‹ Le ScorpionChapitre 6 sur 9 · ECOLE SAINTE-GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

ECOLE SAINTE-GENEVIÈVE

Ire DIVISION

M. Framery est demandé au parloir par madame d'cAîllières.

Elle rendit le papier à Lassoujade, qui clignait son œil.

— Voilà ! Ça m'a suffi. Il y avait des lettres en paquet dans les poches 5 je n'y ai seulement pas touché. Au cas que Star n'aurait rien su me dire, il se serait informé. Drôle d'affaire tout de même. On tirera quelque chose de là si Ton sait s'y prendre.

Lassoujade, sur cette conclusion, sauta à terre, les mains dans ses poches, devant le lit.

— Est-ce qu'i/ est levé? demanda-t-il.

Adèle secoua la tête. . .

— Non... il n'a pas bougé... Pauvre petit! Il est joli en dormant, la bouche ouverte. Et solide !...

Jemmapes la regarda, plissant la lèvre, l'œil méchant.

— Tu en voudrais, hein, ma vieille? Tu peux courir, tu sais. Fini de rire avec la jeunesse,

depuis qu'on a posé les pannes faîtières sur les bâtisses de la Madeleine.

Il sortit^ claquant la porte derrière lui, et, sifflant bas, alla regarder ce qui se passait dans la rue. Il pensait à Harry-Star, et à l'aventure du petit curé. Depuis que lui, Jemmapes, tenait l'hôtel, c'était le second tonsuré qu'il y voyait... Mais l'autre n'était pas un curé; c'était un ignorantin du quartier qu'on avait pincé à faire des bêtises. Il connaissait la maison, celui-là, et pour cause. Tandis que le petit de la rue des Postes! Vrai! Il en rirait toute sa vie, de la façon dont il était entré. C'était Clara qui en était cause, cette grosse Clara qui ramenait les hommes de force. Et Lassoujade revoyait Auradou, poursuivi par l'énorme fille, se garant au hasard dans le trou ouvert du couloir : et la fille l'y rejoignant, l'y poussant, jusqu'à ce que le petit tombât dans les bras de Lassoujade, — qui, devinant quelque chose, renvoyait Clara d'un coup de poing et emmenait dans le restaurant vide le petit, incapable de parler, bégayant d'émotion :

— Monsieur... Monsieur... je vous demande pardon.

— Pardon de rien, ripostait Lassoujade, qui savait sa civilité... Monsieur est ici chez lui... S'il a besoin de quelque chose. ..

Auradou avait ôté son chapeau et il tournait le dos à la glace maculée du comptoir. Il vit l'œil

unique de Lassoujade fixé obstinément sur cette glace, et soudain, la place où sa tonsure de minoré s'élargissait, rasée du matin, lui brûla le derrière de la tête.

Il rougit, pâlit, chancela.

Lassoujade le retint fortement par le bras.

— Vji! Suffit! donc! Nous comprenons...

Tenez, un conseil, voulez- vous?... Restez ici. C'est un hôtel, vous savez. On traite bien, et on ne cherche pas à ennuyer le monde. Les affaires de chacun, ça regarde chacun... Pas vrai, zMonsieur le curé'

Ce « Monsieur le curé » acheva de désarçonner Auradou. Lassoujade continua, élevant la

voix:

— Voilà... Vous aurez la chambre qui est libre au second, au n° 6. Des voisins très bien. Un professeur du lycée... (il ne précisa pas) et un monsieur qui est employé dans les salons... Vous mangerez ici... dans votre chambre, si vous voulez, le temps que vos cheveux repoussent. On paye huit jours d'avance, comme au Grand-Hôtel, et comme partout, n'est-ce pas?...

Auradou fouilla machinalement à sa poche. Il avait dans son porte-monnaie un billet de cinquante francs et trois francs en francs.

Il tendit le billet. Lassoujade le prit, l'approcha de son œil. Puis il fouilla dans un tiroir plein de sous, mais rien que de sous.

— Vji ! fit-il. Rien que de la grosse monnaie à vous rendre, monsieur... Ça se réglera aussi bien demain qu'aujourd'hui, n'est-ce pas? Ou bien, si vous voulez, l'affaire sera faite pour une quinzaine ?

Et, sans attendre une réponse d'Auradou, il lui prit son chapeau et le lui remit sur la tête. Puis, fourrant le billet dans son gilet, il tapa sur le zinc avec une cuiller. Le garçon parut, un boiteux qui avait l'air tout jeune.

— Conduis monsieur au n° 6. Et soigne le matelas, mauvaise troupe. . . Monsieur, une bonne nuit que je vous souhaite... Vji!...

l n'a pas bougé... Pauvre petit! Il est joli en dormant, et solide ! . . .

Adèle avait dit vrai. A peine seul dans la chambre où le béquillart l'avait conduit, Auradou avait jeté sur une chaise ses vêtements déboutonnés à la hâte, et s'était glissé dans le lit. Les draps étaient humides, grossiers 5 rien de ce linge de prêtre, fin et cotonneux, dont il avait pris l'habitude aux Postes... Mais il ne s'en

aperçut point... A cette heure il n'avait pas de pensée. Tous les événements de la journée tourbillonnaient dans son cerveau, si vite, si vite, que de ce tourbillon aucune vision ne se dégageait. Deux heures d'errement dans les ruelles de ce coin de Paris, le même où il s'était égaré jadis, l'avaient achevé. Pourtant, à peine couché, il se rejeta à terre, comme d'habitude; il récita des actes de contrition, les yeux brûlants de fatigue. Il souleva le paillasson au pied de la couchette, et racla de sa langue l'immonde plancher... Geste de brute: il n'avait plus conscience de ce qu'il faisait.

Chez lui, toutes les émotions se confondaient finalement dans un impérieux besoin de sommeil. Son organisme de paysan sanguin s'écroulait dans cette léthargie bienfaisante, — le bain des quotidiennes misères, comme l'appelle Shakespeare... A peine couché, il sentit l'oubli des choses l'envahir... Il secoua un instant le sommeil qui venait, pour saisir son scapulaire et mâchonner un dernier acte de contrition, qu'il disait, la bouche collée au drap du saint vêtement.

Puis, sur le dos, sans avoir même la force de se retourner, il s'endormit, la lèvre ouverte par les derniers mots de sa prière, la main serrant le chiffon bénit.

Pas un rêve, pas une transparence ne traver-

sèrent son sommeil de bête, durant lequel aucun muscle de son corps ne bougea. Les bruits discrets de l'hôtel s'éteignaient peu à peu, puis les bruits de la rue. En face de la fenêtre, le clocher de Saint-Jacques-du-Haut-Pas égrenait la sonnerie des heures : c'était le seul trouble jeté sur le silence provincial, qui, la nuit, veille ce coin intact du vieux Paris... Vers quatre heures, le jour hâtif des matins de juin vint dépolir les vitres du petit hôtel. Le ciel bleuâtre se dorait de reflets. Quelques bruits s'élevèrent alors de la rue, largement espacés d'intervalles : un pas sonore, un pas ferré, vite disparu ; les roues d'une carriole sautant sur les pavés... Tout dormait encore dans l'hôtel, autour du sommeil accablé de l'ostiaire... Seules, dilatées par la chaleur exhalée de la terre, des fentes dans les murs de bois craquaient longuement comme si elles eussent gémi.

Six heures approchant, les bruits devinrent plus fréquents, plus mêlés : premiers passages d'ouvriers se rendant aux chantiers; d'ouvrières, vers les maisons de la rive droite... Six heures, c'était l'heure où se levait Lassoujade. Adèle restait dans le lit, paresseuse au lever, comme toutes les rouleuses. Lui, de sa vie tourmentée, passée mi-partie en prison, mi-partie à la franche étoile, avait gardé l'impuissance de tenir les yeux fermés après le lever du soleil.

C est alors qu il entra dans la chambre d'Auradou, une brosse à la main. Il tourna le bouton de la clenche avec précaution : Si L'enfant eût ouvert les yeux, il avait son excuse toute prête : Pardon ! brosser vos habits ! Yji ! .. . Mais Auradou ne trembla même pas des paupières : et du reste. Lassoujade avait le pas du voleur, qui ne réveille pas la voix des planchers. Il fouilla les poches, prit le petit papier bleu, puis s'approcha de l'ostiaire, penché sur lui, l'haleine silencieuse.

Il le fixait de son oeil unique, avec un vilain sourire... Il regardait les grosses lèvres ouvertes, rouges, semblables à un fruit entamé, — laissant voir la langue humide entre les dents... Comme la nuit avait été chaude, Auradou avait inconsciemment secoué le haut des couvertures et, par sa chemise de prêtre déboutonnée, sa chemise bise, le bas du cou se voyait, fortement attaché aux épaules et à la poitrine. Sur la peau ambrée, bien glabre, il y avait des taches rosées au-dessous des clavicules, et, comme un large collier enveloppant la gorge, une buée de sueur en gouttelettes... Les cheveux poussaient, drus et noirs, au-dessus d'un petit front traversé de deux rides perpendiculaires... A moitié mangée par le traversin, la tonsure marquait un trou en demi-cercle, large comme un gros écu.

Lassoujade renifla l'air et grommela, tout en s'en allant :

— Un mâle, ce curaillon. Faire un curé de ça, — maladie!... Aussi, ça se sauve! Vji !

Auradou n'avait rien entendu. Il n'entendit pas davantage Adèle, quand elle vint le voir à son tour, en l'absence de Lassoujade. Ce fut le béquillard, portant la soupe, qui le réveilla vers onze heures. Adèle le suivait; elle désirait le revoir, car elle l'avait trouvé joli... Il fallut au jeune homme un effort de volonté pour ouvrir les yeux, après qu'il eut compris qu'il y avait quelqu'un près de lui. Adèle avait parlé. Dressé sur son séant, Auradou répondit, par habitude, comme au "Benedicamus du frère Agapit :

— Dec gr arias.

Le béquillard éclata de rire : mais un coup d'oeil d'Adèle le fit taire. Maintenant Auradou, voyant cette grosse femme blanche devant lui, rougissait et rapprochait les deux côtés de sa chemise, cachant sa poitrine. Adèle ne comprit pas le geste, et dit, d'une voix aimable :

— Vous aviez besoin de dormir?. . Voilà toujours votre déjeuner. Germain vous apportera la suite. Ce n'est pas la peine de descendre.

Elle attendit un instant. Jules ne répondait pas. Alors, elle aussi, elle fut gênée; elle s'en alla sans rien ajouter. Germain, qui depuis un moment regardait sournoisement le cercle blanc fauché par le rasoir dans les cheveux du jeune homme, sortit à son tour, en disant :

— Je vais vous apporter le veau.

Resté seul, Auradou regarda... La fenêtre n'avait pas de rideaux. Le soleil entrait à pleines vitres, obliquement, en un gros faisceau de clarté où remuaient lentement des poussières. L'armoire en noyer ouvrait ses casiers vides, à côté d'une image coloriée de la République. En face, on voyait par la croisée un bout de toit, et l'extrémité des arcs-boutants de la nef de Saint- Jacques

Le béquillard avait posé la soupe sur la table, et, du pot ventru, s'échappait une vapeur odorante.

Auradou se passa la main sur le haut du front... Le souvenir des événements de la veille venait de s'abattre sur lui comme un coup de massue... Il se rappelait Boiscolin sanglant, le fantôme du P. de l'Etang gesticulant sur les tentures rouges, la place du Panthéon déserte, sa fuite interminable à travers les rues jusqu'au moment où une femme...

— ■ Mon Dieu, ayez pitié de moi. Je suis un misérable et un lâche...

Le béquillard rentrait, portant une portion sur une assiette.

— Pas levé encore, fit-il. Mince de flème ! Auradou se jeta en bas de son lit et s'habilla.

Il avait secoué la tête comme pour chasser un mauvais rêve... N'ayant pas dîné la veille, il se sentait très affamé. Il mangea avidement; il

trouvait ce qu'on lui servait très bon. Tout en déjeunant, il entendait la béquille de Germain marteler l'escalier, le plancher, en haut, en bas, comme si le béquillard eût été partout à la fois. Le vin qu'il buvait, moins naturel à coup sûr, mais autrement alcoolisé que celui de la rue des Postes, lui portait à la tête. Bientôt, il se sentit envahi d'un vague bien-être... Un peu grisé par ce repas copieux tombé sur sa fringale, il assistait au débrouillement intérieur de l'écheveau de ses idées. Voilà comme il vivrait désormais... Personne ne lui demanderait compte de ses actes. C'était fini des soutanes autour de lui.

— Misérables! misérables! murmura-t-il, secoué par un sanglot sans larmes.

Oui, c'était fini. . . Plus de gens pour le voir. . . Toute sa pensée se concentra sur cette idée, et il en jouissait. Non, on ne le voyait plus : réellement il était seul. La vision de la veille s'était accomplie : la foule noire s'était, ouverte devant lui, puis refermée... Il se rappela ses terreurs, quand il était tombé de sa province dans l'inconnu du Paris-Latin. Alors, en regardant les maisons closes, il se disait qu'il pourrait bien être pris par des pourvoyeurs de vice, emmené... Eh bien! voilà que la chose était arrivée. Il avait bien été pris de force, hier !... Où était-il?... Cette femme qui l'avait saisi au bras, la veille, et entraîné, elle habitait l'hôtel, .., la chambre

2l6 LE SCORPION

voisine, peut-être... L'autre, en flanelle blanche, aussi... Et il se demanda s'il n'était pas tombé sur une de ces maisons dont on parle au cours de certains livres de mcechologie, quand il s'agit de fixer cette question : « Un religieux peut-il, en quelque circonstance, laisser le vêtement de son ordre?...»

... Jours étranges, traversés de combats dans l'âme et de luttes en pleine fièvre, ces premiers jours. Des heures d'abattement accablé succédaient aux heures de surexcitation. Alors, il mesurait son crime, il se frappait le cœur, il se roulait en larmes au pied de son lit. Sacrilège ! Cette idée le torturait... La soutane déjetée en travers de la couchette de fer, les manches retroussées, laissant voir la doublure bise, — il la voyait, comme le soir de sa fuite. Dieu pardonnait-il ces crimes-là? N'était-ce pas ce péché contre l'Esprit, pour lequel il n'est point au ciel de miséricorde?

A d'autres heures, il se repliait sur lui-même, et s'épouvantait de son isolement. Comment se faisait-il qu'on ne le cherchât pas, que ni les Pères, ni Raymond Jayme, ni Pierre n'eussent donné signe de vie ?. . . A Paris, la police retrouve qui elle veut, disait-on... Personne ne s'occupait donc de le retrouver, lui?... Et, dans cette solitude même qu'il avait eu tant d'orgueil à reconquérir, l'idée d'un pareil abandon lui pesait.

... La maison Lassoujade était pleine d'odeurs douteuses et de bruits inexplicables... D'abord, à toute heure, la béquille du béquillard dérapait le long des escaliers et des corridors, se multipliant comme un tic-tac d'horloge. Du restaurant s'élevaient des fracas isolés de carambolage ou le bruit des billes qui chavirent dans les blouses. De temps à autre, un petit sifflement strident. C'était une des femmes du dessous, qui, masquée derrière les rideaux de sa fenêtre, appelait les passants.

Parfois on frappait à sa porte : la grosse Adèle venait le voir. Elle avait pour lui une sollicitude de mère : elle lui choisissait dans la pitance quotidienne des morceaux délicats... Grâce à elle, on avait mis des rideaux à la fenêtre, une natte par terre. Elle renouvelait elle-même l'eau de sa carafe, depuis qu'Auradou lui avait confié qu'il se réveillait la nuit avec des soifs fiévreuses.

Et elle restait là des heures, debout à côté de la table où s'ouvrait un éMonte-Crisio qu'elle avait prêté au jeune homme pour le distraire durant sa réclusion... Elle se soignait depuis qu'il était là, sentait à plein nez le savon et la poudre de riz... Lui ne savait comment s'en débarrasser, un peu* touché de ses attentions, mais toujours inquiet de l'idée qu'elle allait se jeter sur lui et le prendre de force : c'est ainsi qu'il imaginait toutes les femmes, des bêtes

2l8 LE SCORPION

agressives, folles de luxure... Pourtant, dans les yeux de la grosse Adèle, il n'y avait qu'une prière muette ; elle s'offrait avec humilité, reprise sur le tard d'un coup de fantaisie pour le petit curé. Lassoujade lavait devinée. Le matin, en la retrouvant frisée des cheveux de devant, bien lavée, un regain de fraîcheur aux joues que lui donnait son désir, il lui décochait des blagues féroces :

— Hé! hé! ma vieille! Nous voilà donc repassée à l'active?... Après tout, tu as raison... Faut bien gagner quelques sous pour s'acheter une maison de campagne.

Adèle se récriait, se fâchait, rougissant comme une fillette, lui disant qu'il était un sale, qu'elle ferait comme il disait pour peu qu'il y revînt.

— Oh ça ! répliquait Lassoujade en mimant son geste favori; ça, par exemple ! Vji! Je suis tranquille. Il faudrait d'abord trouver des amateurs!...

Elle se taisait, les larmes aux yeux. C'était vrai que le sang lui brûlait depuis que ce petit curaillon était là. Pour parler de lui à quelqu'un, elle s'en allait trouver les femmes du premier dans leur chambre, Clara ou Virginie, et leur racontait des histoires sur lui... Les femmes, curieuses de ce prêtre échoué dans la boite, écoutaient avec intérêt.

Clara était très fière de l'avoir amené.

LE SCORPION 2 i O

— Alors, il avait une tonsure?

— Ma chère, s'il l'avait! Grande comme une soucoupe. Maintenant ça ne se voit presque plus. Mais ça lui fait tout de même un rond sur la tête, comme une maladie.

— Et qu'est-ce qu'il fait là-haut tout seul?

— Il lit... Il écrit des lettres à des curés, sans les finir; il les déchire après en tout petits morceaux. Dès qu'il a mangé, matin et soir, il s'endort, et en voilà pour deux heures. Jamais je n'ai vu dormir tant que ça. On dirait un petit de dix mois.

Puis, elles parlaient de sa manière de dormir, toujours découvert, à cause de la chaleur. Et elles chuchotaient alors et riaient d'un rire nerveux de leurs confidences.

Lassoujade, dans les premiers temps, avait conté à Adèle ses projets touchant Auradou. Maintenant, il semblait préoccupé et ne disait plus rien. Le sixième jour après son arrivée, l'ostiaire le vit entrer dans sa chambre.

Cet homme lui faisait peur.

— Voilà, fit Lassoujade, en s'affalant sur une chaise et en fixant Auradou dans les yeux... Vous n'avez rien à craindre du côté de la police : vos amis de la rue Lhomond ont étouffé l'affaire. . . Seulement, je vous préviens qu'on vous cherche tout de même. Si vous voulez être tranquille, il faut me raconter certaines choses... Par exem-

pie, vous avez de la famille quelque part, voyons ?...

Auradou était atterré. Comment cet homme savait-il?... Mais l'autre le magnétisait, rien qu'à tenir arrêtée sur lui sa prunelle unique.

Il balbutia :

— Je n'ai qu'un frère.

— Ah! rien qu'un frère! Un curé, encore?... Oui, c'est cela. Et où habite-t-il? Le Midi, bien sûr, ça se connaît à votre parler.

Lambeau par lambeau , il lui tira toute son histoire. Entre les questions qu'il posait, il se prenait à réfléchir. Evidemment, l'existence du frère aîné le contrariait. Au bout de trois quarts d'heure, il savait à fond toute la vie du jeune homme; il avait surtout insisté sur son séjour rue Lhomond, et s'était informé du nom des Pères présents à l'Ecole.

Comme il s'en allait, Auradou le rappela.

— Qu'est-ce qu'il faut?

— Je voudrais sortir, dit Auradou, qui, depuis six jours qu'il était cloîtré dans cette chambre, se sentait étouffer.

Il était si bien entre les mains de Lassoujade, qu'il lui demandait la permission.

Le borgne réfléchit.

— Ma foi, dit-il à la fin, vous ne pouvez pas rester enfermé ici tout le temps, c'est sûr... Si vous rencontrez des bonshommes de là-bas, il

n'y a pas de danger qu'ils vous ramènent de force. Faites ce que vous voudrez. Seulement;, vous savez... Faudrait pas essayer de fourrer dedans papa Lassoujade !

uradou sortit dès le lendemain.

La journée était superbe : une vraie journée du midi, trop belle, avec sa poussière, ses trottoirs mous, son ciel abaissé.

L'ostiaire se lança vite vers la descente de la rue Saint-Jacques, prenant pour mire, au hasard, la flèche grêle de Notre-Dame qui jaillissait, en face de lui, d'une échancrure dans les toits.

Mais, arrivé rue des Ecoles, il se heurta contre un passant qui tournait l'angle du Collège de France,

— Ah! parbleu, elle est bonne!... L'abbé n'est pas mort... Monsieur l'abbé, je vous arrête.

C'était Moriceau. Il avait, en plaisantant, saisi Auradou par le poignet et le retenait.

L'ostiaire avait eu une telle émotion, en se voyant reconnu, qu'il était devenu tout pâle, prêt à défaillir. Il balbutia :

— Je vous en prie... Je vous en prie, Monsieur, làchez-moi... Ne me ramenez pas, ne dites pas...

Moriceau le lâcha et éclata de rire.

— Vous êtes étonnant, ma parole!... Vous prenez tout au sérieux. Je n'ai aucune envie de vous ramener, et d'ailleurs, je ne suis pas de la police, je vous jure... Remettez-vous, voyons... Où allez-vous, si vite?...

Auradou, qui se rassurait, répondit :

— J'allais... je ne sais pas... devant moi, au hasard... me promener.

— Parfaitement... Vous vivez de vos rentes, à présent. Eh bien, moi aussi, je suis rentier, — pour trois mois, — depuis tout à l'heure... Je viens d'avoir ma dernière entrevue avec les bonzes de cette pagode — (il montrait le Collège de France), et, comme ils se sont conduits à mon égard avec la plus parfaite courtoisie, je crois pouvoir compter sur un rang correct à Polytechnique. C'était du moins l'avis du P. Gombert que je viens de quitter.

A ce nom, Auradou sursauta.

— Le P. Gombert? Il est au Collège de France?

— Parbleu ! Vous ne savez donc pas qu'il y

passe sa vie, à partir du moment où les examens commencent?... Regardez comme vous êtes imprudent, mon cher abbé, si vous ne voulez pas faire de rencontre compromettante!...

L'ostiaire voulut rebrousser chemin; il croyait déjà voir une soutane tourner la rue. Moriceau le retint.

— Allons, n'ayez pas peur. Tant que je suis avec vous, je me charge de votre sécurité, voulez- vous?... Seulement, si cela vous esc égal, nous ne resterons pas ici... Je ne suis pas de Nicole, moi, et il fait un soleil terrible!...

— Oui, partons, dit Auradou.

— Tenez... vous me dites que vous n'alliez nulle part?... Je vous emmène avec moi prendre un bock chez Kathis...

Oh! n'ayez pas peur, ajouta Moriceau en devinant la pensée de l'ostiaire... Une seule femme dans l'établissement, et elle n'a plus que la jeunesse du cœur... Seulement, là-bas, nous serons tranquilles, nous boirons de la bière alsacienne et nous causerons.

Il l'entraîna, il lui fit prendre une des rues sinueuses qui s'ouvraient, en ce temps-là, derrière le lycée Louis-le-Grand. Jules, rassuré maintenant, regardait les façades des maisons, bombées comme des ventres, et les petits cafés silencieux, à porte verte, avec des noms singuliers sur les vitres: Apollo... Rabelais... Sous ce soleil

superbe, il voyait cela d'un œil tout autre que la première fois. Comment! C'étaient là ces quartiers lépreux qu'il avait jadis parcourus, l'anxiété au cœur?... Tout cela revêtait un aspect paisible et provincial. La rue était déserte, incendiée d'un côté, grise de l'autre, comme une rue deTonneins. L'ostiaire se sentit apaisé , tellement calme, qu'il en sut gré à Moriceau, et, lui prenant la main, il la lui pressa.

— Je vous remercie. Vous êtes excellent!. . . Moriceau, touché, lui rendit son serrement de

main vigoureusement.

— Comptez sur moi, allez, murmura-t-il, mon cher ami... J'ai toujours eu de la sympathie pour vous, — là-bas, — parce que je devinais bien des choses. J'ai compris tout ce que vous souffriez, pauvre abbé...

— Je vous en prie, dit Auradou, ne m'appelez plus comme cela.

— C'est vrai... Pardonnez-moi... L'habitude prise, vous savez.

Ils descendaient une pente assez rapide. Au bout, la rue s'ouvrait sur le boulevard Saint- Michel; une feuillure fanée, poudrée à blanc; et, comme un arrière - plan de décor, la façade monumentale du lycée Saint-Louis.

Devant une vitrine proprette, à rideaux blancs, Moriceau s'arrêta. Il y avait sur la lanterne :

— Au Rhin Français. Kathis.

Moriceau posa la main sur le levier de la porte^, et s'effaçant pour livrer passage à son ami, il dit :

— C'est ici.

Ils entrèrent. L'intérieur était assez exactement celui d'une petite taverne d'Alsace. Une première salle, à plafond bas, coupé de solives, était partagée en deux par une cloison de zinc ajouré : devant la cloison, c'était le café avec ses petites tables circulaires de marbre blanc; derrière, les tables étaient carrées, en chêne blanc soigneusement lavé. Sur celles-ci on servait la choucroute aux amateurs.

Deux hommes, en ce moment, étaient seuls dans le café; ils fumaient des pipes et jouaient aux dominos.

Au comptoir, une belle femme d'une quarantaine d'années trônait entre les bouteilles de sirop. Quand elle aperçut Moriceau, elle leva les yeux de dessus son tricot, et dit, avec l'accent pâteux des Alsaciennes :

— Je vous salue, Monsieur Trick.

Moriceau se dirigea vers le fond de la salle,

tourna à droite. Il y avait là un petit recoin connu des seuls habitués, où régnait un jour vert, extrêmement doux, comme si l'on eût été au fond d'un puits.

Les deux jeunes gens s'assirent devant une table de chêne.

Le garçon, sa serviette sous le bras, attendait.

— Donnez deux choucroutes, fit Moriceau, du pain noir, — et deux demi-setiers.

— Voyez-vous, ajouta-t-il en se retournant vers Auradou, ici, nous sommes seuls, et chez nous. Vous allez pouvoir me raconter vos petites affaires... Qu'est-ce que vous êtes devenu depuis ce fameux jour du Grand-Prix? Je n'ai pas eu de vos nouvelles, vous savez... Aux Postes, la consigne est de ne pas parler de l'affaire. Boiscolin, qui est rentré le surlendemain avec un bandeau autour le front, est lui-même muet comme une tombe...

Jules raconta brièvement ses aventures. Quand il nomma l'hôtel de Béziers, Moriceau se récria.

— Allons donc? Vous êtes chez Lassoujade? J'ai connu déjà quelqu'un quia passé par là... Mais que diable ce vieux drôle peut-il espérer? Il veut faire chanter les Pères, sans doute. Prenez garde à vous.

En ce moment le garçon apportait les choucroûtes dans des plats oblongs et les deux hautes chopes de bière ambrée.

Auradou rêvait, inquiété par les dernières paroles de son ami. Moriceau le servit et dit :

— Regardez-moi cette choucroute, — et goûtez-la. Nulle part vous ne trouverez ce jambon rose comme une langue de fille, — ces choux de dentelles, et ces saucisses rebondies,

où il y a de véritable chair de cochon.. La bière est exquise. Ce coin de terre est le Paradis. Auradou n'avait pas faim. Il questionna Monceau qui avait attaqué sa choucroute.

— Vous connaissez l'hôtel Lassoujade?

— Oh! pas beaucoup. De réputation surtout. C'est une baraque respectable, en ce sens qu'elle est un des derniers vestiges d'une civilisation disparue depuis les romans d'Eugène Siie... Clientèle de filles, de souteneurs, de pions chassés des lycées pour les mœurs. Tous gens ayant quelque chose à cacher. Peste ! ajouta-t-il en riant, vous ne faites pas les choses à demi... Cela doit vous changer des Postes, tout de même !...

Auradou murmura assez bas :

— Oui. C'est une horrible maison. Il s'y passe sûrement des choses abominables.

Il devenait peu à peu plus expansif : il raconta les stations d'Adèle auprès de lui, l'attaque de la fille qui l'avait amené — les scènes entendues à travers des cloisons. Moriceau l'écoutait attentivement. De temps en temps, il l'interrompait-.

— Très curieux, en vérité ! . . . Très, très curieux. Je voudrais être à votre place.

— Moi, dit Auradou, je voudrais ne pas y rester. Mais où aller?

— Oh! vous trouverez d'autres hôtels à Paris, soyez tranquille. Mais qu'importe? Puisque vous

êtes là, restez-y... On ne viendra pas vous y chercher. Tenez-vous beaucoup à ce que les Pères ne vous retrouvent pas?...

— Je ferai tout pour cela.

— Eh bien! alors, restez chez Lassoujade. Mais, si vous me permettez un conseil, je ne persisterais pas à me cacher... A de certains indices, j'ai cru deviner que les jésuites n'ont pas encore averti votre frère. Du reste, à priori, j'aurais parié qu'il en serait ainsi. Le P. Jayme seul est sans doute prévenu. — Donc il est encore temps... Je m'en irais trouver le P. de l'Etang.. .

— Jamais, jamais, interrompit Auradou...

Tout plutôt que cela... Retourner dans cette maison... Jamais î...

Surpris de cet éclat, Monceau le regarda fixement.

— Vous la détestez donc bien, cette pauvre boite? '.. .

Le poing fermé, Auradou répondit :

— Je les hais, tous... Tous m'ont fait du mal, tous m'ont trompé... Dieu sait si jetais venu à eux, pourtant, prêt à aimer!... Ils ne m'ont fait que du mal, ce sont des misérables...

Moriceau ne répliqua rien. Pour le moment, il caressait un énorme chat qui venait de sauter près de lui, d'un bond élastique, sur la banquette. Le chat, qui semblait une vieille connais-

sance du jeune homme, se frottait la tête contre son veston, les yeux presque clos de jouissance, la queue en S, ondulant sa souple échine sous le contact des doigts.

Moriceau dit :

— Ce chat est le chat du bord. Il est de père et de mère inconnus... Mais sa mère adoptive est Mme Kathis, la maîtresse de céans, et son père adoptif, c'est moi, qui l'ait amené ici, un soir de vacances, aussi décati qu'il est florissant à présent... N'est-ce pas, Moustache, que tu as une grande vénération pour ton père?...

Le chat, maintenant, faisait entendre un petit ronflement discontinu, comme le bruit d'une soufflerie engorgée. Son museau avait d'imperceptibles tremblements qui faisaient remuer les grands crins droits plantés dessus.

Moriceau, sans transition, continua :

— Oui ! . . . vous êtes aigri contre eux à l'heure qu'il est, et on vous ferait difficilement entendre raison. Cependant vous finirez par revenir, croyez-moi. Et même, dès maintenant, réfléchissez... Quelle que soit votre rancune, je vous défie de ne pas reconnaître que le P. de l'Etang est un homme admirable, le P. Chabrier un brave cœur, et le P. Gombert un saint...

— Il n'y a pas que ceux-là, fit Auradou.

— Ah ! oui, je sais. . . Il y a là le P. Malescot, qui fouille dans les bureaux, et pour qui l'arc de

cercle est le plus court chemin d'un point à un autre... Ce sont des puérilités... Pourtant, je l'avoue, c'est un peu répugnant; aussi je n'aime pas ce jésuite-là... Il est vrai que je sais sur lui autre chose. N'est-ce pas, Moustache?...

A cet appel, le chat ouvrit les yeux brusquement, montrant ses deux billes phosphorescentes, traversées chacune verticalement par une fente noire.

Moriceau le lâcha, but une gorgée de bière, et, comme se parlant à lui-même :

— Il n'y a pas à dire, fit-il à mi-voix, on se trompe sur les jésuites. Il se peut qu'ils aient été jadis ce que des livres racontent, accaparant les successions, troublant les familles... Maintenant, ils ont changé, pour sûr. Ce sont des prêtres comme les aurres, chastes, charitables, seulement plus instruits. Il faudrait qu'un écrivain osât dire cela au public, et les fit voir tels qu'ils sont, — non pas dans une de ces apologies quand même qui ne convainquent personne — mais dans un livre sincère, où leurs faiblesses d'hommes seraient montrées à côté de leurs vertus de saints. Elles existent, ces faiblesses, — c'est vrai : moi aussi, j'ai été surpris de cet air de dissimulation qui plane sur leurs maisons. Mais, depuis six ans que je suis chez eux, je m'y suis fait. Ou bien je ne sais pas voir, ou bien il n'y a rien à voir du tout. Leurs grands trésors, leurs mysté-

rieuses influences, blague que tout cela! . . Tenez, je- vais vous dire mon opinion, la vraie, celle de derrière les fagots, que je ne sors pas en public, parce qu'on me prendrait pour un niais... L'humanité, ami Auradou, se divise en deux camps : ceux qui ont peur des francs-maçons et ceux qui ont peur des jésuites. Chacun des deux camps soupçonne l'autre de remuer le monde au bout d'invisibles fils... Au vrai, le monde roule tout seul, et personne n'a le levier d'Archimède. Tous dupes... et tous fumistes !

... Le soir tombait. Quelques clients entrèrent dans la petite salle. L'un d'eux, étudiant très correct, reconnut Moriceau et lui fit de la main un salut amical en disant :

— Bonsoir, mon vieux Trick.

Auradou demanda :

— Qu'est-ce que c'est que ce nom de Trick qu'on vous donne ici?

— Vous ne savez pas?... Au fait, vous ne pouvez pas savoir. C'est mon nom de journaliste... Voilà deux ans que j'ai débuté au Réveil, étant encore laupin. Depuis, je donne régulièrement une chronique par semaine... Et, les jours de liberté, en venant ici, je retrouve toujours un petit groupe de jeunes gens, des étudiants que taquine la manie littéraire, et qui me nomment de mon nom de Trick...

Auradou ouvrait de grands yeux.

— Vous faisiez des articles étant aux Postes? Est-ce que les Pères le savaient?...

— Us le savaient!... Heu! évidemment ils le savaient, mais ils faisaient semblant de l'ignorer pour n'avoir pas à me le défendre. Du reste, cela me prenait deux heures par semaine, et cela me donnait quelques sous les jours de sortie; — car je suis un pauvre diable, moi; j'ai pioché l'école polytechnique parce qu'il faut bien vivre. . . Mais tout cela ne vous intéresse pas. C'est de vous qu'il s'agit. Comment allez-vous vivre, vous ? êtes-vous riche?. . .

— J'ai payé ma pension pour quinze jours, dit Auradou en rougissant.

— Et... pardonnez-moi, n'est-ce pas — c'est dans votre intérêt que je vous demande ça... Et il vous reste?...

Auradou hésita.

— Il me reste. . . Je crois qu'il me reste. . . trois francs...

Moriceau n'en revenait pas.

— Trois francs? Voyons, ça n'est pas sérieux? Vous n'êtes pas enfant à ce point-là?... Trois francs... Et vous ne vous remuez pas?... Que diable, je reprends ma promesse alors. .. J'écris ce soir au P. Jayme qu'il vienne vous chercher...

— Oh! je vous en prie! supplia Auradou...

— Mais enfin quand vos quinze jours — quand vos neuf jours, — car il y en a déjà six

de mangés, seront finis, quest-ce que vous ferez?...

— Je ne sais pas; je travaillerai.

Moriceau leva les épaules.

— Non, vrai, vous êtes à peindre... Vous pouvez vous vanter d'être un garçon pratique, vous!...

Il réfléchit un peu de temps...

— Tenez, reprit-il, j'ai ce qu'il vous faut, heureusement... Moi, je suis plus pratique que vous, et j'ai pris mes précautions pour les vacances. J'entends n'être plus à charge à personne... Outre les cinquante francs par semaine du Réveil, j'ai quelques répétitions pas fatigantes, des cancres qu'il s'agit de mener doucement dans les sentiers des sciences exactes, depuis la session de juin où ils ont échoué, jusqu'à la session d'octobre, où ils échoueront... En voulez-vous un? Cinq francs par jour... Dame, vous ne ferez pas la haute noce, mais c'est le pain quotidien assuré jusqu'au moment où vous aurez assez de votre escapade, et où vous rentrerez dans le for ecclésiastique... Seulement, jusque-là, je vous prie de considérer ma modeste bourse comme ouverte... Et... puisque nous parlons d'affaires intimes, vous me laisserez vous envoyer demain un chapeau haut de forme et d'autres chemises que celles-ci (il désignait la chemise de prêtre). Voyons vos pointures...

J'achèterai cela pour vous au Bon-Marché, et vous me le rembourserez sur votre première paye. Auradou était très touché. Il ne trouva que son mot de tout à l'heure.

— Vous êtes bon... Vous êtes excellent...

— Bah ! répliqua Moriceau, en se levant et en jetant trois francs sur la table... Il n'y a pas de quoi me remercier... Je pourrais vous rendre un bien autre service, qui serait de vous faire repincer par votre grand frère, — abbé des Grieux. Mais vous avez pris ma parole. Débrouillez-vous.

Ils sortirent lentement. La petite salle était pleine de monde maintenant, pleine surtout d'Alsaciens qui baragouinaient leur patois onctueux.

Moriceau causa quelques instants avec la dame du comptoir. Puis il sortit, suivi d'Auradou. Le chat, comme c'était sa coutume, reconduisait Moriceau jusqu'à la porte, en se frottant à ses jambes, la queue traînante, le dos aplati, le pas de velours...

Sur le seuil, les deux jeunes gens se serrèrent la main. Moriceau dit :

— Quand vous verrai-je? A partir d'aujourd'hui, je suis libre comme les lys des champs qui ne travaillent ni ne filent.

— Je ne sais... Quand vous voudrez...

— Tenez, maintenant que vous êtes débar-

LE SCORPION 2}f

rassé de votre soutane, voulez-vous venir avec moi au théâtre, demain?

— Au théâtre? fit Auradou, les yeux brillants.

— Oui... Ce n'est pas un lieu de perdition, croyez-moi, quoi qu'on vous ait dit au séminaire. J'ai un fauteuil à vous offrir. Ce n'est que l'Odéon, mais enfin c'est une première d'un futur académicien, et il y aura du monde. . . Voulez-vous ?

— Oui...

— Eh bien ! demain, à sept heures et demie, rendez-vous devant la façade... Au revoir...

Ils se serrèrent la main et se séparèrent, prenant chacun la rue en sens opposé.

Le chat Moustache, du seuil de la porte, regardait filer Moriceau, — la queue droite, le dos en arche, une patte de devant un peu soulevée, — dardant sur l'ombre qui descendait ses yeux de phosphore.

a pièce était d'un poète de trente-cinq ans, aimé des femmes pour ses vers intimes, et dont le souple talent savait tour à tour ciseler la strophe lyrique et marteler

le vers du drame. Tout ce qui restait de Pansiens à Paris, le Grand-Prix passé, s'était donné rendez-vous pour assister à cette dernière solennité littéraire de l'année. De la rue de l'Odéon, de la rue de Condé, de partout, les coupés débouchaient devant le perron du théâtre. Toute la petite place s'éclairait du reflet des lanternes nickelées. Et les attelages, arrêtés au pied des marches, s'ouvraient pour livrer passage aux arrivants. Un monsieur en pardessus d'été sautait à terre, puis tendait sa main nue sur laquelle s'appuyait une main de femme, un bras ganté jusqu'au coude... Une tête de Parisienne émergeait du coupé, penchant sur ses flexibles ressorts, — un buste enveloppé par le châle léger qui cache les épaules, et un petit soulier incertain cherchait l'appui du marchepied...

Tout cela était nouveau et charmant pour Auradou. D'une correction de provincial dans sa longue redingote de drap uni, avec son chapeau de soie et l'une des chemises que lui avait envoyées Moriceau, il se promenait en haut du péristyle, les mains un peu embarrassées, regardé curieusement par les gens qui arrivaient. Son dernier entretien avec le polytechnicien, chez Kathis, l'avait troublé profondément, en lui révélant une façon de vivre qu'il ne soupçonnait pas avant. Il admirait ce jeune homme si gai, si délibéré, — si carrément aux prises avec la lutte

pour l'existence. Comme lui, il aurait voulu savoir regarder l'avenir en face, oublier un passé pesant, se faire des habitudes équilibrées entre la distraction et le travail. La crise du mal de Paris le ressaisissait, mais d'une autre façon que la première fois, — celle-ci, captivante, pleine d'excitations, qui mène à la fortune les éprouvés, et les impuissants à la folie et au suicide.

— Bravo! fit une voix derrière lui, nous sommes exacts!...

C'était Moriceau. Auradou eut peine à le reconnaître, tant le jeune homme lui parut différent de ce potache gouailleur, insoucieux de sa mise, qu'il atait d'ordinaire. Avec un peu de surprise, il regardait ce petit brun aux yeux gris-bleus, dont la moustache avait les reflets du cuivre bronzé. Moriceau n'était par en tenue de soirée, mais la jaquette prenait admirablement la taille, le pantalon moulait les jambes, le plastron de faille claire découpait sous le menton un triangle exigu.

Auradou murmura :

— Comme vous êtes beau !

— Oh! beau. Vous êtes indulgent. Je n'ai même pas passé de frac, sachant que vous seriez

•en redingote.

Et l'emmenant un peu à l'écart :

— Voyons cette tenue... Eh bien, ça ne va pas mal. Le tailleur des Pères leur a fait, — je

le vois — des redingotes de coadjuteurs. Mais n'importe. Ce soir, il y a beaucoup de monde académique, lequel a la spécialité de ces redingotes-là.

Ils passèrent au contrôle, où Moriceau tendit un feuillet blanc qu'on lui échangea contre deux cartons roses...

Les deux fauteuils dont il disposait étaient à l'avant-dernier rang. De là, la salle entière se voyait, le balcon et les loges déjà remplis, — les baignoires et les avant-scènes vides encore, — l'orchestre, où, peu à peu, les journalistes arrivaient.

Moriceau, debout, une petite lorgnette aux yeux, promena quelques instants un regard circulaire sur la salle... Puis il s'assit, et à côté de lui l'ostiaire. Et, appuyé sur le bras mitoyen du fauteuil, il se prit à dire des noms :

— Princesse de Marignan, ce chignon d'or, à droite, dans la loge du balcon la plus voisine de l'avant-scène... La nuance de ses cheveux esc bien à elle, car elle l'a inventée, faisant de l'eau oxygénée un usage que ce pauvre Thénard n'avait certes pas prévu...

Il continua à passer la revue des femmes, détaillant les toilettes claires étalées au balcon, qui semblaient y déployer un gigantesque éventail.

Comme il se taisait, un journaliste retardataire passa dans la rangée des fauteuils où ils

étaient assis. Il se plaça à côté de Moriceau, et, d'un coup, le reconnaissant :

— Ah! ce jeune Irickl comment allez-vous, poète? On ne vous voit plus depuis quelque temps, mon ami. Et vous venez, sans y être forcé, recevoir cette pluie d'alexandrins?

— Que voulez-vous! répondit Moriceau, il faut bien faire comme tout le monde.

Et se tournant vers Auradou, il lui dit à mivoix :

— C'est Albrecht, le soiriste du Taris-Journal. Albrecht murmurait :

— Rien ne ressemble à un drame en vers comme un autre drame en vers. Comment se trouve-t-il encore des gens pour fabriquer de ces machines-là?

Et, renversé sur le dossier de son fauteuil, les yeux aux lustres, il poursuivit en à-parté.

— Si j'étais roi de Bavière, je me ferais bâtir un théâtre où l'on jouerait des pièces sans paroles, sans action non plus... Il n'y aurait que des décors, mais si merveilleux, qu'ils évoqueraient l'infini des rêves, — et des trucs si prodigieux qu'ils vous empêcheraient de croire à la vie réelle. Des femmes très belles, très peu nombreuses, se montreraient par intervalles sur la scène. Elles danseraient des pas peu compliqués, mais extrêmement excitants. On entendrait une symphonie lointaine et effacée... Je ne comprends pas la

musique, mais j'ai un faible pour la iMarche indienne, de Sellenik.

On frappa trois coups sourds derrière la toile. Le gaz de la rampe et de la salle fut levé subitement.

— cAve Cœsar, murmura Albrecht.

Lentement, le rideau se leva, enroulé sur luimême. On vit une place Florentine, avec des toits plats, des clochers grêles,... Et deux seigneurs s'avançaient la main sur l'épée :

Ainsi, depuis vingt ans le crime est impuni?

C'était un drame sévère. Il n'y avait que deux rôles féminins, une mère, admirablement jouée par Teissandier, — une courtisane, rendue dans une note très moderne par une débutante issue l'année même du Conservatoire... Auradou, qui n'écoutait pas la pièce, ne suivait que les deux actrices. Il avait pris la lorgnette de Moriceau et tenait dans le champ leurs bustes décolletés... Une fois, comme l'une d'elles tordait ses bras, il aperçut un reflet sombre sous la courte brassière du corsage... Il rougit subitement.

Pendant l'entr'acte, il répondit à peine à Monceau, qui lui demandait, comme aux enfants qu'on mène pour la première fois au théâtre, s il s'amusait. Albrecht, lui, grommelait entre ses dents.

— Qu'est-ce que je vous avais dit? Est-ce que

nous ne l'avons pas tous faite au collège, cette pièce-là? Est-ce que, depuis, elle n'a pas bercé notre adolescence, la pièce florentine avec les jeunes orfèvres, joués par une fille aux seins pointants, au ventre bombant sous le maillot; et le tyran contre lequel on conspire, et le ténor qui fait dire : C^(ous le jurons! et le vieux moine qui bénit toute la bande?...

Au second acte, la conjuration manœuvrait. Auradou n'y comprit rien, et la salle elle-même sembla se perdre dans l'intrigue. Mais les rimes étaient belles, et, de-ci, de-ïà, un vers sonore enlevait les applaudissements.

Albrecht enrageait. Il murmurait, apostrophant tout bas le chef des conjurés :

— Tue donc le Duc, animal, au lieu de perdre un temps précieux à nous dire que tu as le cœur pur...

Mais, au troisième acte, la bataille parut regagnée... L'action devenait claire, vraiment dramatique. Les belles tirades faisaient jaillir les battements de mains, crépitants comme des fusillades.

Quand la toile se baissa sur cet acte-là, personne ne douta plus du succès.

Albrecht lui-même disait :

— Il y a des choses pas mal là-dedans, en somme. Ce garçon-là a du talent. Jamais ils n'en voudront à l'Académie.

Ils étaient sortis tous trois, le soiriste, Moriceau et Auradou, et s'en étaient allés s'asseoir à la même table, au café Tabourey... Tout en chipotant une glace, Albrecht disait :

— Il y a longtemps que le Tabourey n'a été à pareille fête, depuis les jours lointains de Gustave Planche.

De fait, le coup dceil était charmant, sur la place du théâtre, éclairée comme un décor par les faisceaux de lampes du fronton et les ifs du péristyle.

Albrecht se leva pour aller serrer la main à un gros garçon réjoui qui prenait un bock à la table voisine, en tête-à-tête avec une femme. De celleci on ne voyait que le dos, et une masse de cheveux dorés débordant de dessous le chapeau.

— A qui parle-t-il? fit Auradou.

Moriceau répondit :

— A Charmeret, un chroniqueur intermittent du Réveil. Singulier type de journaliste, ce Charmeret. Si la fortune ne l'eût fait millionnaire, peut-être fût-il devenu célèbre... Tel qu'il est, il donne sa vie à deux choses très belles : l'amour et les vers. Ses amours sont parfois indignes; mais ses vers sont toujours superbes.

La fin de l'entr'acte sonnait. Albrecht accompagna Charmeret et la jeune femme, qui ne s'était point retournée. A quelques pas derrière eux, l'ostiaire et Moriceau suivaient.

Auradou gardait ses yeux fixés sur la silhouette de la jeune femme, qui marchait distraitement à côté des deux journalistes causant ensemble. Il regardait les cheveux, d'un blond de vermeil aux lueurs du gaz; ces cheveux lui en avaient tout d'un coup rappelé d'autres, — une natte défaite roulant sur l'herbe brûlée d'un talus.

Il voulut voir sa figure, hâta le pas et dépassa Moriceau. Mais la foule se heurtait dans les entrecolonnements; il ne put rejoindre celle qu'il poursuivait que dans le couloir, vers le passage des fauteuils...

Là, sous la lumière nette du quinquet, comme Charmeret ouvrait la porte de la loge, elle se retourna un instant très court, avant de disparaître...

— Eh bien, voyons, qu'est-ce que vous attendez, dit Moriceau en secouant par le bras Auradou figé sur place.

11 l'entraîna dans la salle.

L'ostiaire était tout pâle. Il s'affaissa sur son fauteuil. Son ami lui demanda :

— Qu'est-ce que vous avez? Vous êtes souffrant ?

— Non, fit Auradou, qui reprenait possession de lui-même... ce n'est rien; j'ai eu un petit éblouissement.

De fait, la chaleur était étouffante dans la salle... Auradou jeta les yeux du côté de la bai-

244 Lh SCORPION

gnoire où il avait vu pénétrer Charmeret... Mais la grille était à demi-levée et, à travers le gros treillage doré, il ne distinguait rien dans ce trou noir.

La toile s'était relevée sur le quatrième acte, le dernier. Toute la salle écoutait attentivement ; cette fin de pièce était vivement conduite; les interprètes se donnaient sans marchander, et l'intérêt se corsait à l'approche du dénouement.

Auradou n'écoutait plus rien. Il fixait toujours ses regards sur le paravent treillage de la baignoire... A présent, il ne voulait plus croire qu'il avait bien vu, tout à l'heure. Ce n'était pas possible, une chose pareille... Jeanne Béziat ! cette Parisienne!... Allons donc... Celle-ci semblait plus grande, d'abord... Et puis elle n'avait pas le dandinement disgracieux de la Nicolaise quand elle marchait...

Tout à coup la grille s'abaissa. La jeune femme se pencha au dehors.

Cette fois Auradou la vit de face, en pleine clarté. Il crispa ses doigts sur la manche de Moriceau .

■ — Cette femme? lui demanda-t-il, à voix basse, en la désignant du regard.

Moriceau plissa un instant les paupières de ses yeux de myope.

— Dans la baignoire de Charmeret, cette belle fille aux cheveux d'or pâle? C'est sa mai-

LE SCORPION 24f

tresse, — Diane, — une fille qu'il lance. Il l'a ramenée on ne sait d'où, — d'un de ces voyages sentimentaux qu'il entreprend de temps à autre, — quand Paris l'agace... Seulement, cette fois, il est fortement pris, et elle le ruine un peu, dit-on...

— Je veux la revoir, murmura Jules sans avoir conscience de ce qu'il disait.

Moriceau ne l'entendit pas.

La toile s'était baissée, puis relevée au coup de tonnerre des applaudissements. On nommait l'auteur et chacun se dirigeait vers les issues au milieu du brouhaha des conversations.

Auradou se précipita vers le corridor... Mais la foule l'arrêta encore... Moriceau le rejoignit dans le vestibule.

— Que diable avez-vous donc? questionnat-il. C'est Diane qui vous met dans cet état? Eh ! eh ! mon ami; vous n'êtes pas un abbé, — vous êtes un fragment d'amadou.

L'ostiaire lui prit la main :

— Je vous en conjure, dit-il sérieusement. Dites-moi comment je pourrai la revoir.

En ce moment Albrecht s'approcha et frappa sur l'épaule de Monceau.

— Venez donc un peu par ici, jeune Trick. Le patron du Taris-Journal a remarqué vos machins du TZgveil, et, m'ayant vu avec vous, il veut que je vous présente.

— J'y vais, dit Monceau avec empressement. Il serra la main d'Auradou :

— Excusez-moi, je me sauve.

Puis, se rappelant :

— Ah ! l'adresse de Diane... Avenue de Villiers, l'hôtel qui fait le coin de la rue Fortuny... Du reste, au Bois, tous les soirs, vers cinq heures, livrée vert marin, chevaux bais...

ne petite maison en forme de coin écorné, au point où lavenue de Villiers et la rue Fortuny se rejoignent.

Les murs en brique, encadrés de chaînes de pierre, mais à peine visibles sous le débordement des feuillages, des jasmins blancs, des lierres sévères. La porte, pas bien large, tout en fer, ouvrant rue Fortuny, sur la cour étroite, découpée en triangle. Sur l'écornement du coin, la largeur d'une fenêtre : sur l'avenue, une baie cintrée, — vitrage d'atelier qu'appuient les tons morts des tentures... Tout cela exigu, gracieux, charmant... Le petit hôtel semble une boite

pleine de fleurs, mais si pleine qu'elles ont soulevé le couvercle, et débordent. Et les voici, jaillissant de partout, clématites, jasmins, vignes vierges, même les simples liserons, pendant des fenêtres, escaladant la corniche du toit, tordant les spires de leurs tiges autour des canaux de gouttières, chargeant la vérandah à l'écraser, s'enlaçant aux barreaux sveltes de la porte de fer, s'agrippant aux façades, un éboulis, une coulée de fleurs, — toutes fraîches, saines, pimpantes, humides comme des lèvres...

Pour le moment, l'heure est matinale, et la petite maison dort, portes et fenêtres closes. Seules, les fleurs feuillagées ont des frissonnements sous les rares bouffées de vent. De ce vent frais, chargé d'odeurs de campagne, mouillé de la sueur nocturne de la terre, pas un souffle n'atteindra Paris, — le Paris des boulevards. Il brisera sa courte haleine aux façades compactes des maisons de six étages, — au bataillon des cent mille cheminées... Mais ici, il court à l'aise. L'avenue de Villiers lui ouvre sa large chaussée complètement déserte, et de chaque côté tremblent, quand il les frôle, les jeunes arbres bien verts.

En face de la baie vitrée, Auradou s'est assis sur un banc de l'avenue. Une heure durant, il a rôdé autour du petit hôtel rouge... Et puis, il s'est écroulé sur ce banc, épuisé d'énervement et

de lassitude. Comme il n'a pas dormi de la nuit, il a de brefs assoupissements, dont il est tiré par des frissons de fraîcheur, aux coups de brise... Chaque fois que ses yeux se referment, il fait le même rêve : un escalier sous une vérandah, une porte en haut qui, chose singulière, ressemble à une porte de loge, et, dans l'entrebâillement de cette porte, la femme blonde d'hier.

... Jusqu'au moment où il a été pris de la fantaisie qui fa amené là, il s'est roulé sur son lit, dans sa petite chambre de chez Lassoujade.. . Elle était étouffante, cette nuit-là, l'étroite pièce ; l'atmosphère s'y respirait lourde comme l'émanation d'un vieux puits... Et Auradou avait entendu sonner toutes les heures de la nuit, tandis qu'il remuait dans sa tête cette idée unique : Elle est à Paris. . . Je l'ai revue. . .

Le jour pâlit les vitres, grandit, chassa successivement l'ombre de tous les recoins de la chambre... Alors l'idée vint à Auradou d'aller où Jeanne demeurait, et, tout de suite, elle le posséda. 11 se jeta à terre, s'habilla, sortit de l'hôtel, sans s'occuper de Lassoujade qui rodait en bas, et gagna les quais.

11 demandait son chemin aux rares passants qu'il rencontrait, — des cultivateurs poussant leurs charrettes, des marchandes de journaux qui gagnaient leurs boutiques en plein vent.

Cette traversée de Paris matinal lui fit du bien.

La distance était longue, la variété des aspects infinie. D'abord le coup d'œil des ponts de la Seine, le prestigieux décor des rives, entre le Louvre tout proche et le Trocadéro lointain, émergeant d'une vapeur qui semblait l'haleine du fleuve. Puis la rue de Rivoli, semblable en ce moment à une grande rue de province, le jour du marché, — une queue de voitures maraîchères, l'odeur terreuse des légumes frais arrachés imprégnant l'air. Puis un autre Paris, un Paris de larges avenues encore désertes, — bordées de maisons de riches où l'on dormait tard.

Dans ces quartiers vides, Auradou s'égara quelque temps, faute d'un passant pour le renseigner. Si bien qu'il était près de huit heures quand il atteignit l'hôtel de la rue Fortuny... Il en lit le tour. Il le regarda sur toutes ses faces, — le cœur ému. Toutes les fenêtres étaient à contrevents intérieurs, et tous ces contrevents étaient fermés. . . Il comprit son erreur d'être venu si tôt, et eut un peu de découragement.

Quelques passants descendaient maintenant l'avenue, — des employés de commerce, des ouvriers. Tous jetaient un coup d'œil à ce monsieur en redingote, posé comme une sentinelle devant le coin. Auradou s'en aperçut et, pour être moins remarqué, s'assit sur un banc. Le sommeil vint l'y chercher, attaquant sa fatigue par de courts assauts.

2fO L F. SCORPION

Mais les moindres bruits, autour de l'hôtel, le rappelaient à lui. Il vit arriver des fournisseurs, — d'abord une voiture laitière, secouant ses boîtes comme une ferraille. La femme sauta à terre, lourdement, de ses deux sabots, et sonna à la porte de fer, un broc à la main... Puis vint le facteur, qui causa un instant avec le concierge, en remettant un paquet de lettres.

Un glissement de rideaux sur leurs tringles, un bruit de fenêtre qui s'ouvre... L'ostiaire leva les yeux : c'était au premier étage, la croisée du coin... Appuyé sur la barre, un domestique, la calotte sur la tête, le tablier aux reins, flâneur, regardait l'avenue en sifflant légèrement. D'en bas, on découvrait une partie de la pièce, les plafonds peints en caissons, le haut des tentures, le couronnement des glaces. C'était un salon.

Tous les appartements de l'hôtel s'ouvrirent ainsi un à un; et Auradou put les parcourir du regard. Quand les domestiques avaient fini leur travail, ils refermaient les battants des croisées, tout contre, de façon à laisser pénétrer un peu de fraîcheur avant que le soleil ne donnât trop fort.

Deux des fenêtres seulement restaient closes, au second étage : Tune sur l'avenue, l'autre sur le coin.

Comme la chaleur montait par degrés insensibles, Auradou finit par s'endormir tout à fait.

LE SCORPION 2fl

Subitement, il ouvrit les yeux. L'un des contretrevents de la fenêtre du second était ouvert, le rideau écarté. Une femme en chemise, appuyée contre la glace unique de la vitre, le regardait... Un instant, il resta cloué sur place par ce regard. Puis, saisi de peur, il se leva, se mit à fuir, à courir, tant qu'il eut du souffle, jusqu'à ce que la fatigue le fît appuyer à un mur, haletant.

Une heure plus tard, il se retrouva devant le Collège de France. Il avait marché tout droit devant lui, sans s'occuper du chemin. Sur la porte de l'hôtel de Béziers, Adèle, toujours en peignoir de flanelle, l'attendait.

Elle lui sourit et dit :

— Eh bien ! monsieur Jules, nous nous promenons un peu, maintenant?... C'est vrai qu'il fait si beau temps !

La grosse femme bouchait toute la largeur du passage. Jules, arrêté malgré lui, répéta :

— Oui, il fait beau, très beau.

— Et vous allez déjeuner, maintenant? Désirez-vous manger au restaurant, ou dans votre chambre ?

Jules déclara qu'il aimait mieux manger dans sa chambre. Alors seulement la grosse Adèle le laissa passer et courut elle-même chercher le béquillart.

— J'ai été absurde, pensait l'ostiaire rentré

2f2 LE SCORPION

dans sa chambre. Pourquoi, pourquoi me suis-je sauvé quand je l'ai vue } ... N'importe. . . J'irai au bois de Boulogne ce soir... Il faut qu'elle me voie...

Vers cinq heures, il traversait la place de la Concorde. L'après-midi était admirable : même la chaleur eût été excessive sans les bouffées d'air qui soufflaient par instants et remuaient, le long des Champs-Elysées, la verdure en parasols des marronniers. Tout près d'Auradou, qui marchait allègrement au soleil, un grondement rythmait son pas. C'était le bruit des voitures qui montaient, montaient, comme d'une poussée unique, vers Je point culminant où l'Arc-de-Triomphe, enjambant l'allée, se nimbait d'or fluide.

Spectacle unique, féerie incomparable que cette ascension dans la lumière!... Le flot montait entre les trottoirs, continu, enchevêtré, indistinct à vingt mètres de distance. Et partout, comme sur les facettes d'une nappe d'eau remuée, des reflets s'allumaient : chaque réverbère, chaque roue, chaque lanterne de voiture, chaque vitre de portière ou de fenêtre était un soleil, un petit soleil irradiant et aveuglant, qui, une fois regardé, emplissait la vision de taches évanouissantes. Toute cette coulée de clarté se déversait sur la bigarrure multicolore des toilettes d'été, des ombrelles voyantes, des croupes qui luisaient : une variété, un heurt de nuances qui

LE SCORPION 2f}

déroutaient l'œil; si bien que, lorsqu'on fixait un instant cette montée ensoleillée, les effets de perspective disparaissaient, les lois de la lumière semblaient mentir, et l'œil clignotant gardait l'image d'une de ces toiles modernes, sabrées de grandes touches, comme une palette...

Auradou, que le soleil grisait, buvait ce spectacle avec ravissement. Passé l'Arc-de-l'Etoile, il rejoignit une bande de collégiens, dix à douze ans environ, qui s'en allaient en promenade, pataugeant dans le sable, sous la conduite d'un pion. Ils avaient des pantalons de treillis froissés, de petits dolmans noirs à ganse rouge, tout saupoudrés de poussière impalpable. Cahin-caha, ils marchaient mal formés en rang, les uns dévisageant les passants, montrant du doigt les voitures avec un rire niais; les autres abêtis, traînant le pied sous ce lourd soleil, le regard à terre. Le pion suivait à quelque distance; il les avait oubliés ; il enveloppait d'un regard luisant les femmes qui passaient, et se redressait dans sa redingote aux reflets de toile cirée.

Auradou fit un retour sur lui-même. Il se rappelait les éreintantes promenades faites avec les Postards, du temps qu'il les surveillait, quand on revenait à pied de Suresnes au Panthéon. Et la rentrée dans la sombre maison, cette chaîne qu'on retrouvait au retour, la chambre sans horizon, avec sa découpure de ciel!... Oh! l'af-

freuse vie! l'affreux tombeau!... Comme il était heureux d'avoir échappé à tout cela!... Maintenant, il marchait tout seul, il était hors de tutelle... Il était libre. Cette idée le rendit très fier... Il était libre... Il gagnerait sa vie; il n'aurait rien à demander à personne... La gaieté apparente de la foule, la gaieté de la journée le gagnait... Il entrevit un avenir lumineux comme ce ciel, où il y aurait une place pour la réconciliation.

Il était à la porte du Bois.

Le souvenir de ce qu'il était venu chercher s'était un instant effacé de son esprit, tant son âme était accessible aux impressions venues du dehors. La foule des voitures tournait du coté des lacs. Il la suivit.

Sous les acacias, toutes se mirent au pas. La lumière se tamisait au travers du feuillage ajouré des grands arbres, comme sous le vitrage dépoli d'un hall immense; et cette clarté affaiblie invitait aux lenteurs, au silence en demi-jour d'un salon de bonne compagnie. Rien que le craquement crépitant des graviers sous les roues, et le cliquetis des mors sur la chaîne des gourmettes. Les attelages se suivaient comme à un cortège : de petites charrettes en bois jaune, oscillant sur leur unique paire de roues, des landaus où toute une famille est à l'aise; des coupés aux glaces mi-levées; puis surtout desvictorias découvertes,

LE SCORPION îff

dans lesquelles une femme est seule, droite sur la banquette, le buste raide, le regard fixe; ou bien, au contraire, étendue, presque couchée, les yeux aux arbres.

Parfois une voiture s'arrêtait, et, derrière elle, toute la file. Un valet de pied sautait du siège, ouvrait la portière, et, s'appuyant sur son bras, une femme descendait. Elle était lasse de son repos, elle voulait marcher.

Auradou suivit le flot jusqu'à la Cascade, redescendit avec lui, retourna encore. Décidément Jeanne n'était pas là; elle ne viendrait pas. Il fut pris d'un grand chagrin à cette pensée, et il découvrit au fond de lui-même ce sentiment tendre, non sexuel, qu'il avait ressenti pour la jeune fille quand ils étaient tous deux à Nicole. Le fait qu'elle s'était donnée à un autre l'attristait sans l'irriter. Est-ce qu'elle l'aimait, ce Charmeret?... Sans doute!... Alors, il pensa que s'il la voyait, il se montrerait à elle comme un vivant reproche, et qu'il oserait la regarder en face.

— Cette grande-là en blanc, dans la calèche, c'est Diane.

Ces paroles, prononcées près de lui par des piétons de la contre-allée, lui firent lever les yeux... Il la reconnut, singulièrement assise en travers des coussins, le menton sur la main, le coude sur le genou, une fleur aux doigts. La voiture venait lentement vers lui, de la Cascade.

2f6 LE SCORPION

Jeanne regardait d'un autre coté, et cela donna à Auradou le courage de fixer ses yeux sur elle. Il la trouva extrêmement belle.

Quand elle fut toute proche, il se dissimula derrière un groupe de promeneurs, laissa passer la voiture et se mit à la suivre.

Il la suivit longtemps. Le soir s'abaissait : de petits nuages qui envahissaient le ciel hâtaient la venue de l'ombre.

Peu à peu, la foule des équipages devint moins compacte. Ils désertaient un à un. Jeanne restait. Un moment vint où elle fut seule.

Auradou la vit se pencher, toucher du bout de son ombrelle le dos du valet de pied. Le laquais se retourna, appuyé sur la balustrade du siège, et ils échangèrent quelques mots. Ensuite le cocher enveloppa ses chevaux de la caresse du fouet, et la calèche fila vers les solitudes de Madrid.

C'était fini. Jules s'attrista et s'attendrit : il avait des larmes aux yeux. Dans la pénombre accrue, il voyait filer, filer le rapide attelage. Déjà il ne le distinguait plus...

Il lui sembla pourtant qu'il s'arrêtait ; puis il repartit et, finalement, disparut.

Alors, il se mit à marcher à l'aventure, dans la direction où elle s'en était allée. Une tendresse infinie, grosse de larmes, dépourvue de désir, le pénétrait actuellement pour cette fille.

Autour de lui l'ombre tombait, sur une grande plaine aux horizons confus, bordée de taillis qui s'immobilisaient, presque noirs... Le ciel s'était tout voilé de nuages, et la terre semblait exhaler une haleine chaude, qui faisait cette fin de journée plus accablante que la journée même.

Au tournant du chemin, il poussa un soupir étouffé. Derrière lui, on l'avait saisi par le bras, on l'attirait. Il faillit crier, mais il sentit une main sur sa bouche.

— C'est moi... N'aie pas peur... viens...

Il devina... Elle l'enlaçait, le portait vers le taillis où l'ombre était plus dense. Il se laissa faire.

Pas une parole ne fut échangée. Quand ils furent hors de l'allée, masqués par le paravent des branches, elle l'attira contre elle, debout, s'appuyant sur lui. L'étreinte fut si énervante qu'ils s'abîmèrent à terre du même coup... Ils se trouvèrent assis l'un près de l'autre — tout près...

Alors, Jeanne dit des mots qui n'avaient pas de suite :

— C'est vous... c'est toi... toi...

Elle l'enveloppait : elle lui piquait la nuquei le coin de l'oreille, de petits baisers précipités. Elle appuyait par instants son cœur contre lt sien, nouant ses mains autour des poignets de l'ostiaire, puis glissant dans la manche ouverte ses doigts frôleurs.

Jules cédait : il jouissait longuement, comme une femme à se laisser prendre sans résistance par un amant qui n'est pas brutal... Et l'âme en éveil, il attendait quelque chose d'ignoré...

Un instant, ils s'écartèrent l'un de l'autre; ils n'en pouvaient plus , ils étouffaient. Jeanne devina que si elle n'occupait pas la » pensée d'Auradou, elle le perdait. Elle lui dit, près de l'oreille :

— Je t'aime... Tu es seul?... Tu es libre? tout à fait libre?...

— Oui, murmura Auradou. Tout à fait.

— Tu demeures?... Où cela?...

— Rue Saint-Jacques... Hôtel de Béziers...

— Oh ! je t'aime; je t'aime...

Ils recommencèrent. Mais cette fois leurs bouches impatientes se prirent tout de suite... Ils restèrent immobiles un peu de temps... Et voici que l'ostiaire sentit entre les lèvres de Jeanne venir un frôlement humiJe, qui s'insinuait entre ses propres lèvres, et d'une pression continue, cherchait à les désunir. Il ne comprit pas, d'abord, car il ignorait cela... Puis, vaincu, charmé, il se laissa faire, la bouche d'abord timidement déclose, puis entrouverte tout à fait... Et ils roulèrent étendus à terre, mêlant leurs haleines, exhalant dans ce baiser de colombes amoureuses le long désir qu'ils avaient eu l'un de l'autre, — sans avoir la force d'aller au delà...

LE SCORPION 2fQ

Soudain, Jeanne sentie entre ses bras le corps de Jules s'abandonner, les membres veules, les muscles morts... Ede le serra une fois furieusement. C'était sa revanche, ce triomphe sur la chasteté de l'ostiaire... Légèrement elle se dégagea... Jules, qui n'était pas revenu de son affaissement, sentit qu'elle lui mettait avant de disparaître un baiser sur la tempe, et qu'elle murmurait :

— Adieu

^/v^T^vIrare pro me ad Dominum "Deum nos- \Vy^7/J uum •• Mon Père, ayez pitié de moi. &}Sïr&i(y Sauvez-moi. Je suis un misérable et un lâche... Je vous en supplie, absolvez-moi. J'ai peur... J'ai peur... Oh ! quelle chose horrible!

Le prêtre, en entendant cela, releva lentement la tête de dessus son mouchoir à carreaux qu'il tenait sur ses yeux, et regarda avec une curiosité terne l'étrange jeune homme roulé sur le prie-Dieu, aveuglé de larmes, haletant.

2ÔO LE SCORPION %

Il distinguait à peine sa figure, dans le réduit de la sacristie de Saint-François-de-Sales, où il lavait emmené lorsqu'un instant auparavant il s'était cramponné à lui dans l'église, demandant avec insistance à se confesser.

Il dit, sans émotion :

— Calmez-vous ; mon enfant. Voyons, dites ce qui vous fait de la peine. Le bon Dieu est très miséricordieux, et nous sommes tous de grands coupables.

Mais Auradou ne cessait pas de pleurer, et c'était entre les explosions de ses sanglots qu'il parlait. Le prêtre tendait l'oreille et ne percevait que des mots isolés. Peu à peu, cependant, il devinait, il comprenait... Sa face se plissait, devenait dure.

— Est-ce que vous êtes prêtre?...

— Non, mon père! Oh non! J'ai les ordres mineurs, les deux premiers. On les donne séparément, dans mon pays...

Le courage lui revenait. Il avouait tout à présent, débordant du besoin de s'accuser. Il mettait son cœur à nu, il racontait toute la genèse de sa faute, depuis sa fuite des Postes, jusqu'au lubrique enlacement de l'instant d'avant — cette étreinte, qui, le laissant dégrisé, l'avait jeté affolé dans la première église rencontrée sur son chemin.

De temps en temps le prêtre l'arrêtait.

— Je ne vous demande pas cela... Ce n'est pas de la confession, ce que vous me dites là.

Mais Jules ne comprenait point. Il était accoutumé à la direction totale des jésuites, cette autre école de confesseurs qui veut pénétrer tout l'être pour le façonner plus sûrement au bien. Et il parlait, parlait... Sa faute maintenant ne lui pesait plus ; il entendait chanter en lui l'indiscernable joie du pénitent qui avoue.

Toute la vie de son âme, il la raconta : ses anciennes luttes ; comme il était resté intact jusqu'à ce dernier moment depuis le jour où un jésuite l'avait converti; et il s'exhalait en contritions, en invocations, comme dans ses confessions au P. Jayme.

Le vieux prêtre de Saint-François-de-Sales le regardait en hochant la tête. Quand Auradou s'arrêta :

— Mon cher enfant, lui dit-il, vous me paraissez très exalté. Il faut vous calmer; sans cela, il n'y a pas de ferme propos qui tienne; croyez- moi, — vous retomberiez. La vertu n'est pas dans une résolution fugitive, elle est dans une habitude de vie. Sûrement votre faute est grave... Vous aviez, me dites-vous, fait en recevant les ordres mineurs, vœu de chasteté. Vœu de pure dévotion, si vous voulez, mais vœu tout de même... Vous y avez manqué : par désir d'abord, je pourrais presque dire par action,

vous m'entendez. Cela est très grave. N. S. J.- Christ a dit : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. » D'où Ton peut conclure que ceux qui n'ont pas le cœur pur ne verront pas Dieu... Il faut donc rentrer en vousmême, examiner votre vocation, et peser vos forces.

Jules baissait la tête... De longtemps il n'avait eu un juge aussi sévère au saint tribunal. Il pensa que Pierre devait être ainsi quand il confessait.

— Mon père, mon père, vous m'absoudrez, n'est-ce pas?

— Oui, fit le prêtre... Mais vous ne communierez pas avant de vous être préparé. Vous me paraissez avoir fait un étrange abus des sacrements.

Il ajouta, avec des hésitations, profitant de l'occasion pour dire son fait à la Compagnie :

— Les jésuites, qui vous ont inspiré et formé dans la vie spirituelle, sont assurément des maîtres excellents, très vertueux eux-mêmes, — et de vaillants défenseurs de l'Eglise... Mais... mais... on leur reproche justement de trop faciliter la réconci.iation, de familiariser trop le pécheur avec les divins outils de sen rachat. L'innocence devient si aisée à reconquérir qu'on ne se défend plus de la perdre... Là est le danger... Donc, gardez désormais, à cet égard, une

réserve pleine de cimoration... Pour le moment. je vais vous donner l'absolution. Humiliez-vous en faisant votre acte de contrition.

... Quand Auradou sortit de Saint-Françoisde-Sales, il se sentait pur et innocent comme un petit enfant... Telle est la mobilité que communique aux âmes l'habitude de la confession... Certes, il se repentait. Mais c'était un repentir tout logique, tout dans l'esprit... Un grand contentement lui réchauffait la poitrine, comme au prodigue accueilli de nouveau dans la maison de son père. La nuit était tout à fait venue. De chaque côté des Champs-Elysées, les becs de gaz étaient allumés, deux longues chaînes de lumière, suspendues d'un bout à la Concorde, de l'autre à l'Etoile... Quelques rares voitures passaient...

La marche d'Auradou fut une longue prière, une longue action de grâce. Il remerciait Dieu avec effusion de l'avoir retenu au bord de l'abîme. Ses yeux étaient vraiment dessillés... Comme le lui avait conseillé le confesseur, il allait rentrer chez Lassoujade, et attendre jusqu'au lendemain matin les conseils de la nuit... Revenir rue des Postes?... Non, vraiment il ne le pouvait pas... Il écrirait au P. Jayme, sa Providence, et le P. Jayme arriverait tout d'un coup pour le réconforter. Il y avait des noviciats dans le midi... Il s'y rendrait bien vite : c'était ce Paris qui lui était terrible.

Il pressa le pas, car il avait hâte de se trouver seul dans sa chambre pour réciter la longue pénitence que lui avait inHigée le prêtre : trois fois les sept psaumes, pendant sept jours. . . Mais, quand il eut fermé derrière lui la porte de cette chambre, allumé une bougie, et qu'il fut au moment de se jeter à genoux, une idée l'arrêta... Il avait l'habitude invétérée de lire sa pénitence, ne fûtce qu'un oAve {Maria, pour se prémunir mieux contre les distractions éventuelles... Or, en fuyant de l'école Sainte-Geneviève, il n'avait emporté aucun livre d'heures... N'importe! n'avait-il pas cette prière des sept psaumes gravée dans la mémoire?... Combien de fois il l'avait récitée depuis sa première enfance!

Il s'agenouilla.

Mais, c'était étrange... Malgré la fixité de sa volonté, les mots le fuyaient, — tous les mots, même les premiers... Il se prit la tête à deux mains... Toutes ses idées entrèrent en danse dans son cerveau, et il lui sembla qu'il les voyait se précipiter vers un trou ouvert, s'y débattre, s'y abîmer...

Il murmura, essayant d'accrocher un verset à ce commencement :

Domine... Domine... Deits, Deus meus.

Rien ne venait. . . Désespéré, il se mit à pleurer silencieusement... Si puéril que fût l'accident, il déroutait cette âme incertaine, il la troublait

LE SCORPION 26f

anxieusement... L'ostiaire ne songeait pas à accuser les fatigues, les émotions énervantes de la journée, de la défaillance subite de sa mémoire. Non! l'explication qui lui vint, qui le posséda tout de suite, fut surnaturelle. Dieu ne voulait pas de son repentir : il l'abandonnait, il lui ôtait miraculeusement la puissance de demander pardon...

Cette bizarre idée l'étreignit, et bien vite l'affola. Il se releva; les larmes coulaient sur ses joues, il se mit à arpenter sa petite chambre. La bougie y luisait jaune dans une sorte d'auréole visible... Tout, autour de lui, le lit, l'armoire, les cloisons où le plâtre saignait par les éraflures du papier, — tout se mit à tourner lentement, et les planches du plancher à fuir sous chaque pas qu'il faisait... Son ombre, longue, cassée au droit du mur, l'effraya... Il éteignit la bougie et se réfugia sur le lit.

La peur, une peur intense, l'envahissait. Peur de quoi? Des choses qui sont derrière la vie visible, et qui correspondent surnaturellement à tous nos actes d'hommes. Pour le moment, il se sentait absolument enveloppé par ces choses. La parole divine s'était accomplie en lui : Prenez garde que je ne me retire une fois de vous... C'était fait... Il était seul, il était abandonné.

Alors, par une sorte de phénomène suraigu de sensibilité nerveuse, il lui parut que sa personna-

lité se dédoublait et qu'il se voyait lui-même dans une espèce de dualité qui l'épouvantait. Sa vie entière s'évoqua, avec la netreté des choses vues. Son enfance souillée; l'adolescence, chaste seulement à fleur d'âme, couronnée par une formidable chute — linavouable péché de l'île... Après, une nouvelle ère avait commencé pour lui, où il avait respecté son corps. Et elle s'achevait comme les autres par ce péché... Quelles grâces pourtant, quelles grâces spéciales n'avaitil pas reçues dans sa vie spirituelle! Dieu semblait s'être chaque fois efforcé de le retirer du péché. Maintenant, c'était fini, Dieu était las... Il l'abandonnait.

L'abandon de Dieu! Horreur!... Mais c'était le supplice même des damnés, — la peine du dam, comme disent les théologies... Son enfer commençait à l'heure même, et certes il souffrait déjà horriblement, — il souffrait, dans son corps, d'un feu intérieur qui le brûlait.

Il se releva et alla s'éponger le front avec une serviette trempée dans l'eau. Il avait les tempes perlées de sueur... Revenu à son lit, il s'agenouilla encore et recommença ses efforts. Des bouts de la prière de David lui revenaient maintenant :

— éMiserere mei Veus... Dieu, aie pitié de moi, selon ta grande miséricorde!...

« Et selon la multitude de tes miséricordes,

détruis mon iniquité. — Vêle iniquiiatem meam . . »

Son cerveau était vide. Il n'y trouvait pas une syfabe de plus.

Il chercha encore... Il souffrait à crier. Au bout de quelques instants, la torture devint si forte qu'il se révolta . Révolte contre Dieu. Il l'accusa de manquer à ses promesses... Il avait péché, c'éta.t vrai. Mais son repentir n'était-il pas sincère?... Pourquoi n'y avait-il pas de miséricorde pour lui?...

Eh bien, soit donc!... Il n'essaierait plus. Il se retourna contre le mur, et, gagné par une soif de blasphème, pour se venger de Dieu, il se mit à repasser dans sa mémoire les souvenirs troubles de la journée... Il se roula dans ces souvenirs, cherchant sur ses propres lèvres le goût des baisers envolés... O l'arôme pénétrant de cette bouche de femme ! Quel paradis vaudrait jamais de telles caresses!... Ne les boiraitil plus désormais, ces haleines doucement énervantes?... Non, bien sûr, tout n'était pas fini. Une lueur traversa son esprit qu'elle illumina. Puisque Jeanne lui avait demandé où il demeurait, c'est qu'elle viendrait le rejoindre. Oui, elle viendrait... Elle allait venir. Comment n'y avait-il pas songé?

Il s'enveloppa de ce rêve qu'elle serait à lui. Tout ce que l'imagination d'un homme vierge à

vingt ans, forcément chaste jusque-là, peut enfanter quand rien ne l'arrête plus, il l'évoqua, il le remua dans sa fièvre.

Mais il se dressa sur son séant. Il entendait du bruit derrière la porte; quelqu'un cherchait la serrure.

— C'est elle, pensa-t-il.

Il sauta à terre, et ouvrit la porte. Jeanne était debout derrière; il la reconnut aux lueurs de l'escalier. Elle avait une simple robe noire, et un petit paquet à la main.

Elle voulut se jeter à son cou. Il l'arrêta et dit simplement :

— Je t'attendais.

Il alla rallumer la bougie, sur la cheminée, puis il revint se placer devant Jeanne, et, face à face, la regarda. C'était le prix de son péché, cette femme. Voilà ce que l'enfer lui payait sa damnation... Jeanne', envahie d'une crainte confuse, soutenait à peine le regard fixe, le regard d'halluciné qu'il dardait sur elle.

Elle était venue convaincue qu'elle aurait une lutte à soutenir, qu'il faudrait prendre de vive force ce corps qui s'était déjà dérobé une fois. Et voilà qu'Auradou l'accueillait délibérément, presque sans une parole, effrayant de décision.

Il la contemplait toujours. Il la trouvait très belle ; mais il n'en avait aucun désir depuis

qu'elle était là... Alors, il eut peur de ne pas pécher... Il s'approcha et tendit sa bouche.

Dès qu'ils se touchèrent, le contact le galvanisa.

Ils s'abîmèrent ensemble sur l'étroite couchette.

Leurs mains, chaudes de fièvre, se cherchaient, se serraient un instant, puis s'abandonnaient, et le besoin de se sentir plus près l'un de l'autre leur faisait arracher leurs vêtements.

Alors, Jules eut peur d'être laissé seul après le crime consommé.

Il s'arrêta et dit :

— Tu ne partiras plus?

— Non, fit Jeanne à voix basse... Non. J'ai tout laissé... tout... Je resterai avec toi toujours.

Lorsque la grosse Adèle avait vu une femme demander Auradou et monter chez lui, elle avait reçu un coup en plein cœur, un coup de mortelle jalousie... C'était la maîtresse du petit curé, pour sûr, cette traînée!... Elle n'osa pas suivre Jeanne tout de suite, tant celle-ci, avec ses yeux d'innocente, lui en avait imposé. Puis vint un client qui la retint encore... Dès qu'elle le put, elle monta, entra dans la chambre voisine de celle d'Auradou, et appliqua son œil à un trou qu'elle connaissait dans la cloison.

L'étreinte était déjà dénouée... Adèle vit Auradou à terre, en plein désordre de vêtements,

baiser le plancher, se frapper le front aux meubles, tout en hurlant des sang'.ots...

Il criait, sans souci cTêtre entendu :

— Mon Dieu, sauvez-moi... J'ai été un misérable, un lâche... Ayez pitié!...

Accoudée sur le traversin, presque nue, Jeanne le regardait.

Page 1