CHANT PREMIER
ARGUMENT
Les Bolonais en armes s'avancent, divisés en deux bandes ravageant la plaine du beau fleuve Panare. — Les uns sont mis à mort par Ghérard, les autres sont rompus et rais en fuite par le Potta. — Manfredi les poursuit jusqu'aux port-^sde Bologne; ses soldats y entrent avec les vaincus, livrent un comhat terrible pour un seau, puis reviennent triomphants dans leur ville.
Je veux chanter cette immortelle colère qu'enflamma jadis, en de nobles cœura d'hommes, un vil et malheureux seau de bois, qu'enlevèrent les Géminants aux Pétroniens. Apollon, dieu des vers, retrace à mon esprit cette horrible guerre et ses événements étranges; toi qui sais être pcëte, viens-moi en aide, viens et tiens-moi par les manches de ma saie.
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Et toi, neveu du gouverneur du monde, toi le dernier fils du g-énéreux Charles, toi dont le juvénile aspect et la chevelure blonde couyrent un jugement de vieillard, un puissant conseil, si de tes pénibles travaux tu détournes un moment ia vue pour te récréer, tu verras, si tu prêtes l'oreille à mes chants, Hélène se transformer en un seau.
Déjà, depuis quelque temps, l'aigle romaine avait perdu son vieux nid, et rompu les serrea puissantes qui, durant tant d'années, l'avaient rendue redoutable, faisant trembler le monde entier jusqu'au delà des îles de la Bretagne, jusqu'au delà de la mer Rouge, et joyeuses du malheur qui l'avait abattue, les villes d'Italie, loin de lui porter secours, se déchiraient sans cesse Tune l'autre, comme ces cavales qui se battent à coups de pieds, à coups de dents.
Seule, la reine de la mer Adriatique, tournée vers les provinces et les royaumes de l'Orient, des discordes des autres villes, libre et exempte, seule, Venise méditait dans son repos de vastes projets. Déjà, une grande partie de la Grèce avait été enlevée aux mains im-
pies, usurpatrices, indignes, et les autres villes d'Italie n'attendaient que le signal de la cloche de la fête pour donner le sac aux cités
voisines.
De ces villes, les unes étaient GMbellines, et favorisées de l'Empereur d'Allemagne, parce qu'il y trouvait son intérêt ; les autres étaient Guelfes et unies avec l'Eglise, qui les nourrissait d'espoir et de promesses. Telle était la source du vieux litige qui, depuis longtemps, régnait entre le peuple du Sipa et celui du Potta, quand naquit la grande, étonnante et mémorable aventure que l'on trouve écrite aux annales du Parnasse.
Le soleil, sorti du céleste Bélier, dardait déjà ses rayons sur les nuages de l'hiver; les champs semblaient scintiller d'étoiles et le ciel tout en fleurs; sur la mer tranquille dormaient les vents; Zéphir seul faisait sur le rivage onduler l'herbe frêle et les fleurs variées et souriantes ; on entendait les rossignols et les ânes, dès la première lueur du jour, dire des chants d'amour.
Quand l'influence de cette chaleur de la saison nouvelle, qui excitait les grillons à sauter dans les prés, poussa soudain, comme fond
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un orage subit, les Bolonais à faire leurs insultes habituelles. Ils sortent en deux bandes armées, pour ravager la belle rivière du Panare, passent le courant à gué, et de leur marche arrivent tout à coup à Modéne le bruit et la nouvelle.
vni
Modéne est située dans une grande plaine que l'Apennin, au dos couvert de forêts et de neiges, environne du midi au couchant de rochers escarpés comme de murailles rustiques : l'Apennin, qui s'élève si haut dans les airs, pour voir le soleil se plonger dans la mer, qu'on dirait que sur son front^ ceint d'une couronne de glace, le ciel s'incline et se vient reposer.
A l'Orient, elle a les rives fleuries du beau Panare et ses eaux limpides ; Bologne est à l'opposé ; à sa gauche sont les flots où autrefois est venu tomber mort le fils du Soleil ; le torrent de la Secchia est au nord qui, revenant sans cesse sur lui-même, change mille fois son cours, rongeant ses bords et couvrant d'arène stérile les prés et les campagnes d'alentour.
Les Modènais, en ce temps-là, vivaient à la Spartiate, sans murailles ni remparts ; presque
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partout, leurs fossés tellement comblés, que L'on entrait ou sortait chacun selon son désir. Ils vivaient ainsi, quand, une nuit, le tocsin de la grosse cloche soudain les fait sauter vite chacun à bas du lit; on crie aux armes, les uns descendent leur escalier, d'autres courent aux fenêtres, d'autres à la garde-robe.
L'un met un soulier, une pantoufle; un autre se montre une jambe chaussée ; celle-ci met sa jupe à l'envers, celui-ci prend la chemise de sa maîtresse pour la sienne ; les uns s'arment pour rondache d'une poêle, d'autres mettent un seau pour casque sur leur tête ; on en voit couverts de la cuirasse, armés de l'épieu, courir bravement sui* la place.
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..;, tous en arrivant "trouvent le Potta, qui ûéja a déployé le grand étendard de la ville avec ses tarières, et est à cheval avec ses chausses rouges et ses pantoufles. Par abréviation, les Mûdénais écrivent Potta pour Potesta dans leurs actes judiciaires ; de là, les Bolonais l'ont parmi eux surnommé le Potta.
C'était messire Lorenzo Scotti, homme sage et courageux, qui, en ce temps- là, était alors Potta de Modène et jugeait les procès. Fan-
tassins, cavaliers, tous pêle-mêle sont venus de tous côtés en courant et se sont réunis sur la plaça. Après avoir mis des gardes aux portes, Lorenzo forme un groupe des mieux armas et, en confiant, avec l'étendard, le commandement à Ghérard, nls de Hangon,
Il lui dit : « Va hardiment, mon fils, mets im frein à l'orgueil de ces marauds ; mais ne te hasarde pas à un combat, de peur que nous ne soyons battus, divisés comme nous sommes; fais faire halte à ta troupe à Fossalte, garde ce pas et t'y maintiens jusqu'à nouvel avis, car je te joindrai, si mon dessein réussit, je te joindrai en armes avant que sonnent six heures. »
Alors part pour cette noble entreprise ce cavalier accompagné de la fleur de la milice; en même temps, un spectacle galant et fier apparaît du côté opposé : cent jeunes filles en habit de guerre, l'épée au côté, la poitrine couverte de la cuirasse, la lance à la main , le casque en tête, se montrent vêtues d'un vêtement court et simple.
Elles s'avancent guidées par la belle Rénoppia, chasseresse et archer habitué aux armes : ïténoppia, sœur de Ghérard, marche de pair
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avec lui en valeur, en galanterie ; ritalie n'a pas de dame égale à elle en grâce ni en beauté; par ses manières à la fois enchanteresses et guerrières, elle ravit le cœur de ses amants, et les remplit de terreur.
Bruns et brillants sont ses yeux et ses chereux ; de roses et de lis est son beau visage ; sa poitrine d'ivoire, ses lèvres de rubis, des perles sont ses dents ; elle a la voix et l'esprit d'un ange. Maccabrus des Anguilles, dans le commentaire qu'il a fait de ce joli sonnet : Cette barbue et vieille rechignée, nous apprend qu'elle était sourde d'une oreille.
Arrivée sur la place, elle dit : « Seigneur, nous sommes faibles, c'est vrai, mais non pas de telle sorte que nous ne puissions bien, du moins, défendre les parages, garder les portes; mes compagnes auraient même bien le courage d'aller, s'il le fallait, affronter la mort, et, certes, il n'est point mal à une fille bien née de courir en armes défendre la patrie.
» Le jour que Barberousse incendia Milan, mon grand-père portait à la guerre ces armes qui me couvrent; Ghérard, mon frère, les cacha, mais en vain; nous avons mis à terre les portes brisées. En ce jour, pourvu que
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notre bras seconde notre courage, si l'ennemi s'approche de cet endroit, nous espérons que son sang et sa mort diront si elles sont de bonne trempe. »
Elle dit, et ses paroles embrasent les cœm's â'une généreuse colère. Ainsi enflammée par l'ardeur magnanime de cette jeune guerrière, l'on voit "ïans qu'on la puisse retenir, courir en armes toute la fière et belle jeunesse ; mais d'un ton majestueux et digne, le Potta, retenant cet élan fougueux, et Ja rappelant,: « Où allez-vous, canaille étom'die, sans ordre et sans disciple?
» Croyez-vous par hasard que là on vous attend avec du vin frais et des gâteaux sur l'assiette? Allons, rangez-vous en file, hommes ineptes, nés pour manger la soups des autres, et pour boire. » Ainsi, réprimant leur fougue téméraire, il les range en un instant en ordre et en bataille. Pendant cela, Ghérard est venu, toujours courant, en temps opportun, à Fossalte.
Bordochio Balzan, conduisant le premier bataillon ennemi, arrivait et s'était avec ardeur déjà avancé jusqu'aux pieds de la tour qui défendait le passage. Ceux qui gardaient cette tour, ayant rompu le pont d'un côté et fermé
par là la voie qui était étroite, la défendaient par les crénaux et les fenêtres avec des dards, des ares, des arbalètes et autres bâtons ferrés.
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Le capitaine de la Nation Pétronienne, qui était un homme assez membru et gi'os, ""riait du bord du torrent, excitant les siens qia, arrêtés, n'en pouvaient plus : « Pourquoi n'avancez-vous gaillarde. Vient? Avez-vous peur de sauter un fossé? Où voulez- vous rester tous à la queue? Passez, vils poltrons que vous êtes! »
Ainsi il disait quand, en face de lui, if voit s'avancer Ghérard sur le bord opposé : cela le force de porter sur sa droite sa troupe à rencontre de l'ennemi qui s'avance en avant de ce côté; il y court plein de confiance dans l'aide d'ime troupe arriie dont il entend battre au loin les tambours, il y va poussant sur la rive escarpée ses soldats affamés et fatigués lu chemin qu'ils ont fait pendant la nuit.
« 0 mes Braves, s'écrie Ghérard aux siens, ô mes Braves, voyez comme Dieu les a divisés, comme il a jeté la confusion parmi ces misérables sots ; ils ne sont encore qu'au bord du Panare ; avant qu'ils puissent arriver, ceux-ci seront mis à mort, eux qui sont peu nom-
breux, fatigues, réduits à entrer dans Teau; suivez-moi, mon corps et mon épée vont vous frajer un large chemin. »
En parlant de la sorte, il pique sou cheval, et là où le combat lui paraît le plus périlleux, il s'élance au milieu de l'eau, faisant tourner son épée foudroyante et meurtrière. Le capitaine Ciirzio ne fît jamais tant de prouesses ni prés de Lisbonne, ni sur la Meuse que n'en fait alors, sur l'une et l'autre rive, Ghérard sur le peuple du Sipa.
Il tue le gras et facétieux Bertolotto, qui, pendant un temps, fut procureur à Rome ; il était venu en se promenant à l'hôtellerie du Lin, et le Diable l'a conduit dans cette mêlée. Après lui, il occit maître Galasso, arracheur de dents parfait, et charlatan, vendeur de savonnettes, de poudres et de bandages ; mieux pour lui eût valu ne pas quitter son premier métier.
n laisse sans nez César Viano, frère du podesta de Medicina, et de loin perce d'un dard, qui le fait rouler à terre, mort, un fils du docteur Guaina ; tombent ensuite privés ae vie sous ses coups terribles et le barbier de Cres-
pellane, qui se sert de son épée de la main gauche, et maître Constantin des Maillettes, fabricant de perchoirs à chouettes.
Pendant qu'il combat ainsi, un mauvais plaisant de la famille Zambeccari lance à Ghérard une pierre qui l'atteint en pleine poitrine ; en même temps, Jean Petronio Scadinari lui perce ses chausses d'un coup de sa lance; mais le fils de Rangon, de sa bonne épée, frappe un tel coup si à propos et avec tant de justesse, qu'à l'un et à l'autre il coupe net la tête, et leurs troncs restent étendus smle sable.
Teljadis on vit sur les bords du Xnnthpie fougueux Achille du sang- trc.>eii grossir les eaux, et encore Hippomédon, prés de la ville de Thèbes, ensanglanter les bords de l'Asopus; tel ce fier guerrier de l'onde tranquille rougit les flots du sang ennemi qu'il fait couler à torrents. Mais, fatiguée de si nombreux morts, ma muse n'a voui.u redonner la vie qu'à peu de noms.
Je n'oublierai pas, à Dieu ne plaise, l'hôte du Hibou, Zambon de Muscadet, qui, entre tous, fait de cruels ravages : sa perruque de filasse sans casque sur la tête et sans capeline,
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il vient de se rencontrer avec le premier 'n^ venteur de la fine saucisse, Sabatin Brunello, qui lui coupe sa vilaine tôte frisée avec son tranclie-lar d à saucisses.
Bordocchio, pendant ce rude combat, traverse le fleuve surmontant tout obstacle, évitant tout retard. Mais le Potta s'avance ; du haut de la tour, son approche est sig-nalée à Gliérard et aux autres : Bordoccliio s'en aperçoit, et,-^e retournant, il fait mine de repasser du côté des siens; il est trop tard, au milieu des taux, son cheval tombe sous lui, et ce brave guerrier reste prisonnier entouré de cent épées.
Tous ceux qui ont suivi Bordocchio ont le même sort que lui ; ils sont tous mis à mort par le fils de Rangon. Les autres fuient en désordre, s'apercevant du mauvais- conseil qu'ils ont écouté, mais ils fuient tardivement, lorsque, dans la campagne voisine, ils aperçoivent, accourant à leur aide, un© troupe des leurs, qui ont mis plus de temps à passer, ayant pris la rive gauche du Panare où l'eau est plus profonde.
Jean-Marie de Grascia, astucieux matois, est le capitaine de cette seconde troupe. Eq
voyant se débander et fuir en déroute à travers les champs les combattants de Bordocchio, ensanglantant les chemins qu'ils suivent, il les apostrophe, leur reprochant, avec dureté, leur fuite honteuse, leur entreprise insensée, et, furieux, il pousse les siens sur l'ennemi, dont il fait un terrible carnage.
Sous ses coups, Radaldo Ganaceti, placé sur le pont, à la tète de nombre de ses soldats, pour en défendre le passage, est précipité du haut en bas avec son cheval. A ce bruit, Ghérar<i tourne la tête, et s'élance à grands pas au secours des siens ; mais, à ce moment, paraît le Potta, salué de mille cris; il s'avance au son de mille cors, tambours, trompettes et clochettes.
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L'ennemi aussitôt se rassemble et se retire terrifié de tant de cris et de la vue d'armes si brillantes et si nombreuses; mais Ghérard le presse vivement, et aspire à la gloire davcir, par sa valeur, rompu deux bataillons : il va à droite, à gauche ; il tourne, pique son cheval, et de sang inonde la campagne; son épée est rompue, cent flèches se hérissent sur son écu; il a la moitié de la tête nue, il va toujours.
Détachant de son arçon une masse d'arme ferrée, il tue Fantin Vizzani, Prospero Cas-
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telli, Astor de l'Arrai, Taddeo Blanchi et le chevalier Martin des Asinelli. Ce n'est pas assez; il sait ôter à tous ces morts épée, e'cu, casque et cuirasse, car ces armes sont belles et dorées, et le vainqueur s'en veut parer : ah! vraiment, ce fut un péché de désarmer de si nobles gens.
Cependant, le Potta, au premier signai d'appel, a envoyé de ses soldats en aide aux Géminants lassés; puis, lui-même, il se dirige vers le pont, là où il lui semble que les siens sont les plus faibles et les plus fatigués ; il s'avance monté sur une mule qui saute comme le cavalier du jeu d'échecs et mord tantôt à droite, tantôt à gauche ; il avance au même moment que le Grascia, frappé d'un javelot, était obligé de se retirer de la bataille.
Après que, sous ses yeux, de ses deux capitaines l'un a été fait prisonnier et l'autre blessé, l'antique race des Boï, se trouvant réduite à un mauvais parti, voit ses braves qui taisaient les héros, sans attendre qu'on leur en fît l'invitation, se mettre, les uns à cheval, les autres à pied, à jouer des jambes dans la campagne.
Sa hallebarde à la main, le Potta, comme im démon, se lance à leur poursuite et sa va-
leur en étend morts un si grand nombre que le ciel en est touché de pitié, et la rivière grossie de telle sorte de sang humain que, durant plusieurs jours elle en fut tiède et rouge, d'où ce cours d'eau appelé avant Petite-Rivière fut toujours depuis nommé la Tiède.
Durant tout le jour, durant la nuit tout entière, les malheureux Pétroniens sont harcelés sans trêve ni merci. Alanfredi Pio couvre les chemins de leurs cadavres, il en emplit la rivière, les suivant à la trace avec trois cents chevaux de cavalerie légère. Ce jeune guerrier les poursuit avec une telle ardeur de courage, qu'à la première lueur du jour il se trouve sous les remparts de la ville ennemie.
En voyant revenirles siens, Bologne, en toute hâte, leur ouvre sa porte Saint-Félix, mais l'ennemi, en cette lutte, les a serrés de si près que vainqueurs et vaincus entrent tous pêlemêle en même temps, et déjà les gens de Wanfredi ont pénétré dans la ville environ à un trait d'arc quand leur chef, resté en dehors, les rappelle bien vite sous leur bannière; au moment où la porte va se refermer, ils reviennent.
Spinamonte du Forno, Rolandino, Savlgnani, Aliprando d'Arrigozzo, Denti de Balugola,
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Albertmo Foschiera, Calatran de Eorg-omozzo, harassés de chaleur et du chemin qu'ils ont fait, rencontrant dans leur retraite, tout proche de la porte, un puits et un seau tout neuf en boii de hêtre, s'y arrêtent et descendent ce seau pour se rafraîchir et étancher leur soif.
Mais la ponlie rompue et qui tourue en sautillant, la corde qui se noue, l'eau qui est basse et à une grande profondeur, sont autant de causes qui font que le seau est longtemps à se remplir : dès qu'il est remonté en haut, tous nos guerriers s'avancent en un instant; mais, ô terreur, à peine Rolandino a-t-il bu, que les voilà entourés de cent épées venues de toutes les rues de Bologne.
Scarrabocchio, fils de Pandragone, Petronio Orso, Ruffln de la Ragazza, Vianese, Albergati, Andréa Griffone, arrivés les premiers, courent sus, criant : « Tue! tue! » Mais les gens du Potta sont déjà remis en selle ; armés de leurs casque, écu et cuirasse, ils mettent l'épée à la main, se retournent et font face à l'ennemi qui les menace, la lutte recommence.
Spinamonte, qui tenait le seau pour boire, répandant l'eau à terre et coupant la corde à laquelle il était attaché, s'en sert contre les
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ennemis en guise de bouclier, du bras droit brandissant son épée; ses compagnons lui viennent en aide, lui faisant rempart contre la fureur ennemie qui déborde de toutes parts.
Lotte Aldrovandi, Campanone Ringhiera, leur crient tous deux : • Folle canaille, laissez ce seau où il était, ou l'on vous apprendra à être sages. — Avancez-vous, vous qui parlez, répond Foschiera, et voyez comme on va vous le rendre. » Ce disant, il lance un revers de main à Campanone et lui abat une mâclioire.
XLvra
Jamais ne fut avec plus de peine enleve'e la belle Hélène au temps de Sadocco, ni défendue plus généreusement la chaste Aristodée, :iue ce seau de quatre deniers. La cotte d'armes de Calatran est percée d'un si grand coup d'estoc qu'il lui entre dans le ventre : ce coup est de Carlon Cartari, qui jouait du couteau mieux que tous les bouchers ensemble*
Rolandino perce d'un coup d'estramaneon Napulion de Fazio Malvasia, qui d'un revers de sa dague vient de l'estropier de la main gauche, tandis qu'il avait le bras levé pour le fi-apper. Si le secours de Manfredi se continue pendant un peu de temps encore, c'en est
fait des Bolonais, pas un n'échappera. Balugola, quoique blessé, crie tant et si fort qu'il se démet la luette.
Manfredi, vers la porte, rallie les siens, arrête l'ennemi et le repousse ; puis, après s'être tiré de ce péril, revenant sur sps pas, il repasse le Rein. Ne pouvant montrer de plus fameuses dépouilles, de même que l'on ferait d'un illustre trophée, il fait élever au haut d'une lance le seau qu'il vient d'enlever, se préparant à le présenter au Potta.
Il lui paraît plus noble, plus digne que la victoire -même d'avoir, en plein jour, couru dans Bologne, et d'en avoir ]-emporté ce gage, qui sera pour Tennemi une honte éternelle. De Samoggia, il envoie sur l'heure un courrier à Modène, pour apprendre à ses concitoyens sa conquête; aussitôt la ville décide qu'eUe ira à sa rencontre, et lui rendra les honneurs dus à sa mémorable victoire.
LU
En ce temps, était alors évêque de Modène Adam Boschetto, qui avait le plus grand som de son troupeau et le tenait exempt de toute contagion, quoique certains prêtres de nature maligne aient osé faire entendre au peuple qu'au lieu de chanter vêpres et matines, il jouait les bénéfices au tric-trac.
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Lorsqu'il apprend du messag-er que les ieurs s'avancent avec le seau qu'ils viennent d'enlever de force a un peuple si fier et au milieu d'une cité si puissante, il se met en marche avec son clergé pour aller solennellement à leur rencontre, se faisant revêtir pour cette solennité d'une chape qu'il ne met qu'aux grands jours de Pâques et de Noël.
Le Potta, kabillé d'une superbe robe de drap rouge, de son côté s'avance la tête couverte d'un bonnet noir à bords larges de quatre doigts et épais d'un; les anciens, vêtus de leurs robes ce cérémonie, le suivent à cheval en une longue file ; ils sont montés sur des mules si abcittues et si maigres qu'elles semblent un vrai portrait de la Famine.
Un page armé porte en avant du Potta l'épée nue et la rondache blanche : à droite et à gauche eu chef sont les deux principaux anciens chefs de banque, l'étendard déployé de la ville est porté par le comte Hector de Villefranche, .eune cavalier qui a Mars dans le cœur et la bouche et l'amour dans ses beaux yeux.
Deux compagnies de lanciers et de cuiras^
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siers leur font cortège, l'une devant, l'autre derrière : les policiers de la ville font aveo leur masse retirer en arrière les gens qui courent-tous à l'envi comme des fous à la porte voisine de saint Pierre, pour voir dans la campagne le fameux seau qu'ils se figui'ent être comme une montagne.
Cinquante villageoises ferment la marche de ce cortège, elles sont toutes habillées de robes blanches de lessive et portent en des panetières de fln osier du pain,, du vin, des gâieaux, des œufs durs, des omelettes et de }a gelée pour les offrir à la valeureuse troupe fatiguée qui rapporte le seau; tous ensemble s'avancent en discourant et anivent à Fossalte.
Là, ils trouvent le prêtre de la cure qui, tout en exhoi'tant les agonisants, et leur donnant l'absolution de leurs péchés a le soin, au milieu de ses consolations paternelles, honnêtes et saintes, de voir s'ils n'^nt pas, par hasard, un anneau ou une bourse, ou de l'argent comptant dans leurs poches, et pour empêcher que ces objets soient dèiobés par d'autres, sa prévoyance les met dms sa poche avec son argent à lui.
Mais Manfredi paraît; il conduit, rangés
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deux à deux, ses soldats qui suivent Spinamonte portant haut et fier le se?iu, leur conquête, devant le drapeau. Ce glorieux trophée de victoire, entouré de myrte et de fleurs, semble, ainsi paré, la dépouille la plus pompeuse et la plus magnifique qu'on puisse voir. Le Potta, se jetant dans les bras de Manfredi, s'écrie en l'embrassant : « Soyez le bien-venu, compère.
» Mais dites, comment avez-vous pu, avec ce seau, sortir hors de Bologne? comment n'avez -vous point été tué ou fait prisonnier, soit par la colère, soit par l'affront du peuple vaincu? — Dieu sait venir en aide, répond Manfredi, à ceux qui se fient en lui, quand ils en ont besoin : l'ennemi, pour nous suivre, avait deux pieds, et nous quatre pour fuir, comme vous voyez. »
Il dit, les Catalines s'avancent et offrent à ces valeureux guerriers leurs présents, qu'elles étalent sur l'herbe fraîche d'un pré fleuri, et comme tout chacun meurt de faim, en moins d'un Ave Maria le tout est expédié ; la collation finie, et chacun a cnevar ayant repris sa place, tous s'acheminent vers leur ville, s'entretenant tout en marchant de ceux tombés morts dans le combat.
Sous la porte les attendait Monseigneur l'Evêque, Taspersoir de l'eau sainte à la main:
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à leur vue il entonne un motet de ce ton qu'a un chapon quand par hasard il chante ; Manfredi descend de cheval pour lui témoig-ner sa déférence et s'incline à genoux: puis après avoir embrassé le bas de sa chape tous se remettent en marche et s'en vont à l'église cathédrale.
Là, Manfredi, sur le maître- autel pose le «eau avec dévotion, puis après que lui, le clergé et Monseigneur ont fait à saint Géminant une longue oraison, ils enlèvent le seau sur la troisième heure et le placent surdu coton dans une cassette qu'on enferme dans la grande tour, où on le voit aujourd'hui encore tout vieux et Yermcul'ju