‹ Le sculpteur de ChristsChapitre 12 sur 14 · LE PENSIONNAIRE IQI · texte numérisé non relu

LE PENSIONNAIRE IQI

il essaya d'évaluer le nombre des vieillards. Tout à coup Daniel se souvint que beaucoup d'entre eux sont mis en pension chez des paysans. Des amis lui ont conté cela. On vous paie une somme assez ronde. Et c'est un profit net, car les vieux ne mangent presque rien.

Intimidés par ce paysan cossu qui les examinait, les vieillards s'éloignèrent.

Les yeux de Daniel erraient toujours le long de la façade étincelante. Une idée venait de germer dans son esprit. Pourtant il hésitait encore.

— Il leur faut des papiers, des histoires, murmurait-il, le temps de se renseigner sur moi... Bah ! ma ferme est assez connue dans tout le pays !

Il reprit sa marche. A l'endroit où le chemin de l'asile bifurque, il quitta résolument la route, mit sa bête au trot et s'arrêta devant la grille.

Il n'était pas encore midi lorsque dame Marguerite, toute surprise, entendit résonner dans la cour les grelots du cheval.

— Déjà ! dit-elle en se mettant à la fenêtre. L'affaire a dû bien marcher.

ig2 LE PENSIONNAIRE

Cependant ses yeux inquiets distinguaient mal une forme sombre derrière le siège.

— Qu'a-t-il donc fait? C'est étrange! Ne -dirait-on pas un homme ?

Elle entendit les bottes de son mari dans Tescalier.

Il ouvrit la porte et l'appela :

— Marguerite !

Il avait l'air à la fois satisfait et un peu embarrassé.

— Marguerite... j'ai trouvé plus avantageux de ramener un vieux de l'asile...

Au premier instant décontenancée, dame Marguerite comprit très vite la situation.

— Tu as raison, Daniel I Un vieux mange moins... Et ça ne donne pas autant d'embarras.

Au Béguinage de Bruges.

Ceci est une histoire vraie.

Chaque après-midi, je vais voir le soleil couchant se refléter dans le Lac d'Amour.

Avant de rencontrer 4'immense pont de pierre, le canal de Gand écarte ses rives plantées d'arbres grêles et, majestueux, s'élargit» Le soleil meurt lentement dans cette étendue immobile. On dirait tout une floraison de roses du Bengale tombées au fond des ondes lourdes.

Lorsque s'amoncellent les nuées violettes, la tristesse du ciel se communique au Lac, aux longs bras du canal, à tout ce réseau d'eau qui se déploie sous la vieille tour et enserre Bruges d'un anneau de lumière, joyeux ou mélancolique.

Une passerelle à trois arches franchit le fossé du Béguinage. Un saule s'incline. La

igÔ AU BÉGUINAGE DE BRUGES

perspective des maisons fuyant au bord de Teau s'enveloppe d'ombre. Déjà, sous un toit, paraît une lumière qui se reflète en tremblant. A quelques pas, s'ouvre la porte voûtée du Béguinage.

Le crépuscule tombe. Les maisons se rencognent, frileuses, les unes contre les autres. Au centre, des ormes immenses, aussi droits que des colonnes, enlacent leurs branches en ogives, cathédrale vivante parmi tant de cathédrales de pierre dont se profilent là-bas les silhouettes.

Des ombres glissent, rapides, se dirigeant vers l'ouverture noire de Téglise. Une à une, elles s'y engouffrent.

Çà et là une fenêtre s'éclaire, puis une autre; les jolis détails des barreaux apparaissent comme des découpures. Et bientôt les contours du vaste quadrilatère se dessinent en carrés de feu dans l'obscurité grandissante.

Sous les arbres, au milieu de l'herbe, une ombre demeure jusqu'aux derniers instants de clarté.

Chaque soir, cette ombre se retrouve là.

En m'approchant, j'avais distingué une jeune fille qui peignait. Deux jours après, je traversais l'herbe pour regarder son travail.

' Cétait un dessin à la mine de plomb, très soigneusement fait et très poussé.

« Singulière idée, pensai-je, de choisir cette place close; un peu plus à gauche, elle aurait eu comme lointain, au-dessus des toits, la tour de Notre-Dame. »

Un soir, m'étant attardée dans Péglise du .

Béguinage, je m'éloignais rapidement, lorsque j'aperçus l'artiste, encore assise sous les arbres.

. Il faisait presque nuit. Un froid humide vous pénétrait. Je ne pus m'empêcher de lui dire, en passant près d'elle :

— Vous ne pouvez plus voir !

Elle me répondit :

— C'est juste l'instant que je voudrais ren- •àre.

Je m'arrêtai. Elle s'était retournée et je distinguais son visage, jeune, des yeux énergique, des cheveux très noirs.

Et la conversation s'engagea.

— Vous êtes Anglaise ? demanda-t-elle.

« — Non... Comme vous devez avoir froid?

Elle répondit :

— Oh ! je suis habituée !

Et elle m'expliqua le tableau qu'elle rêvait : les maisons noyées dans l'obscurité, les fenê-

igS AU BÉGUINAGE DÇ BRUGES

très lumineuses et, au premier plan, les béguines comme des ombres se rendant deux par deux à Téglise.

Je comprenais. Elle voulait rendre précisément l'intime poésie de ce coin fermé, si bien fermé par sa double ceinture de remparts et de canaux, si loin de la vie, muré dans Toubli de tout, où, seules, passent et repassent des femmes vêtues de noir, silencieuses, portant on ne sait quel grand deuil inconnu.

— L^effet ne dure que quelques minutes, chaque soir...

Le lendemain, elle travaillait avec tant d'acharnement que, n'osant pas la déranger, je me bornai à lui jeter un : « Bonne chance ! »

J'avais entendu dire, en causant avec des béguines, qu'une artiste anglaise venait peindre là chaque jour, qu'elle vivait seule à Bruges, qu'elle y passerait l'hiver.

C'était donc elle.

Mais si jeune... je trouvais cela étrange.

Un soir, très tard, j'arrivai au Béguinage, contente de la retrouver et d'échanger nos quelques mots habituels.

Elle s'arrêtait de peindre. La nuit venait.

La pochade était achevée. Elle me parla encore de son tableau. Les documents étaient prêts.

AU BEGUINAGE DE BRUGES IQQ

Elle allait commencer. Je remarquai le charme de ses yeux noirs, si résolus et si rêveurs, qui semblaient regarder au delà de vous et se souvenir. Je remarquai son grand deuil.

Je lui dis mon admiration pour les femmes anglaises et combien j'aime Londres où Ton se sent vivre si intensénient.

Elle écoutait en souriant et répondit :

— Je préfère la France ; la France est ma patrie d'adoption... J'ai travaillé à Paris... à Lille... une ville où il v a des canaux comme ici... où j'ai des amis...

Son intonation devint profonde, s'altéra.

Elle s'interrompit et se mit à parler de Puvis de Chavannes et de Rodin. Son visage brillait, pâle, dans l'obscurité.

Toutes vagues se faisaient les ombres des béguines. Les grandes fenêtres ogivales de Sainte-Elisabeth resplendissaient. Les églises lointaines sonnaient le salut en se répondant comme des voix. C'était une vaste et enveloppante mélodie de cloches où, par instant, le carillon du BefTroi détachait ses notes qui tombaient à regret, lentes et mélancoliques, pareilles à des larmes.

Le brouillard se déployait en ondes glacées.

Cependant nous ne pensions point du tout à

nous en aller. Nous demeurions là, elle, toujours assise, son pinceau dans les doigts, moi, debout devant elle, clouée par une irrésistible sympathie.

Et puis, je ne sais pas comment cela se fit, tout à coup elle me raconta son histoire.

Elle avait été fiancée pendant dix mois à un jeune peintre de Lille. Il l'avait initiée à son art, la faisait travailler, lui découvrant une vocation et lui communiquant son enthousiasme.

Il disait :

— Je ferai de vous une grande artiste !

Il était blond, avec une figure trop affinée, ressemblant aux Christs des vieux maîtres flamands.

Il peignait des paysages qui faisaient penser. Il était doux, à la fois très rêveur et très gai. Il aimait Verlaine et Maeterlinck. Et les enfants l'adoraient. L'automne dernier, ils peignaient ensemble dans un village de Normandie, en fiancés-anglais. Il demeurait trop longtemps à travailler au crépuscule, sans souci des rosées et des brumes mauvaises. Il ébauchait un grand tableau, un clair de lune qui serait son chef-d'œuvre. Il avait un rhume qu'il ne soignait pas.

Quand le tableau fut achevé, sa fiancée obtint enfin qu'il vît un docteur, à Lille* C'était trop tard déjà. Mais on ne le leur dit pas.

— Mes parents me rappelèrent en Angleterre. Il semble que j'avais un pressentiment..» L'Angleterre, c'était trop loin... Ils me permirent d'étudier à Paris.

En avril, seulement, trois semaines avant la mort, elle fut appelée à Lille. On lui écrivit que le malade demeurait des jours entiers étendu sur sa chaise longue et qu'il pleurait en regardant sa photographie.

Elle accourut.

Il lui fit l'effet d'un fantôme. Elle comprit. Mais lui ne se doutait de rien. Il parlait sans cesse de l'avenir, de leur mariage, l'automne suivant, et de l'hiver qu'ils passeraient à Bruges pour leur voyage de noce.

Elle aurait tant voulu lui avouer la vérité, afin qu'ils pussent se dire adieu, s'affirmer que la mort n'était qu'un accident et qu'ils s'appartiendraient toujours. Elle aurait au moins gardé de lui ses désirs, ses volontés, quelque chose pour l'aider à vivre. Mais la mère n'y consentit pas, craignant de hâter la fin.

Il voulait qu'elle travaillât. La veille de sa

mort, il l'envoya faire une étude, elle qui tremblait chaque fois qu'elle quittait la chambre. Lorsqu'elle rentra avec sa pochade, il était trop mal pour la regarder. Mais le lendemain il la demanda et fît signe que c'était bien.

Quelques heures après, l'agonie commença^ Il ne parla plus.

Il était fils unique. Sa mère l'adorait.

— Nous donnerons son « Clair de lune »

au Musée de Lille... Vous me comprenez, maintenant, ajouta-t-elle. Oh ! devenir une artiste... réaliser son rêve... Il l'avait voulu.

— Je vous admire, lui dis-je, saisie par l'énergie de son geste et de sa voix. Vous avez du courage...

— Oh ! dit-elle, seulement depuis mon arrivée ici, il y a quelques semaines... Mes parents désiraient m'emmener à Londres, me distraire. Mais c'est ici que je dois être, dans cette ville qui se souvient...

Elle reprit plus bas, d'une voix un peu hésitante :

— Ne croyez-vous pas qu'il y aura une autre vie ?

Un grand vent se levait, faisant gémir les ormes. Et, tout à coup, en sursaut, nous

sommes revenues à nous, dans ce pré tout frissonnant de la nuit de novembre, deux étrangères, parlant comme deux amies, des plus intimes angoisses de Tâme humaine.

— Je vous demande pardon, dit-elle en se levant. Vous devez être transie. Cest de ma faute...

Elle rassemblait à la hâte son bagage de peintre. Et nous avons marché l'une à côté de l'autre.

— Ma mère me dit toujours, reprit-elle :

« Si seulement tu ne l'avais pas connu!... »

— Vous ne pensez pas cela, vous?

— Moi ! ah ! non !

Nous passions sous un réverbère et, pour la première fois, je la vis. Elle m'apparut belle, une étrange beauté, comme un rayonnement de souffrance. De cette parcelle d'infini qu'elle avait traversée, elle gardait une ivresse, une lumière qui éclairait son être et sa marche dans la vie toute noire.

Il fallait rendre la chaise empruntée à une pensionnaire des béguines. Nous avons sonné à une porte. On nous fit entrer. La chambre était chaude. La lampe, prête à s'éteindre, grésillait. Il y avait, dans un vaste lit, une très vieille femme qui ressemblait à une morte.

Des ombres grises lui creusaient les joues.

Elle agitait ses mains et, continuellement, elle comptait sur ses longs doigts livides :

— Un, deux, trois... sept, huit, neuf...

— Elle déraisonne, dit sa fille qui voulait nous faire asseoir et nous offrir du café.

La jeune Anglaise s'était approchée du lit :

— Chut!... Il faut dormir...

Elle cacha les mains sous le drap, ramena les couvertures et embrassa doucement la figure décharnée.

Obéissantes, les mains squelettiques se laissaient calmer, ne remuaient plus.

Puis, se tournant vers moi :

— Où demeurez-vous? demanda-t-elle. Voulez-vous que je vous accompagne?

Nous avons franchi la porte du Béguinage.

Sous la voûte, deux lanternes de .forme bizarre éclairaient vaguement un grand Christ pâle, crucifié.

— Mon prochain tableau, dit Tartiste en s'arrêtant. Voyez comme la tête du Christ se penche... Je mettrai une béguine, au-dessous, dans Tombre, agenouillée.

Nous marchions le long des quais, si calmes, qui fermaient déjà leurs boutiques.

Nous ne disions rien. La brusque rentrée en

pleine vie réelle avait rompu le charme. Et nous ne pouvions plus parler de choses quelconques.

Seules, dans la ville sombre, les fenêtres s'animaient, flamboyaient. Sur les éblouissants vitraux des cathédrales, les silhouettes des saints se découpaient. De mystérieuses lueurs passaient dans Teau noire. Les églises y reflétaient leurs vitraux et les maisons, leurs fenêtres, ces discrètes fenêtres qui semblent vous suivre de leur regard pensif. D'autres maisons, endormies ou mortes, avaient clos leurs yeux, et les rayons des réverbères, traversant le canal, venaient jouer sur leurs carreaux. Au coin des rues, des lanternes rouges ou vertes illuminaient, dans leurs niches, les saintes vierges.

— Dites, reprit soudain ma compagne, ne croyez-vous pas qu'il y aura une autre vie?

Les Revenants.

Fatigué par les formalités, les visites, les réjouissances d'un mois de fiançailles à Londres, Hervé prit le train pour Hastings, rêvant toute une journée de tête à tête avec son bonheur, au bord de la mer.

A partir de Tunbridge Wells, il pose son journal et regarde la campagne qui s'étale en larges ondulations, souriante et calme.

Robertsbridge ! Il se rappelle une promenade à bicyclette, et cherche des yeux Tauberge où il a déjeuné.

Dès lors les noms revêtent une signification. Il retrouve des coins de paysage.

Voici la haute silhouette déchiquetée de la falaise ; au premier plan, la cheminée bien connue d'une briqueterie, et tout là-bas, sous le ciel gris qui s'abaisse, la mer.

— Saint-Léonards !

Il se souvient d'avoir épelé vingt fois ces syllabes sur ce réverbère, un soir qu'il attendait un ami.

Et les impressions anciennes l'assaillent en foule.

Trois ans auparavant, il est venu à Hastings, malade, et dévoré de chagrin. Sa fiancée, une femme qu'il adorait depuis des années, venait de mourir, à la veille de leur mariage.

Il a passé là six mois d'été, seul avec la falaise et la mer, tantôt comme fou, tantôt ^morne, désemparé, incapable de reprendre racine dans l'existence.

Le temps s'est écoulé, apportant l'apaise* ment. Hervé n'a pas osé revenir à Hastings, craignant d'y retrouver ses révoltes et ses désespoirs. Mais aujourd'hui, il se sent un homme nouveau, rajeuni, sûr de son bonheur, faisant encore dans la vie une tentative suprême et triomphante. Sans savoir pourquoi, il s'est senti poussé vers ces lieux où il a tant souffert.

Le train traverse un tunnel, ralentit, s'arrête.

— Hastings!

Hervé sortit de la gare à grands pas, s'amusant à reconnaître les rues, les fontaines, les

magasins, qu'il retrouvait familiers comme s'il les avait vus la veille.

La mer, enfin. Hervé s'arrêta sur le quai encombré de promeneurs.

Elle était d'un vert bleuâtre et devenait grise à l'approche des côtes. Les vagues montaient ' en jetant sur la grève des cailloux qui roulaient doucement et retombaient avec un bruit monotone, qu'il retrouva comme une berceuse ancienne.

Il descendit un escalier. Des familles, installées, s'abritaient contre le mur du quai, lisaient, mangeaient, regardaient venir l'eau.

Le baigneur le reconnut, et roula pour lui une cabine à l'arrivée des vagues.

Bientôt Hervé se jeta dans la mer et nagea avec ivresse. Oh I les délices de participer au rythme souverain. Il se souvint d'avoir désiré ardemment s'abîmer et se dissoudre en elle pour fuir sa souffrance.

Maintenant son âme se renouvelait, et la souffrance, d'elle-même, s'était évanouie. Ah ! Dieu merci, telle est la loi universelle. L'existence serait intolérable si le poids du passé nous accablait sans fin» Mais non, chaque jour emporte un peu des chagrins morts, et ils se dispersent et disparaissent comme ces

cailloux que les vagues remmènent avec un chant mélancolique. L'homme est ainsi fait qu'il reconstruit sans se lasser, après que les orages ont brûlé sa maison.

Hervé élargit encore son geste vigoureux.

Il se sentait si plein d'ardeur et d'espoir. Et il éprouvait une grande joie, avec un peu de honte, en songeant que trois années avaient suffi pour le transformer à ce point. Il avait vaincu sa désespérance. Il avait vaincu la vie. Il serait encore un homme heureux, un homme aimé, un homme utile. Et il humait avec transports le grand souffle du large.

Il alla manger des huîtres, sur la table même où on les vendait. Elles étaient fraîches, parfumées de la mer. Puis, ayant froid, il marcha.

Il grimpa sur la falaise, la vaste et exquise falaise où il avait vécu. En ce jour de septembre, les étendues d'herbes séchées la vêtaient de teintes adoucies, de jaunes pâles, où les chardons jetaient leur velours brun, et les ronces, leurs guirlandes vertes et rouges. Hervé marchait, regardant la mer. Seul avec elle, il l'aimait ainsi. Hervé songeait à sa fiancée. Il l'aurait voulue auprès de lui. Plus tard, ils reviendraient ensemble.

Il descendit au fond d'une combe tapissée de chênes et de fougères, franchit un ruisseau, et remonta le sentier escarpé. Maintenant des pâturages s'évasaient en une large demi coupe verte ; des silhouettes d*ajonc frissonnaient sur le ciel. Et la mer au-dessous s'étalait.

Hervé ralentit le pas.

Ce paysage entrait dans sa chair, et la faisait tressaillir en longues vibrations.

Il reconnaissait le lointain, les dunes barrant l'horizon, les lignes de haies et les files d'arbres grêles, tordus d'un seul côté par le vent du large.

Quoi, elles étaient toujours là, nichées dans ces replis de terrain, ces fermes dont le toit triangulaire émergeait ? Un jour, il avait frappé à la porte de celle-ci, afin de rencontrer un être humain, de n'être plus tout seul avec son âme ravagée.

Un autre jour.,.

Il se rappelait, il se rappelait...

Et soudain, les tristesses d'autrefois, les douleurs anciennes retombèrent sur lui comme un manteau glacial. Une à une, au coin des buissons, au détour des sentiers, elles l'avaient attendu, guettant son passage.

et ensemble, elles fondaient sur lui, irrésistibles et implacables.

Impatiemment, il tenta de les secouer, il fixa les yeux sur l'avenir, et ne voulut plus songer qu'à son bonheur. Mais de minute en minute surgissaient des réminiscences plus douloureuses.

Pour se distraire, il chercha des mûres, il cueillit un brin de chèvrefeuille sauvage. lien respira l'odeur... Et il revit les gerbes de chèvrefeuilles qu'il arrachait, autrefois, sur les pentes éboulées, au péril de sa vie. Il les jetait dans Tabîme en disant : « C'est pour elle I » Et il regardait longtemps les flots se les disputer.

Hervé hâta le pas, descendit au fond d'une coupure où la mer haute entrait, contourna le roc et se retrouva devant une grotte où il avait sangloté dans le vent qui emportait ses cris. Il se rappelait... Oh! il se rappelait... Un jour, il s'endormit là, couché sur les pierres ; il rêva d' « elle » ; elle lui parlait. Les vagues réveillèrent en lui glaçant les pieds et il pleura de ce que la marée ne l'eût point emporté pendant ce rêve.

Ah ! oui, il était Venu souvent à cette place désolée ; ces éboulis entre la mer et la falaise

haute, droite comme un mur, lui plaisaient.

Il demeurait, le regard attaché aux roches à pic. Il se laissa tomber sur la même pierre.

Tout à coup, il lui sembla que quelqu^un s'asseyait à ses côtés. Bouleversé, il ne tourna point la tête; il n'osa pas, comme s'il eût craint de voir un fantôme.

Mais son esprit s'exaspéra sur cette idée : il sentait une présence, quelqu'un.

Quelqu'un ! — Qui donc ? Qui ?

Soudain, sans voir, il reconnut. Il reconnut l'ancien lui-même, l'être qu'il avait été trois ans auparavant et qu'il n'était plus.

Hervé, les yeux tournés au large, tenta de lui parler.

— Va-t-en ! Je suis un homme différent.

J'ai de nouvelles préoccupations, un but nouveau, un nouvel amour. Je ne te connais plus. Va-t-en !

Mais l'autre l'enlaçait comme s'il eût voulu rentrer dans son âme.

Hervé se leva et s'enfuit, courant à travers la falaise, essayant de ne plus rien regarder, de ne plus rien sentir. Mais les souffrances passées se dressaient sur ses pas et se mettaient à le poursuivre, d'instant en instant

2l6 LES REVENANTS

plus nombreuses, hurlant à ses talons comme des chiennes affamées.

Epuisé, il s'arrêta à Lover's Seat, un rocher qui domine la mer. La légende raconte que des fiancés malheureux sont venus s'asseoir à cette place et se sont précipités dans Tabîme.

La falaise écroulée descendait en larges replis affaissés. Ici et là, une arête pelée, une courbe stérile, un ampncellement de gravier disaient les catastrophes anciennes. Mais les chênes et les ronces étaient venus tout recouvrir, tout envelopper de leurs étreintes; et dans cette vaste étendue verte aux lignes lasses, des harmonies se modulaient, des tons plus gris, plus roux, plus mauves.

Le vent tombait; la mer ne jetait qu'une dentelle légère autour des rocs, à peine quelques fils d'argent qui se balançaient sur les flots, et sa lamentation s'attendrissait. Le ciel se penchait sur elle, amoureusement. Les deux immensités se confondaient ; il n'y avait plus de ligne d'horizon, rien qu'un infini d'un bleu gris, d'une ravissante douceur.

Hervé humait toute cette douceur. Il aurait voulu s'en envelopper, et qu'elle l'apaisât.

Les caresses des falaises, de la mer et du ciel le berceraient.

Mais non. Il était venu là trop souvent. Il se débattait au milieu d'un réseau d'impitoyables souvenirs.

Le fantôme le rejoignit. Hervé se leva tout éperdu. Où fuir? Où aller?

Oh ! retourner, retourner parmi les hommes, les vivants, les heureux, retourner à Londres, revoir sa fiancée, et oublier auprès d'elle cette journée de cauchemar I

Il reprit sa course et revint sur ses pas.

Il essayait de se raisonner. Non, c'était vraiment trop absurde de fuir ainsi devant des imaginations, au lieu de les braver, de les réduire à néant. Il s'arrêta encore. Et, s'adossant à une roche surplombante, il attendit, ferme, prêt à se battre.

Au-dessous de lui, la mer clapotait contre des pierres qu'il ne pouvait voir. Les falaises découpaient sur le ciel leur pur et hardi profil.

Hervé se retourna vers le fantôme, résolument.

— Eh bien ! oui, les hommes changent !

La revanche de la vie n'est-elle pas de pouvoir oublier? Faut-il donc que les douleurs éteintes couvent dans l'âme pendant des années, et, tout à coup, pour un parfum de

fleur, une courbe de paysage, se raniment, ardentes, comme autrefois ?

— Oui, dit le fantôme.

— Ainsi, à tous les soucis, aux tristesses, aux joies même du présent s'attache k passé lourd? Le passé qui obsède, et défigure, et empoisonne, et flétrit?

— Oui, dit le fantôme.

— Oh ! cria Hervé.

Et dans son égarement, il parlait à voix haute.

— Rien, rien au monde ne peut donc me délivrer de toi? Tu reviendras! Tu reviendras sans cesse, ici ou là, le jour, la nuit, suivant ton caprice, me torturer ?

— Oui, dit le fantôme.

La mer se retirait, découvrant les roches vertes ou noires. Et des filets d'eau couraient sur leurs faces, retombaient goutte à goutte, semblables à des larmes.

Devant l'immensité grise, une révolte affreuse secouait Hervé. A quoi bon? A quoi bon vouloir toujours recommencer à vivre, à espérer, à être heureux, à édifier quelque chose? A quoi bon? Si les années mauvaises reviennent paralyser et détruire, si les souffrances passées demeurent latentes dans

votre âme et la rongent sans bruit, continuellement? Lorsque le bonheur s'approche enfin, l'âme ne sait plus en jouir ; elle a trop pleuré, elle est usée, et elle retourne sans cesse aux agonies anciennes.

Il regardait la poussée puissante et vaine des flots contre le roc. Les flots savent bien qu'ils reculent à cette heure, emportés par une force invincible. Cependant ils s'acharnent à submerger ce roc, sans lassitude et sans découragement. Et toujours ils recommencent leur eff'ort en le sachant inutile.

Pourquoi donc la mer éprouve-t-elle ce besoin de monter et d'envahir ? Et le cœur, le pauvre cœur des hommes, pourquoi donc a-t-il, rivée en lui, cette folle soif de bonheur?

— Ah ! criait Hervé, misérable, misérable !

— C'est toi-même que tu injuries, dit le revenant. Regarde.

Hervé, frissonnant, sentait autour de lui des présences inquiétantes. Des souffles passaient. Il entendait monter des bruits étranges, se croiser des murmures et des chuchotements.

Une atroce angoisse s'emparait de lui. Il détourna ses yeux de l'étendue, et regarda.

A la suite du premier, d'autres fantômes se pressaient, d'autres encore, et d'autres...

Il s'en vit entouré.

Tous ses anciens « moi » défilaient devant ses yeux dilatés de terreur. Il reconnut les fantômes de ses années de jeunesse, d'études, de jouissances, de voyages; puis vinrentceux de son adolescence et les formes plus vagues de l'époque où il était enfant. Il se vit le fils, le frère, l'ami qu'il avait été dans les diverses phases de sa vie. Il eut la révélation de ce qu'avaient souffert et pleuré à cause de lui ceux qui l'aimaient. Il comprit à quel point il n'avait pas su être fort, pas su être bon.

Et tous ces anciens « lui-même » apparaissaient à Hervé comme des ennemis dont la vue le faisait souffrir horriblement.

Non pas qu'il fût un méchant homme. Il était de ceux dont les aspirations sont hautes, et que leurs défaites laissent inconsolables.

Bientôt son épouvante fut telle qu'il crut se jeter dans la mer. Alors il bondit, et courut éperdument du côté d'Hastings, affolé, poursuivi^ essayant en vain de secouer dans la fuite l'intolérable souffrance.

Le soir, lorsqu'il se présenta chez sa fiancée, il était hagard. Effrayée, elle demanda:

— Qu'avez-vous donc? On dirait un homme qui a vu des revenants !

Il tressaillit, et, s'approchant d'elle :

— Oui, dit-il, j'en ai vu...

Et, comme elle le regardait, stupéfaite, il supplia :

— Défendez-moi ! Sauvez-moi ! Vous seule pouvez les tenir éloignés...

— Mais de quoi parlez-vous, Hervé! quels revenants ?

Il lui prit les mains, et elle sentit son angoisse.

— Les anciennes souffrances et les anciens péchés, murmura-t-il.

TRISTAN CLESMOR

Tristan Clesmon

— Tu vois bien, mon Tristan, qu'il faut te marier. Je me fais vieille, vieille, et bientôt tu sentiras du vide à t'en aller toujours tout seul dans tes grands bois.

Le garde-forestier, appuyé contre le mur, dominait de sa haute taille la paysanne ratatinée qui allait et venait autour de lui.

— Ma mère... je ne suis jamais seul...

— Oui, je sais bien, tu causes avec les feuilles et les rayons du soleil. Tu rêvasses...

Pourtant, si tu nous amenais ici une belle jeunesse qui chanterait tout le jour long...

— Eh bien ! ma mère, aidez-moi donc à la trouver : je la souhaite pareille à vous.

— Ah! mon Tristan, mon Tristan, murmura-t-elle attendrie.

Elle reprit :

— Ecoute, dimanche, tu mettras ton bel

220 TRISTAN CLESMOR

uniforme et nous irons chez ton oncle Darbignon. Tu auras marge de choisir entre tes cinq cousines.

Tristan ne riait plus. Il atteignit son fusil, se pencha sur sa mère et baisa son front tout labouré de rides.

— Au revoir, mère, en attendant...

Puis il sortit, et marcha à grandes enjambées sous la voûte des pins.

Son père était mort quand il vint au monde.

— L'enfant de la tristesse, avait dit sa mère. Et elle voulut un nom chagrin afin de conjurer les mauvais sorts.

Tristan avait pour domaine la forêt qu'il aimait d'un amour mystique.

Il l'aimait dans les grands vents de mars, toute frissonnante sous les ciels lugubres, puis attendrie et rêveuse aux premiers soleils, berçant avec sollicitude ses bourgeons; aux jours radieux de juin, profonde, touffue, dans sa plénitude de force, lorsqu'elle s'enveloppe de mystère. Il l'aimait dans sa gloire d'automne, puis mélancolique, s'effeuillant à regret, puis sinistre, lamentable, nue. Il l'aimait toute blanche, illuminée de givre, palais de fées.

TRISTAN CLESMOR 227

Sa voix d'enchanteresse berçait Tristan.

Il suivait des heures les petits sentiers rongés de fougères. Elles s'en allaient jusqu'aux profondeurs lointaines et sur leur étendue verte ou cuivrée ondulait Tombre des pins. Il savait tous les secrets de sa forêt, ses peines, ses surprises et ses espérances. Les vents d'automne irritaient Tristan : il la sentait souffrir. ,"; Elle se plaignait si douloureusement. / ^^^ /

Quelquefois, la passion de la chasse le pos- '^ sédait. Il se l'interdisait parce qu'il avait pitié des bêtes, amantes comme lui des arbres et du soleil.

Cependant, il advenait que l'instinct l'emportât. Alors Tristan se livrait à des poursuites ardentes. Puis il pleurait en regardant sa victime panteler à ses pieds.

Le printemps lui apportait des ivresses, des extases, d'exquises et délicates voluptés.

S'il eût exprimé ses sensations aiguës, on l'aurait appelé un poète. Ignorant et simple, il se contentait de vivre à travers sa forêt.

Quelquefois, un autre homme s'éveillait en Tristan. Pareils aux vents d'orage, s'abattaient sur lui de grands désirs informulés de s'en aller très loin, d'accomplir des actions difficiles et braves qui le feraient admirer. Il éprou-

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vait une lassitude de son existence monotone, dévorée par d'obscurs devoirs, troublée d'aspirations confuses. Son cœur, alors, grondait au dedans de lui. Ces jours-là, il arpentait les bois d'une brusque allure de mécontent. Les caresses des branches le faisaient frissonner. Il s'arrêtait à contempler le ruisseau glissant sous Tare des feuillages, les fleurs que remuaient le vent, les pierres moussues où dansaient des ombres. La forêt le calmait peu à peu, l'imprégnait de sa grande paix. Et le soir il rentrait au logis plus doux et repentant.

Ce jour-là, Tristan marchait à grands pas, rêvant aux paroles de sa mère.

— Me marier... me marier... peut-être a-teile raison...

Il s'arrêta dans une clairière, devant un hêtre qui élevait très haut son tronc clair.

Tristan, obscurément, rattachait à ce hêtre sa destinée.

Deux ou trois ans auparavant, il avait aperçu, parmi ses branches, les rameaux délicats d'une longue plante grimpante. Il s'approchait pour l'arracher, car il craignait que son hêtre n'étouff*ât, lorsque les purs boutons

TRISTAN CLESMOR 229

blancs lui inspirèrent de la pitié. La clématite se tordait, si élégante et fine, entre les bras de Farbre. Tristan la laissa vivre et, de mois en mois, il la vit devenir plus belle, grimper jusqu'à la cîme, s'enrouler aux branches qu'elle inondait de grappes embaumées.

Souvent Tristan s'asseyait au pied du hêtre et les fleurs retombaient sur son front, le caressant, le grisant de leur odeur sauvage. Il éprouvait à leur contact un enivrement. Son âme, allégée des pensées mauvaises, s'envolait toute blanche, s'abîmait en l'âme mystérieuse qui l'enveloppait de parfums, de soleil et le ravissait de tendresse, l'âme de la forêt... Parfois, pour étreindre la clématite, pour l'avoir à lui, l'emporter, il bondissait... Mais il s'arrêtait. A quoi bon la flétrir entre ses mains? Alors, goutte à goutte tombait sur son cœur une tristesse lourde, qu'il ne s'expliquait pas.

Ce jour-là, il appuya sa tête au tronc de l'arbre et pensa :

— Ce malaise se dissipera quand je serai marié, sans doute.

Quinze jours plus tard, il revenait de Lucel, joyeux, marchant très vite sous les berceaux de chêne. Il venait d'échanger sa parole avec

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sa cousine Françoise, une grande brune au rire sonore, si active que jamais on ne la surprenait à se reposer. Il emportait avec lui la vision de ses dents fraîches, de ses yeux noirs.

— Je dois être ivre de bonheur, pensait-il.

Comme il traversait la clairière, un sentiment de triomphe lui fit redresser la tête. Une longue guirlande de clématite effleura son cou, et de nouveau il se sentit le cœur mordu par cette même inquiétude qu'il ne comprenait pas*

La vieille mère Clesmor fut bien contente, ce soir-là.

— Je peux mourir tranquille à présent, je ne suis plus en peine.

D'un baiser rude, Tristan la fit taire, conscient vaguement que l'amour de cette belle fille ne lui remplacerait pas la tendresse infinie de sa mère.

Dès lors, tous les dimanches le garde forestier se rendit à Lucel. Il était heureux auprès de sa fiancée, ils riaient ensemble et se faisaient des taquineries. Sous les boutades de Françoise, il se sentait rajeunir.

TRISTAN CLESMOR 23 1

Le soir, il revenait d'un pas allègre en chantant et disait à sa mère :

— Que vous aviez donc raison, mère !

Certains soir, cependant, il la sentait étrangement loin de lui, cette fille trop gaie, à jamais différente.

A quoi bon lui confier les secrètes idées qu'il roulait dans sa tête? Elle ne comprendrait pas.

Un jour il l'avait conduite par les petits chemins à travers sa forêt.

Au lieu d'admirer les vieux troncs de chêne qui se nouaient si fiers et si puissants, elle avait dit:

— Quelles bûches de Noël ils nous feront !

Lorsque Tristan l'arrêta devant son hêtre,

tout souriant dans sa neige de fleurs blanches, Françoise s'égaya en demandant si Ton ne pouvait pas faire des tisanes avec ces fleurslà.

Tristan se jeta devant sa plante.

— Tu vas lui faire du mal !

Elle rit et le regarda, croyant qu'il plaisantait. Mais il se détournait, mécontent, les sourcils froncés. Il l'entraîna et, pour la distraire, lui montra les longues ombres des pins tremblant dans les fougères.

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— Regarde ! les arbres projettent leurs ombres un peu comme des pensées qui cherchent à se joindre, à se fondre et à s'aimer.

Elle haussait les épaules et souriait, un peu dédaigneuse.

— Poète, va !

Il voulut encore lui faire admirer une touffe de chardons ; les trois tiges symétriques se dressaient, balançant majestueusement leurs sceptre, couleur de pourpre.

— Fi donc ! La fleur des ânes, s'écria-t-elle.

Ce soir-là, Tristan s'en alla sous sa clématite, rêver à son bonheur. Un vide douloureux s'élargissait en lui. Les caresses de sa fleur l'attristèrent.

— C'est l'amour, se dit-il, c'est parce que je suis loin d'elle...

Un matin qu'il suivait la route, il aperçut une voiture à deux chevaux arrêtée sous les arbres.

A quelques pas, un valet attendait, tenant un manteau de satin chatoyant au soleil.

Tristan reconnut la livrée du comte à qui appartenait la forêt. Obliquant brusquement,

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il prit une étroite sente serpentant sous le fourré et déboucha dans sa clairière.

Il s'arrêta.

Une forme blanche se tenait debout, immobile, adossée au hêtre. Tristan distingua un flot de boucles dorées qui s'échappait d'une auréole de dentelles. La tête se renversait et le regard suivait un écureuil parmi les branches. Tristan reconnut la fille du comte.

Des guirlandes de clématites s'enroulaient à sa ceinture, enlaçaient ses épaules et retombaient jusqu'au sol, l'enveloppant toute d'une onde fleurie.

Tristan, ébloui, crut contempler sa plante devenue fée, comme au temps des légendes.

Puis, la sentant si frêle, si pure, si délicate, si diff*érente des jeunes filles qu'il connaissait, il se demanda un instant de quelle étoile elle descendait. Il l'avait vue maintes fois de loin, passer dans sa calèche. Si jeune, presqu'une enfant, toujours en robes blanches, toujours seule, elle lui apparaissait comme une petite princesse, vivant dans une autre sphère que le reste des hommes.

Tristan était tout près, lorsqu'elle l'aperçut avec son uniforme couleur des verdures. Elle

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lui fît un petit signe de tête, et, soudain l'interpella.

— Monsieur le garde-forestier, voulez-vous m'aider à atteindre des clématites. J'en voudrais plein ma voiture.

Il se précipita et abaissa les rameaux afin qu'elle pût cueillir elle-même.

Le valet s'avançait. Elle le renvoya du geste et ne permit point à Tristan de porter une branche. Elle tenait la lourde gerbe à deux bras contre sa poitrine et enfouissait avec délices son visage au milieu des fleurs.

— Elles sont si belles, si belles. Je les aime, disait-elle en baisant les corolles délicates.

Tristan la suivait sans parler, comme un grand chien docile.

Il croyait rêver.

Longtemps après que l'équipage eût disparu, il demeura immobile, les yeux fixes, s'imaginant toujours revoir Tapparition.

Le lendemain, dimanche, Tristan arpenta tout le jour la clairière. L'idée ne lui vint pas qu'il aurait dû être à Lucel auprès de sa cousine. Il ne raisonnait pas, il ne songeait même point. Parfois il entendait sa propre voix murmurer :

TRISTAN CLESMOR 235

— Peut-être qu'elle reviendra...

Elle revint cueillir des clématites et les longs épilobes lilas qui fleurissent au milieu des fougères.

Tristan n'était jamais bien loin. Il se présentait inopinément et demandait permission de Taider. Il se coulait dans les taillis, aff*rontait les épines, grimpait aux arbres, abaissait des branches. Elle le remerciait d'un sourire et d'une gentille parole de sa douce voix rêveuse. Parfois elle le questionnait sur les fleurs, les oiseaux, s'intéressait aux insectes. Ou bien elle parlait à demi-voix, les yeux perdus, contemplant de vagues choses lointaines. Brusquement elle sortait du rêve et, souriante, regardait Tristan.

— Je crois que les épilobes sont tristes parce qu'ils sont toujours seuls, ils ne peuvent pas se rejoindre, et le vent les incline toujours du même côté. C'est pourquoi je les aime...

et vous ?

Puis elle demeura trois mois sans revenir.

Enfin elle réapparut un jour de décembre, dans une tourmente de feuilles mortes.

Elle regardait, surprise, la forêt dépouillée qui lui paraissait agrandie. Elle avait perdu son chemin, ses lèvres étaient bleues et ses

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dents claquaient. Mais elle refusait d'écouter les conseils respectueux du grand valet.

Tristan survint, la mena dans sa cabane, lui fit boire une tasse de lait chaud. Elle s'amusait comme une enfant, baisa la vieille paysanne ravie et ne parla point de payer son lait.

Et Tristan se sentit heureux, heureux comme un fou.

Cependant il avait recommencé à passer à Lucel tous ses dimanches. Il remplissait les mêmes actes, prononçait les mêmes paroles qu'autrefois. Mais il n'était plus le même homme. On eût dit qu'il avait perdu son âme.

Le rire éclatant, les joues roses de Françoise le froissaient. L'idée ne lui vint pas qu'elle souffrait de son indifférence.

Elle s'ingéniait à l'égayer et se dépitait de le voir écouter, morose, ses plaisanteries, tandis que ses yeux distraits s'en allaient toujours vers la fenêtre, chercher la forêt.

Un jour, elle se fâcha, et, d'un geste brusque, ferma les contrevents.

— Je suis jalouse, jalouse de ta forêt, je la déteste !

TRISTAN CLESMOR 287

L'hiver passa lentement.

Tristan parfois se raisonnait :

— Voyons, je dois être gai, je dois être heureux !

Alors il s'apercevait qu'il n'avait goût à rien et qu'aucune chose ne l'intéressait plus.

Cependant, l'approche du printemps le ressuscita. Il guettait les bourgeons. Il se grisa de l'odeur des violettes. Inconsciemment, tout son être attendait.

Les ardeurs de juin, l'épanouissement splendide de sa forêt, grandirent son émoi. Sa joie devenait du délire. Il n'était bien qu'étendu sous les fourrés, dans la caresse des feuilles, ou courant éperdument à travers les taillis.

Un beau matin de juillet, il découvrit sa clématite tout en fleurs et s'arrêta ébloui. Il la contemplait avec vénération. Elle lui apparaissait plus pure et comme surnaturelle.

Dès lors, il revint chaque jour. Il s'asseyait au milieu des branches. Il sentait sur son cou, sur ses mains, cette pluie de fleurs et leur attouchement l'exaltait.

Françoise le suivit un soir, l'observa, cachée dans les verdures. Le dimanche suivant, pour lui plaire, elle se para des longues guirlandes. Les étoiles blanches seyaient à ses

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cheveux de brune. Pourquoi donc Tristan les arracha-t-il avec colère, comme si elle les eût profanées ? Pourquoi donc toujours était-il si pressé de la quitter, de retourner à la forêt? Quel charme étrange le ramenait parmi les arbres silencieux, au sein des tristes fougères» tandis que sa fiancée se tourmentait !

L'amour d'une autre femme? Non, un rêve seulement, bizarre, et si vague qu'il n'eût pu lui-même le formuler avec des mots, un amour immatériel pour une fleur et pour un souvenir, des chimères, des folies...

Françoise sentait toujours l'âme de Tristan loin d'elle, et comme elle s'était prise à aimer ce beau garçon farouche, elle pleurait la nuit, se reprochait des torts imaginaires et se désolait.

La date fixée pour le mariage approchait.

Tristan n'avait point parlé de rompre. Et lorsque sa cousine l'interrogeait de ses grands yeux où l'amour et l'anxiété allumaient une flamme, il fixait sur elle une seconde son regard distrait et l'assurait qu'il l'aimait toujours.

A la fin d'une après-midi d'août, Tristan arpentait son sentier préféré, lorsqu'à travers les arbres il distingua, sur la route, la

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grande calèche et les chevaux qu^il connaissait bien.

Son cœur sauta dans sa poitrine et ses genoux s'entrechoquèrent, il se sentit devenu faible comme un enfant. II pénétra sous le couvert des hêtres et demeura immobile, se croyant caché.

Elle était là, mille fois plus belle, devenue femme. Les rayons obliques Tenveloppaient d'une gloire. Ses cheveux se relevaient en torsade sur son cou, les plis de sa robe blanche dessinaient sa taille, quelque chose de grave était répandu sur toute sa personne.

Ebloui, chancelant, Tristan tomba à genoux et adora, les mains tendues vers elle comme vers la madone.

Enfin, il put se relever. Il s'avança et, la saluant jusqu'à terre, demanda la permission de Taider, comme autrefois, à cueillir des clématites.

Elle l'avait reconnu et sourit.

— Oh ! oui, aidez-moi, il m'en faut une quantité, j'en veux remplir le grand salon, demain soir.

Sans oser la regarder, il Técoutait, enivré, heureux infiniment pour la première fois depuis de longs mois.

240 TRISTAN CLESMOR

Elle reprit, très grave :

— Demain, mon père donne un grand bal, pour que je puisse choisir un mari.

Il ne broncha pas, tant cela lui parut naturel. Il n'avait jamais pensé à lui tout en l'adorant, pas plus qu'il n'avait rêvé posséder son ange gardien ou la madone.

Cependant une souffrance intense croissait en lui.

Elle reprit plus bas, tout en effeuillant distraitement une fleur de clématite :

— J'ai peur...

— Pourquoi donc ? demanda Tristan, à voix basse aussi et sans savoir ce qu'il disait.

Elle le regarda, sourit et reprit doucement :

— Je suis trop riche... beaucoup d'hommes convoitent ma richesse et ils essaieront de me faire croire à leur amour. J'ai peur...

Tristan murmura :

— Il est des hommes pourtant qui seront sincères...

Elle ne l'écoutait plus.

— Je voudrais... je voudrais...

Sa voix s'éleva vibrante tandis que ses yeux se fixaient sur les grands hêtres en face d'elle, si hauts et si fiers.

TRISTAN CLESMOR 24 1

— J'ai rêvé un amour d'homme qui m'envelopperait de soleil, et descendrait jusqu'au fond de mon être, le remplissant comme un parfum remplit une amphore. Les clématites n'ont-elles pas besoin pour fleurin de lumière et de chaleur?

Elle se tut un instant et reprit, le regard toujours perdu dans l'espace :

— J'ai rêvé un amour d'homme assez puissant pour me prendre et m'emporter au loin, sans souci de mon nom, de ma fortune, de mes domaines...

Elle parut revenir à elle tout à coup et ajouta d'une voix plus basse :

— Mais c'est fou, je sais bien ; les paysannes ont le droit de rêver... et moi je ne l'ai pas ! Elle s'était laissée tomber sur le sol, le visage caché, elle haletait, sa poitrine déchirée par de grands sanglots.

En silence, Tristan contemplait la tête blonde qui s'abandonnait, la forme claire allongée sur le vert tendre des mousses. Le soleil faisait briller la soie des jupes, resplendir les cheveux et semblait jouer autour de cette désolation d'enfant.

Tristan frissonnait. Il se sentait à la fois heureux et malheureux intensément.

242 TRISTAN CLESMOR

Enfin, elle se redressa. Un sourire illuminait ses yeux humides.

— Vous ne direz jamais, jamais, n'est-ce pas? Vous voyez, je vous traite en ami...

Elle reprit avec mystère :

— Tout à l'heure, pardon, je vous voyais à travers les branches, quand vous ne me voyiez pas, vous étiez à genoux, vous faisiez vos prières. Voulez-vous prier pour que je rencontre demain, au bal, un homme qui m'aime et que je puisse aimer?

Il rassura en balbutiant qu'il ferait toujours des vœux pour son bonheur.

Oh ! combien il aurait voulu baiser les petits doigts qu'il apercevait au milieu des dentelles ! Il n'osa pas. Il l'accompagna jusqu'à la voiture.

Il n'a jamais pu se rappeler ce qu'il lui dit lorsqu'ils se séparèrent.

Tristan demeura étendu sous le berceau de clématites dont le parfum l'alanguissait. Il éprouvait des vertiges. Un instant il espéra mourir.

Il ne songeait pas, il souffrait sans pensée, sans même être conscient de sa souffrance.

C'était une douleur morne, écrasée. Il se rappelait l'avoir ressentie déjà, mais atténuée

TRISTAN CLESMOR 2^3

infiniment, les jours où le vent d'automne trop hâtif effeuillait les arbres et les fleurs.

Ce fut là que sa mère, folle d'inquiétude, le retrouva le lendemain.

Il se laissa conduire à la maison, docile, la regardant de ses grands yeux de fou, ses yeux qui cherchaient toujours. Elle lui parlait comme à un enfant. Et il répondait :

— C'est vrai, c'est vrai... il faut travailler... c'est la semaine prochaine que je me marie ; j'avais oublié.

Le jour vint où Tristan épousa Françoise.

Les gamins avaient décoré Téglise de Lucel avec du hêtre, du chêne, de longues fougères déjà blondes et des branches de mûres rougissantes, chargées de fruits.

Ils étaient bien beaux tous les deux ; lui, si fier dans son uniforme, elle fraîche et splendide.

La mère de Françoise rayonnait.

Mais celle de Tristan soupirait à la dérobée. Plus affinée, elle avait senti en eux une tristesse. Elle avait reconnu sur leurs lèvres l'amertume des sourires qui aiment et ne se sentent point aimés. Dans leurs yeux, elle avait lu le regret poignant des êtres qui ont, une seconde, entrevu le bonheur et savent qu'à jamais le bonheur leur échappe.

ALDEN

Alden.

— Alden ! Je vous en prie, ne marchez pas dans l'eau ! Que va dire miss Pattison ? criait Mademoiselle, au désespoir.

Alden, sans l'écouter, gambadait parmi les hautes fougères trempées qui cinglaient son visage, et il ne se retournait vers Mademoiselle que pour lui jeter à la face un éclat de rire.

Elle aurait voulu courir et le ramener de force. Mais d'autres enfants l'entouraient ; deux fillettes se suspendaient à ses bras, jumelles de sept ans aux brunes figures.

Ce n'était certes pas une tâche facile que de promener dans les bois de Byfleet trois petits Anglais et sept petites Anglaises qui lui désobéissaient en contrefaisant son accent.

— Dolly !

La grande fille ébouriffée qui marchait en avant, se retourna.

248 ALDEN

— Dolly, supplia Mademoiselle, allez donc chercher votre frère. Miss Pattison m'a tant recommandé qu'il ne se mouille pas !

Une poursuite s'engagea entre les pins, dans les feuillages de cuivre, encore alourdis par la pluie du matin. Alden sautait les ruisseaux, tournait autour des troncs, se glissait sous les branches et son rire aigu retentissait comme un cri d'oiseau moqueur.

Dolly le ramena enfin.

C'était un gamin de huit ans, au grand front bombé, aux yeux trop brillants, ayant cette apparence frêle et charmante des petits Anglais renvoyés des Indes.

— Et maintenant le voilà en nage ! s'écria Mademoiselle désolée.

Dolly garda la main du coupable et ils arrivèrent à une clairière. Une brume bleue flottait, adoucissant les contours des hauts troncs, rendant plus profonde la voûte d'un vert sombre ; çà et là, les hêtres jetaient une flambée de joie. Le soleil de novembre se faisait chaud pour cette fête dernière des feuilles.

Elles riaient et se balançaient et babillaient au bout des branches, frileuses et coquettes encore, avant d'aller rejoindre leurs sœurs qui pourrissaient sous les fougères. Des chemins

ALDEN 249

s'enfonçaient entre les taillis, se perdaient dans de mystérieux infinis d'or ; et il y avait des échappées sur d'autres clairières, envahies de plantes rousses et voilées de brumes.

Mais Mademoiselle dut réprimer son amour des bois et de l'automne,

Alden avait échappé à sa sœur et s'enfuyait en bondissant.

— Alden ! ce n'est pas notre route !

Il daigna se retourner et répondre :

— Le facteur !

De très loin il l'avait reconnu et maintenant il sautait autour de lui.

— Donnez-moi nos lettres ! nos lettres! Nous rentrons. Nous serons à Motibad avant vous.

Triomphant, il rejoignit Mademoiselle et lui brandit une enveloppe à la figure.

— C'est pour Auntie. Le facteur me l'a confiée.

Et se rengorgeant, il ajouta :

— Il sait mon nom, vous comprenez.

— Maintenant, Alden, rentrons vite, nous serons en retard pour le thé.

Bientôt toute la bande passait la grille de Motibad, traversait la pelouse humide, le potager mort, puis disparut dans la maison de briques rouges.

25o ALDEN

Cest là que miss Pattison élevait, comme ses neveux et nièces, une dizaine d'enfants dont les parents étaient aux Indes.

Le gong a retenti. Bruyamment ils descendent l'escalier et entourent, debout^ la longue table de la salle à manger.

Les plus jeunes ont des tabliers frais à larges collerettes ; les grandes filles, ont brossé leurs cheveux et changé de robe.

Le court après-midi d'automne est fini déjà.

11 n'est pas cinq heures et les lampes sont allumées.

— Alden, dites les grâces.

Il les bredouille si vite qu'on n'en .peut saisir un mot.

Puis tous s'assoient.

Le bas de la table est occupé par lés deux institutrices anglaises et Charlie, l'homme de la maison, un gros garçon de seize ans, qui se trouve là on ne sait trop pourquoi. A côté de Mademoiselle, une dame en noir, veuve d'un officier, hébergée à Motibad, s'enfonce dans un fauteuil. Miss Pattison, en parlant d'elle, ajoute toujours : «une femme dont le cœur est brisé». Elle est grasse, fraîche, se lève à onze heures et fait ses quatre repas par jour.

ALDEN 25 I

A l'autre extrémité de la salle, miss Pattison, debout, s'affaire autour du sam©war.

Elle est si petite, avec une taille d'enfant, que DoUy Ta dépassée déjà de toute la tête.

Elle porte une robe de laine brune, toute droite ; une quantité de bracelets indiens lui font des mitaines brillantes et accompagnent chacun de ses gestes d'un joyeux bruit de sonnette.

Sa figure est ronde, blanche, un peu ridée au coin des paupières. Ses yeux gris sont si perçants et si vifs qu'ils font penser à deux pointes de fleurets en mouvement. Mademoiselle, tous les jours, se demande quel âge peuvent bien avoir ces yeux-là.

Miss Pattison distribue des baisers, régulièrement, soir et matin^ à son petit monde. Sa voix calme, un peu métallique, ne s'altère jamais, excepté lorsqu'elle s'adresse à Alden. Alors elle devient enveloppante et anxieuse.

Miss Pattison aime Alden avec idolâtrie, on ignore pourquoi- Est-ce parce qu'elle a sauvé deux fois, à force de soins et de veilles, sa petite vie déjà condamnée? Ou bien les yeux noirs d'Alden lui rappellent-ils d'autres yeux, aimés il y a bien longtemps ?

Encore un problème que Mademoiselle a débattu en vain. ,

252 ALDEN

— Auntie ! crie Alden, à peine assis. Nous avons rencontré le facteur. Et voici une lettre pour vous !

— Une lettre de maman, ajoute DoUy.

— Merci, enfant, dit miss Pattison.

Et elle met la lettre dans sa poche.

Les piles de tartines circulent. Les grandes filles prennent soin des petites, tandis que les institutrices surveillent bébé Eric et bébé Maud qui ne se lassent pas de réclamer des confitures. Les yeux de miss Pattison, sans cesse, reviennent à Alden. Elle lui sert des friandidises réservées pour lui seul dans l'espoir d'éveiller son appétit, et l'observe avec anxiété.

Il n'est pas bien. Aurait-il la fièvre?

— Mademoiselle ! j'espère que vous l'avez empêché de se mouiller les pieds !

— Hum ! pense Mademoiselle.

Après le thé, les enfants s'installent autour de la longue table, devant des livres d'images; quelques-uns dessinent. Les ainées lisent ou brodent. Au coin du feu, la femme dont le cœur est brisé, a repris son éternel tricotage. Alors on amène, dans son fauteuil roulant, la mère de miss Pattison, infirme, énorme, sourde et tombée en enfance.

ALDEN 253

Ses fillettes rappellent Grannie ; chacune vient à tour de rôle lui faire à tue-tête la conversation pour la distraire, et elles rient de l'entendre répéter cinq ou six fois de suite la même question imbécile.

— Qui êtes-vous ? parlez-vous l'espagnol ?

Mademoiselle est au supplice lorsqu'il lui

faut répondre avec son anglais incorrect, hésitant, timide, qui n'arrive point à l'entendement de la vieille femme ; Grannie alors s'impatiente, s'obstine à demander:

— Parlez- vous l'espagnol ? l'espagnol ? l'espagnol ?

Les enfants, ravis, prolongent la scène pour s'amuser.

Aujourd'hui, un peu à l'écart. Mademoiselle écrit ses lettres qu'elle date, avec un petit sourire mélancolique, de «Byfleet, Motibad, la Lapinière».

— Venez près de moi, Alden, dit miss Pattison, qui s^est établie sur une chaise basse devant le feu. Nous allons lire la lettre de votre mère.

Il s'allonge â ses pieds et s'empare en jouant d'un peloton de laine.

— Alden ! gronde la femme dont le cœur est brisé.

254 ALDEN

Dolly, à l'autre bout de la pièce, songe avec un peu d'amertume qu'Alden ne se souvient pas de sa mère, lui, il Ta quittée trop petit... tandis qu'elle...

Miss Pattison déchire l'enveloppe.

Un quart d'heure plus tard, précipitamment, miss Pattison quittait la chambre.

Dolly, avec un battement de cœur, regarda la porte se refermer.

Une heure s'écoula. Puis la bonne vint la prier d'aller au salon.

Dolly, tremblante, osait à peine entrer.

Une seule bougie éclairait la pièce froide.

Miss Pattison, assise, avait la figure très pâle et les paupières rouges.

Dolly s'élança.

— Auntie... Auntie... est-ce que?...

— Asseyez-vous, mon enfant. J'ai de bonnes nouvelles pour vous. Votre mère va arriver.

— Maman ! cria Dolly suffoquée. Oh ! Auntie!... Auntie!...

C'était un tel soulagement, une si grande joie.

On répétait chaque jour à Dolly que le « self control » est la première des vertus sociales. Néanmoins, elle se mit à bondir autour du salon. Miss Pattison la retint du geste.

ALDEN 255

— Quand ? Auntie, oh ! dites-moi quand?

— Dans huit jours. Elle passera une nuit ici, et vous emmènera le lendemain, en Ecosse, où elle va se fixer.

L'exaltation de DoUy allait croissant.

— Auntie !...

— Laissez-moi parler à Alden, reprit miss Pattison, Et surtout ne faites aucune allusion au départ. Pas encore. Vous comprenez, ce sera dur pour lui. Il quitte tout ce qu'il aime au monde. Il ne connaît pas sa mère, lui.

En effet, Alden parut assez indifférent à la grande nouvelle du retour*

— Maman... dit-il rêveusement, comme s'il n'avait jamais pensé que ce mot lointain pût correspondre à une réalité.

— C'est vous qui êtes maman ! cria-t-il. Et, dans une de ses brusques expansions, si rares, il se jeta sur la vieille demoiselle, la couvrant de baisers.

Un voile obcurcit les perçants yeux gris.

— Ah !... murmura miss Pattison, le cœur éperdu de joie et de chagrin, plût à Dieu que je sois ta mère, mon petit... Je ne pourrais pas t'aimer davantage... mais tu m'appartiendrais t

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Un brouillard opaque pèse sur Byfleet. On ne distingue plus les arbres du jardin.

Les enfants ne peuvent sortir. Réfugiés dans la salle d'études, le nez contre les carreaux, ils guettent l'arrivée de «la maman de DoUy».

Depuis le matin, miss Pattison a disparu.

Alden, pour la première fois de sa vie, paraît intimidé. Il erre fiévreusement dans les chambres, taquine tout le monde.

Une autre mère, la mère des petites jumelles brunes, est là ; elle est venue à Motibad leur dire adieu, avant de repartir pour cinq années. Elle a fui le salon qui glace les fillettes; dans un coin, elle s'assied, les prend sur ses genoux et les regarde, les regarde. Oh ! combien elle jalouse la mère qui revient ! Cinq ans! Elles seront changées. Elles ne la reconnaîtront plus. Cinq ans de leurs sourires, de leur grâce enfantine, de leurs yeux de soleil lui seront volés sans qu'elle puisse jamais les reconquérir. Les petites, l'entraînant, lui montrent leur chambrette, les canaris, la corbeille du chat, la nursery où, chaque matin, elles tracent des bâtons et apprennent des mots français, si difficiles !

— Au printemps, nous aurons un jardin à nous, dit l'une, je me réjouis !

ALDEN 257

— Oh ! May, ma petite May,., au printemps...

Néanmoins, elle n'a pas une plainte, cette femme pâle aux yeux énergiques ; elle ne permet point que des étrangers lui témoignent leur pitié. Et Mademoiselle, qui hasarde deux mots de sympathie, est repoussée d'une brève parole :

— Que voulez- vous ? Quand on ne peut pas faire autrement...

Les enfants se taisent. Ils entendent une voiture. Deux vagues lueurs apparaissent. Une ombre noire s'est arrêtée devant le perron. Et bientôt quelqu'un, ouvrant la porte, appelle:

— Dolly, Alden, venez au salon !

En face d'Auntie, dans un fauteuil, est assise une dame élégante, blonde, qui rejette en arrière son manteau de fourrure. Elle se retourne, se lève et ouvre les bras. Dolly s'y jette en sanglotant. Alden se cache derrière miss Pattison. Auntie lui prend l'épaule et parle très vite, à demi-voix. Mais sa mère n'attend pas la fin de la réprimande ; elle est trop pressée de voir son petit garçon.

— Alden, Alden !

Il se retourne à demi, surpris de cette voix mélodieuse et profonde, caressante comme un

258 ALDEN

baiser. Une main se tend vers lui, l'attire doucement. Il se hasarde à lever son visage et il rencontre des yeux bleus, remplis de larmes, et qui pourtant sourient. Il se sent baigné par une tendresse inconnue, exquise.

— Maman !

Elle Ta pris sur ses genoux, l'enveloppant de ses deux bras. Il laisse retomber sa tête sur la poitrine de sa mère, et demeure immobile, si heureux, qu'il voudrait rester ainsi toujours. Une joie descend en lui comme un fleuve et emporte son cœur.

— Maman...

Un grand silence a envahi le salon. On n'entend que les bracelets de miss Pattison, qui s'entrechoquent, qui s'entrechoquent en cliquetant.

Deux heures plus tard, Alden galope à travers toute la maison.

— Auntie, Auntie! Il faut que je fasse mes malles, je pars demain !

Et dans Tétourdissement de son bonheur, il redit la même phrase vingt fois, sans se lasser.

Auntie le savait trop bien. Après le thé, elle s'est réfugiée dans sa chambre, où, depuis sept ans, Alden dort auprès d'elle, sous des

ALDEN 259

rideaux des Indes. La malle est à moitié faite, déjà.

Le petit garçon découvre Auntie agenouillée sur le tapis, ployant, sans les froisser, ses grands cols et ses blouses.

Radieux, il danse autour d'elle.

— Laissez-moi vous aider, Auntie !

Il prend sur la couchette les objets préparés et les lui apporte, pêle-mêle.

— Auntie, vous ne m'aviez pas dit que maman est si belle... Je la croyais vieille... comme vous.

— Alden... cela ne vous fait-il point du tout de chagrin de quitter Motibad ?

Une seconde, il eut conscience de son ingratitude, et, se calmant, il embrassa la vieille demoiselle,

— Oh ! si Auntie... et maman dit que vous avez été bien, bien bonne. Mais, vous comprenez, je vais avec maman, dans notre maison à nous!

On frappa doucement à la porte. C'était la mère des jumelles. Elle partait. Elle voulait dire adieu à miss Pattison.

— Je vous les recommande, je vous les recommande... redisait-elle d'une voix étranglée. Vous serez leur mère...

200 ALDEN

Miss Pattison l'accompagna sur le perron.

Là, dans la nuit, la mère qui n'avait voulu laisser à personne deviner son chagrin, saisit les deux petites et les pressa contre elle d'une étreinte qui leur fît mal. Puis elle les embrassa longuement, désespérément. Se redressant enfin, elle les laissa aller, se tourna vers miss Pattison et lui saisit la main.

— Si vous saviez, si vous saviez ce que c'est de les quitter... Pardon î Vous ne pouvez comprendre...

— Ah !si, je comprends... murmura Auntie.

Et lorsque la voiture eut disparu, elle ramena les deux petites qui pleuraient...

Le lendemain eut lieu l'autre départ.

Il pleuvait. Le brouillard, se déchirant, découvrait des morceaux de ciel, des ondulations violettes à l'horizon, et de lugubres silhouettes de pins.

DoUy prenait congé de ses amies. Elle avait une mine un peu solennelle, consciente de son importance.

Alden, depuis le matin, transportait un rouleau de châles, qui, pensait-il, lui donnait l'air d'un voyageur. Comme d'habitude, miss Pattison présida le déjeuner, souriante etaffai-

ALDEN 261

rée, attentive à chacun. Mais son regard fixait, morne, ceux qui lui parlaient ; son sourire se figeait. Elle agissait en machine bien remontée ; son âme était absente.

La voiture est là I

Il semble à miss Pattison que ce départ a eu lieu déjà la veille, Tavant-veille, la semaine précédente, et qu'elle repasse par une horrible douleur éprouvée plusieurs fois.

La mère d'Alden lui saisit les mains et balbutie des remerciements.

Miss Pattison sourit.

— Vous me le ramènerez bien quelquefois, n'est-ce pas, madame?

— Tu nous écriras, Dolly ! crient ensemble les petites amies désolées.

Alden se campe devant Mademoiselle et lui dit en manière d'adieu :

— Je vais me dépécher d'oublier votre aff'reuse langue française !

Puis il se précipite dans la voiture et bouscule les colis avec délices.

— Alden, chuchote sa mère en le rejoignant, descend vite embrasser Auntie encore une fois. Elle a tant de chagrin, cette pauvre Auntie !

Jusqu'au tournant du chemin, on vit la

202 ALDEN

jolie tête d'Alden encadrée dans la portière, puis tout disparut.

Mademoiselle eut un petit soupir d'aise en voyant s'éloigner son tourmenteur.

Soudain elle se sentit heurtée par quelqu'un qui se sauvait en étouffant de gros sanglots: Miss Pattison, se cachant la figure, regagnait sa chambre, sa jolie chambre encombrée de bibelots indiens, où, jusqu'au soir, elle demeura invisible.

L'Eglise maudite.

Ils venaient de quitter le Saxon nouveau qui étale au pied de la montagne ses maisons toutes blanches. Ils montaient. Le jeune homme s'amusait à poursuivre sa jeune femme le long du chemin rapide. Elle fuyait, l'appelait, et tournait vers lui sa figure rieuse. En quelques enjambées il la rejoignait. Il était robuste et souple, beaucoup plus grand qu'elle. Ils burent au goulot de la fontaine, jouant comme des gamins à se jeter de l'eau.

Ils s'arrêtaient devant une fleur, la fenêtre noircie d'un chalet tout éclairée de géraniums rouges, une vieille femme assise dans un rayon de soleil, joliment encadrée par l'arc de sa porte. Ils se montraient, sous un auvent, des moulures anciennes. Et ils se retournaient pour contempler la plaine qui s'enfonçait audessous d^eux. Ils se tenaient tout près l'un de

206 l'église maudite

l'autre et se regardaient, émus soudain. Puis ils repartaient en riant. Ils prenaient des photographies. Ils auraient voulu tout emporter, tout fixer de ces choses qui passaient.

Au dessus d'eux, très blanche sur son éminence projetée de la montagne, la vieille église de Saxon les regardait venir.

— Nous arrivons bientôt! dit la jeune femme en la montrant du doigt. Elle est abandonnée, n'est-ce pas ?

— Oh! depuis des années.

— Heureusement, dit-elle en riant.

— Pourquoi !

— On dirait une église qui ne croit plus, une église qui hait.

Ils la regardèrent.

Deux fenêtres perçaient le long vaisseau bas et la tour étroite dont le toit s'aplatissait, comme si quelque avalanche l'eût enfoncé.

Au-dessous bâillait une ouverture irrégulière. La destruction lente commençait.

Le jeune homme interpella un paysan, un grand vieux, sec, dont la peau tannée ressemblait à du cuir.

— C'est bien le chemin de l'église ?

— Oui, oui, tout droit, le chemin de l'église maudite. C'est là que vous allez ?

Et le vieux marmotta en les regardant s'éloigner:

— Drôle d'idée...

— L'église maudite, murmura la jeune femme, comme son nom lui va bien!

Cependant ils ne riaient plus. Ils avaient dépassé le dernier chalet. Le sentier montait parmi les vignes, entre deux haies qui rayonnaient de toute la splendeur d'août. Des clématites s'enroulaient. Le soleil rendait plus intenses les parfums. Derrière eux les vergers descendaient, toute la longue théorie des pommiers, inclinant leur tête alourdie, et les ciguës étendaient leurs dentelles sur le vert cru de Therbe.

Mais les jeunes gens ne regardaient plus que l'église, comme fascinés par sa désolation sinistre.

Sur les profondeurs violettes de la montagne, elle se profilait. Ils distinguaient à présent des fenêtres murées. De grandes lézardes l'entaillaient. Et elle était piquée de trous noirs. Sous le toit le plâtre avait glissé. On détaillait les pierres jaunâtres.

Et comme ils obliquaient un peu, ils aperçurent une autre façade, aussi fermée, aussi lugubre.

208 l'église maudite

— On dirait une église secouée par un tremblement de terre, dit le jeune homme.

Ils franchirent une dernière épaule verte.

Ils étaient dans le cimetière tout recouvert d'herbe où des bosselures régulières indiquaient les tombes anciennes.

La jeune femme s'écria:

— Paul, j'ai peur... Cette église nous regarde...

— Peur avec moi? reprocha-t-il doucement.

Viens ici !

Il l'entraîna au bord du plateau, et, lui désignant la plaine à leurs pieds :

— Vois donc, comme c'est beau ! dit-il.

Les champs et les prés alternaient, tapissant

la vallée, grimpant les rampes de la montagne. Des noyers étageaient leurs masses de feuillage. Un long chemin clair descendait au vieux Saxon, décrivait une courbe et se bifurquait. Les toits montaient les uns pardessus les autres, biscornus, s'appuyant aux arbres. Un ruisseau écumait, blanc comme une coulée de neige, se précipitait sous la scierie. Et là-bas, tout là-bas, entre ses rives plates, si vertes, si douces, le Rhône, élargi, dormait.

La jeune femme, rassurée, s'appuyait au bras de son mari. Leurs deux silhouettes

l'église maudite 269

amoureuses se détachaient sur l'espace bleu.

— Paul, tu m'as dit que cette église avait une histoire.

— Oui, dit-il, très grave.

— Conte-la-moi, veux-tu ?

— Non, répliqua-t-il, tendrement. Pas ici.

Tu as peur. .

— Oh! conte-la-moi!... Je n'ai pas peur à présent. C'est fini. Dis-moi Thistoire !

Il céda. Ils allèrent s'asseoir à l'ombre, dans un creux d'herbe, en face de l'ossuaire qui trouait l'église à ras du sol. Un arbuste voilait à demi l'entrée. Une clématite s'enlaçait à ses branches. Ils distinguaient, dans l'obscurité du caveau, des amoncellements blanchâtres.

En se penchant, ils reconnurent des crânes.

— Ne te l'ai-je pas racontée, déjà? demanda-t-il.

C'était au temps où il y avait à Saxon un établissement de jeux. Un officier de marine vint, un jour, préparer l'installation de sa femme et de ses enfants qui devaient arriver quelques heures après lui. Il se rendit au casino... Il joua...

— Oh! je me souviens! interrompit-elle. Il perdit toute sa fortune, tout ce qu'il possédait... Oui, tu m'as raconté... Alors il est monté à

l'église abandonnée. Il avait un revolver. Il est entré. Et il s'est suicidé dans l'église.

Elle s'arrêta. Il y eut un silence.

Elle reprit très vite:

— Et, n'est-ce pas ? personne n'entendit le coup de feu. Le soir, lorsque sa femme fut arrivée, on le chercha partout... Le lendemain on vint ici, par hasard. On trouva le cadavre renversé dans les bancs.

— Oui, acheva-t-il. Et le sang avait coulé dans l'ossuaire, juste au-dessous, coulé sur les crânes.

Ils se turent encore.

Quelque chose de ce désespoir semblait flotter autour de l'église.

La jeune femme reprit d'une voix plus basse :

— Je n'aimerais pas venir ici, la nuit... Oh! je t'en prie, marchons un peu !

Il s'écria :

— Veux-tu descendre?

— Tout à l'heure.

Elle prit son bras. Ils firent quelques pas, s'approchèrent de la porte, tentèrent de l'ouvrir. Elle résista. La ferrure avait disparu. Ils tournèrent l'église et aperçurent, à hauteur d'homme, une large fenêtre vide.

— Tiens, dit-elle, n'est-ce point par là qu'il est entré?

Ils demeurèrent immobiles à regarder ce grand trou noir. Tous les deux, sans rien dire, évoquaient la scène : l'officier arrivant dans le cimetière, découvrant la fenêtre. Peut-être hésita-t-il un instant avant de se précipiter dans la nuit de l'église. Peut-être était-il retourné contempler la plaine ensoleillée à ses pieds, la plaine joyeuse, tachetée de jaune, de rouge, de vert où les hommes vivaient, où peut-être déjà s'avançait le train qui amenait ses enfants.

— Paul... crois-tu qu'il ait pleuré?...

Paul haussa les épaules.

— Il était fou...

Alors, voyant sa femme toute pâle, les yeux dilatés^, il voulut l'entraîner.

— Encore un moment...

Elle s'appuyait sur lui, et très bas:

— Paul, dit-elle, nous aussi... nous aussi nous mourrons.

— Dans si .longtemps! s'écria-t-il. Quand nous serons deux vieillards, tout blancs, rassasiés de l'existence.

Il riait. Et elle rit aussi. Tant ils se sentaient jeunes, forts, sûrs de leur bonheur. Ils étaient

une telle protestation contre la souffrance!

Que leur importait comment allait le monde :

qu'on mourût, qu'on se suicidât, qu'il y eût des églises maudites ? Ne se suffisaient-ils pas l'un à l'autre, entièrement? Ne défiaient-ils pas la peine, les difficultés, la souffrance, tous les obstacles, puisqu'ils étaient ensemble? Ils savaient bien qu'en quittant cette place, ils riraient de nouveau, se poursuivraient le long des pentes, cueilleraient des fleurs. Et même c'était un jeu d'une saveur rare que de s'en aller ainsi dans des endroits lugubres, revêtir des tristesses étrangères, alors qu'ils se sentaient si divinement heureux.

Il la prit entre ses bras, et l'emporta, riant toujours.

— Que tu es fort ! s'écria-t-elle. Oh ! vois donc la vallée, comme elle s'éclaire, comme elle rit!

Le soleil faisait étinceler les chaumes sur toute l'étendue des champs moissonnés.

Les pommiers rougissaient. Et les maisons blanches du Saxon nouveau étaient éclatantes comme des points de lumière.

Ils se retournèrent soudain.

L'église blême, avec sa grande lézarde grimaçant, se dressait, comme un spectre, au dessus des demeures humaines.

L ÉGLISE MAUDITE TjZ

— Paul... n'est-ce pas? on dirait qu'elle ricane...

Les jeunes gens s'étaient tus. Immobiles, ils regardaient l'église. Et tout à coup, chacun sentit frissonner l'autre.

L'être invisible venait de les frôler. L'être invisible, sans cesse oublié, qui rôde en attendant son heure, et parfois s'évoque, au milieu des félicités et vous met brutalement la main sur l'épaule : Je suis là.,.

Ensemble ils l'avaient senti, implacable, irrésistible, plus fort que la jeunesse et narguant l'amour. Et comme leurs deux âmes vibrantes se révoltaient, protestaient éperdument, demandaient à durer, à survivre, en pleine ferveur d'amour, ils avaient eu la trouble vision des crânes enfouis, là-bas, dans l'obscurité de l'ossuaire. Ils avaient beau se cramponner l'un à l'autre, ils se savaient si faibles, vaincus d'avance, deux fétus emportés par le vent au-dessus d'un abîme d'épouvante. Et dans cet abîme, durant une seconde, chacun vit l'autre s'enfoncer, disparaître, et se sentit seul. Le même cri d'atroce souffrance leur échappa,

— Oh!

Ils s'interrompirent, glacés par la crainte

superstitieuse de rendre plus réelle, en l'exprimant l'obsédante image.

Paul se ressaisit le premier.

— Viens ! ne regarde plus. Cette église agit sur les nerfs.

Sans rien dire elle se laissa entraîner. Ils descendaient. Et comme elle se retournait encore.

— Viens, redit-il.

Et, doucement, il baisait son visage.

— Viens, il ne faut pas penser à cette chose...

La Mère.

Les employés, une dernière fois, crièrent :

« Dulwich ! »

L'un d'eux, rapide, à mesure que les wagons passaient, ferma successivement toutes les portières. Et le train accéléra sa marche.

C'était la dernière station suburbaine.

Par la fenêtre de son wagon de III^ classe, M"™^ Armand se pencha et guetta la campagne.

De petites maisons se succédaient, entourées de jardins ; les fleurs se desséchaient dans les plates-bandes et les pelouses prenaient des tons de paillassons. Puis, vinrent des prés enserrés de haies, et des arbres apparurent, tout blancs de poussière, et comme las de cet éternel soleil d'août.

N'importe, c'étaient des verdures, des espaces ; au sortir des rues étouff"ées de Londres, M™*^ Armand s'en délectait les yeux.

Elle portait une jupe de serge noire, une blouse de soie trop bon marché, fripée, à laquelle une cravate de mousseline donnait un air distingué. Ses cheveux blancs se lissaient en bandeaux soignés sous une capote démodée, regarnie avec des fleurs grises. Elle avait des gants de fil raccommodés.

Mme Armand, joyeuse, souriait. Elle allait chez son fils, qui habitait une bourgade aux environs de Londres. Toujours elle avait refusé d'y passer une semaine, par discrétion, craignant de gêner sa belle-fille anglaise. Elle se contentait d'un après-midi auprès d'eux, le dimanche, de loin en loin, car le train coûtait cher.

Cette fois-ci, Jane, souff'rante, allait passer quinze jours chez ses parents et l'avait priée de tenir son ménage. M^^ Armand accourait, heureuse d'être utile et de retrouver un peu de son bonheur d'autrefois, l'exquise intimité à eux deux, tout seuls, son fils et elle.

Lorsque son mari, professeur dans un lycée de Boulogne, mourut, la laissant pauvre et seule au monde avec cet enfant, elle partit pour Londres, trouva des leçons de peinture à donner, quelques commandes de portraits et de vieux tableaux à remettre en état, A force

d'économie et de travail, elle Téleva. Peu à peu, lorsque entré dans une banque, il gagna à son tour, leur vie s'élargit. Ils connurent des joies charmantes, un peu de bien-être conquis, de courtes vacances à la campagne, où ils peignaient ensemble.

François se maria et M'^^ Armand se retrouva seule, dans son atelier désert, vieillie, usée, ayant plus de peine à rassembler quelques élèves, obligée d'accepter de son fils une petite pension. Oh ! ces quelques mille francs nécessaires à sa vie, que de scrupules ils lui causaient, combien elle tâchait d'en économiser des miettes pour les rendre en cadeaux au jeune ménage pauvre! Ces deux dernières années avaient été mauvaises. Les élèves ne venaient plus. M"^® Armand n'en réunissait que trois à sa classe de modèle vivant, dont une petite voisine qui ne payait pas. Et ^me Armand eut beau se priver de vin et ne prendre pour son souper qu'un peu de lait, elle ne put rien donner à son fils. Elle vieillissait, devenait maigre, courbée, et ses joues d'une pâleur grise se creusaient.

La campagne, la vraie campagne !

On n'avait pas coupé les foins, trop rares

28o LA MÈRE

cette année, à cause de la sécheresse. L'herbe haute avait jauni sur pied, et, dans les prairies blondes, les longues ombres des arbres tremblaient, plus bleues et vaporeuses. Des vaches cherchaient leur vie le long des fossés.

Mme Armand poussa un cri de joie en apercevant un vaste étang sur lequel un saule renversé se penchait.

« Sutton ! Sutton ! »

Elle se leva et, d'un mouvement jeune, sauta sur le quai.

Sa belle-fîlle courut au-devant d'elle, à la porte du jardin, et l'introduisit dans son petit cottage rose, arrangé avec tant d'amour qu'il prenait des airs élégants malgré sa pauvreté.

Avec quelques draperies, quelques coussins, les aquarelles de son mari encadrées, Jane avait su rendre son salon si coquet, si confortable, que sa belle-mère chaque fois s'écriait :

— Qu'il fait bon ici ! Vous êtes une petite fée, Jane.

Ce jour-là, Jane étouffa un soupir.

— Ah! si j'avais ufi peu d'argent... vous verriez alors ! Il me faudrait un tapis, des rideaux... tant de choses...

Elle s'arrêta, devinant la douloureuse pensée de sa belle-mère, et il y eut un silence

embarrassé. Chacune des deux femmes savait que l'autre songeait à la somme que François, chaque année, détournait de son traitement, et Jane se reprochait d'avoir peiné sa bellemère.

— Bah ! dit-elle bravement, qu'importe ! On n'a pas besoin de tapis pour être heureux.

François arrivait de la Cité. Il vint embrasser sa mère et fut navré de lui trouver si mauvaise mine.

— Londres t'éprouvç, mère. Il faut que tu te fasses du bien ici I

Le dîner, très gai, fut un vrai gala. Une poule au riz trônait, flanquée d'une salade, et des fruits s'empilaient dans les coupes.

Mme Armand n'y fît guère honneur, ayant perdu Thabitude de manger. Les deux jeunes gens causaient et riaient avec entrain, parlant beaucoup d'une surprise qu'ils préparaient à leur mère et qu'ils ne voulaient lui dire que le lendemain pour faire durer le plaisir.

Ils passèrent une douce soirée dans le jardin minuscule, fleuri de dahlias et de tourne-sols.

François arrosait. M"*« Armand aspirait les senteurs de terre mouillée, de fleurs et regardait s'allumer les étoiles dans le ciel lourd, ce ciel d'Angleterre où les astres ne scintillent pas.

Le matin suivant, Jane, déjà prête pour son voyage, prit un air mystérieux et conduisit sa belle-mère à une chambre contiguëà la sienne.

Des flots de mousseline blanche et bleue enveloppaient d'une vaporeuse auréole un berceau.

— Je veux coudre tout moi-même, dit Jane, un peu embarrassée du saisissement de sa belle-mère, les rideaux, les draps et la layette...

Elle riait, son visage resplendissait de joie et de fierté. M"*^ Armand, ne trouvant point de mots, tant son émotion était grande, ouvrit sçs bras et la pressa contre son cœur. Tout de suite un soupir gonfla leurs poitrines et une tristesse qu'elles ne se formulèrent point, plana sur elles.

« Ah ! si seulement nous avions un peu plus d'argent... à présent, à présent surtout! »

Jane partit.

Alors M"^^ Armand vécut une période heureuse. Elle avait son fils pour elle toute seule, sans crainte d'être une intruse. Le matin, elle lui servait son déjeuner pressé d'homme d'affaires, préparait son paletot, son sac, une fleur qu'elle épinglait à sa boutonnière et l'accompagnait jusqu'à la porte du jardin.

— Au revoir ! à ce soir !

Et ses yeux le suivaient, le voyaient disparaître au tournant de la route.

Elle rentrait et jouissait pleinement d'être maîtresse de maison, elle, qui depuis si longtemps vivait en Iddgings, Elle surveillait la petite bonne, époussetait le salon, combinait les dîners et s'en allait aux provisions. L'aprèsmidi, elle peignait un peu, faisait son thé au jardin, sous le gros ormeau, et recevait les visites au nom de sa belle-fille.

Bientôt des couleurs revinrent à ses joues.

Son fils la trouva mieux. Lui-même semblait heureux de l'avoir. Mais une barre de soucis, qu'il s'eff'orçait d'effacer pour elle, traversait son front. M"^^ Armand se rappelait quelques mots échappés à Jane, se persuadait qu'ils avaient des embarras d'argent. Et cette idée la rongeait.

Tous les jours, elle allait revoir le berceau blanc et bleu. Et lorsqu'elle évoquait le cher petit qui reposerait là, cette continuation, à travers son fils bien-aimé, de son mari mort et de son propre être, un tel ravissement s'emparait de son âme, qu'elle demeurait là, de longs moments, agenouillée, comme en extase.

Puis, revenant aux réalités, elle songeait et sa physionomie s'attristait.

Son fils remarquait bien que quelque chose la préoccupait. Mais il s'imaginait que c'était l'approche du départ et il comptait bien prier sa mère de rester encore avec eux lorsque Jane serait là.

M™^ Armand s'emparait de tous les journaux qu'il apportait, et, dès qu'elle se trouvait seule, dévorait les pages d'annonces, les reprenait une à une en suivant avec son doigt. Un jour, elle entra dans la chambre du berceau, se jeta à genoux et enfouit sa tête dans les plis de la mousseline.. On eût dit qu'elle implorait du courage.

L'après-midi, elle écrivit une lettre qu'elle n'expédia pas. Son fils lui trouva très mauvaise mine, et, la nuit qui suivit, l'entendit, de sa chambre, gémir et marcher. Elle était si pâle au matin qu'il la craignit malade. Mais le soir, elle l'accueillit, toute souriante, et leur dîner fut très gai.

La lettre était partie.

Quelques jours se passèrent. M"^^ Armand, un après-midi, prit le train pour Londres et se rendit à Chelsea, dans son atelier.

C'était une pièce sombre et crue au rez-dechaussée. La lumière, même en ce clair jour de septembre, y pénétrait toute grise, et l'on

trissonnait en songeant combien il devait y faire froid l'hiver. Le bahut de vieux chêne, les chaises sculptées, recouvertes d'une peluche gros bleu, qui donnaient à la pièce une si belle allure, étaient des meubles loués.

M^^ Armand, à force de vivre au milieu d'eux, les aimait comme des amis. Douloureusement elle songea qu'elle ne pourrait pas les laisser à ses enfants.

Elle réunit les toiles, les quelques bibelots, les livres qui lui appartenaient, une aquarelle de François, un coussin brodé par sa bellefille et les cloua dans une caisse. Le bois résonnait sous son marteau tremblant comme le bois d'un cercueil. Agenouillée sur le plancher vernis, elle revit les jours de travail et de lutte, son existence, si difficile, qui était malgré tout indépendante, libre, une existence fière d'artiste. Les misères disparaissaient dans Téloignement, tandis que les joies se recoloraient. Elle se rappelait ses souffrances comme des amies douces et mélancoliques qui lui tenaient compagnie aux jours de solitude. Se laissant tomber sur le divan jaune, elle sanglota. Ses peines passées, ses bonheurs finis lui remontaient au cœur, et les adieux qu'elle allait dire, l'avenir qui l'épouvantait, sa vieillesse lamen-

table et glacée, tant de désespérances, se pressaient, inexorables, dans ce pauvre cœur, tout près de se briser.

La vision bleue d'un petit berceau sous des mousselines lui rendit un peu de courage.

Elis se leva, essuya ses yeux, marcha quelques minutes d'un bout à Tautre de l'atelier et le quitta enfin, sans se retourner, appelant la concierge pour lui remettre les clefs.

Lorsqu'elle se retrouva en vv^agon, l'air vif lui fit du bien. Au soleil implacable d'août avaient succédé les longs rayons obliques des après-midi d'automne. Une brume lumineuse enveloppait les prés; et les arbres semblaient tout renouvelés dans leurs feuillages qui se doraient.

M™^ Armand, cette fois, ne les regardait plus. Ses yeux se fixaient, en face d'elle, sur un groupe joyeux d'une grand'mère et de trois petits enfants qui jouaient sur la banquette avec des éclats de rire. Comme il y a des gens heureux, pourtant ! Et ils ne paraissent point se douter qu'ils sont l'exception. La vie est injuste ! Elle aurait pu être comme cette femme. Quelques milliers de francs, voilà tout; il lui manquait deux ou trois milliers de francs pour avoir le droit de vivre et de refleu-

rir sa vie désolée dans l'affection de ses enfants.

Le lendemain, dimanche, M™^ Armand dit à son fils :

— Pourras-tu m'accompagner à la gare ? Il faut que je parte ce soir.

Il la regarda tout ébahi.

— Mère ! attends au moins le retour de Jane. Il fait si chaud encore à Londres. Pourquoi es-tu si pressée ? Reste avec nous !

Elle secouait la tête doucement, d'un mouvement lent et tenace.

— Non... non... il faut que je parte ce soir...

— Mère, redit-il, tu seras malade à Londres... je serai si triste tout seul...

— Je ne vais pas à Londres, François. Des amis m'invitent dans le Devonshire. Je ne voudrais pas les désobliger. Il faut que j'aille tout de suite. La grande campagne achèvera de me guérir.

Elle parlait avec l'hésitation maladroite de ceux qui ne savent pas mentir. Et un peu de rouge monta à ses joues fanées.

Son fils pressentit qu'elle lui cachait quelque chose, et, par discrétion, n'osa pas insister.

Le soir, à la gare, tandis qu'ils arpentaient le trottoir, François se sentait nerveux, troublé, attendant toujours une explication de ce départ si brusque.

Il parlait par petites phrases entrecoupées :

— Mère, mère, le train va venir. Mère, j*ai été si heureux de t'avoir! Tu reviendras, n'est-ce pas?... Oh! combien je regrette que tu partes ainsi !...

Ce fut au moment où, de la portière, elle lui donnait son dernier baiser qu'elle parla enfin, la voix agitée :

— François... François... il ne faudra plus m'envoyer d'argent, désormais, plus rien...

Ces amis... miss Benson... me garderont longtemps... des mois peut-être... Et je ne dépenserai rien, là-bas, rien.

Elle redisait « rien... plus rien... » avec une sorte de rage désespérée.

Et comme il la regardait, stupéfait, elle ajouta :

— J'ai remis l'atelier, ne t'inquiète pas, François, je n'ai plus besoin de rien. Au revoir. Je penserai à vous... Je t'écrirai... Adieu.

Le train partit, l'emportant dans la nuit.

Et François, figé d'angoisse, demeurait sur le trottoir, ne pensait plus à s'en aller.

LA MÈRE 28g

De retour chez lui, il courut à la chambre de sa mère et alluma sa lampe. Déjà plus rien ne restait d'elle qu'un dahlia qui se flétrissait dans un verre et quelques lettres déchirées au fond d'une corbeille. Un rayon de lumière fit ressortir un carré de papier, une annonce de journal découpée, qui traînait sur le plancher. Il la saisit et lut :

« On demande pour une grande école de jeunes filles une femme de charge française, qui entretiendrait le linge des élèves et surveillerait les autres domestiques.»

François reconnut l'adresse que lui avait donnée sa mère. Une terreur subite l'envahit. Il se jeta sur la corbeille et fouilla parmi les papiers, cherchant à reconstituer les fragments. A la fin ses doigts rencontrèrent les morceaux d'une carte de visite froissée qu'il parvint à rapprocher. Il déchiff'ra ces mots :

«Miss Benson, directrice de Chalton Collège, informe M^^ Armand qu'elle est agréée et la prie d'être à son service dès le lundi i5 courant. »

La Solitude.

Au fond d'une forêt de Belgique, dans un étang mystérieux, vivait une sirène, belle d'une beauté si merveilleuse que les hommes à qui elle apparaissait demeuraient tristes leur vie durant. Ils s'en allaient, désormais, rongés de regrets, les yeux fixes, cherchant toujours à revoir son image. Aussi les bûcherons de la Hulpe et de Boisfort évitaient-ils cet étang maudit qui dérobait la joie de vivre.

Le jeune instituteur de la Hulpe se prit à rêver d'elle. On l'estimait pourtant un esprit fort, car il ne fréquentait point la messe. A force de rêver, en regardant son bock, après la classe, il devint amoureux de la sirène. Dès lors il n'aperçut plus ses écoliers que derrière un brouillard. Elle le hantait continuellement, elle l'ensorcelait à distance. Enfin, il n'y tint plus. Il résolut de la voir quand même il devrait perdre le bonheur de sa vie.

Un samedi soir, Delplanque embrassa ses enfants et sa femme avec plus de tendresse qu'à l'ordinaire, et, leur ayant conté quelque mensonge, il partit le dimanche avant l'aube, marcha sous les étoiles et s'enfonça dans la forêt.

Elle était immense, profonde, obscure. Il allait par des chemins qui se rétrécissaient toujours.

Bientôt le ciel s'éclaira. Les hêtres se dressèrent comme de hautes colonnes grises, multipliées à l'infini, de plus en plus lointaines, jusqu'aux profondeurs noires qui les engloutissaient.

Des clartés roses parurent entre les feuilles. Soudain, les cimes des hêtres furent trempées d'or. Les rayons glissaient le long des troncs.

Delplanque hâta le pas.

Une tristesse subtile, goutte à goutte, s'infiltrait dans son cœur. Et, vainement, il en cherchait la cause.

Alors il pensa :

— Je vais la voir.

Et il s'efforça de se préoccuper de la sirène uniquement.

Parfois, la forêt grimpait sur des collines, les pins remplaçaient les hêtres, et elle s'égayait,

plus ouverte et plus claire, A travers le tamis des longues aiguilles, la lumière descendait, légère et bleue. Les mousses rongeant les vieilles écorces rouges scintillaient.

Des fougères et des myrtilles envahissaient rherbe. D'un arbre à l'autre se coulaient des écureuils en glissant sur les rameaux enchevêtrés. Les hautes cimes s'inclinaient au vent et les troncs oscillaient. Plus grave que la plainte des hêtres, retentissait la plainte des pins, rythmée par le craquement des branches mortes. Delplanque se représenta la surface de la forêt comme une mer houleuse et verte qui ondulait et se lamentait continuellement. Lui marchait sous les lourdes couches d'eau, il parcourait les profondeurs, d'où se lèvent les vagues, où vivent les sirènes.

Sa tristesse augmentait. Il eut conscience de l'immense solitude qui l'entourait. Pour la première fois de sa vie, il était seul à ce point-là. Un frisson le saisit et, de nouveau, il pressa le pas.

Les hêtres se rapprochaient toujours. Delplanque se mouvait dans une atmosphère bleue et le soleil n'apparaissait sur le sol que par petits rayons brisés. Des chèvrefeuilles s'élançaient de branche en branche; très haut,

les fleurs s'épanouissaient et retombaient, triomphantes.

Enfin Delplanque aperçut, entre les troncs, une lueur verte.

Son cœur cessa de battre.

Les arbres brusquement s'écartèrent et l'étang apparut, immense et sombre, se contournant en larges rivières noires qui enlaçaient le sol comme des bras. Des roseaux géants se pressaient sur les rives et les hêtres, au-delà, dressaient leurs murailles d'émeraude.

Cette eau immobile dormait ainsi de toute éternité, pesante, sans une ride.

Delplanque s'assit et attendit.

Midi vint. L'étang miroita. Les petits rayons se multiplièrent et tombèrent sur la mousse, drus comme une averse, faisant reluire les hautes herbes, les angéliques et les hampes des roseaux. Les masses de feuillage s'éclairaient de cette étrange lumière qui fait pressentir l'automne ; elles n'étaient plus vertes et ne s'empourpraient point encore. Doucement, elles rayonnaient en une splendeur de verts fauves et d'ors bleuâtres.

Delplanque attendait toujours.

Il songea que l'heure avait sonné où sa

classe se dispersait, où il rentrait dîner et embrassait sa femme. Il revit la mine drôle de son fils cadet, un blondin toujours barbouillé.

Et Delplanque se sentit horriblement seul.

Il était habitué à se voir entouré d'hommes, encadré d'admiration et d'estime, suivi du regard, salué, attendu... Là-bas, il était Monsieur le maître d'école devant lequel chacun tirait son chapeau. On redoutait son blâme.

Les paysans riches cherchaient à gagner sa faveur. Les mères lui envoyaient des fruits de leurs espaliers ou quelque friandise savamment préparée. Monsieur le curé devait compter avec lui.

Et soudain, au bord de l'étang maudit, séparé des hommes par des lieues de forêt, il eut peur. Il se sentit étrangement rapetissé, amoindri, faible et quelconque. Qu'était-il, après tout, Jean Delplanque, et que lui servait de savoir le latin ?

La sirène pourrait l'entraîner au fond des eaux sans que personne entendît ses cris et ne vînt à son aide. Il mourrait. Jean Delplanque mourrait. Il demeura bouleversé par cette perspective. Et les autres continueraient à vivre. Et l'on se passerait de Jean Delplanque.

Sa vie se déroula devant lui. Ses sensations heureuses ou malheureuses n'en étaient plus le centre. Pour la première fois, il s'examina, il pensa. Il se demanda s'il avait rendu les autres heureux et s'il manquerait à leur bonheur.

Ses yeux restaient fixés sur les hêtres géants qui flamboyaient dans la magnificence de cet après-midi. Un frémissement errait au sein de leurs masses profondes. Il semblait à Delplanque entendre une voix humaine.

Non, il n'était pas un malhonnête homme. Il n'avait ni tué, ni volé, ni trop souvent menti. Et, cependant, une épouvante l'envahissait. Des scènes s'évoquaient, qu'il avait oubliées, ensevelies depuis si longtemps dans la nuit de sa conscience, d'inexorables détails. Il se rappela avoir été injuste envers un ami d'enfance, ingrat souvent, brutal avec sa femme, d'humeur irritable. Ses fils le redoutaient.

Et pourtant il était un brave homme.

Que de fois on l'avait répété :

— Jean Delplanque, quel brave homme !

Le vent se réveillait. L'immense forêt tressaillit et se mit à se plaindre.

Soudain, Delplanque comprit sa grande

voix. Elle redisait une parole, toujours la même, qui se levait à droite, à gauche, derrière lui, se répandait d'arbre en arbre et l'enserrait dans un vaste et solennel reproche*

— Tu as fait pleurer ceux qui t'aiment...

Ceux qui t'aiment ont pleuré...

Delplanque éperdu voulut se disculper, répondre.

Et autour de lui la voix puissante répétait :

— Ceux qui t'aiment ont pleuré...

Sa mémoire, implacable, fouilla plus loin, au fond du passé.

Il se revit enfant, souvent dur avec sa mère, autoritaire envers ses sœurs plus jeunes. Les heures anciennes se réveillaient où il avait peiné un être cher. Il s'imaginait distinguer des larmes descendant lentement le long des branches. Et toutes les blessures qu'il avait faites avec ses ironies, blessures qui se creusent et s'élargissent dans les cœurs, saignaient en lui.

Delplanque, grelottant, se représenta qu'il allait mourir ainsi, sans avoir rien fait de sa vie — excepté du mal. C'était donc si court, si incertain, la vie, et elle vous échappe au moment où l'on arrive à la comprendre. Les autres hommes lui ressemblaient-ils? Gais,

insouciants, égoïstes, heureux, ils ne réfléchissaient point à ces choses. Mais lorsqu'un jour, se trouvant loin des distractions humaines, ils regardaient, par hasard, au fond d'euxmêmes, frissonnaient-ils comme frissonnait Delplanque ?

— Ceux qui t'aiment ont pleuré...

La voix grandissait, devenait un orage bouleversant la forêt. Tous les arbres, à présent grondaient à la fois, hurlaient, se démenaient, dans le crépuscule tombant. De hauts voiles de nuit descendaient entre les troncs et la tempête allait s'amplifiant.

— Ceux qui t'aiment... Ceux qui t'aiment...

Soudain, Delplanque crut s'éveiller d'un cauchemar. Il secoua l'horreur qui le paralysait, et il s'enfuit sans plus penser à la sirène.

Il reprit le sentier qui s'enfonçait dans l'obscurité. Autour de lui se creusaient des abîmes d'ombre, élargis de minute en minute.

Longtemps la voix des arbres poursuivit Delplanque.

— Ceux qui t'aiment... Ceux qui t'aiment...

Puis ses idées chavirèrent. Il marcha comme

un automate, ressentant l'effroi de la nuit et l'animal besoin de se terrer au gîte. De vagues

LA SOLITUDE 3oi

images Tobsédaient encore. Des formes étranges se jetaient en travers du chemin, s'évanouissaient, reparaissaient plus loin. Au coin des fourrés, de gigantesques silhouettes l'attendaient. Les arbres parlaient toujours dans le lointain, mais il ne les comprenait plus.

Delplanque marcha jusqu'à l'aube. L'orage s'était calmé. Le clocher de la Hulpe apparut, baigné du soleil levant. Delplanque sanglota de joie.

Sa femme ne comprit rien à son émotion.

Dès ce jour, elle le trouva changé, plus doux ; il s'occupait des enfants, cherchait à l'aider, lui témoignait de la tendresse. Inquiète, elle craignait que la santé de son mari ne se fût altérée pendant ce dernier voyage.

Quant aux gens de la Hulpe, lorsqu'ils le virent désormais, souvent triste et rêveur, ils se dirent entre eux :

— Pour sûr, monsieur le maître d'école a vu la sirène.

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