'Etang secoua légèrement la sonnette posée devant lui. Tous les yeux se levèrent, et le lecteur, qui allait entamer une histoire de la mission du Paraguay, resta en suspens.

— Mes Révérends Pères, fit le recteur, j'ai reçu aujourd'hui, à l'instant même, de Sa Sainteté Léon XIII, une bénédiction spéciale à l'adresse de l'école Sainte-Geneviève... Notre Saint-Père le Pape veut sans doute réconforter les soldats au moment de la lutte... En l'honneur de cette bonne nouvelle venue de Rome, T)eo gratias.

Veo gratias, — c'était la formule qui supprimait la lecture du jour et permettait les conversations à table. Véritable événement dans la vie

uniforme des Pères, qui, en dehors de cas extraordinaires comme celui-ci, n'avaient le T>eo gratins qu'aux fêtes concordataires et le jour de Saint- Ignace.

Le lecteur était descendu de sa chaire, et, autour de la table, les conversations s'engageaient, tandis que les domestiques servaient du bœuf bouilli dans des plats profonds comme des cuves... C'était un entretien discret et sacerdotal, le vol à peine bruissant d'un essaim... La voix du P. de l'Etang dominait ce chuchotement. Il causait avec ses voisins, le P. Gombert et le P. Chabrier.

— ... Je ne puis rien prévoir, disait-il... Ni moi, ni personne. Ce sera l'affaire d'une dizaine de votes. Aucun de nos amis n'est aflirmatif, et vous savez si j'en ai vus, pendant ces derniers jours!... M. Chesnelong, par exemple, ce matin même.

— Vaine, à coup sûr, fit le P. Gombert, dont toutes les phrases commençaient ainsi, — cela dépendra seulement du centre...

Les deux alsaciens enlevaient les assiettes sales et posaient sur la table des épaules de mouton ficelées et rissolées, dans une sauce abondante. Le P. Chabrier, tout en découpant sa part, s'écria :

— Le centre! le centre!... Quelle mare aux grenouilles que ces gens-là!... Dire qu'il ne se

trouvera pas un bon général pour flanquer tous ces pantins-là par les fenêtres, crebleu ! et plus vite que ça — et déclarer en faillite la Chambre, le Sénat et leur infâme République par-dessus le marché ! . . .

Quelques éclats de rire accueillirent cette sortie. On connaissait la marotte du P. Chabrier, bonapartiste enragé, qui rêvait toujours un 18 Brumaire. La conversation devenait générale et roulait sur les événements que cette journée mémorable allait voir se dérouler. Deux jeunes Pères de province, nouveaux venus rue des Postes, restaient seuls engagés dans un entretien particulier.

— Je vous demande pardon, Père Ulrich, disait l'un d'eux avec vivacité, laissant refroidir sa tranche de mouton dans son assiette, il y a un moment où le droit de propriété cesse et où le droit de prendre est divin.

— Mais c'est du Proudhon, cela, c'est du communisme, exclamait le P. Ulrich, un ancien normalien entré au noviciat...

— Ce n'est rien du tout, c'est la vérité. Tenez, par exemple, un accaparement de blé, comme sous Louis XV... Une ville meurt de faim parce que tout le blé est dans les greniers d'un homme. Croyez-vous que le peuple n'ait pas le droit de forcer la porte de ce grenier-là?...

— Peut-être, fit le P. Ulrich. Mais savez- vous

qu'on irait excrémcmenc loin avec ces théorieslà?... Quel est votre avis là-dessus, père? ajoutat-il, en se retournant vers un vieux jésuite.

— Mon avis, répliqua celui-ci assez sèchement, est que ces questions sont bonnes à traiter ailleurs qu'ici, avec des domestiques qui écoutent.

Les deux jeunes Pères rougirent et ne dirent plus rien, faisant mine d'écouter ce que racontaient, vers le haut bout, les autorités...

Là-haut, la conversation, le diner finissant, était devenue très animée. On parlait des mesures à prendre si l'article 7 était adopté. Le P. Codex, un vieil archéologue très savant et très original, émettait cette opinion :

— Après tout, qu'ils nous chassent, qu'ils nous empêchent d'enseigner. On m'a déjà mis à la porte de l'Autriche, de l'Italie, de la Belgique et de la France... Nous ne pouvons pas faire le bien, malgré le bon Dieu... Nous prendrons notre retraite, parbleu.

— Nous nous retirerons à Athis! nous pécherons à la ligne, poh!... répliqua le gros préfet.

Tout le monde se mit à rire. Athis était une magnifique maison de campagne que les Pères possédaient sur les bords de la Seine, tout près de Paris.

On apportait les desserts, des raisins secs et du fromage de Hollande. Peu à peu, si frugal qu'eût été ce repas, le diapason des conversa-

tions s'était élevé. Seul, au bas bout de la table, le Frère Agapit ne disait rien, achevant de tremper dans un doigt de vin pur une mouillette de pain — son repas de chaque jour.

Le P. de l'Etang secoua sa sonnette, — coup préparatoire indiquant qu'on allait se lever. Il se fit un peu de silence et tout le monde entendit la voix du recteur qui résumait le débat.

— Voyez-vous, mon Père, disait-il au P. Chabrier, tout cela est dans les mains de Dieu... C'est lui qui dictera leur sentence à nos gouvernants, dans cette séance à laquelle je vais assister. . . Que sa volonté s'accomplisse ; nous sommes prêts.

On se taisait. Tout à coup, légère, insaisissable comme un souffle, et avec cela très distincte, une voix passa dans le silence de la salle, qui disait :

— Veillez et priez!

Tout bruit cessa subitement. Les yeux se tournèrent vers le bout de la table, où le Frère Agapit, ayant repoussé devant lui son verre dont il avait épuisé les dernières gouttes, avait les mains croisées, les yeux relevés vers le plafond, sa tête ayant pris une expression extatique, comme celle des saints personnages, sur les vitraux.

C'était lui qui avait parlé.

A la rue des Postes, cet homme étrange avait sa légende. On contait de lui des choses mer-

veilleuses, à mi-voix; les Pères laissaient entendre qu'il avait été un grand personnage dans son pays, en Espagne; — frère de roi, disaient quelques-uns. Il fallait bien qu'il y eut là-dedans quelque chose de vrai, puisque seul des coadjuteurs on le faisait s'asseoir à la table des Pères... On lui. attribuait le don de prophétie, et l'on racontait qu'une fois, — il y avait longtemps, — un domestique était venu tout effaré dire au Père préfet qu'étant entré dans la chapelle à l'ombre tombante, il avait vu le Frère Agapit suspendu au-dessus du sol, devant le chœur, à un mètre au moins de haut...

Rarement, très rarement, il élevait la voix à table. Beaucoup de Pères présents ne l'avaient même jamais entendu parler en public. Aussi se fit-il autour du fer à cheval un silence religieux, un silence d'église; le P. de l'Etang, qui souriait mystérieusement, avait mis un doigt sur sa bouche.

La voix reprit, avec ce même sifflement pénétrant :

— Veillez et priez... L'heure approche où le fils de l'homme sera livré. La vue des disciples est courte. Ils se réjouissent parce que Pilate n'a trouvé en lui aucun motif de condamnation; et ils ne voient pas que tout à l'heure le peuple va le crucifier.

Il se tut de nouveau... Saisis par ces étranges

LE SCORPION I "J f

paroles, tous écoutaient, les plus éloignés faisant de leur main un cornet autour de leur oreille.

— La maison est vide, poursuivit le F. Agapit. Les saints sont proscrits... triste cosà... Le troupeau est dispersé. Réjouis-toi, Inigo, toi qui demandais pour ton ordre la persécution!

Du cartel noir accroché au mur, au-dessus du grand christ, les douze coups de midi tombèrent dans ce silence... Les aiguilles marquaient une heure.

— Douze ! fit lentement le Frère. Douze années de proscription... Les prêtres sont des hommes forts, et ils peuvent lutter... Mais les enfants, Seigneur, que deviendront-ils? Ceux qui entrent dans votre maison, les disperserez-vous, les novices?...

Il cessa de parler. Une sorte de gêne planait maintenant sur les convives, et l'on se demandait intérieurement si le Frère en avait pour longtemps .

Le P. de l'Etang, après un moment d'attente, se décida à sonner. Tous se levèrent. Le recteur récita les grâces... On sortit, en file, le P. de l'Etang en tête, puis le P. Ministre, puis le préfet, le procureur et la série des professeurs.

Quelques instants après, le F. Agapit restait seul dans le réfectoire, toujours assis, les yeux levés, méditatif. . . Les gros Alsaciens desservaient autour de lui, bruyamment, s'appelant, s'interpellant en allemand, cassant des assiettes, comme

s'il n'eût pas été là. C'était l'envers du religieux accueil de tout à l'heure, le mépris du vulgaire pour les saints...

Alors le Frère se leva, quitta le réfectoire, remontant lentement l'escalier de pierre... Il se dirigea vers la chapelle et y pénétra. C'était lui qui s'occupait de la sacristie, qui ornait l'autel. Vivant dans cette pénombre du sanctuaire, au milieu des cires et des encens, il y avait pris sa pâleur d'hostie.

Ses yeux, accoutumés à la nuit de la chapelle, distinguèrent une forme accroupie dans un banc. Il s'approcha doucement et reconnut Auradou. toujours endormi dans la même posture. Un instant, il l'observa.

L'ostiaire dormait, les mains jointes appuyées sur le dossier du banc de devant, la tête sur ses mains. Son sommeil était sans doute traversé de rêves, car des soubresauts agitaient tout son corps et sa bouche remuait.

Il murmura, assez nettement :

— Tu es libre, libre... libre.

Le F. Agapit haussa légèrement les épaules. Puis, remarquant qu'une bande de soleil entrait par l'entrebâillement des persiennes, il alla les fermer hermétiquement... Ensuite il se retira dans la sacristie. De temps en temps il reparaissait, allant et venant comme une apparition, apportant des candélabres à branches, des fleurs,

des vases, tout l'appareil dont s'ornait l'autel aux grands jours. ..

Quelle fête préparait-il donc?... Le jour n'avait rien de solennel et c'était l'époque où chôme la pompe liturgique, le temps morne de la sainte quarantaine.

Un bruit singulier, un bruit de grondement et de roulement, celui qu'on entend la nuit, près des plages, réveilla Auradou. Il ouvrit les yeux dans la nuit, courbaturé, ankylosé par ses huit heures de sommeil. Auteur de lui, l'ombre s'éclairait à peine de quelques lueurs faibles qui tremblaient derrière les globes dépolis des lampes... Les bancs étaient vides. La clarté rouge de la veilleuse clignotait devant le chœur. Et, de dessous le plancher, montait comme le remous d'un flot.

11 détendit ses bras, cherchant à se rendre compte. Il sentait qu'il s'était réveillé d'un effort violent, ayant eu à secouer l'étreinte d'un cauchemar, rêvant qu'il était encore dans un train affolé qui l'emportait vers Paris.

Mais bientôt ses idées s'éclaircirent.. . Cette solitude qui l'entourait était celle de la chapelle, où il était venu le matin, fou de douleur, à la nouvelle du départ de Jeanne... Seulement il ne s'expliquait pas la nuit qu'il faisait, se refusant à croire qu'il eût dormi si longtemps. Et puis, ce

bruit de foule le déroutait, ces voix indistinctes qui se rapprochaient et s'éloignaient...

Tout à coup, une clameur formidable, sortie à la fois de mille poitrines, monta d'en bas; puis, le piétinement d'un troupeau humain lancé dans les escaliers. Aux deux bouts de la chapelle, les portes s'ouvrirent, battantes, tandis que le gaz, soudain levé, inondait la nef de clartés. Un flot d'élèves se précipita, riant, parlant, débordant, envahissant les bancs, apportant un air du dehors et comme un parfum de pluie. Des Pères étaient mêlés à cette foule, le chapeau à la main, en lévite de sortie.

Auradou se réfugia au bout de son banc... Est-ce que son rêve continuait?... Les portes de la chapelle se fermèrent, un peu de silence se fit sur cette foule bruissante... Le P. de l'Etang apparut^ sortant de la sacristie, et n'ayant pas encore eu le temps d ôter son rabat. Il s'avança vers la balustrade du chœur, et d'une voix un peu entrecoupée, — lui si maître de lui d'habitude, il dit :

— Mes chers enfants, vous savez la grande nouvelle. L'article 7 est rejeté au Sénat... On ne nous défend plus de vous enseigner — on ne sépare plus les pères de leurs fils. En bas, tout à l'heure, une voix a proposé un Te Veum... C'était si bien dans le cœur de tous que l'on a accueilli la proposition d'enthousiasme. Les

armées victorieuses entonnent des Te Deum les soirs de victoire. Ayons le nôtre pour celle-ci, nous autres, soldats du Christ.

Le recteur se retira. Auradou, hébété, écoutait tout cela... Il comprenait très vaguement...

Mais subitement cette clarté d'éclair qu'a la poudre en senflammant incendia le chœur. Des langues de feu se tordirent sur des fils de coton, enlaçant des cierges innombrables, des ifs de lumière, des écussons de gaz. Un cri s'échappa des poitrines, tant la chose avait été inattendue. Le nom du Frère Agapit fut sur toutes les lèvres... Voilà la fête qu'il préparait.

Alors, des profondeurs de la chapelle, l'orgue tonna, atteignant le registre des notes très basses, pareilles à des acclamations d'armées. Les voix s'élèvent, toutes les voix, un unisson formidable alternant avec les mesures de l'orgue :

— Te T)eum laudamus ; te Dominum confitemur!. . .

Auradou ne chantait pas... Il sentait s'exalter en lui une sorte de rage inconsciente. Autour de lui, les murs de la chapelle semblaient secoués de battements sous l'explosion des voix, et il entendait distinctement les vitres trembler.

Cependant, le fracas de l'orgue, comme une vague se brise et s'éparpille, s'apaisait. Le chant s'envolait à travers les pluies perlées des hautes octaves; des voix séraphiques, des voix trou-

blantcs au timbre féminin, s'appelaient, s'isolaient, se mariaient en vocalises d'allégresse... Et cinq cents voix mâles tonnaient à leur tour, appelant à la participation de leur triomphe, les trônes, les dominations, les puissances — tout le paradis.

Puis tout se tut, comme dans l'attente du Verbe. Le P. de l'Etang, debout, grandi par la cône de la chape, nimbé d'auréole parles nuages éclairés d'encens, se dressa sur le fond resplendissant du chœur, devant les marches de l'autel. . . L'oraison achevée, on entonna le Tantum ergo : l'ostensoir plana un moment sur tous ces fronts courbés, vite relevés aux strophes du Laudate.

Auradou, impatienté, attendait la fin. La tête lui tournait au milieu de tout ce bruit, et il souffrait horriblement dans son corps. Enfin les deux coups de claquoir résonnèrent, rythmant la dernière génuflexion. Les élèves gagnèrent les dortoirs, Auradou, chancelant, quitta la chapelle, au moment où le Frère Agapit éteignait les cierges.

Il s'enfuit, avide d'être seul. Comme il atteignait la porte de sa chambre, il entendit dans le vestibule voisin le P. Malescot qui causait avec un collègue :

— Oui, disait-il assez bas. Sans doute, ce rejet ne sauve rien. Evidemment on nous chassera tout de même.

on cher enfant, ne m'en tendez-vous pas? C'est le saint jour de Pâques, aujourd'hui.

Auradou avait perçu le son de ces mots à travers une demi-somnolence, qui, depuis quelques heures, allait s'éclaircissant.

Cette fois, il entr'ouvrit les yeux. Il eut l'impression d'un milieu clair et gai qui l'environnait;— d'une clarté douce de soleil tamisée par le calicot blanc des rideaux, — d'un bon lit. Auprès de lui, il reconnut Moriceau et le P. Jayme, — qui avait dit :

— C'est le saint jour de Pâques, — aujourd'hui.

Leur présence ne l'étonna pas. Confusément, au milieu de cette longue nuit qu'il venait de traverser, il avait eu conscience qu'ils étaient là. Il les regarda, sourit, et dit :

— Père Raymond!... Où suis-je?... Comment êtes-vous là?...

Le Père s'assit à son chevet, et, le menton

posé sur le traversin, lui expliqua... Pauvre petit Jules! Voilà dix-huit jours qu'il était malade, — depuis le Te Deum..,

— Oh ! le Te Veum, c'est vrai, je me rappelle, fit Auradou.

— Oui, continua le jésuite gaiement, parlant toujours à voix un peu basse, pour ne pas faire mal à la tête du convalescent. Je ne sais pas si c'est la politique qui vous avait tourné la tête, mais le lendemain, quand le bon F. Agapit est venu pour vous réveiller, vous avez brandi votre chandelier et vous avez voulu l'assommer.

— Bien vrai? fit l'ostiaire en riant de tout son cœur.

— Je crois bien, que c'est vrai î N'est-ce pas, Moriceau?

Moriceau sourit.

— Mon pauvre abbé, dit-il, vous avez passé une mauvaise quinzaine. Je suis venu vous voir tous les jours, depuis le commencement des vacances.

Non, ce que vous m'avez dit de choses extraordinaires, voyez-vous, c'est inénarrable.

Jules resta un moment silencieux, comme s'il eût cherché dans sa mémoire ces choses extraordinaires qu'il avait dites... Puis il reprit :

— Je vous remercie d'être venu.

Et, passant la main sur son front :

— Mais il y a une chose que je ne comprends

pas... Comment êtes-vous ici, Père Raymond, et comment connaissez- vous Moriceau?

Le Père hésita.

— Moriceau et moi, nous avons fait connaissance dans votre chambre d'infirmerie, ici même. Quant à ma présence à Paris, c'est affaire de la compagnie, rien de plus. De province à province, vous comprenez bien qu'il soit parfois nécessaire de se voir, surtout maintenant que les décrets ont paru.

— Quels décrets? fit Auradou.

— C'est vrai, dit Moriceau, il ne sait pas.

Ils lui expliquèrent comment le gouvernement s'était vengé du rejet de l'article 7 par la promulgation de deux décrets. L'un forçait les ordres religieux à demander l'autorisation de vivre : l'autre dissolvait simplement la Société de Jésus, laissant toutefois les collèges subsister jusqu'à la fin de l'année.

— Alors? questionna Auradou, qui se perdait dans toutes ces nouvelles.

— Alors, mon cher Jules, nous sommes dissous, fit gaiement le jésuite. Que voulez-vous? A la guerre comme à la guerre. Nous nous défendrons d'abord légalement, — nous nous ferons mettre dehors, s'il le faut... Mais, bien sûr, nous ne partirons pas de plein gré...

Auradou, pénétré de l'extase qu'accompagne toute convalescence, regardait le soleil manger

peu à peu la blancheur des rideaux de fenêtre... Des sons de cloches arrivaient du dehors, et celles de Saint-Etienne-du-Mont semblaient tinter dans la chambre même.

Jules répéta :

— C'est le saint jour de Pâques... Je voudrais me lever.

— Ah! ça, non! pas de bêtises, grommela une grosse voix derrière le lit. Vous vous lèverez quand on vous le permettra. Pour que vous essayiez encore d'assommer le F. Agapit! Poh!...

C'était le préfet. Toute la journée, il y eut dans la chambre un défilé de Pères. Jamais Auradou ne s'était trouvé si entouré, si fêté. Son cœur se dilatait, doucement réchauffé par cette atmosphère de tendresse. Il voyait, cette fois, les Pères tels qu'ils étaient effectivement, et non plus à travers un brouillard de souffrance et de rancune. Il les trouvait bons, excellents, pleins de prévenances et de dévouement. A peine deux ou trois fois, dans les rares moments où il fut seul, une image qui le troublait vint flotter devant ses yeux. Mais il s'en détourna avec terreur, avec haine, devinant que là était la source de son mal.

Le soir, le P. Jayme resta en tête-à-tête avec lui jusqu'à neuf heures. Il lui dit:

— Ecoutez, Jules. J'ai une bonne nouvelle à

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vous annoncer. Mais dormirez-vous bien si je vous la dis?

— Oh oui! Père, répondit le jeune homme. Je crois que je vais très bien dormir. Je suis tout ensommeillé!

— Eh bien! le P. de l'Etang, qui vous aime beaucoup, veut vous voir tout à fait guéri. Le médecin a dit que vous souffriez surtout du mal du pays...

— Il me renvoie? fit Auradou, anxieusement.

— Non... C'est-à-dire... Il vous donne quinze jours de congé... Quand vous serez vaillant, nous partirons ensemble pour Nicole... Allons, vite, dormez ! . . .

Il l'embrassa et le laissa seul.

Nicole! Revoir Nicole! Etait-ce possible? Auradou le croyait à peine, tant il se sentait encore prisonnier. Il s'efforça quelques instants de rester éveillé, pour garder sa pensée pleine de l'idée du retour... Pourtant, c'était la terre seulement, l'auberge, le grand frère, la vieille Maria, qu'il reverrait. Plus de Maison Verte, plus de rendez-vous sous les peupliers... L'idée de la femme l'épouvantait à présent... Convalescent timide, il se réjouit de ce qu'il n'aurait pas de luttes à soutenir là-bas. Et rien que l'idée de revoir le cher pays suffisait à l'alanguir, à l'emplir d'une émotion défaillante, comme celle qui naît de la possession dune femme désirée.

Ses paupières s'appesantirent malgré lui, il s'endormit.

... Les mots du P. Jayme : quand vous serez vaillant, nous partirons ensemble, — firent plus que tous les remèdes pour la guérison d'Auradou. Pendant les jours de convalescence, il vécut dans un perpétuel enchantement. Entouré de la sollicitude de tous, la confiance lui revenait et l'amour delà compagnie... Alors, il éprouva le besoin de se sentir lame blanche, pour mieux jouir de l'incroyable félicité qui le possédait. Il se confessa au P. Jayme, avec une effusion et une joie de pécheur revenu au bien. Sa conscience, pourtant, n'était guère chargée, et la vie de reclus qu'il menait rue des Postes n'avait laissé que peu de place à des fautes graves... Mais il s'accusa d'avoir péché par l'esprit, — d'avoir eu de lourdes désespérances, 4— des révoltes... Puis, cachant sa tête dans le/ sein du jésuite, il fit l'aveu de l'enfant prodigue :

— Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous! ...

Contre vous! Il s'en voulait, comme une femme qui a failli oublier ses devoirs et que son mari reconquiert, — il s'en voulait d'avoir donné, dans l'absence, moins d'affection au P. Jayme. Il le lui avoua, saisi, tremblant, prêt à se rouler à ses pieds quand il vit cet aveu amener une larme dans les yeux du prêtre.

— Père Raymond! pardon! pardon!... Je vous aime!... Je vous aime autant que Pierre! Je vous aime plus que le P. de l'Etang.

Et le jésuite très ému, très troublé, le serrait contre lui, l'embrassant avec passion, et lui disait, le tutoyant pour la première fois :

— Cher petit!... Je ne t'en veux pas... Tu as été cruel pourtant de m'oublier. Ton frère et toi ont été mes deux uniques affections au cours de la vie, et — c'est mal ce que je dis là — mais je crois que je t'aime mieux que lui.

Ils partirent ensemble, le samedi suivant, vigile de Quasimodo... Avant de l'emmener, le P. Jayme avait eu quelques scrupules; la blessure était-elle enfin cicatrisée dans cette âme d'enfant animant un corps d'homme?

— Est-ce bien prudent de revenir là-bas, lui avait-il demandé? Voyons... est-ce fini?

— Oh! oui, Père, disait Auradou; je vous le jure. Tenez, je n'y pense plus. Les premiers jours que vous étiez là, j'ai fui cette idée... Maintenant elle ne me fait plus peur.

Et baissant la voix :

— Hier soir, tout seul dans ma chambre, j'ai voulu voir si j'étais vraiment vainqueur... Et j'ai dit tout haut son nom : Jeanne cBe~iar. Je m'attendais à ce que mon cœur sautât. . . Non, rien. . . Je suis guéri.

De fait, il se sentait une liberté d'àme corn-

plète. L'heure avait sonné pour lui de la récompense; la récolte était mûre, engraissée par les sueurs de son front et le sang de sa chair. Oh ! l'instant béni qu'ont traversé tous les appelés de la vie religieuse! Il ne regrettait plus rien — rien — des joies laissées derrière lui. 11 n'éprouvait qu'une avidité croissante de faire des vœux, de n'être plus le simple enfant de lin dans la maison du Seigneur. Faire des vœux! Etre novice! quel rêve!

— N'est-ce pas que je ne souffrirai plus comme j'ai souffert, Père Jayme?...

— Non, répondait le jésuite, un nuage au front. Non, bien sûr. Ce sont les premiers noirs qui sont les plus noirs... Pour vous, pauvre enfant, le commencement du chemin a été particulièrement pénible. Vous aurez encore des tristesses. Mais qui n'en a pas?... Jouissez de la grâce des heures paisibles.

Ils partirent seuls, le soir, à huit heures passées, par la ligne de Bordeaux. Avec une délicatesse de femme aimante, le jésuite avait voulu épargner à l'enfant Je souvenir des premières étapes, et il le ramenait, comme les Mages dans leur pays, par un autre chemin. Ce soir-là il régnait dehors une bonne tiédeur, le printemps hâtif verdissait les branches... Jules battait des mains. Le P. Jayme, au fond du cœur, était aussi profondément heureux.

Ils prirent un des grands express nocturnes de la ligne de Bordeaux, et Jules, qui n'était jamais monté en premières, se carrait dans son coin, aux côtés du P. Jayme, jouissant comme un enfant. Autour d'eux, toutes les places étaient occupées : des dames parfumées, enveloppées de velours et de fourrures, de vieux messieurs blancs et corrects, des jeunes gens gantés avec soin, la courroie diagonale d'un nécessaire barrant le pardessus. Ces gens avaient le respect du prêtre, et les avaient laissés passer avec une affectation de sympathie, et de courtes inclinaisons de tête.

Vers Etampes, l'un d'eux, voyant que personne ne causait ni ne lisait plus, tira le rideau de la lampe, et le compartiment s'emplit d'une lumière bleuâtre, lueur de boudoir où flottent des reflets de veilleuse. Jules, la main dans celle du P. Jayme, se trouvait aussi bien que dans son lit, et si charmé qu'il murmura à l'oreille du prêtre, avant de s'endormir :

— Je suis heureux...

Il ne se réveilla qu'au jour naissant, et son premier regard rencontra les yeux du P. Jayme. . . Sa main, toute la nuit, était restée dans la main de l'Ami, et ils échangèrent une pression tendre.

— Nous sommes arrivés, cher enfant.

— Déjà? à Nicole?

— Non, il faut changer de train. Mais à Bor-

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deaux. Dans moins de deux heures, nous verrons Pierre.

Et, posant le doigt sur le ressort du store, il dit:

— Tenez, regardez ! . . .

Jules regarda, et poussa un cri d'admiration. A travers la fumée confuse, à la fois violette et dorée, des matins humides, — Bordeaux jaillissait de l'horizon en pointes innombrables de mâts de navires, en flèches dentelées de basiliques, en rostres étincelant à leur faîte. La Garonne apparut, large prodigieusement, roulant comme une traînée de soleil liquide dans son énorme flot jaune, — entrevu à travers la puissante enchevêtrure du pont tubulaire.

Tout le monde dans le compartiment s'était entassé vers les portières. Et Jules, fasciné, disait tout haut, faisant sourire les gens autour de lui :

— Que c'est beau!... que c'est beau!... C'est bien plus beau que Paris.

Trois quarts d'heure plus tard, ils roulaient vers Tonneins, seuls cette fois dans leur compartiment. Jules, penché aux vitres, ne parlait plus. Ses lèvres ouvertes, sa poitrine dilatée aspiraient l'air natal, et il lui semblait que chaque inspiration le fit plus vigoureux, comme les gouttes bues d'un vin cordial. Il s'étonnait de voir qu'en une seule nuit l'été fût venu, pendant

qu'il dormait. A Paris, ils avaient laissé l'enfance de la terre, les premiers sourires de l'année : ici la terre était femme : son odeur montait au cerveau, et comme d'un manteau elle cachait de verdures épaisses sa nudité.

Auradou reconnaissait la forme des églises du pays, le mur en triangle avec un trou pour la petite cloche, et les oustals dans les creux de route, et les plantations de tabac, — des pousses vertes naines, disposées régulièrement comme le quadrillage d'un papier :

Soudain il appela :

— Père, Père, Nicole!

Le père se pencha. Non, ce n'était pas Nicole, dont une heure au moins les séparait encore. Seulement, le paysage s'était entr'ouvert sur un tournant de Garonne, et tous, même pour l'habitant, se ressemblent à s'y tromper. C'était le même paysage gris, doucement gris — Peau grise, les aubiers grisâtres, les peupliers gris, l'horizon gris. Nulles rives de fleuve n'évoquent une telle vision d'infini. Ce paysage — immobile et fuyant tout ensemble — ce lointain où le cours d'eau s'enfonce, dégagent une solli-

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