‹ Le sculpteur de ChristsChapitre 5 sur 14 · LA PERRIÈRE · texte numérisé non relu

LA PERRIÈRE

d'échapper à son supplice: aller à Vallorbe, demander qu'on le remplaçât, ou prier l'un des rares camarades qu'il connût encore d'habiter quelques jours avec lui. Il contemplait une idée, toujours la même : cette agonie allait recommencer toutes les nuits, toutes les nuits. Un instant, il eut Penvie de se laisser rouler dans Teau profonde; ce serait si simple, et là, peut-être, pourrait-il dormir en paix. Il se souleva. Les scrupules religieux, la terreur de la chair le paralysèrent. Sa tête s'abattit sur l'herbe ensoleillée. Son cerveau s'engourdit. Bientôt il ne pensa plus, il dormait sans rêve, enfin.

Un froid aigu aux jambes l'éveilla. Il se sentit couler dans un vide glacial. Quelque chose de blanc tourbillonna sur sa tête, l'aveugla. Il étendit les bras et cria désespérément. L'eau entra dans sa bouche; aucun son ne sortit. Alors il ne se débattit plus.

Mon cher François,

Je viens te mander une mauvaise nouvelle, et je te le dis afin que tu sois préparé.

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Ne te fais pas trop de mauvais sang. Il devenait tout moindre, ton père; m'est avis quMl s'ennuyait.

Hier, le facteur est allé à la Perrière et il n'a rien trouvé que son chapeau au bord de rétang. On n'a point dragué, le corps ayant dû être pris par la rivière.

Ne te fais pas trop de chagrin et tâche de revenir au pays.

Ma fille te salue et je t'envoie une poignée de main.

A toi de cœur.

Ton ami, Alphonse Maillefer.

Dis mes sentiments à ta femme. Je souhaite que les affaires marchent et que tes petits croissent et prospèrent.

FOG

Fog.

— Sloane square? Est-ce encore loin ?

Le « policeman », dont le manteau de toile cirée luisait d'humidité, abaissa les yeux, reconnut une étrangère, et laissa tomber ces mots :

— Une demi-heure. Prenez Tomnibus.

Elle le remercia et continua sa course sur

le pavé noir. Mais elle ralentissait le pas. Cette rue n'en finissait plus dans le brouillard épais. Le soleil roulait par-dessus les cheminées, semblable à un ballon rouge dont la couleur aurait déteint. A midi, l'on allumait les réverbères. Les petites flammes vacillaient; leur lueur ne se répandait pas, demeurait comme un trouble halo.

Deux semaines auparavant, l'arrivée dans

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la ville immense, par un clair jour de février, laissait à Pauline un enchantement. L'intense vie, qui poursuivait sans trêve autour d'elle son furieux galop, la grisa. Quel contraste avec sa bourgade natale endormie au bord d'un lac ! Pauline allait prendre part à la grande lutte. Elle se sentait si jeune, si forte, capable de conquérir une belle position, d'aider sa mère.

Cette ivresse ne dura pas huit jours. Tous les matins elle recommençait sa recherche d'une place d'institutrice. Les agences encombrées décourageaient les postulantes et, néanmoins, gardaient la pièce d'or de leur inscription. Chaque soir, Pauline rentrait plus lasse dans sa chambre, où elle se refusait le feu par économie. Elle s'asseyait sur sa malle, le cœur plein d'amertume. Son argent lui fondait entre les doigts : il fallait bien manger.

Ce jour-là, elle se rendait au « Home suisse», son dernier espoir. Oh! l'interminable rue étouffée par le fog ! C'est comme un trou lugubre, ouvert devant elle, glacial, plein d'une acre fumée immobile. De rapides ombres pâles la devancent et s'évanouissent.

On la bouscule. Des passants émergent, pressés, maussades, la heurtent et disparais-

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sent. Elle sent autour d'elle un invisible tourbillonnement. De distance en distance un orgue de Barbarie déroule sa plainte sempiternelle. Il semble à Pauline qu'elle piétine sans avancer, comme dans les cauchemars. Elle longe un parc, des arbres se dressent, gris fantômes. Puis la rue, de nouveau, se referme.

Enfin Pauline s'arrête devant une maison de briques noires et fait retentir le marteau sur la porte de chêne. On l'introduit dans une vaste pièce, claire, où une dizaine de jeunes filles se chauff'ent en causant. D'autres écrivent autour de la table.

Pauline n'ose pas s'approcher du feu. Elle examine, sur les murs, des lithographies des Alpes encadrées. Les syllabes familières lui paraissent une musique. Elle s'aventure à regarder ces femmes, gouvernantes sans places. Françaises et Suissesses. Elle les écoute. Elle saisit des lambeaux de leur histoire.

L'une, pâle, à la mince bouche souffrante, s'enveloppe d'un châle en grelottant. Depuis deux mois, elle cherche une situation. Ses économies sont épuisées et le médecin lui ordonne de quitter Londres immédiatement.

Une grande brune, à l'accent méridional,

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déplie le Morning Post. Elle le rejette bientôt d'un geste las.

— A quoi bon ?

Ses yeux mornes se fixent sur les flammes.

— Ah ! si Ton avait du soleil, au moins !

A côté d'elle, une Vaudoise très jeune, fraîche, arrivée la veille, pour la distraire, lui parle de son village, au bord du lac, des raisins dorés, de Tâpre brise vivifiante. Elle étouff'e sous ce fog lourd. Londres est-il souvent aussi triste? Et elle se meta questionner, un peu troublée, atteinte déjà par cette ambiance de découragement.

— C'est donc bien difficile de trouver une situation ?

La Provençale la regarde avec une pitié amusée :

— J'ai commencé par refuser les places de bonne. Qu'aurait-on dit de moi à Montauban ?

Mon père est professeur... Maintenant, j'accepterais d'être fille de cuisine. Qu'importe I Pourvu qu'on gagne...

Leur voisine recule sa chaise avec dédain!

Domestiques ! Elle, depuis dix ans, élève des enfants riches. Aujourd'hui, elle se rend dans le Devonshire; une famille « du grand monde » la fait venir de Genève. Ses che*

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veux, prétentieusement arrangés, encadrent un visage fatigué, d'une pâleur grise. Sa robe recherchée, ses gestes étudiés contrastent avec cet effacement de l'attitude, cette servilité qu'empreint sur un être une continuelle dépendance. Et pourtant, à cette heure, elle étale sa supériorité. Elle honore de sa conversation la fille du professeur, l'informant qu'à Londres, elle porte des fleurs à sa ceinture et se promène en cab.

Pauline la considère.

— Dans quelques années, je serai comme cela, peut-être...

Elle écoute, à l'autre bout de la salle, la discussion qui s'anime, concert navrant, toujours le même : les mécomptes, les désillusions, les maîtresses exigeantes, tant d'heures de travail et d'effort, aboutissant à un si pauvre salaire.

Une jeune Bâloise, aux cheveux dorés, s'élance dans la chambre, exhubérante de joie. Elle part demain pour la Suisse. Elle feuillette un indicateur de chemins de fer, griffonne une carte postale, à genoux, devant la table, bouscule tout le monde. Et chacune la suit des yeux avec un sourire d'envie.

Pauline sent une tristesse plus lourde écra-

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