‹ Le seau enlevéChapitre 15 sur 40 · CHANT SECOND · texte numérisé non relu

CHANT SECOND

ARGUMENT

Les Bolonais envoient aux Modénais des ambassadeurs deux fois, mais en vain, pour redemander le seau ; de là arrive que de côté et d'autre s'arment les habitants de la montagne et ceux de la plaine. — Jupiter appelle au conseil les dieux qui lui sont inférieurs. — Mars et Vulcain se querellent. Vénus se retire et quitte le Ciel; elle descend sur la Terro avec Bacchus et Mars.

Quatre jours déjà sont passés depuis que les Géminants victorieux ont repoussé les Pétroniens; quatre jours, et pourtant la colère qui brûle dans leurs' fiers cœurs n'est pas éteinte encore; les morts sont là toujours non inhumés et la proie des chiens. Quatre jours sont passés, quand un matin entrent dans Modéne deux ambassadeurs d'un aspect pacifique et de formes honnêtes ; descendus au Mouton avec leur guide, ils commencent par s'enquérir à l'hôtelier s'il a de bon vin.

Ce premier soin pris, ils dépêchent un envoyé pour demander qu'on veuille bien les

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écouter dans la mission qu'ils ont à remplir. A cette nouvelle, la grosse cloche sonne à toute Yolée et le Sénat en un instant s'assemble. Les ambassadeurs, après avoir rendu leurs hommages et respects à Alexandre Faîoppia et Gaspar Prato, qui sont venus les prendre, s'acheminent avec eux, par le plus droit chemin, à la salle où le duc régnent fait serrer son avoine.

Là, un des ambassadeurs, vieillard enfumé comme du lard rance, pâle et desséché, paraissant la raine même, et semblant retenir par force avec les dents son dernier souffle, pauvre vieillard qui pourrait représenter dans une comédie, le personnage de Lazare, après avoir deux fois regardé autour de lui, se lève et dit du îiaut de son siège : « Messieurs, je suis Marcel de Bolognino, docteur es lois et comte Palatin.

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» Mon collègue est comte et chevalier ; il se nomme Rodolphe Campeggio; je suis homme de paix, il est homme de guerre; je suis homme d'étude, lui est soldat. L'un et l'autre, nous sommes députés par notre Seigneur qui nous envoie vous faire des excuses de ce qui s'est passé et nous a donné charge de réparer le mal que notre peuple a commis contre le vôtre.

» Notre peuple est mi peuple de diables, que Ton ne peut brider par aucun fiein ; si je ne vous dis vrai, que saint Pétronio me retire aujourd'hui la vie : mon collègue rendra bon témoignage que si, l'autre nuit, les nôtres ont passé le Rein, c'est à l'instigation d'un séducteur, et que notre seigneur n'a eu nulle con- Qaissance de ce fait.

» Mais on ne peut défaire ce qui est déjà fait. Nous sommes pénétrés de tout le trouble qui vous est advenu, et nous venons pour faire le rachat de nos morts, et vous offrir la paix. Toutefois, nous voulons recouvrer à tout prix ce seau que vos gens nous ont pris audacieusement, car autrement nous nous fâcherons pour tout de bon, et nous courroucerons. »

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Le sieur Bolognino finit là son discours, et se tait, ce dont chacun rit tant qu'il peut. A ce fier et beau parler, un certain chef de banque, Rarabone de Tasso, que le hasard avait fait ai'chi-docteur, et qui était surnommé Tassone, parce qu'il était gros et avait les jambes courtes, à ce beau parler, Rarabone de Tasso, voyant que le Sénat tout entier jetait les yeux sur lui, comprend ce qu'on lui veut; il compose sou visage, se retourne, et dit :

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« Que votre Seig-neurie nous ait envoyé deux de ses personnag-es principaux, pour nous faire des excuses sur le dommage qu'on nous a causé, et nous assurer de toute ladou- "teur qu'elle ressent de nos maux passés, il est certain que nous y sommes sensibles, et soyez sûrs que vos noms seront inscrits dans nos annales : Oui, nous sommes profondément émus de la mort des vôtres ; que Dieu leur fasse paix 1

» Si c'est pour leur rendre les derniers devoirs que vous venez, votre ambassade aura toute consolation. Quant à cette paix que vous nous venez offrir, avec la condition de la reddition d'un seau, elle est un peu embrouillée : il convient tout d'abord de tomber d'accord avec la partie qui, dites-vous, vous l'a volé. De ce seau nous n'avons nulle affaire, et je crois en vous entendant parler, je crois que vous rêvez. »

Manfredi, à ce discours, rejetant tout à coup son capuchon et se levant debout, s'écrie : « Est fils de Becco, et ment, celui qui ose dire que ce seau, je l'ai volé : en plein jour, je l'ai enlevé par force du milieu de la ville, assis en selle et armé, et je retournerai, si la fantaisie m'en prend, là où est le puits, et je le iouillerai.

• VOUS êtes mal informé, à ce que je vois, messire Marcello de Bolognino. — Corbleu ! répond le chevalier Campeg-gio, vous êtes brave comme un paladin, nous reprendrons notre chemin, à ce qu'il- me semble, avec nos trompettes dans le sac. Mais, messieurs les Géminants, je vous proteste que vous vous en repentirez, et avant qu'il soit peu. »

Manfredi allait répondre, et il eût pu s'ensuivre un grand scandale dans le sénat, si le Potta ne se fût alors interposé, d'un air impérieux et le visage courroucé. « Taieez-vous, faquins, leur dit-il, c'est un droit ancren et inviolable qu'un envoyé puisse dire tout ce qu'il veut, sans rendre raison de ses paroles.»

Toutes ces paroles ainsi échangées, les ambassadeurs se retirent et s'en reviennent en leur ville. Trois jours après, Bologne députe de nouveau Baldi, son principal docteur, avec de nouvelles propositions; il arrive et offre la terre de Crève-Cœur si le seau est remis en place. Ce docteur Baldi, reçu avec grand honneur et caresses, est de plus logé aux frais de l'Etat.

Le lendemain de sa venue, le conseil s'as-

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semble de reclief, et aussitôt, pendant qu*il siège, le nouvel envoyé est introduit devant lui; il entre. Vieillard plein d'astuce, Baldi sait qu'il faut suivre le cours de l'eau qui coule; aussi, en cette occasion, il s'exprime en ces termes : « Seigneurs, exemple et miroir d'honneur et de sagesse pour les races futures, je rends grâce à Dieu qui m'accorde rhonneur de m'asseoir aujourd'hui au milieu d'une si digne assemblée.

» Je viens vous proposer une chose inouïe et qui sans doute va vous cau.^er de la stupéfaction, il est une terre antique et favorisée admirablement de toutes les grâces du c^el ; son territoire est presque uni au vôtre et à peine éloigné d'ici de treize milles; jadis elle a vu mourir Pança, et dans leurs douleurs ses habitants l'ont nommé Crève-Cœur.

■ Aujourd'hui encore, après tant d'années et tant de lustres, elle conserve et porte toujours ce premier nom. Ce furent autrefois des étangs, de basses vallées, des marais : maintenant, ce sont des campagnes cultivées, des plaines fertiles, bien que cependant les agriculteurs industrieux n'aient pu arriver a dessécher toute l'humidité du sol, ce qui fait qu'on y rencontre de çà de là des lieux bas perpétuellement humides, habités par des poissons chanteurs.

» En ce pays plein de charme, les sirènes des fossés, peintes de mille couleurs variées, et qui alternativement se plaisent et habitent dans les prairies et les eaux, invitent au repos et créent un été perpétuel. En un mot, ces contrées ressemblent aux climats brillants et fortunés où naît l'aurore ; les peuples qui y sont nés et les habitent, par leurs manières de vivre, retracent les heureux jours des siècles de rage d'or.

» C'est cette terre dig-ne et estimable que ma pa rie m'envoie vous offrir, si le seau qui a été pris, à je ne sais iequel des nôtres, que Dieu le punisse! quand les vôtres, l'autre jour, nous firent tant de mal et forcèrent la porte qui s'ouvrait, si ce seau, dis-je est publiquement rapporté et remis au pjiits d'oii il a été enlevé.

» Auioui'.î'hui que je vous offre la chance inouïe de troquer un seau de bois contre une terre, profitez en, vous souvenant que, bien vite, dame Fortune montre le derrière de sa tête chauve à qui ne la prend aux cheveux : oui, si vous n'acceptez à temps mon offre, je vous annonce que vous aurez à soutenir une longue et désastreuse guerre; vous ne pourrez tenir la campagne, car la Romagne entière s'arme avec no'.ii et pour nous. •

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Baldi se tait. Un grand murmure parcourt l'assemblée ; mais il n'est personne qui ose répondre quoi que ce soit. Néanmoins il est facile, à la contenance générale, de juger qu'il y a bien des avis différents. Enfin pour consulter sur ce qu'il peut, en cette affaire, y avoir de périlleux, et ne pas venir se briser contre quelque obstacle caché, on annonce à Baldi, qui est encore céans, qu'on lui fera réponse le jour suivant.

Le lendemain venu, l'échange est accepté, et il est dit que le seau sera remis, le contrat signé et confirmé, a celui qui le viendra prendre, mais qu'en aucune façon le Sénat ne veut, car cela serait indigne dé lui, le faire porter au puits ; que leur seigneur est dans une grande erreur s'il croit faire la loi au vainqueur.

Baldi s'excuse et répond qu'il n'a pas d'ordre pour traiter la proposition qui lui est faite, mais que ce jour même il va retourner à Bologne par le courrier, et que si l'offre convient à sa ville, on renverra de nouveau un message par la poste. L'affaire ainsi arrangée, Baldi se retire et reprend le chemin de Bologne, puis on n'entend plus parler de rien jusqu'à la fin du troisième jour.

Le troîsiéiïHî jour venu, comme chacun était dans l'attente, pensant que rien ne s'opposait plus à la paix, voici venir un messager trottant sur un cheval de louage épaulé et boiteux; il arrive, et sortant de sa poche une pancarte, il s'avance et l'affiche au tronc d'un vieux peuplier que, devant la porte de la cité, a jadis planté saint Géminant de sa propre mt'.in.

On s'approche et, sur cette pancarte, on lit : « Le peuple bolonais à celui de Modéne déclare la guerre et ia mort, si Modéne ne renvoie, dans l'espace d'un mois, le seau enlevé aux portes de Bologne. » Cette déclaration affichée, le messager reprend promptement son chemin, éperonnant si fort sa monture à trois pieds, qu'un instant on le dirait emporté par le vent.

De mémo que reste interdit le pêcheur qui, venant de mettre la main en un trou pour y prendre une écrevisse vivante, y trouve un serpent ou un crapaud venimeux, ou telle autre bête nuisible, tel le peuple du Potta, fier et vain, croyant trouver un peuple évaporé, après avoir lu ceit'3 déclaration se plisse les mâchoires, et fait une laide grimace.

Altier par nature, et dissimulant ses craintes, le peuple de Modéne ne prend nul souci de cet écrit, ni des menaces qu'il contient; au contraire, il les tourne en raillerie. Il ne répare ni ses murailles en ruines, ni ne fait curer le lit de ses fossés tout remplis ; il semble montrer ne vouloir en rien céder, ni à la force ennemie, ni à la fortune.

Mais le Potta n'est pas si tranquille ; il écrit à Frédéric, eu Allemagne, tout ce qui arrive, et le prie de lui venir en aide. La milice du plat pays, celle de la montagne, reçoivent secrètement l'ordre de se tenir prêtes : k la campagne, on se ligue pour un an avec le peuple de Parme et celui de Crémone ; dans la cité, on enrôle fantassins et cavaliers; cela

Bientôt la Renommée, battant des ailes, s'envole vers le ciel et porte à la cour des dieux la nouvelle des discordes de l'Italie, faisant connaître au roi Jupiter tous les maux que veut tirer le Destin de l'enlèvement d'un seau. A cet avis, le maître des cieux, fort ami des mortels, douloureusement fâché de tout le mal qui leur advient, fait partout sonner les cloches de son empire, convoquant à son Grand-Conseil tous les dieux d'Homère.

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Aussitôt, de toutes les remises du céleste séjour, soudain sortent et s'avancent, et les chariots sur leurs roues étoilées, et les mulets de litières et les coursiers richement harnachés et couverts de selles brodées : plus de cent livrées de serviteurs apparaissent m.agniflques et pompeuses, suivant, dans un ordre gracieux et brillant, leurs seis-neurs et maîtres au Conseil.

Le premier de tous, le prince de Délos, Apollon, sur un carrosse de campagne, arrive en courant et foulant le ciel de ses six genêts d'Espagne, couleur de châtaigne. Son manteau est rose, sa toque de trois sortes de drap, et à son cou brille la Toison-d'Or du roi d'Espagne : vingt-quatre jolies filles le suiventchaussées de légères et fines bottines.

Pallas, dédaigneuse et altière, s'avance après lui, montée sur une haquenée d'Angleterre: habillée d'une robe relevée jusqu'à mijambe, elle est vêtue moitié à la grecque, moitié à l'espagnole ; une partie de sa chevelure est nouée, l'autre flottante; elle porte avec une noble fierté dans les tresses de ses cheveux, sur l'oreille droite, une plume de héron ; à l'arçon de sa selle pend son cimeterre.

Arrive ensuite la déesse d'Amour avec deux de ses chars; elle est avec son fils et les trois grâces dans le premier, qui est tout de pourpre et d'or au dehors comme au dedans; ses pages, qui l'accompagnent, sont à ses couleurs blanche et rouge; dans le second char se tiennent pleins de respect ses courtisans de robe et ses conseillers, son écuyer, le gouverneur du jeune prince, puis son cuisinier, maître Jambon.

Saturne, vieux et catarrheux, et qui, avant de se mettre en route, a eu soin de prendre un remède, paraît à son tour ; il est dans une litière fermée, un bassin sous son siège. Mars le suit monté sur un fougueux coursier, qui fait des bonds surnaturels, terribles; ses chausses sont à taillades; il a la cuirasse aux épaules; un panache rouge ombrage son chapeau.

Gérés, la déesse des blés; Bacchus, le dieu du vin, viennent ensemble, discourant l'un avec l'autre. Neptune les suit porté par le Dauphin qui n'a point craint de nager dans les eaux des cieux. Ce pauvre dieu est nu et seulement couvert d'algues et de limon ; sa mère en grande pitié en gémit, accusant son frère de peu d'amitié et de le traiter comme un pécheur.

Diane, la vierge, n'assiste point au Conseil ; elle ne peut s'y rendre, car s'étant levée dés le grand matin pour s'en aller dans un bois laver son linge à une fontaine prés des frontières de 1^ Toscane, non loin de la mer, elle ne doit en revenir qu'au soir à la brune, alors que déjà l'étoile de l'Ourse tourne son char dans les ombres de la nuit ; mais sa mère est vt nue en hâte faire ses excuses tout en tricotant des bas d'estame.

J mon Lucine aussi est absente, se faisant dan^ ce moment laver la tête. Ménippe, le surmtendant des cuisines de Jupiter, excuse les Parques qui, cuisant ce matin-là le pain, avaient beaucoup d'étoupes à filer. Silène, le canl nier des cieux, est resté à la porte pour mettre de l'eau dans le vin des laquais.

Mus voici les portes du palais du ciel qui s'ouvrent ; leurs grosses barres et leurs verroux d'or tombent et crient en faisant grand bruit. Les dieux passent de la superbe cour à la salle du conseil. Là, étincellent, splendides, df riche? murailles aux magnifiques ornerients inaccessibles aux foudres de la Mort ; 'à, tout ce que l'Orient a de plus précieux^ de plus beau perd tout son éclat et sa valeur.

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Là, de tous côtés, brillent de divines pein= tui*es dans de superbes cadres tout ornés d'or, de perles et de joyaux. Mais ma Muse ne veut pas oublier dans ses vers deux dessus de porte de la plus belle agate. Daûs l'un l'on voit campées deux grandes armées avec leurs tentes dressées tout à l'entour d'un champ df ^ fèves, au milieu duquel se tient un petit bomm , au cou gros et gras, mettant le feu à la bart [ d'un roi d'étoupe.

Dans l'autre est un auguste César, simp'' y ment vêtu d'une seule chemise sur la peau; est gravement assis sur son siège impér? J coiffé de son bonnet carré, et chaussé de ^ pantoufles; deux jeunes enfants se tienn. derrière lui, et lui attachent au dos de pe^ ' bâtons armés de pointes de fer, pendant q^' la main posée sur un coussin, sa majesté tranquillement son chapelet.

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