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citation puissante, intense, à venir, à s'enfoncer avec lui vers l'horizon qui le reçoit et ferme sur lui son mystère...
Jules, brisé de l'émotion qu'il avait eue, s'était abattu sur la poitrine du Père et pleurait
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abondamment. Larmes délicieuses, rançon de celles qu'il avait pleurées six mois auparavant, quand il lui avait fallu laisser le pays.
A la gare de Nicole, ils virent un prêtre qui attendait. Auradou poussa un cri et se précipita dans les bras de son frère. Il le regardait, ne pouvant parler. Comme Pierre avait des cheveux gris, maintenant! Troublé démesurément, l'aîné serrait son jeune frère contre lui, et dans son émotion ne trouvait que ces mots :
— Oh! petit, petit! quel bonheur!
Quand ils furent un peu calmés, Jayme, qui jusque-là s'était tenu à l'écart, s'approcha. Il se sentait vaguement gêné devant son vieux camarade... Il en avait peur. Ne lui ramenait-il pas l'enfant affaibli, presque malade encore?... Mais Pierre n'eut pas un regard de reproche; il était trop heureux.
Tous trois montèrent la côte vers le village. Jules ne pouvait parler. . . Il avait une peur : c'est que tout cela ne fût pas vrai, — car il s'était déshabitué de la joie. Tant de fois il l'avait fait, ce rêve du retour, qui disparaissait le matin à l'appel du Frère Agapit!...
Mais non, il ne rêvait pas. Voici, juste en face de la gare, l'immense parc et le château de Lafont, qu'habitent les de Coincy. Voici la maison des Auradou — l'ancienne auberge ; les lilas ont des fleurs autour, et les clématites. Sur
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le seuil la vieille Maria est debout, tout émotionnée aussi, la pauvre fille.
Elle ouvre ses bras à Jules, qui s'y jette éperdu, haletant, fou de bonheur, et qui l'embrasse comme du pain, tandis que la bonne femme, fondant en eau, lui dit :
— Oh! moussu Jules, bous aïmi, poudeis aou cré^é, bous aïmi bien!...
Jules avait onze jours à passer au pays. Il vécut les premiers comme vit une bête, mangeant avidement, dormant la nuit d'un sommeil de plomb, — et se grisant tout le jour de l'odeur de la rivière et des champs... Dès le lendemain, Pierre avait repris son impassibilité. Il laissait le jésuite et l'enfant s'en aller seuls à travers la campagne, comprenant peut-être qu'ils avaient des choses à se dire. S'il en souffrait au fond de son cœur, lui seul le savait.
Ils refirent ainsi les courses de jadis... La première fois qu'ils passèrent le pont de l'écluse et qu'ils suivirent le sentier de l'île, le jésuite tremblait. Us n'avaient pas reparlé de Jeanne depuis le soir du voyage, craignant sans doute d'évoquer les vieux fantômes... Une force irrésistible leur fit pourtant reprendre le chemin connu, pareils aux blessés dont la main va d'elle-même tourmenter les cicatrices.
L'île, à ce moment, ne se ressemblait plus... Le printemps, chose singulière, s'y montrait
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moins hâtif que sur les rives. De cette opacité de verdures qui avait abrité l'idylle d'antan, la trace se retrouvait à peine dans les lignes d'arbres parallèles, au feuillage court et rare. Il faisait clair au travers de tout cela; la terre était rase dans les espaces dépourvus d'arbres où, quelques mois auparavant, les balais dressaient leur moisson floconneuse... Les deux hommes marchaient sans rien dire. Ils atteignirent l'extrémité de l'ile et s'y arrêtèrent, debout. Jayme, à ce moment, regarda Auradou d'un œil de policier qui surveille le coupable au lieu de la confrontation. Le talus était là, tout près d'eux, non plus avec sa verdure roussie de l'automne, mais vêtu d'herbe courte, d'une nuance claire et bien verte. A quelques pas, une souche se dressait : le printemps, victorieux, la couvrait déjà de petite mousse tendre.
Jules, pensif, regardait.
— A quoi songez-vous ?
— Je songe au passé, répondit le jeune homme.
Et ses yeux s'éclairèrent d'un sourire.
— Vous rappelez-vous ? continua-t-il. C'est ici même que vous nous racontiez vos histoires du noviciat. Savez-vous que le gant basque a été pour beaucoup, en ce temps-là, dans ma vocation?...
Le Père sourit à son tour. Dans le secret de
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son âme, il admirait le merveilleux effet de la grâce qui — certain jour de la vie du prêtre — vient lui supprimer son sexe. Il se disait que ce jour était venu pour son enfant, dont la chair glorifiée ne tressaillait même plus en face des lieux témoins des vieilles caresses.
Il le vit pareillement indifférent devant les contrevents clos de la Maison Verte; personne maintenant n'habitait plus là : toute la famille, quelques jours après le départ de Jeanne, s'était transportée à Bordeaux. Un écriteau, déjà lavé par les pluies et jauni par le soleil, était collé sur la porte, et disait : « A louer. »
Rassuré cette fois, le jésuite quitta Nicole deux jours avant celui où Auradou devait reprendre seul le chemin de Paris. Lui s'en allait en Espagne, au célèbre couvent de Uclès. Qu'allait-il y faire? Il ne s'expliquait point clairement làdessus, même avec Jules, tournant d'un air enjoué les questions qu'on lui posait.
Resté seul avec son frère, l'ostiaire fit une découverte : il s'avoua que le séjour de Nicole lui pesait. Maintenant qu'il avait reconquis la santé et l'équilibre, Paris, vu à travers le mirage de léloignement, ne l'effrayait plus... C'était sa vocation de prêtre et de religieux qui l'appelait là-bas : il avait, lui choisi de Dieu, une autre vie à mener que cette vie de paysan rentier qu'il vivait ici... Descendu dans son cœur, il le trou-
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vait calme, plein de fortes aspirations, de résolutions généreuses. Il lui semblait que le P. Jayme lui avait donné, avant de le quitter, quelque chose de son enthousiasme et de sa sérénité...
Pourtant, le dernier jour, il voulut bien s'emplir les yeux du paysage aimé, afin de pouvoir, une fois disparu, l'embrasser d'un seul effort de souvenir. Derrière Nicole s'élèvent les coteaux de la Pech de Bère, bout extrême du chaînon qui sépare les deux vallées, Lot et Garonne. De ces coteaux, le pays entier se découvre... Jules commença l'ascension vers cinq heures, ayant dit à son frère qu'il serait de retour au moment du souper commun.
La journée avait été d'une pureté admirable, presque chaude vers l'heure de midi. Maintenant que descendait le soir, l'air s'imprégnait d'odeurs fraîches autour du pèlerin, qui, flâneur et distrait, suivait les détours du petit sentier. Il s'attarda devant la ferme accroupie, son toit rasant le sol, juste au pied du coteau. Des poules piaillaient; des fumiers fumaient dehors, dans leur jus roux, — et cette fumée même était aromatique. Après, c'étaient des champs de vigne escaladant le revers, des ceps tordus jaillissant du sol comme des poings crispés. Ça et là, une tranchée crayeuse, une coupure à vif dans la terre...
La montée est rapide : Jules ne pensait à rien
et soufflait un peu tout en marchant. Soudain, une voix parla au-dessus de lui.
— Bienvenu êtes-vous, monsieur l'abbé , à l'Ermitage. Le pauvre ermite se recommande à vous!...
L'ostiaire leva les yeux et reconnut Termite de la Pech de Bère, avec son froc couleur de bête et sa barbe hideuse.
Maintenant, les longues galeries creusées en cet endroit dans la craie du roc par des mains inconnues, sont inhabitées... Seuls, les amoureux y viennent par couples, affamés d'obscurité, s'enfoncer sous les voûtes. Mais, en ce temps-là, la grotte servait d'asile à un bonhomme de mine rusée, fin comme l'ambre, humble et quémandeur. Il s'y était installé de lui-même et y vivait, descendant de temps à autre remplir son cabas à Nicole, à Clairac, à Aiguillon. On racontait de lui d'étranges histoires. Parfois, disait-on, les filles s'égaraient sur le coteau, possédées de curiosité.
Jules tira de sa poche une pièce blanche et la donna à l'ermite, refusant d'entrer, comme celuici l'offrait. Puis il s'éloigna, hâtant le pas. Cette rencontre lui gâtait le plaisir de sa promenade. Véritablement, l'ermite sentait le vice, le vice nu et malpropre, l'odeur des mauvais lieux. Le cœur d'Auradou se souleva, et, comme toutes les impressions des sens ont leur écho dans la mémoire,
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il se souvint qu'il avait eu exactement le même mouvement de répugnance le jour où Jeanne l'avait touché. Le pli du dégoût se creusa sur sa lèvre j prêtre selon le vœu de l'Eglise , en ce moment, il les confondait tous les deux, l'ermite lubrique et la fille, dans le même mépris.
Mais il s'aperçut qu'il ne montait plus. Il releva les yeux, et s'arrêta, pris à la séduction du paysage. Il avait atteint le haut du coteau, et, du sentier qui longe la corniche, il embrassaic maintenant la double vallée... C'était l'heure nuptiale de la campagne, où le soleil baissant éteint les bruits avec les clartés, — et la terre, dans cette dernière caresse du jour, avait l'apaisement d'une femme qui s'endort. L'ostiaire mit les deux mains sur sa poitrine, gonflée d'un besoin inexplicable de pleurer. Sa respiration haletait. Pourtant il connaissait de vieille date ce panorama des deux vallées, — celle du Lot, la vallée des Prunes, — avec sa rivière d'un bleu de plomb , ses arbres plus rares, les collines sombres de son horizon; celle de la Garonne, où s'entassent les verdures, les boules grises des aubiers, les peupliers sveltes. Jusqu'aux lointains chaînons qui fermaient l'horizon, le paysage était plat, sans un ressaut, mais merveilleusement cultivé, semé de villages rouges, d'oustals solitaires, de petits châteaux. C'était cette monotonie même de la plaine qui dégageait une impression
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intense d'immensité. L'œil s'en allait à l'infini pour rencontrer le mur des collines, subitement éboulé vers la droite; et la Garonne s'en venait par cette trouée, — la Garonne dont on distinguait à peine des taches d'argent à travers les triples rideaux de peupliers...
Maintenant le soleil était tout près de disparaître... Le ciel devenait paie et rose... Une fumée s'exhalait de la terre comme une haleine, et, au travers, la terre paraissait bleue... Ça et là, de petites lueurs s'allumaient, et des chants lointains de coqs coupaient le silence.
A mesure que la nuit descendait, l'émotion d'Auradou devenait plus poignante. Des larmes jaillirent de ses yeux, qu'elles ne brûlèrent point. Il parla tout haut dans la solitude, effrayé aussitôt par sa propre voix, tant elle lui parut déchirante et changée.
— Je suis un paysan, murmura-t-il, traduisant le secret de son attendrissement.
Toute cette terre qui s'immobilisait sous le soir, il la sentait sienne : il se sentait tout pétri d'elle, comme s'il eût été fait d'un peu de cette glaise rougeàtre, remuée ça et là par les socs de charrue.. .
Soudain le soleil, dépassant l'horizon, disparut. Comme un rideau se tire, un voile couleur de plomb enveloppa les deux vallées.
Alors Jules s'affaissa sur le sol, saoul d'émo-
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tion. Ses doigts se crispèrent sur les touffes d'herbe, et il baisa la terre à pleine bouche...
— Je t'aime! disait-il... Je t'aime! je t'aime!
La vie a de ces haltes, où les bruits vivants se taisent, où l'homme, face à face avec les choses, appelle de toutes ses puissances une union confuse avec elles.
ules rentra à Pans, cette fois, avec une sorte de soulagement. Les derniers jours, là-bas, il avait trop senti l'odeur du pays lui monter aux narines. Il se tâtait encore à présent, à peine rassuré, — fier pourtant de sentir que sa chasteté n'avait pas été atteinte, même à fleur d'âme...
La lourde porte de l'Ecole Sainte-Geneviève s'était refermée sur lui. En gravissant l'escalier de pierre, il repensa à cette autre montée qu'il avait faite, suivant la redingote du Frère portier. Toute une vie avait tenu pour lui dans ces sept mois. Son cœur avait été broyé par la souffrance, moulu comme le froment des Ecritures. Plaies de
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l'âme, maladies du corps, — effusions de grâce, tentations soutenues et repoussées , il avait connu toutes ces choses. A présent qu'il revenait, plein de courage, il lui semblait que l'épreuve était finie, — et qu'il entrerait au noviciat vers les premiers jours d'août, bien préparé à la vie religieuse.
— Seigneur, murmura-t-il , vous m'avez éprouvé. Vomine, probasri me.
Jusqu'à sa chambre, il ne rencontra personne, car il était tard dans la soirée. La clef qu'on lui avait donnée dans la loge tourna à vide dans la serrure, sans ouvrir.
Il s'impatientait, poussait la porte. Le bruit finit par attirer un Père.
— Chut! chut! fit celui-ci.
Auradou répliqua :
— Je ne peux pas ouvrir ma porte.
— Mais vous n'êtes plus ici, répondit le Père. Vous êtes au bout de l'autre corridor, la dernière chambre après le petit escalier. On ne vous l'a donc pas dit?...
Non, on ne le lui avait pas dit. Le Frère portier n'était pas dans sa loge, et c'était un des petits enfants qui lui servaient d'auxiliaires qui avait ouvert la porte.
L'ostiaire gagna sa nouvelle chambre mécontenté. Il y a des états de l'âme dont le moindre choc détruit l'instable équilibre.
La nouvelle chambre donnait, non plus sur la rue Lhomond, mais sur la cour des saint-cyriens de première année. Elle était certainement plus vaste et plus belle; mais cela ne faisait rien, il regrettait l'autre. Il y avait assez souffert pour l'aimer ! Il comprit alors que des lambeaux de son cœur resteraient collés aux murailles de ce couvent, quand il le quitterait pour le noviciat.
Sur son lit il trouva des vêtements civils. Les Pères, prévoyant des vexations du gouvernement, prenaient leurs précautions et se préparaient, le cas échéant, à quitter l'habit.
Dès le lendemain, le préfet l'appela.
— Vous voilà gaillard, mon bon Jules! L'air natal, hein?... Plus de spleen?... Vous avez bu de l'eau de la Garonne et ça vous a guéri, comme de l'eau de Lourdes! Poh!...
Jules sourit. Il avait fini par s'habituer aux façons du préfet et par aimer sa rondeur toute franche. *
— Vous allez passer dans les honneurs, continua celui-ci. Il y a un peu de remue-ménage pour le quart d'heure à l'école, puisque nous devons déguerpir à la fin de l'année. On organise Jersey et Cantorbéry, pour la prochaine rentrée, et nous avons déjà des Pères de partis. Donc il faudra surveiller en récréation un jour sur deux les pipos, un jour sur deux les cyrards.
L'idée d'avoir à surveiller ses camarades de cours ne souriait guère à Auradou.
Il tenta une prière.
— Oh! Père, si c'est possible, pas les saintcyriens.
— De quoi? fit brusquement le préfet, se retournant, vous avez peur qu'ils ne vous mangent? Ah ça, mais, pas de noviciat possible, si vous voulez choisir vos petites occupations... Poh!...
Jules baissa la tête et sortit. Il s'humiliait. C'était vrai : il était un mauvais religieux, attaché à ses goûts, rivé aux exigences de la chair et de l'esprit. Comme il était loin, grand Dieu î de la perfection de ceux qu'il voyait autour de lui!... Ceux-là patients, admirables, vivaient leur vie monotone sans une révolte, sans une apparence d'ennui...
Il débuta par les polytechniciens — les « taupins » — comme on disait à Sainte-Geneviève. Ceux-là, il ne les redoutait pas, les sachant bonnes gens, peu bruyants, sérieux. Les grandes cours avaient pris leur physionomie de printemps. On ne jouait plus au ballon, comment avant Pâques... Des bandes se promenaient, face à face, marchant alternativement en avant et en arrière, suivant l'usage des séminaires. Sous les hangars, les billards étaient installés, et quelques jeux de croquet plantés en terre, çà et là...
Beaucoup de taupins, sur les bancs, bâillaient silencieusement au soleil.
Moriceau, quand il vit Auradou, se détacha d'un groupe et s'approcha en souriant.
Il souriait toujours.
— Voilà le cher abbé, fit-il en lui tendant la main. Il parait que vous nous surveillez?... Mes compliments... Et ce voyage?... Nicole est toujours à sa place ?...
— Toujours, répliqua Auradou... J'ai laissé mon hameau tout fleuri par l'été.
— Naturellement... toujours l'été : vous me l'avez déjà dit. Quand on demande à un Gascon des nouvelles de son pays, il met toujours du soleil dans sa réponse... Il n'y a pas de quoi être si fier, vous savez. Le P. Codex, quand il était jeune, a évangélisé un pays où il fait toujours 42 degrés...
.Moriceau connaissant toutes les histoires des Pères. Il les disait volontiers, et plaisamment.
— Ah! fit l'ostiaire. Je ne savais pas que le P. Codex eût été missionnaire.
— Si, si... Il faut l'entendre raconter ses iventures! Entre nous, je crois qu'il en ajoute un peu — mais c'est plus drôle. Il était tombé dans une peuplade où il fut très bien accueilli... Il les convertit tous. Le chef l'adorait et l'appelait « son frère. » Quand il l'eut baptisé, l'autre fut si content de n'avoir plus de péché sur la con-
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science qu'il voulut absolument lui faire cadeau d'une de ses femmes... Vous voyez d'ici le P. Codex avec sa négresse sur les bras!...
— Il pouvait toujours la prendre, dit Auradou.
— Oh! oui!... Mais là-bas, ce cadeau a des conséquences. Il faut donner des preuves qu'on ne l'a pas dédaigné. Justement, le P. Codex ne donna pas ces preuves-là.
— Et alors ?
— Alors, le chef a voulu le manger... Singulier goût, n'est-ce pas ?. .. Mais, après tout, dans sa jeunesse, il se peut que le P. Codex fût très appétissant...
... — Tenez! fit Moriceau en s'interrompant et en posant la main sur la manche d'Auradou, regardez venir le P. Malescot. Nous avions oublié la consigne : [N^iinquam duo!
En effet, le jésuite, ayant parcouru un arc de cercle très ouvert, s'avançait vers les deux jeunes gens. Moriceau le salua, en le regardant narquoisement...
Le Père, un peu gêné, murmura :
— Je viens voir comment vous allez, Frère Auradou.
Jules tressaillit... Frère!... le titre des novices ! . . . C'était la première fois qu'on le lui donnait.
Moriceau, voyant la situation compromise, la sauva en s écriant :
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— Ah ! monsieur l'abbé! ceci est un coup droit! Vous voilà bombardé de la Compagnie. A quand le « Révérend Père ? »
Tous deux sourirent. Monceau avait son franc parler avec les Pères, qui l'aimaient, le sachant sincèrement dévoué, et avec cela intelligent, ambitieux, influent sur les camarades.
— A propos de Père, reprit Moriceau en se grattant la tête, dites-moi donc un peu, Père Malescot, où vous avez pris, vous autres jésuites, le droit de vous appeler comme cela?
— Mais, murmura le jésuite, c'est le droit de tout le monde, de tous les religieux.., Tous font comme nous.
— C'est singulier!... J'ai vu dans l'évangile ces paroles de Notre Seigneur :
... Et, entre vous, vous ne vous appellerez pas Tère, parce que vous tiavei quun vrai Tère, qui est aux deux.
Moriceau était merveilleusement ferré sur la lettre des Ecritures. Il travaillait cela à la messe, le matin, lisant et relisant la Bible, tant par prière que par goût.
Le P. Malescoc souriait II cherchait une réponse. Il objecta :
— Il y a {Maine, et non Tcre, — l\abbi, — dans l'Evangile, je crois.
— Non, non, reprit Moriceau. Il y a Rabbi d'abord, et Tère après. Tenez.
Il tira de sa poche un petit bouquin très souvent feuilleté, trouva vite le passage et montra le texte latin.
— Est-ce clair, ça? Est-ce mathématique?... fit-il. Le jésuite haussa les épaules et s'en alla. Moriceau riait aux éclats.
— Voilà comment on met un homme en déroute. Par exemple, il ne faudrait pas essayer cela avec tous les jésuites, et je m'étonne que le P. Malescot n'ait pas répondu. La colle que je lui 2\ poussée est enfantine.
Et il expliqua à Auradou, avec un sourire de dilettante aux lèvres, la solution du problème : une explication bien embrouillée de casuistique. A la fin, éclatant de rire :
— Eh bien? Vous n'avez pas l'air convaincu, cher abbé ?
— Si, si, murmurait Auradou. Vous êtes très fort.
D'autres taupins, camarades de Monceau, vinrent se mêler à eux, saluant poliment Auradou. La conversation se généralisa... L'ostiaire trouvait ces jeunes gens vraiment agréables, bien élevés, très simples, sérieux avec cela et ne prononçant jamais une parole risquée.
Chez les saints^cyriens, ce fut autre chose.
Du jour où il fit là ses débuts de surveillant, un incident se produisit qui marqua bien à Auradou quelles difficultés il rencontrerait dans sa tâche.
On venait de sonner la rentrée à l'étude. Les saints-cyriens affectaient de causer entre eux et de ne pas s'apercevoir de la présence d'Auradou. A deux pas de lui, Boiscolin et Château-Grandry, les inséparables, se portaient des bottes absolument comme s'il n'eût pas été là... L'ostiaire prit son courage à deux mains et les interpella.
— De Château-Grandry, de Boiscolin... On a sonné.
Il sentit que sa voix détonnait et que le finale s'éteignait dans le tremblement.
Les deux jeunes gens s'étaient retournés tout surpris, réprimant un sourire. Tandis qu'ils suivaient la file vers l'étude, A uradou, resté en arrière, les vit causer à voix basse. Boiscolin racontait évidemment quelque chose à Château-Grandry, qui faisait de grands gestes d'étonnement.
Près de la porte de l'étude, dans la demi-clarté du corridor, Auradou se rapprocha d'eux par derrière. Il avait déjà le pas muet, l'allure d'ombre des jésuites.
Il n'entendit que ces mots, dits par Boiscolin penché sur l'épaule de son camarade :
— Si, si, je te le garantis... Dans l'auberge même, sur le foin.
La porte de l'étude était refermée depuis plusieurs minutes, et le corridor avait repris son silence; Auradou restait debout, comme frappé en plein cœur, devant cette porte close.
Deux mors flambaient dans sa tête :
— L'auberge!... le foin!...
De quoi avait-il voulu parler, ce misérable?.. Est-ce qu'il savait ce douloureux mystère de la naissance d'Auradou, — mystère que lui-même ne connaissait qu'imparfaitement?...
Il regagna sa cellule, remuant ces idées. Peu à peu, la réflexion lui amenait un peu de sangfroid... Non, Boiscolin ne pouvait savoir, c'était impossible. . . Ces deux mots prononcés n'avaient, en somme, rien de surprenant. Quelque histoire de vacances, sans doute!...
Oui, c'était cela... L'aventure lui parut claire comme si vraiment on la lui eût racontée.. . Une fille d'auberge surprise par ce grand garçon au débotté, au moment où il descendait de cheval, après une promenade. Il demandait qu'on donnât à manger à la bête... Et la fille le précédait dans l'écurie...
Auradou se complaisait à penser cela. Tout d'un coup, il s'aperçut que c'était tout justement l'histoire de sa mère.
Et il pleura.
Il pleurait la misère originelle de sa naissance. Il pleurait plus amèrement le rêve qu'il avait fait en croyant que l'épreuve était finie.
Cependant les jours coulaient. Mai finissait presque, le plus joli mois de l'année parisienne, le mois des marronniers épais, des pelouses
grasses. . . Même dans l'enceinte sévère, murée, de Sainte-Geneviève, le sourire du mois charmant pénétrait... Entre les deux cours, celle des saintscyriens et celle des polytechniciens, le parc des Pères amoncelait ses massifs énormes de verdures, des verdures opaques, étroitement treillagées comme tout ce qui enceint la vie privée des religieux. Des tonnelles hautes abritaient des bancs; çà et là s'élevait une statue pieuse : Vierge blanche empoussiérée aux paupières, au nez, aux plis du manteau, à toutes les saillies du plâtre, saint Stanislas Kotska, douce figure de rhétoricien ensoutané; Jésus, montrant du doigt son cœur décoloré par les pluies... Des soutanes noires circulaient sous les allées couvertes, pareilles à des personnages de lanterne magique, ayant l'air de filer au ras de terre par simple glissement. D'autres Pères, immobiles, lisaient leur bréviaire, de cette voix sifflante du religieux, contenue toujours dans le médium du registre...
Sur les pelouses, les fleurs souriaient. Des géraniums vermillonnés, comme des taches de minium aspergeant le velours ras des feuilles ; des . salvias bleus, des orchidées... Ailleurs, le dôme ovoïde d'un massif de plantes grasses, — les feuilles soignées et variées de tons comme des fleurs, jaune clair tigré de brun, vert éteint, roux ainsi que des papiers de tentures... Le soin mondain d'un jardin de riche s'étalait dans ce
coin de monastère, dispensé par le Frère Joachim, le jardinier.
Auradou n'en jouissait guère... Non, l'épreuve n'était pas finie pour lui... Elle se précisait au contraire, rendue plus douloureuse parce qu'elle le doublait d'une désillusion... Il était revenu, tout plein du souvenir de sa convalescence, quand la tendresse de chacun semblait s'efforcer de l'envelopper et de le guérir. Et maintenant il maudissait la santé reconquise, car depuis qu'il la possédait à nouveau, il retrouvait chez les jésuites la même réserve obstinée à son égard, — la même opposition systématique à toute tentative de communauté... Aussi, il descendait rarement à la récréation des Pères, entre une heure et deux heures. Quand il arrivait, il lui semblait qu'on se taisait, qu'on changeait d'entretien. Il devinait qu'il était gênant. Evidemment, il était encore à la porte du sanctuaire : on ne le laissait pas soulever le voile et pénétrer avec les grands prêtres...
Alors il montait dans sa chambre, et, des heures entières, un cahier d'algèbre ouvert devant lui, il s'abîmait dans ses songeries. Ou bien, il prenait du papier et écrivait au P. Jayme des lettres où, peu à peu, sa fièvre des mois précédents s'avivait, brûlant les pages.
— Personne ne m'aime, ici, s'écriait-il dans ces lettres.
Il se trompait. Les Pères l'aimaient, bien sûr, mais de cette affection collective qui exclut les caractères séduisants de l'amitié : l'épanchement et le secret.
Il devinait qu'il subissait encore une épreuve, Et, dans le fond de sa conscience, il trouvait cela juste en somme. N'était-Ce pas cette loi de l'épreuve antérieure qui faisait de l'Ordre quelque chose de spécialement sûr, de spécialement discipliné? N'était-ce pas à cette dure école qu'avait été formé le bataillon de religieux austères, pleins de tous les dévouements et de toutes les abnégations, qu'il avait sous les yeux?
Il s'avouait la nécessité de cette longue veillée d armes, mais elle lui pesait et il aspirait de toutes ses forces au bonheur d'entrer, novice, dans l'établissement de Jersey, avec ce droit spécial que donne à la confiance la communauté de l'exil.
Et comme il aurait eu besoin, à cette heure même, de se confier, de s'appuyer sur un ami! Les saints-cyriens lui faisaient, chaque jour, la tâche plus dure, — grands gamins cruels donc la cruauté se doublait d'un mépris voulu et savant. Mépris du noble pour le fils d'aubergiste : mais, surtout, — mépris de l'élève des religieux pour l'abbé séculier.
A mesure qu'il sentait croître autour de lui l'hostilité des élèves, Auradou s'aigrissait. Il souffrait davantage, étant isolé, et devenait lui-
même injuste et vexatoire pour répondre aux vexations et aux injustices. Des anecdotes bizarres couraient maintenant sur lui, parmi les élèves, et bien que les taupins n'aimassent guère les saints-cyriens, il constatait chez eux-mêmes un peu de défiance. Heureusement, Moriceau. ami de tout le monde, chef incontesté de sa division, le protégeait auprès des camarades et empêchait la persécution de s'étendre. Tout cela — chose terrible — Auradou n'osait le dire à personne. Un jour il avait essayé d'en toucher deux mots au préfet, mais celui-ci l'avait vertement envoyé promener.
— Ah! vous ne savez pas les tenir?... Eh bien, vous apprendrez à vos dépens... Poh!... nous passons tous par là; sauf des gens à part, comme le P. de 1 Etang qu'on ne peut pas voir sans tomber à ses genoux. AlleZj allez-vous-en, et ne me parlez plus de cela.
Dès lors, Auradou se sentit à peine défendu par les Pères et même abandonné par beaucoup d'entre eux. A cette époque, la grande question agitée entre les autorités de la maison, était celle de l'avenir de l'école.
Les Pères, là-dessus, se divisaient.
Les uns tenaient pour le maintien de l'école, quand même, avec des séculiers ou même des laïques, s'il le fallait.
Les autres, intransigeants, voulaient qu'on
fermât la maison, qu'on la vendît et qu'on quittât en secouant la poussière de ses sandales cette terre criminelle qui rejetait ses ensemenceurs... Ceux-ci tiraient un argument de l'insuccès d'Auradou dans ses fonctions de surveillant.
— Voyez, disaient-ils, comme la maison sera tenue quand nous ne serons plus là!...
Insensiblement, Auradou, pris de désespérance, se replia sur lui-même. Il en voulait à tous les Pères de l'abandonner ainsi. Confuse encore
— par un revirement mystérieux — la haine lui venait qui hante tout prêtre séculier contre les religieux.
... Un jour, toute cette animosité qui, parmi les élèves, s'amassait sur la tête de l'ostiaire, éclata. Pourquoi? Pour rien. — Un saint-cyrien plus osé que les autres, qui lui cria l'injure d'abord murmurée tout bas: — Scorpion!... Ce fut le signal du débordement. .Maintenant, dès qu'il paraissait, ce mot sifflait de partout. On écrivait cela sur les murs, à la craie; le long des escaliers : des infinités de scorpion senlaçant, s'enchevêtrant, flamboyant en lettres blanches... Et des appels dans les cours, sur deux notes, l'une aiguë et l'autre grave, Scor-pion. Ce n'était rien, c'était enfantin et insignifiant, et cela lui transperçait le cœur. Avec cela, des mots drôles et cruels partant en fusée, faisant rire les Pères eux-mêmes,
— une explosion formidable de ridicule.
Le soir, ses bourreaux s'endormaient, n'y pensant plus, ne lui en voulant même pas au fond. Lui, dans sa chambre, pleurait des larmes chaudes, crispant ses poings, de rage, sur les draps. Révolte de paysan contre des nobles, — une révolte à faire voir rouge.
" ichue journée pour le Grand-Prix, murmura mélancoliquement Boiscolin, regardant la pluie fine et continue raviner de rigoles le sol sableux de la cour.
Il s'adossait, les mains dans les poches de son veston, au vieux mur du hangar, habillé ce jourlà de tentures cramoisies, avec des portraits de saints, des écussons accrochés... Les vêpres venaient de finir, et tous les élèves, sortant de la chapelle, s'étaient réfugiés sous cet abri... Seuls, deux ou trois philosophes, bravant l'eau, se promenaient tête nue dans la cour.
— Ce qui m'amuse, dit Framery, c'est le jet d'eau de circonstance qu'on a dressé au milieu
de notre préau comme les autres années, le jour du banquet du recteur. .. Vrai, cette fois-ci, nous n'avions pas besoin de ça...
— Peuh! reprit Boiscolin, toutes ces tentures rouges, ce jet d'eau, — tout cela m'agace... Elles sont d'un goût détestable d'abord, les tentures. Le hangar a l'air d'une église le vendredi saint.
L'idée était très juste et fit rire.
Boiscolin, mis en train, continua :
— Et puis c'est grotesque de mettre cette fête du recteur, le banquet des anciens élèves et tout ce qui s'ensuit le jour même du Grand-Prix... Pour peu que cela finisse tard, à Longchamps, il n'y aura personne ici ce soir. Mon frère, en tous cas, m'a dit mercredi qu'on pourrait se passer de lui.
— . On sen passera bien, va, de ton frère, répliqua vivement Framery. Moi, je trouve indigne d'un ancien élève de la boite de ne pas venir aujourd'hui, que ce soit le Grand-Prix ou non. Bon Dieu!... c'est la dernière fois qu'on verra les Pères, on va les chasser, — et on n'aurait pas le cœur de venir leur serrer la main...
Tout le monde, à l'entour, approuva Framery. Il avait l'enthousiasme communicatif et une façon de parler qui entraînait.
Boiscolin vie qu'il n'aurait pas la galerie de son coté et prit son parti en souriant.
— Allons, ne te fâche pas, Albert de Mun, fit-il... Mon frère viendra. Je disais cela pour te faire parler.
Il tendit la main à Framery, qui la prit, riant le premier, comme toujours, de son emballement.
Boiscolin lui passa le bras sous le sien, et dit:
— Viens voir mon pauvre Château, qui essaie de placer Robert-die-Devil.
Il l'entraîna vers le milieu du hangar. Là, sous un tableau représentant Saint-Ignace, un groupe s'était formé autour de Château-Grandry, qui> un carnet à la main, lisait ses cotes :
Robert-the-Devil 4/f
Beauminet 10/1
Le Destrier 1 2/1
Arbitre if/i
Poulet if/i
Les autres fo/i
11 promena son regard sur le groupe qui l'environnait. Personne ne parla.
— Pas de succès, Château, lui cria la voix métallique de Framery, qui arrivait avec Boiscolin.
Château-Grandry haussa les épaules. Puis, s'adressant aux autres :
— Cré nom de nom ! Si on n'y met pas plus
d'entrain que ça, ce n'est pas la peine de continuer. Depuis le commencement de la récréation, j'ai donné deux fois Le "Destrier, et puis c'est tout! — Merci, je me retire des affaires.
Et il fit mine de rentrer son carnet dans sa poche.
— Deux louis sur Arbitre, fit une voix. Château releva la tête :
— C'est vous, Auvarley, qui en voulez?... Deux louis sur Arbitre... Bon.
Il inscrivit le nom.
— Château, hurla un gros garçon roux, la voix éraillée, Château, mon ami, je te mets cinquante francs sur Robert.
Le jeune bookmaker sourit.
— Cinquante francs? drôle d'affaire... tu ne gagnes que huit écus, tu sais... Enfin, cela te regarde.
— Dis donc qu'il perd ses cinquante francs, fumiste, fit Boiscolin se mêlant au groupe.
— Il les perd? Pourquoi ça? repartit vivement Château-Grandry.
— Parce que Robert-the-Devil ne gagnera pas... Tu le sais aussi bien que moi, voyons.
Et il regardait son ami dans le blanc des yeux.
— D'honneur, répliqua Château, devenu pâle, je ne sais pas ce que tu veux dire.
— Si tu ne sais rien , ricana Boiscolin , prends moi donc seulement cinquante louis de
LE SCORPION 17g
Robert. Je te le donne à égalité, moi, et à qui en voudra.
Chàteau-Grandry réfléchit. L'assurance de Boiscolin le déroutait. Cet animal avait toujours des tuyaux épatants.
Les autres riaient de la tête qu'il faisait.
— Je t'en prends cent louis, dit brusquement Château-Grandry .
Il venait de se rassurer en pensant que la veille même, son cousin, un intime du comte de Lagrange, était venu exprès le demander au parloir afin de lui communiquer les derniers renseignements, et lui avait annoncé qu'il pariait lui-même mille louis sur Robert-the-Devil.
Boiscolin fut surpris, il murmura :
— C'est sérieux ?
— Parfaitement. Veux-tu l'argent?
— Non, non... ta parole vaut de l'or, très cher. Mais je t'assure que cela me répugne de prendre comme cela cent louis à un ami.
— N'aie pas de remords, va, répondit Chàteau-Grandry.
— Si, si, j'en ai. Enfin, nous mangerons cela ensemble, voilà tout.
Et il inscrivit le pari sur son carnet.
Chàteau-Grandry ferma le sien. Il ne voulait plus jouer au bookmaker, pour aujourd'hui. Ce gros pari qu'ils venaient de faire leur mettait à tous deux un peu de souci au front • à Bois-
l80 LE SCORPION
colin surtout, qui n'était qu'à moitié riche, ayant deux sœurs bonnes à marier — et dont le père criait comme un diable chaque fois que son fils le saignait.
Ce qui l'avait déterminé à parier, c'était la confiance absolue qu'il avait dans Harry Star. Harry Star était un affreux petit palefrenier anglais, qui, jusque-là, ne l'avait pas trompé une seule fois. Drôle, de relation qu'il avait nouée au Havre, pendant les vacances, dans un de ces cafés-concerts du port où de petites femmes à tignasse courte, taillée en écuelle, dansent la gigue en chantant des romances du Strand... Moyennant 60 francs par mois pendant la saison, Harry prétendait dévoiler à Boiscolin tous les dessous de la piste.
Pour l'instant, Boiscolin et Château s'en étaient allés à l'écart et s'absorbaient ensemble dans la lecture d'une feuille de sport.
Les journaux — quels qu'ils fussent — étaient proscrits de l'école. Auradou, qui surveillait, s'approcha des deux jeunes gens par derrière et dit sèchement :
— Donnez-moi ce journal, Boiscolin!
Ils se retournèrent. Le Scorpion tendit la main. Mais Boiscolin roula vivement le papier en boule, et le lança, par-dessus le mur, dans la rue.
Auradou était devenu tout pâle.
LE SCORPION iSl
— Vous allez vous mettre aux arrêts jusqu'à la fin de la journée, fit-il. Et vous serez privé de sortie mercredi.
Le jeune homme eut un léger haussement d'épaules et se dirigea vers le mur. Auradou le suivait des yeux. A mi-chemin, Boiscolin se retourna et cria à Chàteau-Grandry.
— Rappelle-moi que j'ai à te raconter une jolie histoire que m'a dite à Pâques mon oncle de Coincy.
Au nom de « Coincy » Auradou avait eu un soubresaut... De Coincy... Quels de Coincy? Ceux de Nicole? Il rapprocha ce nom des mots singuliers que Bois-Colin prononçait depuis quelque temps, en le regardant. . . L'envie le prit de courir après lui, de l'arrêter, et de le forcer à s'expliquer. Il se maîtrisa d'un effort violent, et, les poings serrés sur ses bras croisés, il se remit à arpenter le long hangar, regardant d'un œil distrait les tentures rouges, les écussons dorés.
Comme à Boiscolin, les préparatifs de cette fête lui étaient insupportables. Avec un réveil d'hostilité, il songeait qu'il lui faudrait assister le soir même à ce banquet auquel prenaient part, avec les anciens élèves et les premiers classés des divers cours — tout le personnel ecclésiastique de la maison... Quel supplice! Autour de sa rancœur, éclateraient des applaudissements à
l82 LE SCORPION
l'adresse de cette maison où on le torturait — et des jésuites qui l'abandonnaient...
Le matin même, il avait écrit au P. Jayme une lettre où il disait :
— « Je souffre, je souffre... Venez, vous qui êtes ma providence, j'ai besoin de vous. Je suis martyrisé par les élevés, méprisé par les Pères... Est-ce une épreuve qu'on me fait subir? Si oui, elle est trop dure... Parlez pour moi, P. Raymond... Ecrivez qu'on m'enlève d'où je suis, que je parte... »
... Le ciel, cependant, devenait moins noir, traversé maintenant par de petits nuages isolés comme des fragments d'un grand voile de crêpe qui se serait déchiqueté. Ces nuages couraient vite sur un fond gris et immobile, découpé bizarrement par les murs de la cour et la crête des toits. En face de lui, Auradou voyait le perron de pierre qui mène aux corridors : les études des élémentaires, dont il apercevait les murs verts et les pupitres encombrés de paperasses. A gauche, la construction se retournait d'équerre, et l'ostiaire plongeait son regard dans sa propre chambre, par les persiennes entrouvertes.
A deux pas de lui, le dos au mur, ses grandes jambes arc-boutées en avant, et les mains dans les poches, Boiscolin subissait sa peine. Du coin des veux, Auradou le voyait correspondre
avec Chàteau-Grandry dans une espèce de langue de sourds-muets. Il était sûr qu'ils parlaient de lui. Ils riaient de temps en temps, à distance, reprenant avec affectation leur sérieux quand le Scorpion se tournait.
La récréation touchait à sa fin. Des groupes de trois se formaient dans la cour, car, ce soir-là, les saint-cyriens avaient une promenade pour laisser libre leur cour et leur hangar, où, dans quelques heures, les tables du banquet allaient être installées... Cette promenade devait libérer Auradou, qui ne les accompagnait pas, et déjà il s'impatientait, car le Père chargé de le remplacer tardait à venir... Soudain, en haut du perron de pierre, un homme parut, arrivant du corridor. Il portait un veston bleu à diagonales jaunes; son pantalon, collant comme une culotte, moulait ses jambes cagneuses, tachées de boue du haut en bas. Sur la tête, il avait une casquette hémisphérique, à visière. Il s'appuya sans façon sur l'un des piédroits de la porte, cherchant quelqu'un des yeux, et se mit à siffler doucement, entre ses dents.
Boiscolin, d'un coup, l'aperçut.
— Harry-Star, cria-t-il; venez vite, tous, il a le gagnant !...
Toute une bande se précipita vers l'Anglais, bousculant Auradou, qui ne comprenait rien. Un instant il n'aperçut qu'une grappe de dos accro-
chée à l'escalier. Un silence de mort se fit. Boiscolin demanda :
— Eh bien?... C'est Destrier?
L'Anglais ne répondit pas. Il tira de sa poche
un chiffon de papier, odieusement sale, et le tendit à Boiscolin.
— Voilà, fît-il en son jargon. Mauvais, le temps.,. C'est ceci je craignais pour le Destrier... Enfin, il se regagnera... Mister Boiscolin, à mercredi...
Il s'esquiva, avec un drôle de sourire sur sa figure ravagée. Boiscolin déplia le papier. Il devint tout pâle.
— Tonnerre de Dieu ! murmura-t-il.
— C'est The Vevil, crièrent les camarades, haletants, suspendus à sa bouche !
— Eh oui, parbleu, c'est ce cochon d'Anglais.. Château, ajouta-t-il, je te dois cent louis. Et il lut les autres noms d'une voix mal assurée, qui sonnait faux.
Alors, ce fut une tempête... La plupart n'avaient pas parié sur le grand favori, mais sur Destrier placé. Les chapeaux sautaient en l'air et des hurlements partaient du groupe.
Auradou, que tout ce bruit agaçait, se fraya un passage jusqu'aux marches du perron. Il tremblait de voir sa division surprise dans cet état d'effervescence par quelqu'un des Pères. Personne, du reste, ne semblait faire attention à lui.
LE SCORPION l8f
Boiscolin, qui ne savait pas perdre, jurait comme un païen, promettant d'étrangler le soir même Harry-Star.
Auradou le toucha à l'épaule. Le jeune homme se retourna. En voyant le Scorpion il devint furieux et gronda :
— Nom de Dieu, ne me touchez pas, vous!. . ou je vous...
L'ostiaire, interdit, recula un peu. Tout le monde, autour d'eux, s'était tu subitement, l'intérêt des paris disparaissant devant cette scène inattendue.
Auradou vit les regards fixés sur lui, — amusés, railleurs. 11 murmura, la voix entrecoupée, d'une drôle de façon qui souleva des rires :
— Vous... vous allez.. . vous... vous allez me suivre chez le Père préfet.
Mais Boiscolin aussi était excité, enragé de la perte de ses cent louis. . . Il cria :
— Fichez- moi donc la paix, à la fin. Qu'estce que je vous ai fait pour que vous m'embêtiez toujours, mon pauvre garçon ?... Je n'ai pas été vous chercher... Il fallait rester dans votre pays, dans votre auberge...
Il s'arrêta. Auradou était sur lui, livide, bégayant.
— Vous avez dit? fit-il dans un sifflement, en portant la main sur le bras du saint-cyrien.
— J'ai dit que vous nous fichiez le camp d'ici,
nom de Dieu!... Lâchez-moi, à la fin, sale fils de catin, lâchez-moi!...
Il ne put rien dire de plus. Auradou lavait saisi à la gorge, et de ses poignets de fer, 1 etreignait, l'étranglait... Ce timide, qui ne soupçonnait pas sa force énorme, soudainement pris de rage, serrait ferme jusqu'à tuer... Cela dura un instant très court, au milieu d'une émotion qui enlevait à tous l'idée d'intervenir...
Boiscolin se débattit convulsivement, la face injectée. Puis, comme Auradou desserrait les doigts, il tomba à la renverse, asphyxié. Sa tête buta contre le limon de pierre, et le sang jaillit...
Il y eut un moment de stupeur. L'ostiaire, à la vue de ce sang, passa la main devant ses yeux. Dégrisé tout d'un coup, il se précipita par la porte ouverte, monta quatre à quatre les degrés de l'escalier, et s'enfuit dans sa chambre, dont il ferma la porte à double tour.
Là, debout, le cœur battant, il entendait de la cour, monter une grande rumeur... Mais il n'osait s'approcher de la fenêtre et regarder.
L'avait-il tué?
Il le croyait, terrifié maintenant de ce qu'il avait fait. Il s'affaissa sur son lit. Etaient-ce bien ces membres veules, ces muscles, douloureux à présent, qui avaient accompli cela ?
Bien sûr, on allait le poursuivre dans sa cham-
bre, le forcera venir, l'emmener en prison... En prison!... Et Pierre?... Et le P. Jayme?... Meurtrier ! lui ! . . . Toutes ces idées lui martelaient le cerveau, se succédant avec une rapidité de délire...
Cependant, rien ne venait... Peu à peu les battements de son cœur s'étaient calmés. Une rumeur de plus en plus confuse s'élevait d'en bas, comme celui d'une foule qui s'écoule. Il entendit la cloche sonner le coup bref de la promenade. Puis le silence se refit, complet. Toujours cloué dans la même posture, les membres rompus, il ne pouvait prendre sur lui de changer de place. . . Ses réflexions, à présent, se précisaient. Puisqu'on ne venait pas, puisqu'on était parti en promenade comme de coutume, c'est que Boiscolin n'était pas mort, — seulement blessé légèrement.
Dans le silence de sa chambre, il se mit à parler tout haut, pas très fort...
— Non, il ne peut pas s'être tué en tombant. Il n'y a pas eu de sang, presque!... Mais, c'est égal. On sait ce qui est arrivé... On va venir; le préfet va venir.
Tout d'un coup, une inspiration l'éclaira. Non, on ne viendrait pas aujourd'hui, sûrement. Il connaissait assez maintenant les habitudes des jésuites pour n'en pas douter... Le cas était trop grave... Aucun des Pères ne voudrait prendre de
décision là-dessus avant d'en avoir conféré en conseil... Et il devinait comment se passeraient les choses, le lendemain. On ne lui dirait rien, rien du tout. Seulement, on le remplacerait dans sa surveillance et on prendrait des mesures... Lui ne saurait rien; pas un reproche, rien que des yeux impassibles, des bouches muettes. Les heures de la journée se passeraient ainsi, doublement anxieuses, jusqu'au moment où, affolé par le silence, il irait lui-même trouver le préfet.
Non, vraiment, il ne pourrait pas supporter cela. Et puis, maintenant, il n'y avait plus à songer à être jésuite...
— Je partirai !...
Sa voix dit cela tout haut. Il lui sembla qu'une autre voix avait parlé.
Il partirait. . . Il s'en irait n'importe où, libre. . . Dans le monde immense, comment vivre?... N'importe, il s'y perdrait. Et, sensation nette, ses yeux de chair perçurent la vision d'un homme qui se jette dans la foule, et de la foule noire qui se referme sur lui.
En bas, des voix appelaient, des pas, des fracas de vaisselle sonnaient dans la cour. Jules, surexcité, rendu comme fort par sa décision, se leva, et s'approcha delà fenêtre. Par l'entrebâillement, il voyait. Les tables étaient installées sous le hangar, et les domestiques apportaient les paniers de vins, surveillés par un monsieur en
LESCORPION 189
habit, délégué de Corazza. Le polygone taillé dans le ciel par la ligne ardoisée des toits avait éclairci sa nuance. Les bouts de crêpe des nuages s'étaient comme volatilisés dans l'air laiteux, et des déchirures bleuâtres laissaient passer un peu de soleil.
Auradou osa regarder le coin d'escalier où, tout à l'heure, il avait vu choir Boiscolin. Il chercha des yeux une trace de sang et ne vit rien. Peut-être à cette distance ne distinguait-il pas. Peut-être avait-on lavé la place. Il refit la scène par la pensée : l'insulte, la lutte. Ses poings de paysan se crispaient, ses yeux voyaient rouge de nouveau... Et quand Boiscolin lui jetait à la face son : Fils de catin. . ., il l'étranglait.
Il retourna s'asseoir devant son bureau, et, tout de suite, un rayon de franc soleil vint l'y chercher, déchirant l'écran des nuages. Jules sentit comme un coup de fouet activer la course du sang dans ses artères. Il salua ce soleil, il salua sa liberté reconquise. C'était la vie qu'il allait reprendre, la vie naturelle. Il ne serait jamais prêtre... Toutes ces défenses extraordinaires qui entravaient jusqu'à sa pensée allaient tomber. Il n'aurait plus ces luttes atroces avec lui-même.
Il songea longtemps, si longtemps qu'il perdit le fil de son rêve. Un bruissement de voix, mêlé à une sorte de cliquetis de ferraille le rappela à lui. Il vint à la fenêtre et regarda. De
nombreux groupes stationnaient dans la cour. Il y avait des redingotes mêlées à des soutanes, — quelques habits, — beaucoup d'uniformes. Polytechnique et Saint-Cyr dominaient, — puis Fontainebleau. Chaque nouvel arrivant qui apparaissait sur le perron était salué par des hurras. On se précipitait, on se serrait la main : les appels se croisaient :
— Eh! sapeur! viens donc un peu!
— Vive le Bigor!
Puis, de vieux messieurs à cheveux blancs, à cravate blanche — tout blancs et noirs. Des colonels, un général même, causant avec le P. Chabrier, qui débordait d'orgueil au milieu de tous ces militaires... D'autres groupes étaient formés d'ingénieurs, en redingote unie, toujours un peu mal taillée, des modes passées, des chapeaux qu'on ne portait plus.
Tout d'un coup, le silence se fit. Les regards s'étaient tournés vers le perron. La grande silhouette noire du P. de l'Etang venait de s'encadrer dans la porte, et à coté de lui celle d'un petit homme noir, à lorgnon, qui gesticulait beaucoup... Auradou l'avait rencontré quelquefois dans le corridor des Pères, surtout depuis les décrets. C'était le prince de Cornouailles, un des députés monarchistes de la Bretagne, un ancien élève.
Tous deux, le député et le jésuite, descen-
dirent lentement les degrés de pierre. La foule houleuse des uniformes et des redingotes les suivit vers le hangar. Pendant quelque temps, le bruit régna des chaises remuées, des cliquetis de verres, de toutes les installations autour du gigantesque repas. Puis après le Henediche dit par le Père recteur, on commença.
De sa fenêtre — où il se penchait, captivé par la nouveauté du spectacle, Jules voyait les tables parallèles, avec leurs nappes aux cassures de moire, leur double file de convives. Les premiers élèves des classements se trouvaient les plus rapprochés de lui, puis venait un amas d'uniformes de Polytechnique, puis la foule des anciens élèves civils. Au fond, tout au fond — les costumes des Saint-Cyriens — confondus dans une tache voyante marbrée de jaune, de rouge et de bleu.
A une table surélevée, dressée perpendiculairement à toutes les autres, le P. de l'Étang présidait, entre le prince de Cornouailies et Mgr Favatier, le coadjuteur. A cette table, où étaient assises les autorités, il y avait des rieurs, des pièces montées de pâtisserie, des candélabres à beaucoup de branches.
Auradou regardait cela en spectateur désintéressé, comme un voisin qui aurait eu une fenêtre ouverte sur cette fête intime. Au fond, il était bien étranger à tous ces banqueteurs. Ces gens
ne s'occupaient pas de lui, et il leur rendait leur indifférence.
Le jour, dans cette cour enceinte de hauts murs, allait s'abaissant. La découpure du ciel, bleue tout à l'heure, prenait des tons verdàtres, Sous le hangar où les tables étaient dressées, l'ombre faisait déjà flotter indistinctement les lignes et les silhouettes. Jules Auradou songea qu'il lui fallait se préparer. Il s'était fait un vide dans sa tête, son cerveau s'était déblayé comme une aire, et une seule idée s'y dressait maintenant :
— Je vais partir.
Machinalement, il alla vers son armoire. Il voulait emporter les lettres du P. Jayme et de son frère. Dans le placard ouvert, ses yeux tombèrent sur les habits de civils. Il eut l'idée de les revêtir : comme cela, on ne le reconnaîtrait pas.
Il déboutonna sa soutane, ôta les culottes noires et passa le pantalon, le gilet, le veston, sur sa chemise de prêtre. Il mit le petit chapeau de feutre sur sa tête. Son cœur battait à se rompre; il dut s'arrêter plusieurs fois, terrifié, comme s'il commettait un sacrilège.
La soutane restait là, les manches retournées, en travers du lit. Il n'osa la regarder, et, pour ne pas la voir, se sauva à la fenêtre.
La nuit était épaisse, maintenant, sous le hall
couvert, et on allumait les bougies. Le coin où étaient le prélat, le recteur et le prince s'éclaira alors dune lueur résineuse et dansante, détachant sur le fond des tentures de grandes ombres aux mouvements singuliers.
Soudain le P. de l'Etang secoua la sonnette placée près de lui . C'était le signal des discours. . . Un polytechnicien parla le premier, voix vibrante comme un son de clairon... Puis les représentants des diverses écoles. Tout cela n'était qu'un prélude, distraitement écouté au milieu d'un susurrement de conversations.
Mais le prince de Cornouailles se leva. Auradou, de sa fenêtre, entendait clairement les phrases que scandait sa voix nette d'orateur habitué à la tribune :
— Messieurs, — disait le député, — il peut vous paraître bien présomptueux de ma part de venir porter aujourd'hui la santé de gens condamnés à mort, et que quelques jours à peine séparent de leur exécution...
Le discours se poursuivit ainsi quelque temps, d'une rhétorique facile, courtoise, agrémentée d'allusions politiques sans grande méchanceté. Le prince, son toast porté, se rassit au milieu des applaudissements... Ce fut alors le P. de l'Etang qui se leva; sa stature extraordinaire dominait les convives ; et quand il parla, — la voix musicale, tendre, pénétrante comme une
voix de femme, — des frémissements coururent dans son auditoire...
— Je tiens à vous remercier tous, disait le recteur, — vous, prince, qui à la tribune de la Chambre défendiez naguère les droits des aumôniers et hier encore l'honneur du soldat; vous, élèves de nos grandes écoles, Saint-Cyr, Centrale, Polytechnique...
Il eut un mot de remercîment pour tous, — un mot personnel qui allait au cœur, pour tous ceux qui étaient venus, en cette sorte de banquet de Girondins, se grouper autour de lui, et porter la santé de ceux qui partaient... L'auditoire était sous le charme... Mais l'enthousiasme fut au comble quand il revint à son sujet favori:
— La France!... C'est elle qui vous attire ici! C'est elle que vous aimez dans cette école. En vous parlant de la France, je me répète, je le sais : vous en êtes témoins, tous — tous — je ne vous ai pas adressé la parole une fois depuis dix ans sans vous en parler...
On applaudit frénétiquement, l'interrompant. Tous, électrisés, pensaient avec lui en cet instant. Ils se sentaient à une heure décisive; les mains d'officiers, au côté gauche, cherchaient instinctivement des poignées d épées... Moment superbe où tout souci d'intérêt privé s'évanouit : — l'heure où l'on fait prêter serment aux conjurés...
Le recteur, après une minute de silence, con-
tinua. Auradou voyait sur le mur tendu de rouge son ombre grandie, gigantesque, comme une apparition évoquée dans ce coin lumineux qui trouait la nuit.
Il disait, achevant son discours :
— Allez donc, continuez nos leçons. Si la France voit s'éloigner vos maîtres, par vous du moins vos maîtres pourront la servir encore... Et la servir par vous, c'est la servir si bien que c'est la sauver!
Alors, ce fut un délire, un effarement. Tous se levèrent spontanément, grisés, galvanisés... Pour un mot, tous étaient prêts à jurer qu'ils le vengeraient, lui proscrit, qu'ils verseraient leur sang pour lui. Ce mot de combat, ils l'attendaient, ils souffraient de l'attendre.
Le recteur regarda quelque temps cette foule levée et menaçante... Ses yeux eurent un éclair de fierté légitime. C'était son armée, ceux-ci!... C'était la petite troupe de Gédéon, les trois cents qui ont bu de l'eau du "torrent...
Il les retrouverait, bien sûr, aux jours moins troublés.
D'un geste, il les apaisa. Puis, se levant de table, il descendit les gradins de l'estrade. Tous les convives s'étaient ébranlés à son exemple, avec ce bruit qu'ont, après les orages, les foules et la mer.
Auradou comprit que le moment était venu.
1 96 I.E SCORPiON
Il sortit précipitamment de sa chambre, le cœur serré par l'émotion. Il se précipita dans le corridor et atteignit l'escalier. Les lumières n'y étaient pas encore allumées. En bas, une multitude bourdonnante encombrait le chemin.
L'ostiaire s'y mêla; il se sentit presque porté jusqu'à la cour du parloir, jusqu'au seuil extérieur, par la foule qui s'écoulait.
Il franchit la porte.
Nul n'avait fait attention à lui.
Alors, comme un fou, comme un voleur, il se mit à courir, dépassant les bandes d'invités qui sortaient... Il tourna au hasard la rue des Irlandais et ne s'arrêta que sur la place du Panthéon, le souffle lui manquant.
Autour de lui, tout était désert... Un omnibus immobile semblait abandonné à gauche, — deux yeux, l'un vert et l'autre rouge, ouverts dans la nuit... Le dôme énorme du Panthéon s'arrondissait sur le ciel tout pailleté d'étoiles; entre les gros pavés inégaux, séchés par places, des flaques d'eau gisaient encore, des pluies de la journée.